Démons par la seule vertu naturelle des herbes ou des parfums, suivant
le cas, sans nulle intervention de force surnaturelle; donc les Incubes
sont sujets à être affectés par des qualités matérielles; donc ils
participent de la matière de ces mêmes choses naturelles qui ont le
pouvoir de les mettre en fuite, et conséquemment ils ont un corps, ce
que nous voulons démontrer.
_74. Et magis conclusio firmatur, si impugnetur sententia Doctorum
supracitatorum, dicentium, Incubum abactum a Sara fuisse vi Angeli
Raphaelis, non vero jecoris piscis callionymi, qualis fuit piscis a
Tobia apprehensus ad ripam Tigris, ut cum Vallesio, _Sacr. Philos._, c.
42., scribit Cornelius a Lap. _in Tob._ c. 6., v. 2., _§ Quarto ergo_:
salva enim tantorum Doctorum reverentia, talis expositio manifeste
adversatur sensui patenti Textus, a quo nullo modo recedendum est
dummodo non sequantur absurda. En verba Angeli ad Tobiam: «_Cordis ejus
particulam, si super carbones ponas, fumus ejus extricat omne genus
Dæmoniorum, sive a viro, sive a muliere, ita ut ultra non accedant ad
eos, et fel valet ad unguendos oculos, in quibus fuerit albugo, et
sanabuntur._» (_Tob._, c. 6. v. 8. et 9.) Notetur, quæso, assertio
Angeli absoluta, et universalis de virtute cordis, seu jecoris, et
fellis illius piscis: non enim dicit: _Si pones particulas cordis ejus
super carbones, fugabis omne genus Dæmoniorum, et si felle unges oculos,
in quibus fuerit albugo, sanabuntur_: si enim ita dixisset congrua esset
expositio, quod nempe Raphael supernaturali sua virtute illos effectus
patrasset, ad quos perficiendos inepta esset applicatio fumi, et fellis:
sed non ita loquitur, sed ait talem esse virtutem fumi, et fellis
absolute._
74. Mais, pour mieux asseoir notre conclusion, il convient de signaler
l'erreur où sont tombés certains docteurs, comme Vallesius et Cornelius
a Lapide, quand ils prétendent que Sara fut délivrée de l'Incube par la
vertu de l'Ange Raphaël, et non par celle du foie de ce poisson
callionyme que Tobie avait pris sur les bords du Tigre. En effet, sauf
le respect dû à de si grands docteurs, une telle interprétation est
évidemment contraire au sens précis du Texte, dont il n'est jamais
permis de s'écarter tant qu'il ne conduit pas à l'absurde. Or, voici les
paroles de l'Ange à Tobie: «_Si tu jettes sur des charbons une parcelle
de son foie, la fumée fait fuir toute espèce de Démons, et le possédé,
homme ou femme, en est débarrassé pour toujours; quant à son fiel, il
est souverain pour la guérison des yeux atteints d'albugo._» (_Tobie_,
c. 6., v. 8 et 9.) Notez, je vous prie, que cette assertion de l'Ange
touchant la vertu du cœur ou du foie et du fiel de ce poisson, est
absolue, universelle; car il ne dit pas: «_Si tu jettes sur des charbons
des parcelles de son foie, tu feras fuir toute espèce de Démons, et si
tu appliques son fiel sur des yeux atteints d'albugo, ils seront
guéris._» S'il eût dit cela, j'admettrais avec les commentateurs que
Raphaël eût réalisé, par sa propre vertu surnaturelle, les effets que la
simple application de la fumée et du fiel était impuissante à produire:
mais il ne parle pas ainsi, il dit au contraire, et d'une façon absolue,
que telle est la vertu de la fumée et du fiel.
_75. Quæro modo, an Angelus veritatem puram dixerit de virtute rerum, an
mentiri potuerit; pariter an albugo ab oculis Tobiæ senioris ablata sit
vi naturali fellis piscis, aut virtute supernaturali Angeli Raphaelis?
Angelum mentiri potuisse blasphemia hæreticalis est; sequitur igitur
puram veritatem fuisse ab eo assertam; talis autem non esset, si omne
genus Dæmoniorum non extricaretur a fumo jecoris piscis nisi addita vi
supernaturali Angeli, maxime, si hæc esset causa principalis talis
effectus, quemadmodum scribunt de hoc casu Doctores. Mentiretur absque
dubio medicus qui diceret, talis herba curat taliter pleuritidem, sive
epilepsiam, ut amplius non revertatur: si herba illa non curaret illas
ægritudines nisi inchoate, et perfecta illarum sanatio esset ab alia
herba conjuncta priori; sic pari modo mentitus fuisset Raphael asserens
fumum jecoris extricare omne genus Dæmoniorum ita ut ultra non accedant,
si talis effectus esset a fumo solum inchoate, principaliter vero, et
perfecte a virtute Angeli. Præterea talis fuga Dæmonis, vel secutura
erat universaliter, et semper posito jecore piscis super carbones a
quoquam, vel debebat sequi in illo solummodo casu particulari, jecore
incusso a juniore Tobia. Si primum, ergo oportet, quod cuicumque talem
fumum per accensionem jecoris paranti, assistat Angelus qui
supernaturali virtute Dæmonem miraculose abigat regulariter; et hoc est
absurdum; ad positionem enim rei naturalis deberet regulariter sequi
miraculum, quod est incongruum, et si absque Angeli operatione fuga
Dæmonis non sequeretur, mentitus fuisset Raphael asserens eam esse
virtutem jecoris. Si autem effectus ille sequi non debeat, nisi in illo
casu particulari, mentitus fuisset Angelus enuncians universaliter
virtutem piscis, in fugando omni Dæmoniorum genere, quod non est
dicendum._
75. On demandera si l'Ange a dit la vérité pure de la vertu des choses,
ou s'il a pu mentir; et pareillement, si l'albugo a été enlevée des yeux
du vieux Tobie par l'effet du fiel du poisson, ou par la vertu
surnaturelle de l'Ange Raphaël? Dire que l'Ange a pu mentir serait
blasphème et hérésie, donc il a exprimé la vérité pure; mais ce ne
serait plus cette vérité si toute espèce de démons n'était pas chassée
par la fumée du foie du poisson sans l'intervention de la force
surnaturelle de l'Ange, et surtout si cette intervention était la cause
principale de l'effet produit. Le médecin qui dirait: telle herbe guérit
radicalement la pleurésie ou l'épilepsie, mentirait sans aucun doute si
cette herbe ne guérissait que d'une façon inchoative et si, pour obtenir
la parfaite guérison, il fallait ajouter une autre herbe à la première;
de même que Raphaël aurait menti en affirmant que la fumée du foie
chassait toute sorte de démons, sans qu'ils pussent revenir, si ce
résultat était obtenu par la fumée d'une façon inchoative seulement, et
principalement, complétement, par la vertu de l'Ange. En outre, ce
phénomène de la mise en fuite du démon devait se produire
universellement et par le seul fait du placement par n'importe qui du
foie du poisson sur des charbons ardents, ou bien il ne devait se
produire que dans ce seul cas particulier, à savoir du placement du foie
par le jeune Tobie. En admettant la première hypothèse, il faut supposer
que toute personne à qui il plaira de faire cette fumée en brûlant le
foie, sera assistée d'un Ange pour chasser le Démon, par sa vertu
surnaturelle, miraculeusement et régulièrement tout ensemble: ce qui est
absurde, car, ou les mots n'ont plus de sens, ou un fait naturel ne
saurait être régulièrement suivi de miracle; et si le Démon n'était pas
mis en fuite sans le secours de l'Ange, Raphaël aurait menti en
affirmant que le foie avait cette vertu. Si au contraire l'effet en
question ne devait se produire que dans ce cas particulier, Raphaël
aurait encore menti en attribuant à ce poisson, d'une manière générale
et absolue, la propriété de mettre en fuite le Démon: or, que l'Ange ait
menti, cela ne se peut dire.
_76. Ulterius albugo oculorum detracta est ab oculis Tobiæ senioris, et
ipsius cæcitas sanata est a virtute naturali fellis piscis illius, ut
Doctores affirmant (Liran. Dyonisius; et Seraci. _apud Cornel. in
Tobi._, c. 6. v. 9). Piscis enim Callionymus, qui vocatur Italice _bocca
in capo_, et quo usus est Tobias, fel habet pro celeberrimo remedio ad
detegendas albugines oculorum, ut scribunt concorditer Dioscorides, l.
1. c. 96., Galenus, _De Simpl. Medicam._, Plinius, l. 32. c. 7.,
Aclanius, _De Ver. Histor._, l. 13. c. 14. et Vallesius, _De Sacr.
Philos._, c. 47. Textus Græcus _Tobiæ_, c. 11. v. 13., habet:
«_Inspersit fel super oculos patris sui, dicens: Confide, Pater; ut
autem erosi sunt, detrivit oculos suos, et disquamatæ sunt ab angulis
oculorum albugines._» Cum igitur eodem contextu Angelus aperuerit Tobiæ
virtutem jecoris, et fellis piscis, et hoc sua naturali virtute
cæcitatem Tobiæ senioris curaverit, concludendum est, quod etiam fumus
jecoris sua naturali vi Incubum fugaverit: quod concludenter confirmatur
a Textu Græco, qui ad _Tobiæ_ c. 8. v. 2., ubi Vulgata habet: «_Partem
jecoris posuit super carbones vivos_», sic habet: «_Accepit cinerem,
sive prunam thimiamatum, et imposuit cor piscis, et hepar, fumumque
fecit, et quando odoratus est Dæmon odores, fugit._» Et Textus Hebraicus
ita cantat: «_Percepit Asmodeus odorem, et fugit._» Ex quibus textibus
apparet, quod Dæmon fugit ad perceptionem fumi, sibi contrarii, ac
nocentis, non autem a virtute Angeli supernaturali. Quod si in tali
liberatione Saræ ab impetitione Incubi Asmodei, ultra fumum jecoris
intervenit operatio Raphaelis, hoc fuit in alligatione Dæmonis in
deserto superioris Ægypti, ut dicitur c. 8. v. 3. _Tobiæ_; fumus quippe
jecoris nequibat in tanta distantia agere in Dæmonem, aut illum
alligare. Quod inservire potest pro concordia supracitatorum Doctorum
(qui voluerunt Saram perfecte liberatam a Dæmone virtute Raphaelis) cum
sententia, quam tuemur: dico enim, quod ipsi senserint, quod perfecta
curatio Saræ a Dæmone fuerit in alligatione ejus in deserto, quæ fuit ab
Angelo, quod et nos concedimus; sed extricatio, sive fugatio ejusdem a
cubiculo Saræ fuerit a vi innativa jecoris piscis, quod nos tuemur._
76. Passons maintenant au vieux Tobie: l'albugo a été enlevée de ses
yeux et sa cécité guérie par la vertu naturelle du fiel de ce même
poisson, comme l'affirment les Docteurs. En effet le poisson callionyme,
appelé en Italien _bocca in capo_, et dont s'est servi Tobie, possède un
fiel très-renommé pour la guérison de l'albugo: là-dessus, tout le monde
est d'accord, Dioscoride, Galien, Pline, Aclanius, Vallesius, etc. Le
texte Grec de _Tobie_. c. 11, v. 13, porte ce qui suit: «_Il répandit le
fiel sur les yeux de son père en disant: Ayez confiance, mon père; et
comme il y avait érosion, il lui frotta les yeux et enleva l'albugo par
écailles aux angles des paupières._» Or, puisque, d'après le même texte,
l'Ange a révélé à Tobie la vertu du foie et du fiel du poisson, et que
le fiel, par sa vertu naturelle, a guéri la cécité du vieux Tobie, il
faut en conclure que c'est également par sa force naturelle que la fumée
du foie a mis en fuite l'Incube. Et ceci est confirmé d'une façon
concluante par le texte Grec, qui, dans _Tobie_, c. 8., v. 2, au lieu de
cette leçon de la Vulgate: «_Il jeta des charbons ardents_,» porte tout
au long: «_Il prit de la cendre ou de la braise de parfums, y mit le
cœur et le foie du poisson, et fit de la fumée: le Démon n'eut pas
plutôt senti l'odeur, qu'il s'enfuit._» Quant au texte Hébreu, il dit:
«_Asmodée sentit l'odeur et s'enfuit._» De tous ces textes, il résulte
que le Démon s'est sauvé pour avoir senti une fumée qui lui était
contraire et nuisible, et nullement par l'effet de la vertu surnaturelle
de l'Ange. Que si, dans cette délivrance de Sara des poursuites de
l'Incube Asmodée, l'opération de la fumée du foie fut suivie d'une
intervention de Raphaël, ce fut pour enchaîner le Démon dans le désert
de la Haute-Égypte, comme il est dit dans _Tobie_, c. 8, v. 3; car, à
une si grande distance, la fumée du foie ne pouvait agir sur le Démon,
ni l'enchaîner. Et ici nous avons un moyen de concilier notre opinion
avec celle des docteurs cités plus haut, lesquels attribuent la
délivrance parfaite de Sara à l'opération de Raphaël: en effet, pour ces
docteurs, Sara ne fut parfaitement guérie qu'après que le Démon eut été
enchaîné dans le désert, ce qui fut l'œuvre de l'Ange, et nous le
concédons; mais la délivrance proprement dite, l'expulsion de la chambre
à coucher de Sara, ce fut, nous le maintenons, l'effet direct de la
vertu native du foie du poisson.
_77. Probatur tertio principaliter nostra conclusio de existentia talium
animalium, seu de Incuborum corporeitate, ex auctoritate D. Hieronymi,
_in vita S. Pauli primi Eremitæ_. Refert is D. Antonium iter per
desertum arripuisse, ut ad visendum D. Paulum perveniret, et post
nonnullas diætas itineris Centaurum reperiisse, a quo cum fuisset
percontatus mansionem D. Pauli, et ille barbarum quid infrendens potius,
quam proloquens, dextræ protensione manus iter D. Antonio demonstrasset,
in sylvam se abdidit cursu concitatissimo. Prosecutus iter S. Abbas in
quadam valle invenit haud grandem quemdam homunculum, aduncis manibus,
fronte cornibus asperata, cujus extrema pars corporis in caprarum pedes
desinebat. Ad ejus aspectum substitit Antonius, et timens Diaboli artes
signo Sanctæ Crucis se munivit. Ad tale signum nec fugit, nec metuit
homuncio ille, immo ad sanctum senem actu humili appropinquans palmarum
fructus ad viaticum quasi pacis obsides illi offerebat. Tum B. Antonius
quisnam esset interrogans, hoc ab eo responsum accepit: «_Mortalis ego
sum, et unus ex accolis Eremi, quos vario errore delusa Gentilitas
Faunos, Satyros, et Incubos vocans colit; legatione fungor gregis mei;
precamur, ut pro nobis communem Deum depreceris, quem pro salute mundi
venisse cognovimus, et universam terram exiit sonus ejus._» Ad quæ
gaudens D. Antonius de gloria Christi, conversus ad Alexandriam, et
baculo terram percutiens, ait: «_Veh tibi, Civitas meretrix, quæ pro
diis animalia veneraris!_» Hæc D. Hieronymus, qui late prosequitur hoc
factum, ipsius virtutem longo comprobans sermone._
77. Une troisième preuve principale de notre conclusion touchant
l'existence des animaux dont il s'agit, en d'autres termes, touchant la
corporéité des Incubes, c'est le témoignage de S. Jérôme dans la Vie de
S. Paul, le premier ermite. S. Antoine, raconte ce docteur, se mit un
jour en route pour aller voir S. Paul. Après plusieurs journées de
voyage, il rencontra un Centaure, auquel il demanda la demeure de
l'ermite: sur quoi le Centaure, en balbutiant quelques mots barbares et
à peine intelligibles, lui indiqua de la main la route de l'ermitage et
courut au galop se cacher dans la forêt. Le saint Abbé continua son
chemin: nouvelle rencontre, cette fois d'un petit homme, presque un
nain, au mains crochues, au front hérissé de cornes, et dont l'extrémité
du corps se terminait en pieds de chèvre. A cette vue, S. Antoine
s'arrêta et, craignant les artifices du diable, se munit du signe de la
Sainte Croix. Mais, loin de fuir à ce signe, loin même d'en paraître
effrayé, le petit homme s'approcha respectueusement du saint vieillard
et lui offrit des fruits de palmier, comme pour témoigner de ses
intentions pacifiques. Alors le bienheureux Antoine lui ayant demandé
qui il était: «_Je suis mortel_,» répondit-il, «_et l'un des habitants
du Désert, que la Gentilité, dans son erreur capricieuse, honore sous
les noms divers de Faunes, de Satyres et d'Incubes; je suis envoyé en
mission par mon troupeau; nous venons te demander de prier pour nous le
Dieu commun, que nous savons être descendu pour le salut du monde et
dont les louanges retentissent dans toute la terre._» A ces mots, à
cette glorification du Christ, S. Antoine, transporté de joie, se tourna
vers Alexandrie, et, frappant la terre de son bâton, s'écria: «_Malheur
à toi, Ville prostituée, qui adores des animaux comme des dieux!_» Tel
est le récit de S. Jérôme, qui s'étend au long sur ce fait et en
développe toutes les conséquences.
_78. De hujus historiæ veritate dubitare temerarium est, cum eam
constanter referat SS. Ecclesiæ Doctorum maximus D. Hieronymus, de cujus
auctoritate nullus Catholicus dubitabit. Addit _fol. 21. 25._ Notandæ
proinde veniunt illius circumstantiæ, quæ sententiam nostram
evidentissime confirmant._
78. Douter de la vérité de cette histoire, quand elle est affirmée par
le plus grand des Docteurs de l'Église, par S. Jérôme, dont aucun
catholique ne contestera jamais l'autorité, serait assurément chose
téméraire. Examinons-en donc les circonstances, et faisons voir à quel
point elles confirment notre opinion.
_79. Primo notandum est, quod si ullus Sanctorum artibus Dæmonis
impetitus fuit; si ullus diversas ejus artes nocendi calluit; si ullus
victorias, ac illustria de eodem trophea reportavit, is fuit D.
Antonius, ut constat ex ejus vita a D. Athanasio descripta. Dum igitur
D. Antonius homunculum illum non tanquam Diabolum agnovit, sed animal
intitulavit dicens: _Veh tibi, Civitas meretrix, quæ pro Diis animalia
veneraris!_ convincitur, quod ille nullo modo fuit Diabolus, seu purus
spiritus de cœlo dejectus, ac damnatus, sed aliquod aliud animal. Et
confirmatur, quia D. Antonius erudiens suos monachos, eosque animans ad
metuendas Dæmonis violentias, aiebat, prout habetur in lectionibus
Breviarii Romani _in festo S. Antonii Abb._ l. 1., quæ recitantur in
festo ipsius: «_Mihi credite, Fratres, pertimescit Satanas piorum
vigilias, orationes, jejunia, voluntariam paupertatem, misericordiam, et
humilitatem; maxime vero ardentem amorem in Christum Dominum, cujus
unico Sanctissimæ Crucis signo debilitatus fugit._» Dum igitur
homunculus ille, contra quem D. Antonius Crucis signo se munivit, ad
ejus aspectum, nec pavit, nec fugit, immo confidenter, humiliterque
accessit ad eum dactalos illi offerens, signum est, illum nullo modo
Diabolum fuisse._
79. Premièrement, il faut noter que si jamais saint fut en butte aux
artifices du Démon, pénétra son art infernal et remporta sur lui
victoires et trophées, à coup sûr ce fut S. Antoine, comme le constate
sa vie, écrite par S. Athanase. Or S. Antoine ne reconnut pas un diable
dans ce petit homme, mais un animal, disant: «_Malheur à toi, Ville
prostituée, qui adores des animaux comme des dieux!_», d'où il ressort
que ce n'était nullement un diable ou pur esprit, chassé du ciel et
damné, mais un animal quelconque. Il y a plus: S. Antoine instruisant
ses moines et les mettant en garde contre les entreprises du Démon, leur
disait, comme le rapporte le Bréviaire Romain (_fête de S. Antoine,
Abbé_): «_Croyez-moi, mes frères, ce que Satan redoute dans les hommes
pieux, ce sont les veilles, les prières, les jeûnes, la pauvreté
volontaire, la miséricorde, l'humilité: par-dessus tout, l'ardent amour
du Christ Notre-Seigneur, puisque, pour le mettre en fuite, il suffit du
signe de la Très-Sainte Croix._» Or le petit homme en question, lorsque
S. Antoine crut devoir se munir contre lui du signe de la Croix, ne
montra aucune frayeur, ne songea nullement à s'enfuir; bien au
contraire, il s'approcha du saint d'un air confiant et respectueux, en
lui offrant des dattes: preuve certaine que ce n'était pas un diable.
_80. Secundo notandum, quod homunculus ille dixit: _Mortalis et ego
sum_; ex quibus verbis docemur, quod ille erat animal morti obnoxium, et
proinde, quod per generationem esse accepit: spiritus enim immaterialis
immortalis est, quia simplex, et ideo non accipit esse per generationem
ex præjacente materia, sed per creationem; unde nec amittit esse per
corruptionem, quæ dicitur mors, sed per annihilationem tantum potest
desinere esse. Quod si ille se mortalem esse dixit, professus est se
esse animal._
80. Secondement, il faut noter que ce petit homme dit: «_Je suis mortel,
moi aussi_», d'où il résulte que c'était un animal sujet à la mort, et
qui avait reçu l'être par génération; en effet, un esprit immatériel est
immortel parce qu'il est simple, et conséquemment ne reçoit pas l'être
par génération d'une manière préexistante, mais par création;
conséquemment encore, il ne perd pas l'être par corruption, autrement
dite mort; et il ne saurait cesser d'être que par annihilation. Donc, en
se disant mortel, il a déclaré être un animal.
_81. Tertio notandum, quod ait se cognovisse communem Deum in carne
humana fuisse passum. Ex his verbis convincitur illud fuisse animal
rationale: siquidem bruta nihil agnoscunt, nisi sensibile et præsens,
unde ab ipsis Deus nullo modo cognosci potest. Quod si homunculus ille
ait, se cum aliis suis cognovisse Deum in carne humana passum, hoc
probat, quod aliquo revelante habuit notitiam de Deo, sicut etiam nos
habemus de illo fidem revelatam; pariterque Deum carnem humanam
assumpsisse, et in ea passum: quæ duo sunt articuli nostræ Fidei
principales, nempe Dei unius, et Trini existentia, et ipsius Incarnatio,
Passio, et Resurrectio; ex quibus omnibus habetur, ut dicebam, illud
fuisse animal rationale capax divinæ cognitionis, per revelationem, ut
nos, et proinde pollens anima rationali, et ex consequenti immortali._
81. Troisième observation: Il sait, dit-il, que le Dieu commun a
souffert dans la chair de l'homme. Ces paroles prouvent que c'était un
animal raisonnable. En effet, les bêtes ne connaissent rien au delà du
sensible et du présent, et ne peuvent conséquemment avoir aucune
connaissance de Dieu. Si, comme le dit ce petit homme, lui et ses
pareils savent que Dieu a souffert dans la chair humaine, cela prouve
que, grâce à quelque révélation, il a eu connaissance de Dieu, de la
même manière que nous en avons nous-mêmes la foi révélée; et cette
notion, que Dieu a revêtu la chair humaine et y a souffert, constitue
les deux principaux articles de notre Foi: d'abord, l'existence de Dieu
un et triple, puis son Incarnation, sa Passion et sa Résurrection. Tout
cela démontre, comme je l'ai dit, que c'était un animal raisonnable,
capable de la connaissance divine par voie de révélation, ainsi que
nous-mêmes, doué d'une âme raisonnable, et, par conséquent, immortelle.
_82. Quarto notandum, quod oraverit nomine omnium gregis sui, cujus
legatione fungi se profitebatur, D. Antonium, ut communem Deum pro illis
deprecaretur. Ex his deducitur, quod homunculus ille capax erat
beatitudinis, et damnationis, et quod non erat in termino, sed in via:
ex hoc enim, quod, ut supra probatum est, se prodidit rationalem, et
anima immortali consequenter donatum, consequens est, quod, et
beatitudinis, et damnationis capax sit: hæc enim propria passio est
Creaturæ rationalis, ut constat ex natura angelica, et humana. Item
deducitur, quod ipse erat in via, et proinde capax meriti, et demeriti:
si enim fuisset in termino, fuisset vel beatus, vel damnatus; neutrum
autem potuit esse, quia orationes D. Antonii, quibus se commendabat,
ipsi nullo modo prodesse potuissent, si fuisset finaliter damnatus; et
si beatus fuisset illis non eguisset. Quod ipsi se commendavit, signum
est eas sibi prodesse potuisse, et proinde in statu viæ, et meriti._
82. Quatrième observation: Au nom de tout son troupeau, dont il se
déclare le délégué, il demande à S. Antoine de prier pour eux le Dieu
commun. D'où je déduis que ce petit homme était capable de béatitude et
de damnation, et qu'il n'était pas _in termino_, mais _in via_; en
effet, du moment qu'il est un animal raisonnable, et, conséquemment,
doué d'une âme immortelle, comme il a été prouvé plus haut, la logique
veut également qu'il soit capable de béatitude et de damnation: c'est
là, effectivement, le propre de la créature raisonnable, ange ou homme.
De même, je déduis qu'il était dans la voie, _in via_, c'est-à-dire
capable de mérite et de démérite; car, s'il eût été au terme, _in
termino_, il eût été ou bienheureux ou damné. Or, il ne pouvait être ni
l'un, ni l'autre; car les prières de S. Antoine, auxquelles il se
recommandait, ne pouvaient lui être d'aucun secours, s'il était
définitivement damné; et, s'il était bienheureux, il n'en avait pas
besoin. Puisqu'il se recommandait à ses prières, c'est qu'elles
pouvaient lui servir, et qu'il était, par conséquent, dans la voie du
salut, _in statu viæ et meriti_.
_83. Quinto notandum, quod homunculus ille professus est, se esse
legatum aliorum suæ speciei, dum dixit _legatione fungor gregis mei_, ex
quibus verbis plura deducuntur. Unum est, quod homunculus ille non solus
erat, unde potuisset credi monstrum raro contingens, sed quod plures
erant ejusdem speciei; tum quia simul congregati gregem faciebant; tum
quia nomine omnium veniebat: quod esse non posset si multorum voluntates
in illum non convenissent. Aliud est, quod isti profitentur vitam
socialem: ex quo nomine multorum unus ex ipsis missus est. Aliud est,
quod quamvis dicantur habitare in Eremo, non tamen in eo fixa est eorum
permanentia: siquidem cum D. Antonius in illa eremo alias non fuisset
(distabat enim illa per multas dietas ab eremo D. Antonii), scire non
potuerunt quisnam ille esset cujusve sanctitatis; necessarium igitur
fuit, quod alibi eum cognoverint, et ex consequenti extra desertum illum
vagaverint._
83. Cinquième observation: Ce petit homme, en disant: «_Je suis envoyé
en mission par mon troupeau_», se déclare le délégué d'autres créatures
de son espèce. D'où nous pouvons tirer plusieurs conséquences: d'abord,
que ce petit homme n'était pas seul, c'est-à-dire un monstre
exceptionnel et rare, mais qu'il en existait plusieurs de même espèce,
puisque, réunis ensemble, ils formaient un troupeau, et qu'il se
présentait au nom de tous: ce qui n'eût pas été vrai, si un grand nombre
de volontés n'eussent concouru à le déléguer. Ensuite, que ces animaux
vivent en société, puisqu'ils envoient l'un d'eux pour les représenter
tous. Enfin que, tout en habitant le Désert, ils n'y sont cependant pas
fixés à l'état permanent: en effet, S. Antoine n'ayant jamais eu
jusqu'alors l'occasion de visiter cette solitude, qui était
très-éloignée de son ermitage, ils n'auraient pu savoir qui il était, ni
à quel degré de sainteté il était parvenu; il était donc nécessaire
qu'ils l'eussent connu ailleurs, et, conséquemment, qu'ils eussent
voyagé hors de ce désert.
_84. Ultimo notandum, quod homunculus ille ait esse ex iis, _quos cæco
errore delusa Gentilitas Faunos, Satyros et Incubos_ appellant; et ex
his verbis convincitur nostrum intentum principale, Incubos nempe esse
animalia rationalia beatitatis, et damnationis capacia._
84. Dernière observation: Ce petit homme dit être de ceux que _les
Gentils, abusés par une erreur aveugle, appellent Faunes, Satyres et
Incubes_: ce qui prouve bien la vérité de notre thèse principale,
savoir: que les Incubes sont des animaux raisonnables, capables de
béatitude et de damnation.
_85. Talium homuncionum frequens est apparitio in metallorum fodinis, ut
scribit Gregorius Agricola, lib. _De Animal. subterran._, prope finem.
Isti nempe coram fossoribus minerarum comparent induti habitu, qualem
habent fossores ipsi, et jocantur inter se, tripudiantque, ac rident et
cachinnantur, parvosque lapides joco mittunt in metallarios, et tunc
signum est, ait Auctor prædictus, optimi proventus, ac inventionis
alicujus rami, aut trunci principalis arboris mineralis._
85. L'apparition de petits hommes de cette sorte est fréquente dans les
mines métalliques, comme l'enseigne Gregorius Agricola, dans son livre
_De Animal. subterran_. Ils se font voir aux mineurs vêtus des mêmes
habits qu'eux; ils jouent et badinent ensemble, rient, plaisantent,
jettent aux mineurs de petites pierres en manière de jeu; et c'est alors
bon signe, dit l'auteur précité: on est sûr de découvrir quelque riche
rameau ou même un tronc d'arbre minéral.
_86. Tales homunculos subterraneos negat Petrus Thyræus Novesianus, lib.
_De Terrificatio. Noctur._, c. 2., _per totum_, nixus argumentis sane
puerilibus, quæ sunt hæc: si darentur hujusmodi homunciones, ubinam
degunt, et quænam, et ubi habent sua domicilia, qua ratione genus suum
conservant, si per generationem, aut quomodo? si oriantur, et intereant,
quo cibo vitam suam sustentent; si beatitudinis, et damnationis capaces
sunt, et quibus mediis propriam salutem consequantur? Hæc sunt argumenta
Thyræi, quibus permotus negat talem existentiam._
86. Pierre Thyræus, de Neuss, dans son livre _De Terrification.
Nocturn._, nie l'existence de ces petits hommes, en s'appuyant sur des
arguments qu'on trouvera sans aucun doute puérils. Étant donné, dit-il,
de petits hommes de cette espèce, où vivent-ils, comment et où
logent-ils? de quelle manière se perpétue leur espèce, par génération ou
autrement? naissent-ils, meurent-ils, usent-ils de nourriture pour
soutenir leur vie? sont-ils capables de béatitude et de damnation? et
par quels moyens obtiennent-ils leur salut? Tels sont les arguments qui
suffisent à Thyræus pour nier cette existence.
_87. Sed viri parum cordati est negare id, quod graves Aucthores,
fideque digni scribunt, quodque quotidiana constat experientia.
Argumenta Thyræi nec minimum cogunt, ac ea solvimus supra a nº 45. et
seq. Remanet solum satisfacere quæstioni ubinam locorum habitent
hujusmodi homunculi, seu Incubi? Ad quod dico, quod ut supra dedimus nº
71. ex Guaccio, istorum alii sunt terrei, alii aquei, alii ærei, alii
ignei, quorum nempe corpora, aut constant ex talium elementorum
subtiliori parte, sive licet ex pluribus constent elementis, prævalet
tamen in iis, aut aqua, aut ær pro ipsorum natura. Mansiones igitur, et
domicilia eorum erunt in elemento illo cujus natura in eorum corporibus
prævalet: ignei enim nisi violenter, et forte nullomodo in aquis aut
locis palustribus morabuntur, cum hæc sint sibi contraria, nec aquei ad
superiorem ætheris partem ascendere poterunt ob sibi repugnantem
regionis illius subtilitatem, quod etiam videmus accidere hominibus, qui
ad quorumdam Alpium summa juga pervenire nequeunt præ summa æris
subtilitate, quæ homines crassiori æri assuetos nutrire nequit._
87. Mais, on l'avouera, c'est faire preuve de peu de sens que d'oser
nier ce qu'ont écrit des auteurs graves et dignes de foi, ce qu'atteste
d'ailleurs une expérience de chaque jour. Les arguments de Thyræus n'ont
pas la moindre portée, et nous les avons résolus d'avance, nºs 45 et
suivants. La seule question à laquelle il reste à satisfaire est
celle-ci: où demeurent ces petits hommes, ces Incubes? A cela je
réponds: ainsi qu'il a été exposé plus haut (nº 71) d'après Guaccius,
les uns sont terrestres, d'autres aqueux, d'autres aériens, d'autres
ignés, c'est-à-dire que leurs corps sont composés de la partie la plus
subtile de l'un des éléments, ou si plusieurs éléments s'y trouvent
réunis, il y en a pourtant un qui domine, soit l'eau, soit l'air,
suivant leur nature. Leurs demeures, conséquemment, se trouveront dans
celui de ces éléments qui entrera comme partie dominante dans la
composition de leur corps; les Incubes ignés, par exemple, ne résideront
pas volontiers ou même ne résideront jamais dans l'eau ou dans les
marécages, qui leur sont contraires, et les Incubes aqueux ne pourront
s'élever jusqu'à la partie supérieure de l'éther, cette région étant
trop subtile pour leur nature. Ceci même s'observe dans les hommes qui,
accoutumés à un air épais, ne peuvent résider sur certains sommets des
Alpes où l'air est trop subtil pour eux.
_88. Pluribus sanctorum Patrum auctoritatibus, quas congerit Molina in
p. p. D. Thom., q. 50., ar. 1. circa med., probare possemus Dæmonum
corporeitatem; quæ tamen stante determinatione Concilii Lateranensis de
incorporeitate Angelorum, ut dictum fuit supra nº 37., exponi debent de
Dæmonibus istis Incubis, ac viatoribus adhuc, non autem de Damnatis.
Tamen ne nimis longus sim, solius D. Augustini, summi Ecclesiæ Doctoris,
aucthoritates damus, quibus evidenter convincitur illum fuisse in
sententia, quam nos docemus._
88. Molina, dans son _Commentaire de S. Thomas_, réunit plusieurs
témoignages des Saints Pères, qui pourraient nous servir à prouver la
corporéité des Démons; mais, en présence de la décision du Concile de
Latran, rapportée plus haut (nº 87), touchant l'incorporéité des Anges,
nous devons entendre que les Saints Pères ont eu en vue ces Démons
Incubes, qui sont encore dans la voie du salut, et non les Anges damnés.
Cependant, sans aller plus loin, nous nous bornerons à citer S.
Augustin, ce grand Docteur de l'Église, et l'on verra à quel point sa
doctrine concorde avec la nôtre.
_89. D. Augustinus igitur, lib. 2. _super Genesim_ ad litteram c. 17.
_de Dæmonibus_, sic habet: «_Quædam vera nosse, partim quia subtiliore
sensus acumine, partim quia subtilioribus corporibus vigent_,» et lib.
3. c. 1., «_etsi Dæmones ærea sunt animalia, quoniam corporum æreorum
natura vigent_.» Et Epistola 115. ad Hebridium affirmat, eos esse
«_animantia ærea, seu ætherea acerrimi sensus_.» Et _de Civit. Dei_ lib.
11. c. 23, affirmat «_Dæmonem pessimum habere corpus æreum_.» Et lib.
21. c. 10. scripsit: «_Sunt sua quædam etiam Dæmonibus corpora, sicut
doctis hominibus visum est, ex isto ære crasso et humido_.» Et lib. 15.
c. 23. ait «_se non audere definire, an Angeli corpore æreo, ita
corporati possint etiam hanc pati libidinem, ut quomodo possint,
sentientibus fœminis misceantur_.» Et in Enarrat. in Psal. 85. ait
«_corpora beatorum futura post resurrectionem, qualia sunt corpora
Angelorum_;» et Enarrat. in Psal. 14. 5. ait «_corpus Angelicum inferius
esse anima_.» Et lib. _De Divinit. Dæmonum_, passim per totum, maxime c.
23., docet «_Dæmones subtilia habere corpora_.»_
89. S. Augustin donc, dans son _Commentaire de la Genèse_, liv. 2, ch.
17, s'exprime ainsi au sujet des Démons: «_Ils connaissent certaines
vérités, soit parce que leurs sens sont plus vifs et plus subtils, soit
parce que leurs corps eux-mêmes sont plus subtils_,» et au livre 3, ch.
1er: «_les Démons sont des animaux aériens, parce qu'ils participent de
la nature des corps aériens_.» Dans son Épitre 115 à Hebridius, il
affirme que ce sont «_des animaux aériens, ou éthérés, doués d'un sens
très-délicat_.» Dans la _Cité de Dieu_, liv. 11, ch. 23, il dit que «_le
pire Démon a un corps aérien_.» Au livre 21, ch. 10, il écrit:
«_Certains Démons ont même des corps composés, comme l'ont cru des
philosophes, de l'air épais et humide que nous respirons_.» Au livre 15,
ch. 23: «_il n'ose définir si les Anges, doués d'un corps aérien,
pourraient ressentir cette passion sensuelle qui les pousserait à s'unir
aux femmes_.» Dans son commentaire du Psaume 85, il dit que «_les corps
des bienheureux seront, après la résurrection, pareils aux corps des
Anges_;» au Psaume 14, il observe que «_le corps des Anges est inférieur
à l'âme_.» Enfin, dans son livre de la _Divination des Démons_,
notamment ch. 23, il enseigne que «_les Démons ont des corps subtils_».
_90. Potest etiam sententia nostra aucthoritatibus Sacræ Scripturæ
comprobari, quæ licet ab Expositoribus aliter declarentur, non incongrue
tamen ad nostrum intentum possunt aptari. Prima est Psalmi 77., v. 24.
et 25., ubi habetur: _panem Angelorum manducavit homo, panem cœli
dedit eis_. Hic loquitur David de Manna, qua cibatus fuit Populus Israel
toto tempore, quo peregrinus fuit in deserto. Quærendum ergo venit, quo
sensu Manna dici possit _panis Angelorum_. Scio quidem plerosque
Doctores exponere hunc passum in sensu mystico, aientes in Manna
figuratam esse _Sacram Eucharistiam_, quæ vocatur _panis Angelorum_,
quia Angeli fruuntur visione Dei, qui per concomitantiam in Eucharistia
reperitur._
90. Notre doctrine peut également s'appuyer sur les témoignages des
Saintes Écritures, quelque diverse que soit l'interprétation qu'en
donnent les Commentateurs. Nous avons d'abord le Psaume 77, v. 24 et 25,
où il est dit: «_l'homme a mangé le pain des Anges, il leur a donné le
pain du ciel_.» David parle ici de la Manne, dont le peuple d'Israël
s'est nourri tout le temps qu'il a erré dans le désert. Or, on demandera
dans quel sens on peut dire de la Manne que c'est le _pain des Anges_.
La plupart des Docteurs, je ne l'ignore pas, interprètent ce passage
dans un sens mystique, disant que la Manne figure la _Sainte
Eucharistie_, appelée aussi le _pain des Anges_, parce que les Anges
jouissent de la vue de Dieu, qui se trouve par concomitance dans
l'Eucharistie.
_91. Sed hæc expositio aptissima est quidem, et quam amplectitur
Ecclesia in officio _Sanctissimi Corporis Christi_, sed in sensu
spirituali est. Ego autem quæro sensum litteralem: neque enim in illo
Psalmo David loquitur prophetice de futuris, sicut facit in aliis locis,
ut proinde facile non sit sensum litteralem habere; sed loquitur
historice de præteritis. Ille enim Psalmus, ut patet legenti, est pura
anacephalestis, seu compendium omnium beneficiorum, quæ contulit Deus
Populo Hebræo ab egressu ipsius de Aegypto, usque ad tempus Davidis, et
in eo versu loquitur de Manna Deserti, ut proinde quæratur quomodo, et
quo sensu Manna vocetur Panis Angelorum._
91. Cette interprétation est assurément très-admissible, et elle est
adoptée par l'Église dans l'office du _Très-Saint Corps de
Jésus-Christ_, mais c'est là un sens spirituel. Or, ce que je cherche,
c'est le sens littéral, car, dans ce psaume, David ne parle pas en
prophète de choses futures, comme il le fait dans d'autres endroits où
il est difficile de trouver un sens littéral; il parle ici en historien,
de choses passées. Ce psaume, en effet, pour quiconque le lit, est une
pure anacéphaléose, soit une récapitulation de tous les bienfaits
conférés par Dieu au peuple Hébreu depuis sa sortie d'Égypte jusqu'au
temps de David, et il y est parlé de la Manne du Désert, qu'il appelle
le Pain des Anges: pourquoi et dans quel sens, voilà la question.
_92. Scio alios, Lyran., Euthim., Bellarm., Titelman., Genebrard., in
Psal. 77. v. 24. et 25., interpretari Panem Angelorum Panem ab Angelis
paratum, seu Angelorum ministerio a Cœlo demissum; Hugonem autem
Cardinalem Panem Angelorum exponere: quia ille cibus hoc efficiebat in
Judæis, quod in Angelis efficit cibus illorum, pro parte: Angeli enim
non incurrunt infirmitatem. Voluerunt enim expositores Hebræi, ut etiam
asseverat Josephus, quod Judæi in Deserto vescentes manna, nec
senescerent, nec ægrotarent, nec lassarentur; proinde illa esset tanquam
panis, quo vescuntur Angeli, qui nec senio, nec ægritudine, nec
lassitudine unquam laborant._
92. D'autres docteurs, je le sais encore, voient dans le _Pain des
Anges_ un pain préparé par les Anges, ou envoyé du Ciel par le ministère
des Anges. Le cardinal Hugo explique cette qualification, en disant que
cette nourriture produisait en partie sur les Juifs l'effet que la
nourriture des Anges produit sur ces derniers. Les Anges, effectivement,
ne sont sujets à aucune infirmité; et d'un autre côté, les commentateurs
Hébreux, et Josèphe lui-même, affirment que tout le temps que les Juifs
sont restés dans le Désert, se nourrissant de la manne, ils n'ont connu
ni vieillesse, ni maladie, ni fatigue; cette manne était donc semblable
au pain dont se nourrissent les Anges, qui ne vieillissent pas et ne
sont sujets à aucune fatigue ni maladie.
_93. Istas quidem expositiones recipere æquum est, utpote tantorum
Doctorum aucthoritate suffultas. Facessit tamen difficultatem, quod
ministerio Angelorum Hebræis non minus parata fuere columna nubis, et
ignis, coturnices, et aqua de petra, quam manna; nec tamen ista dicta
fuere columna, aqua, aut potus Angelorum. Cur ergo potius vocari deberet
manna, quia parata ministerio Angelorum, _Panis Angelorum_, quam _Potus
Angelorum_ aqua eorumdem ministerio saxo educta? Insuper in sacra
Scriptura panis dum dicitur _panis alicujus_, dicitur _panis ejus_ qui
illo vescitur, non ejus qui illum parat, aut fabricat, et de hoc
infinita habemus exempla in sacra Scriptura: ut _Exod._ c. 23. v. 25.
_Benedicam panibus tuis, et aquis_; lib. 2. _Reg._ c. 12. v. 3. _De pane
illius comedens;_ _Tob._ c. 4. v. 17. _Panem tuum cum egenis comede;_ et
v. 18. _Panem tuum super sepulturam Justi constitue_; _Ecclesiast._ c.
11. v. 1. _Mitte panem tuum super transeuntes aquas_; _Isai._ c. 58. v.
7. _Frange esurienti panem tuum_; _Jerem._ c. 11. v. 19. _Mittamus
lignum in panem ejus_; _Matth._ c. 15. v. 26. _Non est bonum sumere
panem filiorum;_ _Luc._ c. 11. v. 3. _Panem nostrum quotidianum_. Ex
quibus locis patenter habetur, quod panis dicitur ejus, qui eo vescitur,
non vero, qui ipsum conficit, affert, aut parat. Commode igitur in loco
citato Psalmi accipi potest _Panis Angelorum_, cibus quo vescuntur
Angeli non quidem incorporei (isti enim materiali cibo non egent), sed
corporei, ista nempe rationalia animalia, de quibus hucusque
disseruimus, degentia in ære, et quæ ratione tenuitatis suorum corporum,
ac rationalis naturæ, quam maxime ad Angelos immateriales accedunt, ut
proinde nuncupentur._
93. Ces interprétations, assurément, méritent d'être accueillies avec le
respect dû à l'autorité de si grands Docteurs. Il y a cependant une
difficulté: c'est que, indépendamment de la manne, le ministère des
Anges a également procuré aux Hébreux la colonne de nuée et de feu, les
cailles, l'eau du rocher, et que l'Écriture ne dit pas: la colonne des
Anges, l'eau ou la boisson des Anges. Pourquoi donc appeler la manne le
_Pain des Anges_, parce qu'elle était préparée par leur ministère, et ne
pas appeler _Boisson des Anges_ cette eau qui était tirée du roc aussi
par leur ministère? De plus, dans la Sainte Écriture, quand il est dit
d'un pain que c'est le _pain de quelqu'un_, c'est toujours le _pain de
celui_ qui s'en nourrit, non de celui qui le prépare ou le fabrique. Les
exemples en sont infinis: ainsi, dans l'_Exode_, ch. 23, v. 25: «_Afin
que je bénisse ton pain et ton eau_;» au livre 2 des _Rois_, ch. 12, v.
3: «_Mangeant de son pain_;» dans _Tobie_, ch. 4, v. 17: «_Mange ton
pain avec les pauvres_,» et v. 18: «_Répands ton pain sur la sépulture
du Juste_;» dans l'_Ecclésiaste_ ch. 11, v. 1; «_Répands ton pain sur
les eaux qui passent_;» dans _Isaïe_, ch. 58, v, 7: «_Romps ton pain
avec celui qui a faim_;» dans Jérémie, c. 11, v. 19: «_Mettons du bois
dans son pain_;» dans _S. Mathieu_, ch. 15, v. 26: «_Il n'est pas juste
de prendre le pain des enfants_;» dans _S. Luc_, ch. 11, v. 3: «_Notre
pain quotidien_.» Tous ces passages démontrent surabondamment que le
pain de quelqu'un, dans le langage des Écritures, c'est le pain de celui
qui s'en nourrit, et non de celui qui le fait, l'apporte ou le prépare.
Il est donc très-naturel, dans l'endroit du Psaume que nous avons cité,
d'entendre par _Pain des Anges_, la nourriture dont se servent non pas
les Anges incorporels (puisque ceux-ci n'ont pas besoin de nourriture
matérielle), mais les Anges corporels, c'est-à-dire ces animaux
raisonnables dont nous traitons ici, qui vivent dans l'air, et qui, par
la subtilité de leurs corps et leur qualité d'êtres raisonnables,
approchent de si près des Anges immatériels, que la même dénomination
leur est appliquée.
_94. Ducor, quia cum animalia sint, et ideo generabilia et
corruptibilia, egent cibo, ut restauretur substantia corporea, quæ per
effluvia deperditur; vita enim sentientis non consistit nisi in motu
partium corporearum quæ fluunt, ac refluunt, acquiruntur, ac
deperduntur, ac iterum reparantur; quæ reparatio fit per substantias
spirituosas, materiales tamen, attractas a vivente, tum per æris
inspirationem, tum per fermentationem cibi, per quam substantia illius
spiritualizatur, ut rationatur doctissimus Ettmullerus, _Instit. Medic.
Physiolog._, c. 2._
94. Je déduis: étant des animaux, c'est-à-dire se reproduisant par
génération et sujets à corruption, ils ont besoin de nourriture pour
restaurer leur substance corporelle, dont la déperdition a lieu par les
effluves: la vie de tout être sentant ne consiste, en effet, que dans le
va-et-vient des éléments corporels qui affluent et refluent,
s'acquièrent, se perdent et se réparent, au moyen de substances
spiritueuses, matérielles pourtant, que l'être vivant s'assimile soit
par la respiration de l'air, soit par la fermentation de la nourriture,
qui spiritualise sa substance, comme l'enseigne le très-docte Ettmuller
(_Instit. Medic. Physiolog._, ch. 2).
_95. Quia autem eorum corpus tenue est, tenui pariter, et subtili eget
alimento. Hinc est quod sicut odoribus aliisque substantiis vaporosis,
ac volatilibus suæ naturæ contrariis læduntur ac fugantur, ut constat ex
historiis recitatis supra, nº 71. et 72., ita paribus rebus sibi
convenientibus delectantur, et aluntur. Porro _manna non est aliud, quam
halitus aquæ, terræque, solis calore exacte attenuatus et coctus, a
frigore secutæ noctis in unum coactus, densatusque_, ut scribit
Cornelius; manna dico, quam demissam de cœlo comederunt Hebræi, quæ
toto cœlo differt a manna nostrate, quæ in medicinis adhibetur; nam
hæc, ut scribit Ettmullerus Schroder, _Dilucid. Physiolog._, c. 1. _de
Manna_, fol. m. 154., _nihil aliud est, quam succus quarumdam arborum
tenuis, vel earum transsudatio, quæ nocturno tempore permixta cum rore,
matutino tempore superventu caloris solis coagulatur, et inspissatur_.
Manna autem Hebræorum diversis orta principiis calore solis non
coagulabatur, sed vice versa liquefiebat, ut patet ex Scriptura, _Exod._
c. 16. v. 22. Manna ergo Hebræorum utpote constans ex halitibus tenuibus
terræ et aquæ, profecto tenuissimæ erat substantiæ, utpote, quæ a sole
solvebatur, et disparebat; optime ergo potuit esse talium animalium
cibus, ita ut diceretur a David _Panis Angelorum_._
95. Or, comme leur corps est subtil, la nourriture qui lui convient doit
être également délicate et subtile. Aussi, de même que les parfums et
autres substances vaporeuses et volatiles, quand elles sont contraires à
leur nature, les offusquent et les mettent en fuite, témoin ce que nous
avons raconté ci-dessus (nºs 71 et 72), de même aussi, lorsque leur
nature y est conforme, ils se délectent de ces substances ou autres
pareilles et en font leur nourriture. Or, «_la manne n'est pas autre
chose_,» comme l'écrit Cornelius, «_qu'une émanation d'eau et de terre
raffinée et cuite par la chaleur du soleil, puis coagulée et condensée
par la fraîcheur de la nuit_»: je parle, bien entendu, de la manne
envoyée du ciel pour la nourriture des Hébreux, laquelle diffère du tout
au tout de la manne nostrate ou médicinale: celle-ci en effet, suivant
Ettmuller (_Dilucid. Physiol._, ch. 1), «_n'est pas autre chose que le
suc ou la transsudation de certains arbres qui se mêle la nuit à la
rosée et, le matin venu, se coagule et s'épaissit à la chaleur du
soleil_.» La manne des Hébreux, au contraire, formée de principes
différents, loin de se coaguler, se liquéfiait à la chaleur du soleil,
comme l'atteste l'Écriture, _Exode_, ch. 16, v. 22. Cette manne des
Hébreux était donc une substance extraordinairement subtile, puisqu'elle
était composée d'émanations de terre et d'eau, et que le soleil la
faisait dissoudre et disparaître; il se peut donc très-bien qu'elle soit
la nourriture des animaux en question, et qu'ainsi David l'ait appelée
avec raison le _Pain des Anges_.
_96. Alia auctoritas habetur in Evangelio Joannis, in quo, _Joannes_, c.
10. v. 16., ita dicitur: _Alias oves habeo, quæ non sunt ex hoc ovili,
et illas oportet me adducere, et vocem meam audient, et fiet unum ovile,
et unus Pastor_. Si quæramus quænam sint oves, quæ non sunt ex hoc
ovili, et qualenam sit ovile de quo loquitur Christus Dominus,
respondent communiter Expositores unum ovile Christi esse Ecclesiam, ad
quam perducendi erant per prædicationem Evangelii Gentiles, qui erant
oves alterius ovilis, ab ovili Hebræorum: opinantur enim Synagogam esse
Christi ovile, quia dicebat David, _Psal._ 94. v. 9: _Nos populus ejus
et oves pascuæ ejus_; et quia Messias promissus fuerat Abraham et David
oriturus ex eorum semine, et a populo Hebræo expectatus, et a Prophetis
qui Hebræi erant vaticinatus, et ejus adventus, conversatio, passio,
mors et resurrectio in sacrificiis, cultu, et ceremoniis Hebræorum legis
erant præfigurata._
96. Nous avons de plus, à l'appui de notre thèse, l'Évangile de S. Jean,
ch. 10, v. 16, où il est dit: «_J'ai encore d'autres brebis qui ne sont
pas de cette bergerie; il faut aussi que je les amène, et elles
entendront ma voix, et il n'y aura qu'une seule bergerie et qu'un seul
berger_.» Si nous demandons quelles peuvent être ces brebis qui ne sont
pas de cette bergerie, et quelle est cette bergerie dont parle le
Seigneur Christ, tous les Commentateurs nous répondent que la seule
bergerie du Christ, c'est l'Église, à laquelle la prédication de
l'Évangile devait amener les Gentils, qui étaient d'une autre bergerie
que celle des Hébreux. Pour eux, en effet, la bergerie du Christ,
c'était la Synagogue, d'abord parce que David avait dit, _Psaume_ 94, v.
7: «_Nous sommes son peuple et ses brebis qu'il nourrit dans ses
pâturages_»; puis, parce que la promesse avait été faite à Abraham et à
David que le Messie sortirait de leur race, parce qu'il était attendu
par le peuple Hébreu, annoncé par les Prophètes, qui étaient Hébreux, et
que son avénement, ses actes, sa passion, sa mort et sa résurrection
étaient comme figurés d'avance dans les sacrifices, le culte et les
cérémonies de la loi des Hébreux.
_97. Sed salva semper Sanctorum Patrum, ac aliorum Doctorum reverentia,
non videtur talis expositio ad plenum satisfacere. Habemus enim quod de
fide est a principio mundi Ecclesiam Fidelium extitisse unam, usque ad
finem sæculi duraturam. Cujus Ecclesiæ caput est mediator Dei et hominum
Christus Jesus, cujus contemplatione creata sunt universa, et omnia per
ipsum facta. Fides enim unius Dei Trini (quamvis non ita explicite), et
Verbi Incarnatio revelata fuit primo homini, et ab ipso edocti ejus
filii, et ab iis descendentes. Hinc est quod quamvis plerique homines ad
idolatriam deflexerint, ac veram fidem deseruerint, multi tamen veram
fidem a patribus sibi traditam retinuerunt, et legem naturæ servantes in
vera Ecclesia Fidelium permanserunt, ut observat Cardinalis Toletus in
_Job_, c. 10. v. 16., et apparet in Job, qui inter Gentiles Idololatras
sanctus fuit. Quamvis autem Deus populo Hebræo speciales favores
contulerit, peculiaremque legem, ac ceremonias illi præscripserit, ac a
Gentilibus segregaverit, non tamen ad eam legem Gentes tenebantur, nec
fideles Hebræi aliam Ecclesiam constituebant ab Ecclesia Gentilium, qui
fidem unius Dei et Messiæ venturi profitebantur._
97. Mais, sauf le respect dû aux Saints Pères et autres Docteurs, cette
explication n'est pas de tout point satisfaisante. Il est de foi en
effet que l'Église des Fidèles a été une et a existé depuis le
commencement du monde, et qu'elle durera ainsi jusqu'à la fin des
siècles. Le chef de cette Église est Jésus-Christ, médiateur de «Dieu et
des hommes, créateur et auteur de toutes choses. La foi dans la Trinité
divine, (quoique moins explicite) et l'Incarnation du Verbe ont été
révélées au premier homme, lequel en a instruit ses fils, et ceux-ci à
leur tour leurs descendants. Aussi, bien que la plupart des hommes se
fussent laissé égarer dans l'idolâtrie et eussent déserté la vraie foi,
beaucoup cependant gardèrent cette foi qui leur venait de leurs pères,
et, observant la loi naturelle, restèrent dans la vraie Église des
Fidèles. C'est la remarque que fait le Cardinal Tolet, à propos de Job,
qui fut un saint au milieu des Gentils Idolâtres. Et quoique Dieu eût
conféré des faveurs spéciales au peuple Hébreu, qu'il eût établi pour
lui une loi et des cérémonies spéciales, et qu'il l'eût séparé des
Gentils, cette loi n'était pas cependant obligatoire pour les Gentils,
et les Hébreux fidèles ne constituaient pas une Église différente de
l'Église des Gentils qui professaient la foi en un seul Dieu et en la
venue du Messie.
_98. Hinc est, quod etiam ex Gentilibus fuere, qui Christi adventum, et
alia Christianæ fidei dogmata prophetarunt, ut patet de _Balaam,
Mercurio Trismegisto, Hydaspe_, ac _Sibyllis_ de quibus loquitur
Lactantius, lib. 1. c. 6., ut scribit Cardinalis Baronius in _Apparatu
Annal._ nº 18. Et quod Messias erat a Gentilibus expectatus habet Isaias
in pluribus locis, et luculentum testimonium de hoc est prophetia
Patriarchæ Jacob de Messia, quæ sic ait, _Gen._ c. 49. v. 10: _Non
auferetur sceptrum de Juda, et dux de femore ejus, donec veniat qui
mittendus est, et ipse erit expectatio Gentium_. Item Prophetia Aggæi,
c. 2. v. 8: _Movebo omnes Gentes, et veniet desideratus cunctis
gentibus_, quem locum explicans Cornelius a Lap. _in Aggæ._ c. 2. v. 8.
§ _Denique gentes_, ait: _Gentes ante Christum credentes in Deum lege
naturæ, æque ac Judæi expectabant ac desiderabant Christum_. Pariter
Christus ita se prodidit, et manifestavit Gentibus, sicut Judæis: si
enim in ipsius nativitate per Angelum ejus notitia data fuit Pastoribus,
per stellam miraculosam ad sui adorationem vocavit Magos, qui cum essent
Gentiles fuerunt primitiæ Gentium in Christo agnoscendo, et adorando, ut
ait S. Fulgentius, _Sermon. 6. de Epiph._, sicut Pastores fuerunt
primitiæ Judæorum. Itidem manifestatio adventus Christi per
prædicationem (non quidem Apostolorum) prius facta est Gentilibus, quam
Judæis: siquidem ut scribit Ven. Mater Soror Maria de Agreda, in _Vita
J. C. et B. M. V._, p. 1. l. 4. c. 26. n. 664: _Quando B. M. Virgo cum
S. Joseph portavit Puerum Jesum in Aegyptum, fugiendo Herodis
persecutionem, mansit ibi per septennium: quo tempore ipsa Beatissima
Virgo prædicavit Aegyptiis veri Dei fidem, et Filii Dei in carne humana
adventum_. Ulterius in Christi nativitate multa fuere prodigia non solum
in Judæa, sed in Aegypto, ubi corruerunt idola, ac oracula conticuere;
Romæ ubi fons olei scaturiit; visus globus aurei coloris de cœlo in
terram descendere; apparuere tres soles; ac contra naturam circulus
variegatus ad modum Iridis solis discum circumscripsit; in Græcia, ubi
oraculum Delphicum obmutuit, et interrogatus Apollo ab Augusto ipsi
sacrificante in proprio palatio, ubi eidem aram extruxerat, de causa
silentii sui, respondit, ut referunt Nicephorus, l. 1. c. 17., Suidas,
verbo _Augustus_, et Cedrenus, _Compend. Histor._:_
98. On remarquera de plus que, même parmi les Gentils, il y en eut qui
prophétisèrent la venue du Christ et les autres dogmes de la foi
Chrétienne, témoin Balaam, Mercure Trismégiste, Hydaspe et les Sibylles,
dont parle Lactance, _livre 1, ch. 6_; voir aussi Baronius, _Apparat.
Annal., nº 18_. Que le Messie fût attendu par les Gentils, nous en avons
la preuve dans plusieurs passages d'Isaïe, et surtout dans la Prophétie
du Patriarche Jacob touchant le Messie, ainsi conçue, _Genèse_, c. 49,
v. 10: «_Le sceptre ne sortira point de Juda, ni le prince de sa
postérité, jusqu'à ce que vienne celui qui doit être envoyé; et c'est
lui qui sera l'attente des nations_.» De même dans la prophétie d'Aggée,
c. 2, v. 8: «_J'ébranlerai toutes les Nations, et le désiré de toutes
les nations viendra_», ce que Cornelius _a Lapide_ commente en ces
termes: «_Les Gentils antérieurs à la venue du Christ, qui croyaient en
Dieu et observaient la loi de nature, attendaient et désiraient le
Christ aussi bien que les Juifs_.» Le Christ lui-même s'est annoncé et
manifesté aux Gentils ainsi qu'aux Juifs; car en même temps que l'Ange
donnait aux bergers la nouvelle de sa nativité, au moyen de l'étoile
miraculeuse il conviait à l'adorer les Mages qui, étant Gentils, furent
les premiers d'entre les Nations, comme les bergers le furent parmi les
Juifs, à reconnaître et adorer le Christ (voyez S. Fulgence, _Sermon sur
l'Épiphanie_). De même, ce furent les Gentils qui, avant les Juifs,
connurent l'avénement du Christ par la prédication (je ne dis pas la
prédication des Apôtres). En effet, comme l'écrit la Vénérable Mère
Sœur Marie d'Agreda, dans sa _Vie de Jésus-Christ et de la
Bienheureuse Vierge Marie_: «_Lorsque la Bienheureuse Vierge Marie,
fuyant avec S. Joseph la persécution d'Hérode, emporta en Égypte
l'Enfant Jésus, elle y resta sept ans; et pendant ce temps-là la
Bienheureuse Vierge prêcha elle-même aux Égyptiens la foi du vrai Dieu
et la venue du Fils de Dieu dans la chair humaine_.» En outre, lors de
la nativité du Christ, il y eut de nombreux prodiges, non-seulement en
Judée, mais en Égypte, où les idoles s'écroulèrent et les oracles se
turent; à Rome, où jaillit une fontaine d'huile, où l'on vit un globe de
couleur d'or descendre du ciel sur la terre, où trois soleils
apparurent, et où un cercle extraordinaire, de nuances variées comme
l'arc-en-ciel, entoura le disque du soleil; en Grèce, où l'oracle de
Delphes devint muet; au sujet de quoi Apollon, interrogé par l'empereur
Auguste qui lui sacrifiait dans son propre palais, où il lui avait élevé
un autel, répondit:
Me puer Hebræus, Divos Deus ipse gubernans, Cedere sede jubet,
tristemque redire sub orcum; Aris ergo dehinc tacitis abscedito nostris.
«_Un enfant Hébreu, qui commande aux Dieux et est Dieu lui-même,
M'ordonne de quitter mon siége, et de rentrer dans les Enfers; Nos
autels sont muets maintenant, il faut t'en éloigner._»
_Et multa alia acciderunt prodigia, quibus prænuntiabatur Gentilibus
Filii Dei adventus, quæ ex variis Aucthoribus recitat Baronius,
_Apparat. Annal. Eccles._ nº 24. et seq., et Cornelius _in Aggæ._ c. 2.
v. 8._
Il y eut encore beaucoup d'autres prodiges annonçant aux Gentils
l'avénement du Fils de Dieu: on les trouvera relatés dans Baronius,
_Apparat. Annal. Eccles._, et dans Cornelius, _Commentaire d'Aggée_.
_99. Ex istis patet, quod etiam Gentiles pertinebant ad ovile Christi
idem, ad quod spectabant Judæi, puta ad Ecclesiam eamdem fidelem; igitur
non potest recte dici, quod illa verba Christi: _Alias oves habeo, quæ
non sunt ex hoc ovili_, accipienda sint de Gentilibus, qui communem cum
Hebræis habuerunt de Deo fidem, de Messia spem, prophetiam,
expectationem, et signa, et prædicationem._
99. De tout ceci il appert que les Gentils eux-mêmes appartenaient,
comme les Juifs, à la bergerie du Christ, c'est-à-dire à la même Église
des fidèles. Par conséquent, ces paroles du Christ: «_J'ai d'autres
brebis qui ne sont pas de cette bergerie_», ne sauraient s'entendre des
Gentils qui eurent, de commun avec les Hébreux, la foi en Dieu,
l'espérance du Messie, les prophéties, l'attente, les prodiges et la
prédication de son avénement.
_100. Dico igitur quod nomine _aliarum ovium_ commode possunt intelligi
Creaturæ istæ rationales, sive animalia de quibus hucusque disseruimus.
Cum enim, ut diximus, capaces sint beatitudinis, et damnationis, et
Christus Jesus sit mediator Dei, et hominum, immo totius rationalis
Creaturæ (creaturæ enim rationales, quæ beatitudinem consequuntur, hanc
obtinent intuitu meritorum Christi per ab eo sibi collatam gratiam, sine
qua nequit beatitudo obtineri), debuit omnis rationalis creatura de eo
venturo spem habere, sicut de uno Deo fidem, et de ipsius in carne
nativitate, et de præceptis legis gratiæ manifestationem. Istæ igitur
erant oves, quæ non erant _ex hoc ovili humano_, et quas adducere
Christum oportebat, et quæ ejus vocem nempe notitiam de ipsius adventu,
et de evangelica doctrina, quantum per se, tum per Apostolos Christus
erat manifestaturus audire debebant, et ex iis, ac hominibus in cœlo
beatificatis fieri _unum ovile, et unus Pastor_._
100. Je dis donc que par ces mots: d'_autres brebis_, on peut fort bien
entendre ces créatures ou animaux raisonnables dont nous avons traité
jusqu'ici. En effet, nous avons établi qu'elles sont capables de
béatitude et de damnation; or Jésus-Christ étant médiateur de Dieu et
des hommes, ainsi que de toute créature raisonnable (car c'est par
l'application des mérites du Christ que les créatures raisonnables
obtiennent la béatitude, au moyen de la grâce qu'il leur confère), il en
résulte que toute créature raisonnable a dû avoir, en même temps que la
foi en un seul Dieu, l'espérance de l'avénement du Christ, et la
révélation de sa naissance dans la chair et des préceptes de la loi de
grâce. Voilà donc les brebis qui n'étaient pas _de cette bergerie
humaine_, et qu'il lui fallait amener; les brebis qui devaient entendre
sa voix, c'est-à-dire l'annonce de son avénement et de la doctrine
évangélique, soit directement de lui-même, soit par l'intermédiaire des
Apôtres; les brebis enfin qui, réunies aux hommes dans la béatitude
céleste, devaient réaliser cette promesse _d'une seule bergerie et d'un
seul berger_.
_101. Huic expositioni quam incongruam non puto, vim addit id quod supra
nº 77. ex D. Hieronymo retulimus de homunculo illo qui rogavit D.
Antonium, ut communem Deum, quem in carne humana esse passum cognoverat,
pro se et suis _deprecaretur_. Innuitur enim ex his, quod illi notitiam
habuerunt de adventu, et morte Christi, quem tamquam Deum optabant sibi
propitium, ut proinde ad hoc intercessionem D. Antonii expostularent._
101. Cette interprétation, à mon avis très-raisonnable, tire une
nouvelle force de ce que nous avons rapporté, d'après S. Jérôme, de ce
petit homme qui demanda à S. Antoine de _prier_ pour lui et les siens le
Dieu commun, qu'il savait avoir souffert dans la chair humaine. Ceci
implique, en effet, qu'ils avaient connaissance de l'avénement et de la
mort du Christ, et qu'ils désiraient, en sa qualité de Dieu, se le
rendre favorable, puisqu'ils recouraient, dans ce but, à l'intercession
de S. Antoine.
_102. Facit ad idem id, quod ex Eusebio de _Præparat. Evang._ l. 5. c.
9., et Plutarcho l. de _Defectu Oracul._, refert Cardinalis Baronius
_Appar. Annal._ nº 129., et recenset inter prodigia, quæ tempore mortis
Christi evenere. Recitat igitur ex citatis Aucthoribus quod Tiberii
Imperatoris, sub quo passus est Christus, tempore, navigantibus
nonnullis a Græcia in Italiam, circa Insulas Echinades, cessatis ventis,
noctu navigium appulit prope terram. Audita fuit ab omnibus vox magna
quæ vocavit Tramnum. Erat is Nauclerus navigii, quo respondente _Adsum_,
replicavit vox: _Quando perveneris prope quandam paludem, annunciabis
MAGNUM PANA MORTUUM ESSE_: quod cum Tramnus fecisset, auditi sunt
repente multorum, imo multitudinis prope infinitæ gemitus, et ululatus.
Profecto isti fuerunt Dæmones, seu Angeli corporei, seu animalia
rationalia prope paludem degentia, utpote aquea, quæ audita morte
Christi, qui nomine magni Pan efferebatur, in lacrymas, et lamenta
effusa sunt; prout etiam Hebræi nonnulli visa Christi morte percutientes
pectora sua revertebantur (_Luc._ c. 23. v. 48.). Ex hucusque igitur
deductis patet, quod dantur hujusmodi Dæmones, succubi et incubi,
constantes sensu, et ipsius passionibus obnoxii, ut probatum est; qui
generantur, corrumpuntur, et capaces sunt beatitudinis, et damnationis,
et ratione corporis subtilioris, nobiliores homine sunt, et qui si cum
hominibus, maribus aut fœminis, carnaliter commiscentur, peccant, et
eo peccato, quo peccat homo jungendo se cum bruto, quod est homine
ignobilius; proinde non raro hi Dæmones consuetudinem habentes cum
homine, equabus aut plurimum post longam habitam communicationem eas
interficiunt. Causa porro hujus est, quod si inter tales datur peccatum,
cum sint in via, dari etiam debet pœnitentia; sicut ergo homini
peccanti consuetudinaliter cum bruto, ad tollendam occasionem
recidivandi, Confessarius injungit, ut brutum tollat de medio, ita tali
Dæmoni consuetudinario in peccato, et tandem pœnitenti accidit, ut
animal cum quo peccavit, sive homo, sive brutum fuerit, occidat; nec
enim tali Dæmoni mors data homini peccatum erit, sicut mors data bruto
non imputatur tamquam peccatum homini: ratione enim essentialis
differentiæ inter Dæmonem hujusmodi, et hominem, idem erit homo Dæmoni,
quod est homini brutum._
102. Un autre fait à l'appui de ma conclusion, c'est celui que mentionne
le Cardinal Baronius (_Appar. Annal._, nº 129), d'après Eusèbe et
Plutarque, comme un des prodiges qui signalèrent la mort du Christ. Au
temps de l'Empereur Tibère, sous qui eut lieu la passion du Christ, des
navigateurs allant de Grèce en Italie et se trouvant la nuit, par un
temps calme, dans le voisinage des îles Échinades, leur navire vint à
toucher la terre. Alors une grande voix fut entendue de tous, qui
appelait Tramnus. C'était le nocher: «_Présent_,» répondit-il; et la
même voix répliqua: «_Lorsque tu seras arrivé auprès de tel marais, tu
annonceras que_ LE GRAND PAN EST MORT.» Tramnus obéit, et tout à coup
une immense clameur s'éleva comme d'une multitude infinie, éclatant à la
fois en gémissements et en sanglots. Qui étaient-ce donc, sinon des
Démons ou Anges corporels, ou des animaux raisonnables habitant près de
ces marais, à cause, sans doute, de leur nature aqueuse, et qui, à
l'annonce de la mort du Christ désigné par ce nom de Grand Pan, se
répandaient en larmes et en lamentations? Ainsi, parmi les Juifs qui
avaient assisté à la mort du Christ, il y en eut un grand nombre qui
s'en retournèrent en se frappant la poitrine (_S. Luc_, c. 23, v. 48).
De toutes les déductions ci-dessus, il ressort donc qu'il existe des
Démons de cette sorte, succubes et incubes, lesquels sont doués de sens,
et sujets aux passions des sens, comme il a été prouvé; qui naissent par
génération et meurent par corruption; qui sont capables de béatitude et
de damnation; qui, à raison de la subtilité de leur corps, sont plus
nobles que l'homme, et qui, s'il leur arrive d'avoir un commerce charnel
avec l'homme ou la femme, commettent un péché analogue à celui dont
l'homme se rend coupable en s'unissant avec la brute, qui lui est
inférieure. Aussi n'est-il pas rare que ces démons, après avoir
entretenu des rapports prolongés avec des hommes, des femmes ou des
juments, finissent par tuer leur complice, et cela s'explique: étant
sujets à pécher, ils doivent aussi, puisqu'ils sont dans la voie du
salut, _in via_, pouvoir se repentir; or, de même que l'homme, qui pèche
habituellement avec une bête, reçoit de son confesseur l'injonction de
détruire cette bête afin de supprimer les occasions de récidive, de même
il peut arriver au démon repentant de tuer l'homme ou la bête avec qui
il péchait d'habitude; et ce démon, en donnant ainsi la mort à un homme,
ne péchera pas, pas plus que ne pèche l'homme en donnant la mort à une
bête: car, étant observé la différence essentielle qui sépare de l'homme
un démon de cette sorte, l'homme sera au démon ce que la bête est à
l'homme.
_103. Scio multos, et forte plerosque, qui hæc legerint, dicturos de me,
quod Epicurei, et Stoici Philosophi nonnulli dixerunt de Divo Paulo,
_Actor._ c. 17. v. 18.: _Novorum Dæmoniorum videtur annunciator_, et
datam doctrinam exsibillabunt. Sed isti tenebuntur solvere argumenta
supra posita, et dicere quinam sint Dæmones isti Incubi vulgo
_Folletti_, qui exorcismos, res sacras, et Christi Crucem non pavent, ac
alios effectus istorum, ac phænomena salvare, quæ nos ex data doctrina
ostendimus._
103. Je sais que beaucoup de mes lecteurs, la plupart peut-être, diront
de moi ce que les Épicuriens et bon nombre de Philosophes Stoïciens
disaient de S. Paul (_Actes des Apôtres_, c. 17, v. 18): «_Il semble
qu'il annonce des divinités nouvelles_», et tourneront ma doctrine en
ridicule. Mais ils n'en seront pas moins tenus de détruire les arguments
qui précèdent, de nous dire ce que c'est que ces Démons Incubes,
vulgairement appelés _Follets_, qui n'ont peur ni des exorcismes, ni des
objets sacrés, ni de la Croix du Christ, et enfin de nous expliquer les
divers effets et phénomènes relatés par nous dans l'exposition de cette
doctrine.
_104. Solvitur ergo ex his, quæ hucusque deducta sunt, quæstio, quam
proposuimus supra nº 30. et nº 34.: resolutive innuimus; quomodo mulier
potest ingravidari a Dæmone Incubo. Non enim hoc præstare potest ex
semine sumpto ab homine, ut fert communis opinio, quam confutavimus nº
31 et 32: sequitur ergo, quod ipsa imprægnatur a semine Incubi, cum enim
animal sit, et generet, proprio pollet semine: et hoc modo optime
salvatur generatio Gigantum secuta ex commixtione Filiorum Dei cum
Filiabus hominum; nati siquidem sunt ex tali concubitu Gigantes, qui
licet homini essent similes, corpore tamen erant majores: et quamvis a
Dæmonibus geniti, viribus proinde pollerent, non tamen Dæmonum vires et
potentiam æquabant, ut sequitur in mulis, hinnis et burdonibus, qui
medii quodammodo sunt inter eas species animalium, a quibus promiscue
generantur, et superant quidem imperfectiorem, non attingunt autem
perfectiorem speciem generantium: mulus enim superat asinum, sed non
æquat perfectionem equæ, a quibus generatur._
104. Les arguments déduits ci-dessus nous amènent donc à une solution du
problème posé aux nºs 30 et 34, à savoir: comment une femme peut être
fécondée par un Démon Incube. Ceci, en effet, ne peut provenir de sperme
emprunté d'un homme, malgré l'opinion commune que nous avons réfutée,
nºs 31 et 32; il s'ensuit donc qu'elle est directement imprégnée par le
sperme de l'Incube, lequel, étant animal et capable d'engendrer, dispose
d'un sperme qui lui est propre. Ainsi se trouve parfaitement expliquée
la génération des Géants, résultat du commerce des Fils de Dieu avec les
Filles des hommes: car, quoique semblables à l'homme, ces Géants étaient
de plus haute stature; et quoique engendrés par des Démons qui leur
communiquaient de leur force, ils ne les égalaient pourtant ni en
vigueur, ni en pouvoir. C'est exactement le cas des mulets, des bardeaux
ou des muletons, qui tiennent en quelque sorte le milieu entre les
espèces d'animaux dont ils sont engendrés, surpassant la plus
imparfaite, mais n'égalant pas la plus parfaite: exemple le mulet,
produit de l'âne et de la jument, qui est supérieur au premier, mais
n'atteint pas à la perfection de la seconde.
_105. Confirmat autem hanc sententiam consideratio, quod animalia genita
ex commixtione diversarum specierum non generant; sed sunt sterilia, ut
patet in mulis. Gigantes autem non leguntur Gigantes generasse, sed
natos a Filiis Dei, puta Incubis, et filiabus hominum: cum enim concepti
fuerint ex semine Dæmoniaco mixto cum humano, non potuerunt, tamquam
mediæ speciei inter Dæmonem et hominem, generare._
105. A l'appui de cette conclusion, nous ferons observer que les animaux
engendrés de l'union d'espèces différentes n'engendrent pas eux-mêmes,
mais sont stériles, comme on le voit dans les mulets. Or nous ne lisons
nulle part que les Géants aient été engendrés par d'autres Géants, mais
bien qu'ils sont nés des Fils de Dieu, c'est-à-dire des Incubes, et des
Filles des hommes: ainsi conçus du sperme démoniaque mêlé au sperme
humain, formant une espèce mitoyenne entre le Démon et l'homme, ils
n'avaient pas pouvoir d'engendrer.
_106. Dicetur fortasse contra hoc, non posse, ex semine Dæmonum, quod
pro sui natura oportet esse tenuissimum, fieri mixturam cum semine
humano, quod crassum est; unde nec generatio sequi possit._
106. On objectera peut-être que le sperme des Démons qui, de sa nature,
doit nécessairement être très-fluide, ne saurait se mélanger avec le
sperme humain, qui est épais; et que, par conséquent, il n'en pourrait
suivre aucune génération.
_107. Respondeo quod, ut dictum fuit supra nº 32: virtus generandi
consistit in spiritu, qui simul cum materia spumosa et viscida deciditur
a generante; sequitur ex hoc, quod semen Dæmonis quantumvis tenuissimum,
quia tamen materiale, optime potest commisceri cum spiritu materiali
seminis humani, ac fieri generatio._
107. Je réponds, suivant ce qui a été dit plus haut, nº 32: la vertu
génératrice consiste dans l'esprit qui est répandu par l'opérateur avec
la matière spumeuse et visqueuse; donc le sperme du Démon, si fluide
qu'il soit, étant cependant matériel, peut très-bien se mêler avec
l'esprit matériel du sperme humain, et produire génération.
_108. Replicabitur adhuc contra conclusionem, quod si vere fuisset
Gigantum generatio ex semine Incuborum et Mulierum, nunc quoque Gigantes
nascerentur, non desunt enim mulieres coeuntes cum Incubis, ut patet ex
gestis SS. Bernardi et Petri de Alcantara, et aliarum historiarum, quæ
passim ab Auctoribus recitantur._
108. On répliquera que si la génération des Géants était réellement
sortie du sperme combiné des Incubes et des Femmes, il naîtrait
aujourd'hui encore des Géants; car il ne manque pas de femmes ayant
commerce avec les Incubes, comme on le voit dans les Gestes de S.
Bernard et de Pierre d'Alcantara, et d'autres histoires racontées par
divers auteurs.
_109. Respondeo, quod prout ex Guaccio dictum fuit supra nº 81: alii
sunt hujusmodi Dæmones terrei, alii aquei, ærei alii, et alii ignei, qui
respective in propriis eorum elementis habitant. Videmus autem animalia
eo majora esse, quo majus est elementum in quo degunt, ut patet in
piscibus, inter quos licet multi sint minuti, ut etiam sunt plura
animalia terrestria minutissima, et tamen quia elementum aquæ majus est
elemento terræ (utpote continens majus semper est contento), ideo pisces
a tota specie superant in magnitudine molis animalia terrestria, ut
patet in balenis, orcynis, pistis seu pistricibus, thynnis, ac aliis
piscibus cetaceis, seu viviparis, qui quodvis animal terrestre longe
superant. Porro cum Dæmones hujusmodi animalia sint, ut hucusque
probatum est, eo erunt majores in magnitudine quo elementum majus pro
sui natura inhabitabunt. Et cum ær excedat aquam, et ignis ære major
sit, sequitur, quod Dæmones ætherei, ac ignei longe superabunt
terrestres et aqueos, tum in mole corporis, tum in virtute. Nec contra
hoc facit instantia de avibus, qui licet incolant ærem, qui major est
aqua, tamen corpore minores sunt a tota specie piscibus et
quadrupedibus, quia aves licet per ærem volatu spatientur, revera tamen
pertinent ad elementum terræ, in qua quiescunt; aliter enim pisces
nonnulli qui volant, ut hirundo marina, et alii, dici deberent animalia
ærea, quod falsum est._
109. Je réponds, suivant ce qui a été dit ci-dessus, nº 81, d'après
Guaccius: des Démons dont il s'agit, les uns sont terrestres, les autres
aqueux, les autres aériens, les autres ignés, et chacun réside dans
l'élément qui lui est propre. Or un fait connu, c'est que les animaux
sont d'autant plus grands, que plus grand est l'élément où ils
demeurent, témoin les poissons: beaucoup sans doute sont très-petits,
comme il arrive pour les animaux terrestres, mais de même que l'élément
aqueux est plus grand que l'élément terrestre (le contenant étant
toujours plus grand que le contenu), de même les poissons dans toute
leur espèce dépassent en grandeur la masse des animaux terrestres: ceci
est clair à voir les baleines, les thons, les cachalots et autres
poissons cétacés ou vivipares, qui l'emportent de beaucoup sur n'importe
quel animal terrestre. Conséquemment, les Démons dont il s'agit étant
des animaux, comme nous l'avons prouvé, leur grandeur corporelle sera en
proportion de la grandeur de l'élément où ils habiteront suivant leur
nature. Et comme l'air l'emporte sur l'eau, et le feu sur l'air, il
s'ensuit que les Démons éthérés et ignés l'emporteront de beaucoup sur
leurs congénères terrestres et aqueux, soit en grandeur corporelle, soit
en vigueur. On objectera peut-être que les oiseaux, habitants de l'air,
qui est plus grand que l'eau, sont néanmoins, pris en général, plus
petits que les poissons et les quadrupèdes; mais ceci ne prouve rien,
car les oiseaux, tout en parcourant l'air de leur vol, n'en
appartiennent pas moins à la terre, où ils se reposent; autrement il
faudrait classer certains poissons volants, comme l'hirondelle de mer,
parmi les animaux aériens, ce qui est faux.
_110. Advertendum autem, quod post diluvium ær iste terraqueo globo
citissimus magis incrassatus est ex humiditate aquarum, quam fuerit ante
diluvium, et hinc forte est, quod ex tali humido, quod est principium
corruptionis, fiat, quod homines non ætatem ita producant, ut faciebant
ante diluvium. Ex ista autem æris crassitie fit, quod Dæmones ætherei,
ac ignei, cæteris corpulentiores, nequeunt diutius manere in hoc ære
crasso, et si descendunt aliquando hoc fit violenter, et eo modo quo
urinatores ad ima maris descendunt._
110. Maintenant, une remarque essentielle, c'est qu'après le déluge, cet
air qui enveloppe notre globe terrestre et aqueux est devenu, par suite
de l'humidité des eaux, plus épais qu'il n'était avant le déluge; et
comme l'humidité est le principe de la corruption, c'est peut-être pour
cela que la vie des hommes ne se prolonge plus autant que dans les âges
antédiluviens. Cette épaisseur de l'air est aussi cause que les Démons
éthérés et ignés, d'une corpulence plus forte que les autres, ne peuvent
plus demeurer dans cet air épais, et s'ils y descendent quelquefois,
c'est violemment et de la même manière que les plongeurs descendent au
fond de la mer.
_111. Ante diluvium autem, cum adhuc ær non ita crassus erat, veniebant
Dæmones, et cum mulieribus miscebantur, et gigantes procreabant, qui
magnitudinem corpoream Dæmonum generantium æmulabantur. Nunc vero ita
non est: Dæmones enim Incubi, qui fœminas incessunt, sunt aquei
quorum corporis moles magna non est: et proinde in forma homuncionum
apparent, et quia aquei etiam salacissimi sunt; luxuria enim in humido
est: ut proinde Venerem e mari natam Poetæ finxerint, quod Mythologi
explicant de libidine, quæ oritur ab humiditate. Cum ergo Dæmones, qui
corpore parvi sunt, his temporibus mulieres imprægnent, non gigantes,
sed staturæ ordinariæ filii nascuntur. Sciendum porro quod si miscentur
corporaliter cum mulieribus Dæmones in sua ipsorum corpulentia naturali,
nulla facta immutatione aut artificio, mulieres illos non vident, nisi
tanquam umbram pæne incertam, ac quasi insensibilem, ut patet in muliere
illa, de qua diximus supra nº 28., quæ osculabatur ab incubo, cujus
tactus vix ab ea sentiebatur. Quando vero volunt se visibiles amasiis
reddere, atque ipsis delectationem in congressu carnali afferre, sibi
indumentum visibile assumunt, et corpus crassum reddunt. Qua vero hoc
arte fiat, ipsi norunt. Nobis curta nostra Philosophia hoc non pandit.
Unum scire possumus, et est, quod tale indumentum seu corpus ex solo ære
concreto constare nequiret, hoc enim esse deberet per condensationem, et
proinde per frigus; unde oporteret, quod corpus illud ad tactum esset
veluti glacies, et ita in coitu mulieres non delectaret, sed torqueret,
cum tamen contrarium eveniat._
111. Or avant le déluge, lorsque l'air n'était pas encore aussi épais,
les Démons venaient sur la terre et avaient commerce avec les femmes,
procréant de la sorte des Géants d'une stature presque égale à celle des
Démons leurs pères. Mais à présent il n'en est plus ainsi: les Démons
Incubes qui accolent les femmes sont aqueux et de taille restreinte;
aussi les voit-on paraître sous la forme de petits hommes, et, par la
raison qu'ils sont aqueux, ils sont excessivement lascifs. Luxure et
humidité sont deux termes correspondants: ce n'est pas sans raison que
les Poëtes ont fait naître Vénus de la mer, voulant indiquer, comme
l'expliquent les Mythologues, que la luxure a sa source dans l'humidité.
Donc lorsque les Démons, qui sont de petite stature, engrossent
aujourd'hui les femmes, ils leur font des enfants de taille ordinaire et
non des géants. Ici se place une observation: lorsque ces Incubes
s'unissent charnellement aux femmes dans leur corps propre et naturel,
sans métamorphose ni artifice, les femmes ne les voient pas, ou, si
elles les voient, c'est comme une ombre presque incertaine et à peine
sensible: tel était le cas de cette dame dont nous avons parlé au nº 28,
qui recevait les baisers d'un incube dont elle sentait à peine le
contact. Quand, au contraire, les galants veulent se rendre visibles à
leurs maîtresses, _atque ipsis delectationem in congressu carnali
afferre_, alors ils revêtent une enveloppe visible, et leur corps
devient palpable. Par quel art, ceci est leur secret. Notre philosophie
à courte vue est impuissante à le découvrir. Tout ce que nous savons,
c'est que cette enveloppe ou ce corps ne pourrait consister seulement en
air concret, car ceci ne s'effectuerait que par la condensation, et
conséquemment par le froid; un corps ainsi formé produirait au toucher
l'effet de la glace; _et ita in coitu mulieres non delectaret_, il les
ferait plutôt souffrir, lorsque cependant c'est le contraire qui arrive.
_112. Visa igitur differentia Dæmonum spiritualium, qui cum sagis
coeunt, et Incuborum, qui cum fœminis minime sagis rem habent,
perpendenda est gravitas hujus criminis in utroque casu._
112. Etant donc admis la distinction des Démons spirituels, qui ont
commerce avec les sorcières, et des Incubes, qui ont affaire à des
femmes pas du tout sorcières, il nous reste à peser la gravité du crime
dans l'un et l'autre cas.
_113. In coitu Sagarum cum Dæmonibus, eo quia non fit nisi cum apostasia
a Fide, et Diaboli cultu, et tot aliis impietatibus quas recensuimus
supra a nº 12. ad 24., est maximum quorumque peccatorum, quæ ab
hominibus fieri possunt: et ratione tantæ enormitatis contra Religionem,
quæ præsupponitur coitu cum Diabolo, profecto Dæmonialitas maximum est
criminum carnalium. Sed spectato delicto carnis ut sic, et ut abstracto
a peccatis contra Religionem, Dæmonialitas redigenda est ad simplicem
pollutionem. Ratio, et quidem convincentissima, est quia Diabolus, qui
rem habet cum sagis, purus spiritus est, et est in termino ac damnatus
ut dictum supra fuit; proinde si cum sagis coit, hoc facit in corpore
assumpto, aut a se formato, ut sentiunt communiter Theologi. Porro
corpus illud quamvis moveatur, non tamen vivens est; sequitur ergo quod
coiens cum tali corpore, sive mas sive fœmina fuerit, idem delictum
committit, ac si cum corpore inanimato, aut cadavere coiret, quod esset
simplex mollities, ut alias demonstravimus. Verum est, quod, ut
observavit etiam Cajetanus, talis coitus effective potest habere
deformitates aliorum criminum juxta corpus a Diabolo assumptum, et vas:
si enim assumeret corpus virginis consanguineæ, aut sacræ, effective
esset tale crimen incestus aut sacrilegium, et si in figura bruti
coiret, aut in vase præpostero, evaderet bestialitas, aut Sodomia._
113. Le commerce des Sorcières avec les Démons, par les circonstances
qui l'accompagnent: apostasie de la Foi, culte du Diable, et tant
d'autres impiétés que nous avons énumérées plus haut, nºs 12 à 24, est
le plus grand de tous les péchés qu'il soit donné à l'homme de
commettre; et si l'on considère l'énormité de cet attentat contre la
Religion, que présuppose le coït avec le Diable, assurément la
Démonialité est le plus grand, de tous les crimes de la chair. Mais à
envisager le péché de la chair comme tel, et abstraction faite du péché
contre la Religion, la Démonialité n'est plus que pollution simple. La
raison, et une raison très-convaincante, c'est que le Diable qui a
affaire aux Sorcières, est un pur esprit, arrivé au terme et damné,
comme il a été dit plus haut; conséquemment, s'il paillarde avec les
Sorcières, c'est au moyen d'un corps emprunté, ou qu'il s'est formé
lui-même, suivant l'opinion commune des Théologiens. Or, quoique mis en
mouvement, ce corps, toutefois, n'est pas vivant; d'où suit que l'être
humain, mâle ou femelle, _coiens cum tali corpore_, commet le même délit
que s'il le faisait avec un corps inanimé, un cadavre: ce qui serait
pollution simple ou mollesse, comme nous l'avons démontré ailleurs. Il
est vrai, du reste, ainsi que l'a observé Cajetan, qu'un commerce de
cette nature peut très-bien revêtir les caractères honteux d'autres
crimes, suivant le corps emprunté par le Démon et l'organe employé: car
s'il empruntait le corps d'une parente ou d'une religieuse, le crime
serait effectivement inceste ou sacrilége; et s'il paillardait sous la
forme d'une bête, ou _in vase præpostero_, ce serait bestialité ou
Sodomie.
_114. In coitu autem cum Incubo, in quo nulla habetur qualitas, vel
minima, criminis contra Religionem, difficile est rationem invenire, per
quam tale delictum Bestialitate et Sodomia gravior esset. Siquidem
gravitas Bestialitatis præ Sodomia, prout supra diximus, consistit in
hoc, quod homo vilificat dignitatem suæ speciei jungendose cum bruto,
quod est speciei longe inferioris sua. In coitu autem cum Incubo diversa
est ratio: nam Incubus ratione spiritus rationalis, ac immortalis,
æqualis est homini; ratione vero corporis nobilioris, nempe subtilioris,
est perfectior, et dignior homine; et hoc modo homo jungens se Incubo
non vilificat, immo dignificat suam naturam, et ita, juxta hanc
considerationem, Dæmonialitas nequit esse gravior Bestialitate._
114. Quant au commerce avec l'Incube, où ne se rencontre aucun élément,
si faible soit-il, d'offense contre la Religion, il est difficile de
voir pourquoi ce délit serait plus grave que la Bestialité et la
Sodomie. En effet, si la Bestialité est plus grave que la Sodomie, comme
nous l'avons dit plus haut, c'est que l'homme avilit la dignité de son
espèce en s'unissant avec la brute, qui est d'une espèce bien inférieure
à la sienne. Mais dans le commerce avec l'Incube, c'est le contraire qui
a lieu: car l'Incube, du chef de son esprit raisonnable et immortel, est
égal à l'homme; du chef de son corps plus noble et plus subtil, il est
plus parfait et plus digne que l'homme. Conséquemment, l'homme qui
s'unit à l'Incube n'avilit pas sa nature, il la dignifie plutôt; et à
considérer la chose à ce point de vue, la Démonialité ne saurait être
plus grave que la Bestialité.
_115. Tamen gravior communiter censetur, et ratio, meo videri, potest
esse: quia peccatum contra Religionem est, quævis communicatio cum
Diabolo, sive ex pacto, sive non; puta habendo cum eo consuetudinem aut
familiaritatem, seu ab eo petendo auxilium consilium, favorem, aut ab
ipso quærendo revelationem futurorum, relationem præteritorum,
absentium, aut alias occultorum. Hujusmodi autem homines, seu mulieres,
concumbendo cum Incubis, quos nesciunt animalia esse, sed putant esse
diabolos, contra conscientiam erroneam delinquunt; et hoc modo ex
conscientia erronea ita peccant cum Incubis se jungendo, ac si cum
diabolis coirent: unde et gravitatem ejusdem criminis incurrunt._
_FINIS_
115. Cependant l'opinion commune veut qu'elle soit plus grave; et voici,
à mon sens, ce qui peut justifier cette manière de voir: c'est qu'il y a
péché contre la Religion dans toute communication avec le Diable, soit
en vertu d'un pacte, soit sans pacte, comme, par exemple, en ayant avec
lui des relations d'habitude ou de familiarité, ou en lui demandant
secours, avis, faveur, ou en cherchant à obtenir de lui la révélation
des choses futures, la connaissance des choses passées, absentes ou
cachées. Hommes et femmes, en s'unissant ainsi avec des Incubes qu'ils
ne savent pas être des animaux, mais croient être des diables, pèchent
par intention ou erreur de conscience, _ex conscientia erronea_, et leur
péché est le même en ayant affaire à des Incubes que s'ils avaient
commerce avec des diables; d'où il suit que la gravité de leur crime est
exactement la même.