Deux ou trois jours après, Gabrielle apprit par son frère, qui ne mit
pas beaucoup de ménagements à lui communiquer cette nouvelle, que M.
de Laverdie avait gravement blessé le capitaine Arnauld dans un duel à
l'épée. Celui-ci avait été atteint au côté gauche par un coup de
pointe porté avec vigueur, et sa vie se trouvait sérieusement menacée.
Émile ne donna, du reste, que peu de détails sur cette affaire. On
tâchait de la tenir secrète à la famille Duriez, et nul, hormis les
témoins, ne sut jamais où elle commença. Par Émile, on la connut
bientôt à Montretout; mais le jeune homme avait juré à son ami de n'en
point révéler les principaux détails, et Gabrielle fut la seule à
laquelle il avoua que la blessure de l'officier pouvait être mortelle.
Ce fut un cruel soulagement pour ce garçon peu délicat d'exhaler
devant sa sœur une douleur bruyante, égalée seulement par son
indignation contre M. de Laverdie. Il ne lui cacha pas qu'il supposait
bien que ce malheur était arrivé à cause d'elle; et, bien qu'assez
généreux pour l'en déclarer parfaitement innocente, il se permit
quelques allusions grossières à la préférence qu'elle pouvait
entretenir secrètement pour le comte ainsi qu'au caractère et aux
intentions de celui-ci.
Gabrielle, au reste, souffrait tellement à l'idée de ce qui venait de
se passer, que les paroles amères de son frère ajoutèrent peu à sa
douleur et à sa consternation. Suivant cette vivacité avec laquelle
les âmes jeunes et confiantes vont d'un extrême à l'autre, ne croyant
plus à rien de vrai chez ceux qu'elles reconnaissent les avoir une
fois trompées, elle jugea René d'autant plus sévèrement qu'elle
l'avait vu d'abord avec des yeux plus aveugles. Elle le crut assez
coupable pour ne pas craindre de sacrifier la vie d'un homme au plus
vil intérêt, et le soupçonna d'avoir provoqué Arnauld dans la pensée
que celui-ci pourrait lui enlever la main de la jeune fille dont il ne
recherchait lui-même que la fortune.
Quelques jours s'écoulèrent sans que l'on revît à Montretout ni la
marquise ni René. Une après-midi, cependant, madame Duriez, rentrant
avec sa fille, trouva dans la coupe d'onyx du vestibule, parmi
quelques lettres, la carte pliée de M. de Laverdie.
On était sur le point de partir pour Trouville. Comme il arrive en
pareil cas, on avait attendu au dernier moment pour faire une foule de
visites et de courses indispensables: aussi les journées
semblaient-elles trop courtes à madame Duriez. Elle faisait atteler
régulièrement vers une heure, montait en voiture avec Gabrielle, et
posait sur le coussin devant elle trois ou quatre agendas, son
porte-cartes et des paquets d'échantillons. Elle se rendait alors à
Paris; quand elle allait voir des amis dans les environs, à Meudon ou
à Bellevue, elle ne se chargeait pas d'un bagage si considérable.
A peine installée dans la voiture, elle ouvrait un des agendas et
regardait la liste des emplettes nécessaires; puis elle cherchait dans
un autre les adresses des magasins. Elle pesait les mérites respectifs
de ceux-ci, les groupait par quartiers, calculait combien au plus elle
pourrait en explorer jusqu'à sept heures. Alors elle prenait les
échantillons, répandait sur ses genoux les petits morceaux de faille,
de laine ou de satin, et s'absorbait dans une étude plus importante
encore. Au reste, ses réflexions se faisaient à haute voix, et
Gabrielle était sans cesse appelée à donner son avis. En temps
ordinaire tout ceci n'amusait que médiocrement la jeune fille; dans
l'état d'esprit où elle se trouvait, c'était pour elle une pénible
tâche. Elle l'accomplissait tranquillement, sans y attacher sa pensée;
elle s'efforçait de ne pas répondre trop souvent:--Cela m'est égal...
l'un sera aussi joli que l'autre... c'est absolument la même chose...
Ces façons de parler contrariaient madame Duriez, qui ne se fiait pas
volontiers à son propre goût et n'aimait pas décider seule.
Une ou deux fois, dans ces chaudes après-midi de juillet, madame
Duriez, en traversant le bois, s'endormit au mouvement de la calèche.
Gabrielle élevait alors son ombrelle pour protéger sa mère contre le
soleil. Les grandes allées étaient presque désertes; le chant monotone
des sauterelles s'élevait des gazons brûlés; les longues herbes,
courbées par la chaleur, se flétrissaient dans la poussière au bord de
la route; aucun souffle n'agitait les feuillages des arbres, et
cependant les hauts peupliers se balançaient légèrement sur le ciel,
comme pris d'un frissonnement mystérieux. La voiture allait au petit
trot, et le pas des chevaux retentissait avec une régularité à
laquelle Gabrielle trouvait quelque chose de désespérant et
d'implacable: elle était saisie par l'horrible sentiment d'une course
sans but, éternelle, avec ce vide, ce silence et ce sommeil à ses
côtés.
Un jeudi, vers trois heures, étant descendues chez Guerre pour se
rafraîchir et se reposer, madame Duriez et sa fille y rencontrèrent la
marquise.
--Enfin, mignonne, je vous tiens! s'écria la vieille dame en
embrassant sa filleule. Et cette fois je ne vous lâche plus. Est-ce
ainsi qu'on m'abandonne, petite méchante? Vous allez venir avec moi.
Madame Duriez, je la garde cette après-midi.
On objecta des occupations pressantes, une robe, entre autres, à
essayer.
--Non, non, dit la marquise. D'ailleurs, j'irai avec elle pour cette
robe, si elle y tient. Je vous la ramènerai ce soir; nous viendrons à
l'heure du café. Vous ne vous faites pas une idée comme je suis triste
et abandonnée depuis quelque temps! Voilà une enfant que je ne vois
plus, et quant à mon neveu, il a eu l'esprit de se fouler le pied et
il ne bouge de chez lui. Allons, c'est dit, je l'emmène; vous y
consentez, chère madame.
Il n'était pas possible de dire non. Gabrielle partit avec madame de
Saint-Villiers; mais elle était fort mal à l'aise et se sentait moins
de courage que chez elle, à Montretout.
Comme elles étaient toutes deux le soir à table, la marquise se mit
tout à coup à parler de René, exprimant la contrariété qu'elle
éprouvait de sa foulure. Ce fut alors la première, la seule fois où sa
filleule se demanda si la vieille femme n'était pas la complice du
jeune homme, et ne convoitait pas pour son neveu les millions de la
maison Duriez. Une semblable idée fit tellement horreur à Gabrielle
qu'elle la repoussa sur-le-champ et sans peine: mais ces soupçons
involontaires, qui lui venaient à présent sur ceux qu'elle aimait et
respectait le plus, n'étaient pas pour la jeune fille les fruits les
moins amers de sa dure expérience.
Après le dîner, elle se trouva seule un moment dans le petit salon, sa
marraine l'ayant quittée pour écrire un billet et donner quelques
ordres. Gabrielle tenait entre les mains une magnifique collection de
gravures de Goupil, représentant les meilleures toiles des dernières
expositions; elle l'examinait avec intérêt, car elle avait un goût
très vif pour la peinture et toute espèce de dessin. Elle remarqua,
dans un tableau historique, un personnage qui ressemblait fort à M. de
Laverdie; cela lui rappela le portrait de celui-ci qui devait être
derrière elle, et, se tournant un peu, elle se mit à le contempler.
En revoyant cette physionomie si fine et ces yeux fiers, elle fut
saisie d'une douloureuse pitié de songer qu'ils cachaient un caractère
bas.--Pauvre René, murmura-t-elle, pauvre René!.. Oh! comme je vous
plains!
Au bruit que fit une porte, elle se retourna vivement: M. de Laverdie
entrait.
Elle ne se troubla pas, et remercia intérieurement le ciel de l'avoir
envoyé. A tout prix, elle voulait prévenir une demande en mariage, un
refus, et les scènes pénibles à tous qui ne manqueraient pas d'en
résulter. Peut-être que l'occasion s'offrait de tout arrêter, si
toutefois il restait à René assez d'honneur et de loyauté pour la
comprendre.
Le jeune homme, de son côté, prévit qu'une explication allait avoir
lieu; il la désirait. Ce qui le surprit au plus haut point, c'est que
Gabrielle parlât la première.
--Monsieur, fit-elle, ne sachant pas du tout ce qu'elle allait dire,
mais sentant qu'il fallait en finir de suite et que sa marraine
pouvait rentrer, monsieur, j'ai appris ce duel... C'est un grand
malheur... M. Arnauld était un ami de notre famille...
--Monsieur Arnauld, j'espère, le sera encore longtemps, dit René d'un
ton froid. Grâce au ciel, son état ne présente plus aucun danger.
--Il est sauvé? s'écria Gabrielle avec joie.
--Oui, mademoiselle.
Il y eut un moment de silence embarrassé.
--Mademoiselle, reprit René qui se leva et fit un pas vers la jeune
fille, pardonnez-moi... J'ai été aveugle, insensé! mais ne pensez pas
que j'eusse pu vous faire autant de mal volontairement. Je vous jure
que si j'avais compris plus tôt ce qui me paraît si clair à présent,
jamais la vie de M. Arnauld n'eût été mise en péril par ma main!
Gabrielle baissa la tête... L'album de Goupil était encore ouvert
devant elle; ses yeux se fixèrent sur la gravure, sans la voir,
agrandis par l'intensité d'une réflexion profonde.
--Me croyez-vous? me pardonnez-vous? demanda René encore une fois.
--Oui, monsieur, oui, murmura la jeune fille.
Madame de Saint-Villiers rentrait alors dans la chambre. Elle eut
grand plaisir à voir son neveu et décida qu'il les accompagnerait à
Montretout. René s'excusa de ne pas le faire, non sans peine, disant
qu'il n'avait pas prévu la présence de mademoiselle Duriez, et
alléguant un engagement sérieux. Il craignait pourtant que sa tante
n'éprouvât quelque ennui à revenir seule.
--Qu'à cela ne tienne, répondit celle-ci. Il fera presque jour encore;
et d'ailleurs une promenade nocturne, et même solitaire, à travers le
Bois, n'a rien qui m'effraye.
Ils descendirent ensemble; René aida ces dames à monter en voiture,
puis partit lui-même à pied pour le faubourg Saint-Honoré.
Trois ou quatre jours après, madame de Saint-Villiers n'ayant aucune
nouvelle de son neveu, et trouvant sa conduite vis-à-vis d'elle et de
la famille Duriez fort extraordinaire, prit la résolution d'aller
trouver le jeune homme chez lui. C'était une chose qu'elle faisait
rarement, mais elle y était cette fois poussée par une grande
inquiétude: elle tremblait que René ne fût entraîné de nouveau vers la
vie dissipée qu'il avait menée autrefois.
Une après-midi, vers cinq heures, elle se fit conduire rue d'Anjou.
Elle fut frappée de la mine bouleversée du domestique qui lui ouvrit:
c'était un ancien serviteur, absolument dévoué à M. de Laverdie; il
parlait bas, de ce ton voilé qu'on prend dans une chambre de malade.
--Mon Dieu, François, qu'y a-t-il?.. Votre maître?.. s'écria la
marquise, très effrayée.
--Rien, rien, madame, rien encore, répondit vivement le domestique.
Mais que je suis heureux de voir madame la marquise! J'étais sur le
point d'aller trouver madame.
--Pourquoi? Parlez vite, François. Ah! mon pauvre René!
Le vieux domestique fit entrer madame de Saint-Villiers dans la
bibliothèque, où elle s'assit toute tremblante. Alors, debout devant
elle, il lui dit d'une voix altérée qu'il était fort tourmenté à
l'égard de son maître; que certainement quelque grand malheur était
arrivé à M. le comte; que depuis plusieurs jours celui-ci ne sortait
plus, mangeait à peine, et restait enfermé chez lui, où il passait des
heures à écrire.
--Hier, ajouta le pauvre homme en pâlissant, je l'ai trouvé occupé à
examiner et à charger des pistolets.
--Où est-il? où est-il? s'écria la marquise en se levant aussitôt.
--Dans sa chambre à coucher, madame la marquise; il ne bouge plus de
cette pièce maintenant.
Madame de Saint-Villiers traversa l'appartement, et, sans se faire
annoncer, sans frapper même, entra chez son neveu.
C'était la chambre gothique. Le jour s'y adoucissait en passant par
les vitraux. René était assis au milieu, devant une table sur
laquelle se trouvaient beaucoup de papiers et quelques armes; ainsi
que l'avait annoncé le domestique, il écrivait.
Il se leva dès qu'il aperçut sa tante. Celle-ci marcha droit à lui et
lui prit les mains sans rien dire; elle avait des larmes dans les
yeux.
--Qu'avez-vous?.. ma chère tante... dit René d'un ton qu'il voulait
rendre naturel et qui n'était qu'embarrassé.
La vieille dame l'entraîna tendrement vers un sofa, où tous deux
s'assirent.
--Mon cher enfant, dit-elle, ne me cachez rien. Tant que vous avez été
gai, étourdi, joyeux, votre vieille tante ne vous a pas beaucoup gêné,
n'est-ce pas? Mais vous souffrez, c'est différent. Ne croyez pas
qu'elle vous laisse tranquille tant qu'elle ne saura pas ce qui vous
rend malheureux... ce qui vous fait songer à mourir...
--Ma tante!
--Je le sais. Est-ce ce mariage? Mon Dieu! est-ce que j'aurais à me
reprocher cela?.. Vous n'aimez pas Gabrielle et vous vous croyez
engagé... Mais il n'est pas trop tard pour vous retirer, je vous jure
qu'il n'est pas trop tard!
Le jeune homme ne répondit pas.
--René, s'écria la marquise, ayez pitié de moi, de mon âge, de mes
cheveux blancs! Songez à votre mère... C'est au nom de son souvenir,
de son amour, que je vous conjure de parler!
René mit sa tête dans ses mains et laissa échapper un gémissement
douloureux.
--Ah! dit-il, vous me parlez de l'amour de ma mère, et je m'en suis
rendu indigne!.. Faut-il que je vous fasse autant de mal, ma pauvre
tante!.. Ah! je suis un misérable!
--Vous, René? c'est impossible!
--Ma tante, reprit-il, je vais tout vous dire: vous jugerez
vous-même... Hélas! vous me mépriserez comme je me méprise. Mon plus
grand crime, et ma plus grande douleur aussi, je vous assure, c'est de
vous causer ce chagrin.
--Mon pauvre enfant!.. mon pauvre enfant!.. murmurait la marquise.
Elle commençait à se rassurer, ne pouvant croire que René eût jamais
rien fait de bien mal.
--Vous savez trop, ma tante, que je vous ai donné peu de sujets de
satisfaction depuis quelques années. Cependant, et bien que je ne sois
pas disposé dans ce moment à l'indulgence envers moi-même, je suis
certain d'avoir mieux vécu que n'importe quel jeune homme de mon âge
et de ma position. Mais j'ai mangé énormément d'argent, je me suis
ruiné; et, vers les derniers temps (une chose que vous ne soupçonniez
pas!)... j'ai joué... non point par passion... J'ai joué pour me
rattraper, pour gagner.
--Et vous avez perdu, malheureux?
--Tout, ma tante, tout!.. Je suis couvert de dettes! Mais attendez, je
n'ai rien dit encore. Ce qui m'avait ruiné, c'étaient mes goûts
dispendieux... ces vieilleries que j'aime tant,.. puis, les chevaux.
Renoncer à tout cela, je ne le pouvais pas. C'est ce qui m'a rendu
lâche. Je me serais tué plutôt... Et je ne voulais pas mourir. Ma
pauvre tante! Vous rêviez de me faire épouser votre filleule... Je
n'ignorais pas qu'elle possédait une fortune considérable... Et j'ai
consenti.
--Sans l'aimer.
--Sans la connaître même. Oh! comme j'ai mis longtemps à la voir
seulement, cette jeune fille, telle qu'elle est, simple, sincère... Je
ne me souciais pas de la comprendre, ou plutôt je croyais n'avoir rien
à découvrir en elle. Dans mon vil calcul, je supposai qu'elle fixait
sur ma couronne de comte le regard que j'attachais sur ses millions.
--Ma pauvre petite Gabrielle!
--Oh! ma tante, elle peut me pardonner, et vous aussi, car je
souffrais bien de tout cela... Je me trouvais odieux... Ce mariage me
faisait horreur! Plus d'une fois j'ai songé à m'y soustraire, mais
j'ai reculé devant la misère, la honte, le suicide... Je n'ose pas
dire: devant la pensée de votre désespoir... Je ne veux pas chercher
d'excuse.
Il s'arrêta, regardant d'un air sombre un rayon couleur de sang qui
s'échappait des vitraux et brillait à l'angle et aux ferrures du
bahut.
--Et maintenant? demanda la marquise.
--Maintenant, ma tante, j'aime Gabrielle Duriez et je me sens indigne
d'elle... D'ailleurs elle ne m'aime pas.
--Tu aimes Gabrielle! s'écria la vieille dame. Tu aimes Gabrielle, et
c'est pour cela que tu veux te tuer? Ah! mon cher, cher enfant, que le
ciel soit béni! Tu es toujours noble, bon... Tu seras encore heureux!
--Oui, j'ai pensé comme cela aussi, reprit René avec amertume. Cet
amour me réhabilitait à mes propres yeux. Qu'il fût partagé, et alors
titre, fortune, calculs d'intérêt, que signifiait tout cela? Vous
auriez véritablement uni deux cœurs.
--Eh bien? dit la marquise.
--Gabrielle ne m'aime pas, ma tante. C'est le capitaine Ernest Arnauld
qu'elle aime.
--Par exemple! s'écria la marquise. Cet étourneau, ce fat?.. Allons
donc! Et moi, je vous déclare qu'elle vous aime, mon neveu. Je le sais
mieux que personne peut-être.
René ne put s'empêcher de sourire.
--Chère tante, fit-il, je suis fâché de vous ôter vos illusions, mais
je dois vous dire que je me suis battu avec cet Arnauld; j'ai failli
le tuer. Je le savais épris de mademoiselle Duriez, mais je ne pensais
pas... Enfin elle m'a fait comprendre que je suis à ses yeux un
assassin, un monstre...
--Elle!
--Elle-même. Ah! je vous assure qu'il lui était impossible de
s'exprimer plus clairement.
--Mon Dieu, mon Dieu! gémit la marquise.
Elle réfléchit un instant, puis elle reprit:
--Écoutez, René: s'il y a une chose dont j'ai été persuadée, non
pendant une heure, mais pendant des semaines et des mois, c'est que
Gabrielle vous aimait, qu'elle vous aimait naïvement, profondément, de
toute son âme, comme cette vive créature doit aimer. Je ne peux pas me
figurer que je me sois trompée, encore moins qu'elle ait changé... N'y
a-t-il pas ici quelque malentendu?
--Hélas! non, il n'y en a pas. D'ailleurs, et c'est mon châtiment, je
ne me sens pas capable de lui offrir un cœur digne d'elle, un amour
qui puisse répondre au sien. Il y aurait toujours entre nous cette
ombre ignoble d'intérêt que j'y ai vue une fois. Ah! misérable,
misérable libertin que je suis!
Madame de Saint-Villiers essaya de consoler son neveu, mais
inutilement. Elle jugeait les fautes du jeune homme rachetées par la
profondeur de ses regrets et la sincérité de son amour, mais elle ne
pouvait faire accepter ces considérations à René; tout en souhaitant
de le soulager, elle n'eût pas voulu voir sa douleur s'amoindrir,
puisque cette douleur le relevait. Elle s'efforça de lui persuader
qu'il pourrait encore vivre heureux sans Gabrielle, mais tout ce
qu'elle dit à cet effet fut accueilli par un morne silence. La
conversation se prolongeait, ou plutôt la vieille dame parlait
toujours, épuisant tous les arguments que lui suggérait sa tendresse.
René ne répondait plus; les sourcils froncés, l'air triste, mais
résolu, il semblait trouver tant de paroles inutiles. S'éloigner, le
laisser ainsi était impossible à la marquise; l'idée de ces pistolets,
dont le domestique lui avait parlé, revenait sans cesse à son esprit
et la remplissait d'épouvante.
Il fallut partir cependant. Alors elle trahit ses craintes; elle
conjura son neveu, au nom de tout ce qu'il avait jamais respecté, de
tout ce qui lui avait été si cher, de ne pas attenter à sa vie. Elle
lui arracha la promesse qu'il la reverrait encore; puis elle le quitta
tout éperdue, et à peine fut-elle dans sa voiture, les stores
abaissés, qu'elle s'abandonna au désespoir le plus amer.