VOYAGE
AU
SOUDAN ORIENTAL.
[Décoration]
LE DARFOUR.
PARIS. — IMPRIMERIE D’A. SIROU,
Rue des Noyers, 37.
[Illustration : LE SULTAN ABOU MADIAN.
dessiné par M. Machereau Peintre Français Prof. de dess. à l’Ecole
Mile. de Gyzeh.]
VOYAGE
AU
DARFOUR
PAR
LE CHEYKH MOHAMMED EBN-OMAR EL TOUNSY,
Réviseur en chef à l’École de médecine du Kaire ;
TRADUIT DE L’ARABE PAR LE Dr PERRON,
Directeur de l’École de médecine du Kaire,
Membre de la Société asiatique de Paris et de la Société égyptienne ;
OUVRAGE ACCOMPAGNÉ DE CARTES ET DE PLANCHES,
et du portrait du sultan ABOU-MADIAN ;
PUBLIÉ PAR LES SOINS DE M. JOMARD,
Membre de l’Institut, conservateur-administrateur de la Bibliothèque
Royale,
ancien directeur de la mission égyptienne en France, etc. ;
Précédé d’une _PRÉFACE_ contenant des remarques sur la région du Nil-
Blanc supérieur,
PAR LE MÊME ;
=_Dédié à S. A. Mohammed-Aly,_=
VICE-ROI D’ÉGYPTE ET DÉPENDANCES.
[Décoration]
PARIS
CHEZ BENJAMIN DUPRAT
LIBRAIRE DE L’INSTITUT ET DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE
Rue du Cloître-Saint-Benoît, 7.
AU KAIRE, CHEZ LE TRADUCTEUR.
* * * * *
MDCCCXLV.
A SON ALTESSE
=MOHAMMED-ALY,=
VICE-ROI D’ÉGYPTE ET DÉPENDANCES,
hommage de respect et de reconnaissance,
PERRON,
Directeur de l’École de Médecine du Kaire.
PRÉFACE
=PAR M. JOMARD.=
« Les sources du Nil sont encore
cachées pour nous dans une partie de
l’intérieur de l’Afrique, plus
reculée que celle dont on a
récemment acquis quelque
connaissance. » (D’ANVILLE,
_Mémoires de l’Académie royale des
inscriptions et belles-lettres_, t.
XXVI, p. 46.)
Io _État des connaissances._ — Depuis l’année 1793, aucun voyageur
européen connu n’a pénétré dans le royaume du Dârfour[1], et l’année
1799 est la première et la dernière qui ait vu paraître un voyage
spécial dans cette contrée. La relation de W. G. Browne fut comme une
révélation de ce pays, connu de nom seulement : je dis de nom, car la
position même, j’entends la position exacte, était ignorée avant lui. On
doit à ce hardi voyageur d’avoir, le premier, assigné la situation
géographique de la principale ville du Dârfour, en même temps qu’il en
faisait connaître des particularités neuves, curieuses, surtout sur le
climat, les mœurs et les usages[2]. Malheureusement, cet intelligent
voyageur fut malade et prisonnier dans le pays pendant la plus grande
partie de la durée de son séjour. S’il eût pu mettre à profit, pendant
ses trois années de résidence au Dârfour, le talent d’observation dont
il était doué, il aurait laissé moins à faire à ses successeurs, et il
aurait évité quelques méprises où l’a fait tomber sa fâcheuse position.
Son voyage fut suivi de près par l’expédition française en Egypte ; il
est à regretter qu’elle n’ait pas duré seulement un an de plus : le
voyage du Dârfour allait être et aurait été exécuté sans nul doute par
quelqu’un des voyageurs français ; la facilité nous en était offerte par
le retour de la _caravane du Dârfour_. Toutefois, l’occasion ne fut pas
perdue de prendre des informations exactes, et l’un des agents français
dans la province de Syout, M. Lapanouse, recueillit de la bouche des
marchands fôriens des renseignements sur le commerce du pays, sur son
importance, sur les caravanes périodiques et sur leur itinéraire : ces
caravanes étaient composées parfois de _quinze mille chameaux_[3]. En
l’an VII (1799), le général en chef Bonaparte ouvrit une correspondance
avec le sultan du Dârfour ; Abd-el-Rahmân, surnommé el-Rachid (ou le
juste), était alors sur le trône[4] ; elle aurait pu avoir les suites
les plus fécondes pour l’établissement français et pour le commerce avec
l’Afrique centrale, si les évènements de la guerre avaient permis de la
continuer. C’est le contraire qui est arrivé : par un fatal malentendu,
la seconde caravane du Dârfour fut mal accueillie, et les relations
cessèrent avec l’Egypte presque entièrement.
Depuis cette époque, plusieurs écrivains, voyageurs ou géographes, se
sont occupés du Dârfour et en ont donné quelques légères notions ; mais
aucun voyageur, que je sache, ne l’a visité. Parmi eux, Seetzen remonte
à l’époque la plus éloignée ; un des premiers qui en ont ensuite parlé
et ont visité les rives du Nil-Blanc, est M. Linant, dont on ne saurait
trop apprécier les services rendus par lui à la géographie[5]. Le
célèbre cheykh Ibrahim (Burckhardt) a traité du pays en peu de mots,
ainsi que le docteur Edouard Ruppell, et plus tard, M. Joseph Russegger,
le botaniste Kotschy, enfin, tout récemment, M. Pallme en quelques
pages[6]. Celui-ci convient au reste que l’intérieur du Dârfour, _l’un
des États les plus étendus de l’Afrique centrale, est totalement
inconnu_. Pour ne rien omettre de ce qui est arrivé à ma connaissance,
jusqu’à présent, je rappellerai qu’un voyageur espagnol fut rencontré en
Abyssinie par M. Antoine d’Abbadie, revenant, disait-il, du Dârfour ;
j’ignore son nom, comme les observations qu’il a pu faire.
L’encyclopédie géographique du savant docteur Hughes Murray, livre
justement estimé, ne donne qu’une idée inexacte du Dârfour[7] : la
description d’Adrien Balbi, quoique antérieure, est moins éloignée de la
vérité. Je dois mentionner enfin un abrégé de l’histoire du Dârfour, au
2e volume de l’ouvrage de MM. de Cadalvène et Breuvery[8].
Le peu d’étendue des observations de Browne lui-même, le seul témoin
oculaire, le défaut de développements dans les récits faits à d’autres
voyageurs, surtout l’importance de ce pays vaste, riche et peuplé, ses
relations naturelles avec la vallée du Nil et son ancien commerce avec
l’Egypte, faisaient désirer depuis longtemps une relation nouvelle, plus
complète et plus satisfaisante, écrite _de visu_, dégagée de
l’incertitude qui plane sur les récits des Djellabs ; car c’est presque
toujours à cette source qu’ont puisé les écrivains dont j’ai parlé. Tels
sont les motifs qui m’ont fait accueillir avec empressement la
proposition de M. le docteur Perron, directeur de l’Ecole médicale
d’Egypte, de publier la relation d’un voyage au Dârfour, exécuté, il y a
quelques années, par un musulman instruit, bon observateur, homme
d’esprit et lettré, chez qui les préjugés de caste n’ont pas étouffé le
sens droit et l’amour de la vérité. J’ai pensé, en lisant cette
relation, qu’elle ajouterait beaucoup aux notions qu’on possède jusqu’à
présent, et qu’elle serait d’un véritable secours pour ceux qui
entreprendront un voyage dans cette contrée reculée, que l’on peut
regarder comme la porte du Soudan. Les préparatifs d’une expédition
égyptienne au Dârfour, pour la restauration du sultan Abou-Madian, me
semblaient ajouter encore à l’opportunité de cet ouvrage. Enfin, cette
publication me paraissait pouvoir aider à quelques égards à la solution
du grand et éternel problème de la source du Nil et du cours des eaux
dans toute cette région vers le voisinage de l’équateur ; en effet,
d’après plus d’un rapport digne de foi, des cours d’eaux considérables
venant du sud-sud-ouest et du sud-ouest, se rendent dans la vallée du
Nil supérieur.
On sait qu’il est très-difficile de pénétrer dans le Dârfour, à tous
autres du moins que les mahométans. De grands dangers menacent tout
Européen qui aura atteint Kobeyh ou Tendelty ; il y a surtout des
contrées où domine dans le peuple une barbarie aveugle ; à Kobeyh même,
presque chaque jour est signalé par un assassinat. On verra par
l’aventure arrivée dans les monts Marrah à l’auteur de cet ouvrage, tout
musulman qu’il était, et quoique porteur des firmans du sultan, quels
périls doivent courir les voyageurs chrétiens[9]. L’occupation du
Kordofân par les troupes égyptiennes, depuis l’expédition d’Ismayl-
Pacha, n’a fait qu’ajouter à l’éloignement des gens du Dârfour pour les
étrangers. « En ce moment, dit M. Pallme, le plus récent de tous les
écrivains sur le Kordofan, un voyageur pourrait gagner le Dârfour, mais
il n’en reviendrait pas, parce que le sultan régnant regarde tout homme
blanc comme un espion de Mohammed-Aly. Un Européen y est mort, il y a
huit ans ; c’était un renégat ; il jouissait à la cour d’une haute
faveur. » Il est donc possible qu’on attende longtemps encore la
relation d’un voyageur d’Europe, muni des connaissances qu’on exige de
ceux qui parcourent un pays inexploré. Tous ces motifs m’ont fait penser
qu’on accueillerait avec quelque intérêt le récit du cheykh Mohammed-el-
Tounsy. Le lecteur jugera, par les détails de mœurs observées avec
sagacité et par le reste de la description, si son récit est en effet
digne d’attention.
IIo _Le cheykh Mohammed-el-Tounsy._ — Je dois maintenant faire connaître
la personne même du voyageur. Le cheykh Mohammed-el-Tounsy est
originaire de Tunis, comme l’indique son surnom. Il est né l’an 1204 de
l’hégire (l’an 1789). Après avoir étudié les sciences arabes dans les
meilleures écoles, il partit pour aller rejoindre son père, Omar-el-
Tounsy, qui s’était rendu au Kaire l’an 1207 de l’hégire (1792) ; à son
arrivée, il trouva Omar parti pour le Soudan ; c’est alors qu’un ami de
son père emmena au Soudan le jeune Mohammed, qui arriva à Tendelty l’an
1218 (1803), vers l’époque de la mort du sultan Abd-el-Rahmân. Omar
avait poursuivi son voyage encore plus loin ; il était au Ouadây, où
Mohammed plus tard alla le rejoindre.
Celui-ci est resté près de huit ans au Dârfour, jouissant des plus
grandes facilités et de la protection du sultan Mohammed-Fadhl. Il
devait ces avantages au crédit dont son père avait joui pendant son
séjour, recherché par le sultan pour son savoir et son mérite. De plus,
son oncle Tâher, parti pour le pèlerinage de la Mecque en 1207 (1792),
se trouvait au Dârfour à l’arrivée de Mohammed, et y tenait aussi un
rang distingué. En 1220 (1805), Mohammed obtint des firmans pour
parcourir tout le pays, et notamment les monts Marrah.
Mohammed resta plus d’une année au Ouadây ; ce n’est qu’après un séjour
au Soudan de près de dix années qu’il partit pour Tunis. Plus tard, il
retourna de Tunis au Kaire ; il fit ensuite partie de l’expédition de
Morée comme ouâezh, c’est-à-dire aumônier de régiment.
A son retour, en 1247 (1832), il fut nommé réviseur et correcteur à
l’Ecole de médecine d’Abou-Za’bel ; c’est là que l’a connu, pour la
première fois, M. le docteur Perron, en arrivant de France ; son
érudition, sa franchise et son intelligence, lui avaient acquis une
excellente réputation. Avec l’appui du général Edhem-Bey, aujourd’hui
ministre de l’instruction et des travaux publics, un des hommes les plus
éminents de l’Egypte actuelle, le cheykh Mohammed-el-Tounsy fut nommé
réviseur en chef. Dans cet emploi, il a donné une grande activité pour
sa part à la publication des livres traduits des langues de l’Europe :
on sait que l’imprimerie du Kaire a déjà produit environ trois cents
ouvrages.
C’est lui que le nakib el-Achraf a chargé de réviser l’édition du
camous, autrement du dictionnaire arabe de Firouz Abâdi, récemment
imprimé à l’imprimerie du Kaire. Le texte a été collationné sur le
Camous, imprimé à Calcutta. Mohammed-el-Tounsy s’est servi de son
exemplaire, corrigé ou complété d’après sept ou huit autres. Telle est
la biographie succincte du voyageur, à qui nous devons la nouvelle
relation du Dârfour.
Ici, il n’est peut-être pas superflu de prémunir le lecteur contre
l’impression que doit naturellement produire le style oriental de
l’auteur. Dans un ouvrage d’imagination, l’on s’attend à cette forme de
langage : dans un livre d’histoire et dans une narration de voyage, où
la vérité est le principal mérite, on est disposé à la regarder comme
suspecte d’exagération. On trouvera sans doute dans ce voyage des traits
d’imagination, mais presque jamais dans les récits ; c’est dans les
allusions à des ouvrages de poésies. La forme est assez souvent
poétique, le fond est toujours réel ; partout où le voyageur s’est
trompé, l’on voit qu’il a erré de bonne foi. La candeur de langage et la
naïveté du narrateur commandent la confiance ; quand il n’a pas vu de
ses yeux, il le dit, et cet avertissement suffit au lecteur intelligent.
Ce qu’on lui a raconté, il le rapporte sans le garantir : pourrait-on
pas dire (sans autre comparaison), que c’est là ce qu’on loue dans le
père de l’histoire ?
Il y a bien en quelques passages des marques de cette crédulité qui
tient aux idées religieuses des musulmans, par exemple sur la divination
et sur certains faits magiques ou miraculeux ; les sectateurs de Mahomet
ne sont pas malheureusement les seuls hommes accessibles aux préjugés,
aux idées superstitieuses. Le cheykh Mohammed est un homme très-
religieux ; dans ce qui sort des lois de la nature, il n’y a rien qui
l’étonne ; la puissance divine étant sans limite, il trouve tout simple
qu’elle suspende, quand il lui plaît, les lois qu’elle-même a posées.
Quant à l’ignorance des notions scientifiques dont tout Européen est
imbu, personne n’en fera un crime à un mahométan dont l’instruction, à
peu d’exception près, n’admet pas ces connaissances. Nous avons donc cru
devoir respecter cette naïveté de langage, conservée dans la traduction
toute littérale de M. le docteur Perron.
On trouvera peut-être que cette relation laisse à désirer sous plusieurs
rapports, et qu’elle présente des lacunes, par exemple, sur l’idiôme
fôrien[10] : j’essayerai, à la fin de cette préface, d’y suppléer. On
pourra voir un autre défaut dans l’abus des répétitions. Cette figure
est familière aux écrivains arabes ; ils aiment à présenter une
réflexion sous plusieurs faces, à multiplier les exemples et les
citations ; mais ce que nous appelons redondances n’est pour eux qu’un
luxe d’éloquence ; le lecteur et l’auditeur arabe s’y plaisent
également. Je dois prévenir encore un dernier reproche ; l’auteur se
laisse aller parfois à des peintures un peu libres. Bien que nous ayons
supprimé des traits qui eussent blessé la délicatesse du lecteur
français, il a fallu cependant ne pas trop décolorer un tableau de
mœurs, jusqu’à le dénaturer. En aucun temps, les Orientaux n’ont eu sur
la pudeur les mêmes idées que nous, bien que cette vertu ne leur soit
pas étrangère.
Il faut donc ne pas perdre de vue, en lisant cet ouvrage, qu’il ne peut
ressembler à une relation écrite à l’européenne ; que c’est un homme de
l’Orient qui parle ; qui, en nous transmettant ses impressions, n’a pas
la même tournure d’esprit, les mêmes idées que nous sur les hommes et
sur les choses, ni la même manière de voir sur le goût, sur les mœurs,
sur les habitudes et sur une foule de sujets. Ce livre sort de la classe
des voyages ordinaires et un autre titre peut-être lui aurait convenu ;
toutefois, sans vouloir en exalter la valeur, je signalerai les
prologues qui sont en tête des chapitres et sont assez souvent
remarquables par la pensée philosophique, tout empreints qu’ils sont
d’ailleurs de la teinte religieuse, couleur qui domine presque toujours
chez les Arabes les compositions littéraires.
IIIo _Climat, animaux, productions._ — Il convient maintenant de jeter
un coup d’œil sur l’état physique du pays, sa population et ses usages :
cet aperçu fera voir quel genre d’intérêt s’attache à l’étude du
Dârfour. Les saisons ne sont pas seulement très-différentes des nôtres ;
elles le sont beaucoup aussi de celles de l’Egypte. Il n’y a proprement
que trois saisons, le printemps, l’été, l’hiver ; la première correspond
à l’automne et à l’hiver d’Egypte, l’été à son printemps, l’automne à
son été ; autrement, les saisons, au Dârfour, sont en avance de trois
mois sur les saisons de l’Egypte, mais l’automne n’a que deux mois
environ. L’été du Dârfour tombe en mars, avril, mai et juin ; l’automne
en juillet, août et septembre ; suit l’hiver, qui semble se confondre
avec l’automne ; le printemps, appelé _Deret_, est en décembre, janvier,
février[11]. L’automne du Dârfour est la saison des pluies ; les plus
longues pluies (ou les plus longs automnes) sont de soixante et quinze
jours ; aussitôt les pluies commencées, commencent les semailles.
Les phénomènes météorologiques sont curieux et mériteraient d’être
étudiés par des observateurs physiciens. On remarque quelquefois,
pendant les grandes pluies, quatre et cinq arcs-en-ciel à la fois, et,
si l’on en croit le cheykh, on voit ces bandes se redresser en ligne
droite, ce qui ne peut venir que d’une illusion d’optique. Ceux, dit-il,
qui ont du fer sur eux ne sont jamais atteints de la foudre ; mais il
l’a seulement entendu dire. Il y a dans les plaines d’immenses mirages.
Ces récits et d’autres encore ont besoin d’être vérifiés, et ce qui y a
donné lieu doit être observé attentivement. Le Dârfour abonde en
productions végétales et en sel fossile ; il abonde aussi en bestiaux ;
les pâturages des montagnes, telles que le mont Marrah et d’autres lieux
encore, comptent un si grand nombre de vaches laitières, qu’on est
obligé de verser le lait superflu et qu’il y a, à la lettre, des étangs
et des ruisseaux de lait. Les bêtes fauves, la girafe, l’autruche, la
gazelle, le teytel, l’éléphant, le buffle, l’hyène, le rhinocéros, le
lion, etc, sont en grand nombre et occupent une multitude de chasseurs,
qui forment une sorte de caste particulière.
La richesse végétale est extraordinaire, il y a une immense quantité de
grains, de légumes, de plantes utiles, d’arbres à fruits, de productions
végétales de toutes sortes. Les plantes économiques, médicinales,
tinctoriales se rencontrent en foule ; il y a aussi des végétaux à
vertus singulières, comme le _châlaub_, arbre dont on mâche la feuille
pour faire disparaître de la bouche l’odeur du vin[12] ; propriété qui
n’est pas inutile dans un pays où l’usage des boissons fermentées,
quoique prohibé à l’époque du voyage, était pourtant presque général ;
elle est surtout à l’usage des grands qui, lorsqu’ils sentent le vin,
n’oseraient se présenter devant le sultan[13]. Il y a une plante appelée
le _kyly_, dont le fruit sert pour les épreuves judiciaires ; on fait
boire à l’accusé de l’eau de _kyly_ ; s’il est innocent, on dit qu’il la
vomit incontinent ; coupable, il peut la boire impunément.
Le _dagarah_ remédie sur-le-champ à l’inflammation des yeux et calme les
ophthalmies les plus violentes. Il y a un suc de plante (autre que le
hennéh) à l’aide duquel on peut faire changer de couleur le poil d’un
cheval, ce qui sert merveilleusement aux voleurs. Je ne parle pas ici
des vertus magiques attribuées à certaines plantes par l’ignorance et la
crédulité ; mais le nombre des végétaux et des racines qui ont quelque
propriété utile ou singulière est tel qu’il existe une classe d’hommes
exclusivement occupés de leur recherche, et même ils tiennent école ; on
les appelle morâkyn, c’est-à-dire en arabe _raciniers_, si l’on peut
faire ce mot.
En terminant ce paragraphe sur les animaux et les productions du pays,
je crois devoir signaler une lacune qui sera remarquée par le lecteur
attentif, surtout s’il est au courant des dernières nouvelles
scientifiques. Le voisinage du Ouadây et du Dârfour permettait au cheykh
Mohammed-el-Tounsy d’entendre citer, sinon de voir par lui-même un
certain animal unicorne autre que le rhinocéros, que plusieurs
témoignages unanimes assurent exister dans la première de ces deux
contrées, dans le Dâr-Rounga et dans d’autres encore. Il ne faudrait pas
qu’on opposât le silence du cheykh à ceux qui affirment l’existence de
l’animal, et notamment à M. Fulgence-Fresnel, à qui on doit des
recherches curieuses et approfondies sur ce sujet[14]. Il s’agit ici de
l’animal vulgairement nommé _licorne_, qui n’est peut-être pas un être
aussi chimérique qu’on le croit ordinairement, mais dont la description
a été mêlée de traits fabuleux ; ou bien, comme le dit judicieusement le
savant orientaliste, formée de traits empruntés à des animaux
différents. Quiconque lira attentivement ses deux lettres, écrites de
Djeddah, restera convaincu que les Africains qui lui ont fait le
portrait de l’animal nommé _aboukarn_[15], c’est-à-dire la bête à une
corne, que ces hommes, dis-je, les uns de Rounga, les autres du Ouadây,
se sont accordés parfaitement sans s’être concertés ; qu’ils ont tous
décrit et défini un animal distinct du rhinocéros, et que cet animal a
sa corne principale implantée sur le front, _non pas sur le nez_ ; corne
mobile, susceptible de s’incliner et de se redresser, et de devenir
rigide, c’est-à-dire une arme terrible pour sa défense ; les autres
caractères de l’animal ne sont pas moins saillants. Le docteur Ed.
Ruppell, célèbre voyageur et docte naturaliste, étant au Kordofan,
entendit parler d’un animal analogue, et il n’hésita pas, d’après les
rapports des natifs, à en faire mention dans ses lettres au baron de
Zach[16]. On voit, d’après la carte du sultan Teïma, dans l’ouvrage de
MM. de Cadalvène et Breuvery, que l’on fait au Dâr-Rounga le commerce
des cornes d’un certain monocéros appelé aussi _licorne_ par ces
voyageurs. M. Kœnig, un des premiers Français qui ont voyagé au
Kordofan, ayant entendu faire la description de ce quadrupède armé d’une
corne sur le front, l’a nommé _licorne_ également. Or, le Dârfour ayant
dans son territoire des rhinocéros, et faisant lui-même avec l’Egypte et
d’autres pays le commerce de cornes de rhinocéros, il s’agit sans doute,
dans la note inscrite sur la carte du sultan Teïma, de la corne d’un
autre animal, que les Fôriens tirent par voie d’échange du Dâr-Rounga et
du Dâr-Ouadây (ou Borgou). C’est peut-être une circonstance à ajouter
aux faits dont M. Fresnel a fait usage. Je ferai remarquer encore que
les chasseurs au Dârfour se servent du même moyen pour tuer les bêtes
fauves que les Bourgâouis pour tuer l’_aboukarn_.
IVo _Usages, mœurs et coutumes._ — La relation du cheykh Mohammed, soit
dans l’_introduction_, soit dans le _voyage_, fournit une description
suivie des usages et des coutumes des Fôriens. C’est surtout dans cette
peinture que se montre son talent d’observation ; quoique écrite avec
simplicité, elle me paraît donner une idée juste et complète des mœurs
du Dârfour : il semble, en lisant les scènes qu’il décrit avec un grand
soin, avec des détails circonstanciés et un choix judicieux, il semble,
dis-je, qu’on assiste aux fêtes, aux cérémonies, aux jeux, aux
divertissements, aux exercices des habitants, surtout aux danses du
pays, qui sont très-variées. On entre dans leur vie intérieure, on
apprend à bien connaître leurs habitudes, leurs idées, leur caractère
jovial, leurs goûts licencieux. Il traite en outre de leurs maladies et
des remèdes en usage. La condition des femmes est définie avec tous les
développements qui peuvent en donner l’intelligence ; un musulman seul
pouvait observer de près toutes ces choses, et il fallait, pour le
faire, une longue résidence, comme a été celle du cheykh. Il n’est pas
moins instructif sur ce qui regarde l’administration et le gouvernement.
Les coutumes sont le plus souvent bizarres, notamment celles du
mariage ; ainsi, lorsqu’une demande est formée, et que le fiancé est
agréé, les parents des deux parties ne se voient plus ; fussent-ils amis
auparavant, ils doivent désormais s’éviter et se fuir, non-seulement les
deux pères, les deux mères, mais les autres parents. Chacun des deux
fiancés doit aussi éviter le père et la mère de l’autre, et ceux-ci
doivent également fuir les fiancés réciproquement. Cette contrainte
cesse après la cérémonie.
La femme ne mange jamais devant son mari ; le faire serait inconvenant.
La consommation du mariage ne peut avoir lieu qu’après sept jours.
Les femmes prennent part aux cérémonies, aux affaires, à toutes les
occupations des hommes ; à toutes, excepté le métier de la guerre.
Le sultan est inviolable, et cette inviolabilité est absolue ; elle
s’étend à tout individu du sang royal. Toute atteinte à la vie d’un
membre de la famille régnante est punie comme le plus grand des crimes.
Si le coupable est ignoré, ou s’il a échappé, les habitants du lieu sont
responsables ; le village est mis à feu et à sang.
Il y a un officier de la couronne (un des plus élevés en dignité), qui,
s’il survit au sultan tué à la guerre, doit être étranglé immédiatement.
Ce personnage a pour nom le _col du sultan_ ; les grands emplois ont un
nom tiré ainsi des parties du corps du prince.
Les voyages du sultan avec ses troupes donnent lieu, en paix ou eu
guerre, à un usage singulier. Il faut que son quartier et ceux de toute
sa suite soient disposés absolument de la même manière qu’au Fâcher,
c’est-à-dire dans la ville royale. Les tentes doivent être toutes dans
la même position relative et dans la même direction. Il en est de même
de celles de tous les fonctionnaires civils et militaires, et de tous
ceux qui accompagnent le sultan ; de telle façon que le campement a
l’aspect même de la ville. Cette pratique a pour but de faire trouver
sur-le-champ toute personne à qui l’on a affaire.
Le signal des semailles donné solennellement par le sultan rappelle une
fête de la Chine et même un usage de l’Egypte ancienne : cette remarque
a été faite par Browne.
Les fous et les bouffons sont d’usage à la cour de temps immémorial ;
ils forment une sorte de corporation et portent un nom particulier.
Comme chez nous, sous Philippe le Bel ou Charles V, ils ont le privilége
de dire tout ce qui leur passe par la tête, et peuvent mortifier et
insulter impunément les hommes les plus élevés en puissance. Je dois
renvoyer à l’ouvrage pour tout ce qui concerne la moralité des Fôriens,
leurs préjugés, leurs vices et leurs erreurs. Ils croient aux génies
familiers et ils ont foi en la sorcellerie ; les magiciens, disent-ils,
ont le pouvoir de se transformer ; ils peuvent mettre en état de
catalepsie et même de léthargie ; là, nos contes de fées sont pour ainsi
dire continuellement en action.
Beaucoup de ces idées, de ces pratiques, de ces usages, sont communs au
Ouadây, royaume voisin du Soudan, où le cheykh Mohammed a habité en
sortant du Dârfour. En attendant la relation spéciale qu’il a écrite sur
cette contrée, il en fait connaître ici plusieurs particularités non
moins curieuses à étudier.
Aussitôt que le sultan du Ouadây est arrivé au palais où il doit rendre
la justice, on arbore, en guise de signal, un drapeau sur le faîte du
bâtiment, et tout le monde est averti au loin de la présence du sultan
et de l’ouverture des _assises_.
Je ne parlerai pas davantage de l’exposition que fait le cheykh de ce
qui regarde l’histoire du pays, les lois, les moyens d’échange usités
pour le commerce, les mesures en usages, l’agriculture, l’industrie, et
je passe à la géographie du Dârfour.
Vo _Géographie du Dârfour ; bassin du Nil-Blanc._ — Nous ne connaissons
avec quelque certitude qu’une seule position géographique dans le
Dârfour : c’est celle de Kôbeyh, que Browne a déterminée ainsi :
Latitude nord, 14° 11′ ; longitude à l’orient de Greenwich, 28° 8′ (à
l’orient de Paris, 25° 48′). Cette ville, selon lui, était, en 1794, la
capitale du Dârfour ; cependant, quatre années auparavant, Tendelty
était déjà la résidence impériale et l’est encore aujourd’hui
probablement. On ne connaît point exactement l’étendue du Dârfour, ni la
situation précise des lieux ; aussi n’a-t-on pas ici la prétention d’en
donner une carte proprement dite. Le tracé qu’a fait le cheykh Mohammed-
el-Tounsy de mémoire, et l’esquisse beaucoup plus complète qu’a
construite avec tout le soin possible, M. le docteur Perron, d’après les
déclarations et sous les yeux du voyageur, font seulement connaître
l’existence d’un grand nombre de lieux, de montagnes, de cours d’eaux,
de tribus arabes ; de plus, les noms y sont plus nombreux et plus
exactement écrits qu’ils ne l’avaient été jusque-là.
Pour traverser le Dârfour dans toute sa longueur, c’est-à-dire du nord
au sud, il faut quarante-neuf à cinquante journées de marche ; on arrive
ainsi à la limite nord du vaste pays qui porte le nom de Fertyt, et qui
n’est pas borné (comme on le voit ordinairement sur les cartes), à un
petit territoire de ce nom ; ce pays, au reste, est beaucoup moins
civilisé que le pays de Fôr.
La largeur du Dârfour, de l’est à l’ouest, est de quinze journées
jusqu’à la partie déserte, sans parler du territoire occupé par de
nombreuses tribus arabes établies aux frontières, surtout du côté de
Kordofan.
On trouvera dans l’ouvrage une description topographique suffisamment
détaillée et qu’on doit croire exacte, d’après les informations que le
cheykh s’est procurées, d’après ses voyages dans l’intérieur, et d’après
ses observations personnelles _de visu_.
Le cours des eaux est ce qui intéresserait le plus ; mais il règne un
peu d’obscurité sur ce point, et la carte présente plutôt des problèmes
à éclaircir que des questions résolues. Aucun courant fluvial, d’après
la carte, ne semble entrer dans le Dârfour, et aucun ne semble en
sortir ; cependant, d’après les cartes de Browne, il n’y aurait obstacle
à la marche des eaux, entrant ou sortant, ni au nord-ouest, ni au sud-
est. Browne n’a figuré de montagnes qu’au sud-ouest et au nord-est ; et,
quant au mont-Marrah, il lui a donné une très-petite étendue. La carte,
dessinée d’après le cheyk Mohammed, au contraire, présente une longue
chaîne presque continue du nord au sud, et qui explique bien pourquoi le
Dârfour n’est _traversé_ par aucune rivière. Toutefois, on ne sait pas
encore bien ce que devient le grand courant appelé _Bâré_, qui sort des
monts Marrah après les pluies diluviales, longe la chaîne à l’ouest et
disparaît ensuite. Et comme le sultan Abou-Madian prétend que d’un
point, sis à l’est du Dârfour, entre le territoire des Beny-Rezeygat et
celui des Macyryeh-Rouges, il sort une grande rivière se dirigeant vers
le Bahr-el-Abyad ; comme d’un autre côté le cheykh ne décrit, ne trace
aucune montagne élevée ni d’aucune sorte, à l’est du Dârfour, par
conséquent pas d’obstacle au cours des eaux, ne pourrait-on pas admettre
cette idée, que le _Bâré_, après avoir contourné au sud les extrémités
des monts Marrah, se porte vers le Dâr-Djenguéh, où sont des pâturages ;
que les eaux se répandent dans les vastes marais de Baradjaub au
voisinage, et continuent leur route à l’est, et bientôt au sud-est, pour
rejoindre le Bahr-Kei-lak[17] ou le Bahr-el-Ada, affluent du Nil-Blanc
vers le 9° degré. Ces grands marécages ne figurent sur aucune carte, et
si on s’en rapporte au nouveau tracé, ils auraient dix journées
d’étendue ; en réduisant cette mesure, probablement exagérée, il
resterait toujours que ce quartier est d’un niveau peu élevé,
comparativement aux monts Marrah, et que les pluies peuvent y porter un
grand cours d’eau s’écoulant au bassin du Nil-Blanc. On aurait là, dans
cette hypothèse vraisemblable, une des sources du grand fleuve.
Dans le nord, un autre cours d’eau moins important sillonne la vallée de
Kou, non loin de Tendelty et de Marboutah. C’est un torrent qui, au
moment des pluies tropicales, s’écoule entre Djedyd-el-Sayl[18] et le
mont Greiwed, et probablement de l’est à l’ouest, puisqu’il est moins
considérable à l’est de Tendelty. Quoi qu’il en soit, il forme un vaste
lac pendant et même après les hautes eaux. De ce côté, il n’y a pas de
cours d’eau continu.
D’après de certains rapports, il devrait y avoir au Dâr-Témourkéh,
c’est-à-dire dans le sud, à l’extrémité opposée du Dârfour, un courant
considérable appelé Kolol, sortant des montagnes Toumourkiéh, dirigé
vers l’ouest, traversant le Dâr-Marrah et allant au loin, sous le nom
d’Ez-zoum, se jeter dans le Kadada (ou Ilès). Celui-ci est un affluent
de Bahr-el-Abyad et traverse le Fertyt. On parle même d’un immense lac,
appelé aussi Bahr-el-Abyad ou _Mer Blanche_[19], situé à une très-grande
distance au sud de Ouârah, et communiquant lui-même, dit-on, avec le
fleuve ou le Nil-blanc ; le Kadada ou Ilès aurait de l’eau toute
l’année[20]. Il me paraît résulter, non de ce rapport seul, mais de sa
conformité avec les autres données existantes, que le Bahr-el-Abyad
reçoit au moins deux affluents venant des régions de l’ouest et du sud-
ouest ; les points élevés des régions orientales ne sont donc pas les
seuls qui versent dans le bassin du Nil-Blanc. Il existe aussi un
affluent venant du sud, d’après le rapport fait à M. d’Arnaud par les
gens de Comboh, lieu situé à une journée et demi au midi du terme de
l’expédition des sources du Nil. Jusqu’à présent, au reste, on ne sait
point au juste quelle est l’importance de la rivière que les naturels
ont dit à ce voyageur venir de l’est et du nord-est ; (M. d’Arnaud et
ses compagnons étaient alors au 4e degré 42′ de latitude nord). Il n’a
pas eu le loisir de reconnaître la dépense d’eau de cet affluent. On
ignore également, il est vrai, la dépense des affluents opposés ; mais
il est difficile de révoquer en doute leur existence, et le fait seul
des différentes dénominations qu’ils portent me paraît concluant. Tous
les rapports les placent dans l’occident du Bahr-el-Abyad ; ce sont le
Ke-ilak, le Bahr-el-Ada, l’Ilès, le Bahr-Eleiss, le Kadada, etc., qui
sans doute ne constituent pas autant de rivières distinctes ; ajoutons
la rivière énigmatique dessinée par Browne sous le nom de Misselad, et
qu’on ne peut guère identifier avec le Bahr-el-Ada ; puis la grande
rivière qu’Abdallah de Borgou et Ibrahim de Rounga ont dit à M. Fresnel
traverser tout le Fertyt et se jeter dans le Nil. Le Kadada, selon le
même Ibrahim, _n’est jamais à sec_. Il faut remarquer encore, avec cet
orientaliste, que le Fertyt n’est pas un petit pays limitrophe au
Dârfour, comme le représentent les cartes ; c’est une dénomination
générale, appartenant à une vaste région au sud de ce royaume, peuplée
par des hommes non convertis à l’islamisme ; elle embrasse les pays de
Banda, Gonga, Gnâm Gnâm et autres contrées au sud de Dâr-Koula, et
habités par des païens.
L’on ne connaît pas la ligne de partage des eaux qui enferme le bassin
du Nil du côté de l’ouest, bien qu’elle ait été dessinée récemment par
un habile géographe, M. Zimmermann, mais un peu arbitrairement ; on
ignore d’ailleurs l’existence d’une contrée montagneuse pouvant arrêter
la course des rivières qui se portent de cette région vers l’orient ;
motif de plus de ne pas rejeter tous ces rapports, appartenant à des
époques bien différentes, à des hommes étrangers les uns aux autres, et
cependant tous concordants.
Celui du sultan Teïma (du Kordofan) est d’accord avec tous les autres
dans son fait principal, savoir : l’écoulement d’une ou plusieurs
rivières venant du côté du Dârfour et allant vers l’est. Selon le sultan
Teïma (c’est ce que nous apprennent MM. de Cadalvène et Breuvery), deux
rivières partent du Dârfour : la première, sous les noms de Ouâdy-
Solongo, Rahad-el-Ahmar et El-Nileh ; la deuxième, sous les noms de
Bahr-Guendi, Bahr-el-Olou, Bahr-el-Ada, Bahr-Eleiss, qu’on dit être _le
vrai Nil_ ; ces deux rivières se rejoignent avant de tomber dans le
Bahr-el-Abyad.
Cette conformité a d’autant plus de signification, que le sultan Teïma
est d’accord avec Ibrahim de Rounga sur deux autres points ; l’un, qu’il
y a une rivière dite Bahr-Azoum (ou Ozhum) à l’ouest du Dârfour et du
Dâr-Rounga ; l’autre, qu’_au sud du Dârfour_, à une très-grande distance
de Djebel-Chala (Dâr-Schala de la carte jointe à cet ouvrage), il existe
une grande rivière. Autre conformité : selon Ibrahim de Rounga, la
rivière prend naissance dans un grand lac appelé, comme le fleuve,
_Bahr-el-Abyad_, à trois mois de distance au sud de Ouârah (Ouadây) ;
et, selon Teïma, elle est à quatre mois au sud du Dârfour ; on peut s’en
tenir aux trois mois de marche, ou bien 86 étapes, comme dit Ibrahim.
En méditant sur tous ces traits géographiques, est-il possible de ne pas
y reconnaître, au moins en partie, ceux qui constituent la géographie
d’Afrique suivant Ptolémée, et même la géographie des Arabes : c’est-à-
dire, les sources du Nil à une distance très-reculée dans ces régions ;
de vastes lacs ou marais, où les eaux se rassemblent et d’où elles
sortent ; plusieurs points de départ très-distants l’un de l’autre ;
enfin, de grands cours d’eaux venant du sud-ouest ? Dans un moment où
tous les yeux sont tournés vers la recherche des vraies sources du grand
fleuve de l’Afrique, où le souverain de l’Egypte prépare une nouvelle
expédition, plus complète encore que celles qui ont déjà illustré son
règne, j’ai pensé que ces rapprochements ne seraient pas déplacés et
même sans quelque utilité. Il faudrait, en effet, que l’expédition eût
assez d’hommes en état d’observer et de moyens convenables de
navigation, pour remonter ces divers affluents de la rive gauche du
Bahr-el-Abyad, à partir du 10e degré de latitude nord, et les remonter
aussi haut qu’il sera possible, soit par eau, soit par terre.
Je ne puis qu’ébaucher ici un sujet aussi important que la question de
la région du Nil et des limites du bassin de ce grand fleuve ; la place
manquerait d’ailleurs pour le traiter à fond. Toutefois, qu’il me soit
permis d’insister encore, et d’abord sur un point de critique. L’on n’a,
en général, qu’une faible opinion de la valeur des témoignages des
Arabes et de leurs écrivains, à cause de la réputation que leur ont
faite leurs ouvrages de pure imagination, leur goût inné pour les
fictions, la préférence qu’ont les hommes de cette race pour ce qui
récrée agréablement l’esprit. Il y a pourtant, parmi ces auteurs, des
hommes sérieux, des observateurs judicieux et graves, des écrivains
pleins de raison et amoureux de la vérité : ne trouve-t-on pas très-
souvent ces qualités dans El-Masoudy, dans El-Macrizy, dans Abd-el-
Latyf, dans Ebn-Khaldoun, dans Abou-l-Fedà et d’autres encore ? Et pour
ne pas sortir de la présente question, quel motif a-t-on de croire que
les écrivains arabes se sont bornés à copier seulement les auteurs
grecs, sur ce qui regarde notre fleuve[21] ? D’Anville a montré le
contraire dans son célèbre mémoire sur la vraie source du Nil[22].
Croit-on que les hommes du pays (je parle de ceux qui sont établis dans
la vallée du Nil, au moins depuis le VIIe siècle de l’ère vulgaire),
successeurs de ceux qui entretenaient des relations de commerce avec
l’Éthiopie et l’Afrique centrale depuis un temps immémorial, successeurs
aussi des plus anciens maîtres de l’Egypte, lesquels, bien avant les
Romains, les Macédoniens et les Perses, avaient parcouru l’Ethiopie
supérieure[23], croit-on que ces hommes n’ont pas pu recueillir des
renseignements exacts sur le cours du fleuve ? Pourquoi ne voir jamais
en eux que d’agréables conteurs, ou des rêveurs fantastiques, ou de
simples copistes ? La part de la fiction ou de l’exagération, j’en
conviens, est bien souvent à faire dans leurs récits ; mais tout n’en
est pas fabuleux, tout n’en est pas à rejeter. Nous voyons les Arabes,
avec l’indépendance qui est propre à leur caractère, avec la force
physique et morale qui les distingue, introduire partout leurs tribus ;
ils s’établissent aux portes des différents états de l’Afrique, quand
ils ne parviennent pas à les subjuguer, à y régner en maîtres ; ils
imposent, le plus souvent, aux princes africains, avec l’islamisme, les
conditions d’un commerce qui enrichit les tribus sans appauvrir le
pays ; ils se font craindre enfin et respecter des natifs. Cette
position morale des Arabes, jointe à leur intelligence, à leur sagacité
naturelle, à la mémoire dont ils sont doués, toutes qualités
incontestables, ne sont-elles point, en certains cas, un titre à notre
confiance, soit que nous lisions leurs écrits, soit que nous écoutions
leurs rapports ?
Abou-Madian, le prétendant au trône du Dârfour, homme intelligent, digne
d’intérêt par les efforts qu’il a faits pour s’instruire, pour
introduire un jour dans son pays des réformes utiles, Abou-Madian disait
au docteur Perron, que de la partie des grands marais appelés Baradjaub,
des eaux abondantes se rendent au Nil après les pluies, c’est-à-dire du
côté de l’est ou du sud-est. N’est-ce pas la confirmation de la
conjecture que j’établissais tout à l’heure ? Je regarde comme certain
que quand un observateur, muni d’instruments, se portant à l’ouest du
Nil-Blanc, vers le 5e ou 6e parallèle nord, atteindra le sayd du
Dârfour, il trouvera que le sol va toujours en s’élevant notablement.
Ajoutons encore quelques indications concluantes.
Le cheykh Ibrahim (Burckhardt, le savant voyageur), dans son ouvrage sur
la Nubie, signale un grand courant venant de l’est du Dârfour et du nom
d’Om-Teymam. Puis-je négliger ici le témoignage même du cheykh Mohammed-
el-Tounsy, lui qui a séjourné près de dix ans tant dans le Dârfour que
dans le Ouadây, quand il remarque que les pluies de ces contrées
alimentent les crues du Nil ; que ces pluies venant à manquer, les crues
sont faibles en Egypte, ce qui amène sécheresse, stérilité, disette dans
les trois pays à la fois ? Il s’ensuivrait, selon moi, que le Dârfour
appartient réellement au bassin du Nil[24] ; on en devrait dire autant
de la partie septentrionale du Fertyt.
Ne dois-je pas citer aussi les curieux renseignements donnés à M. Kœnig,
voyageur français en Egypte et au Kordofan, par un Baghermâouy (c’est-à-
dire un homme du Baghermé) ? Une grande rivière, dit-il, du nom de
Goula, se divise en deux branches, à huit journées au sud de Baghermé et
en envoie une au nord-est, sous le nom d’Ambirkey, jusque dans le Nil,
au pays de Denka et des Choulouks. Cette branche, à la hauteur de Dâr-
Rounga, remonte un peu _vers le sud-est_ ; détail qui concorde avec le
tracé du sultan Teïma. D’autres rivières, dit-il encore, se réunissent
pour aller tomber, avec le Goula, dans le Bahr-el-Abyad.
Certes, il ne faut pas accorder une foi aveugle aux renseignements
recueillis de la bouche des indigènes ; mais quand on voit des hommes si
différents, des peuples si éloignés, s’accorder tous sur un fait, et
cela à des époques très-distantes, il est difficile de ne pas accepter
le résultat commun de tous ces récits : c’est à savoir que des affluents
considérables, partis de la région comprise entre le sud-sud-ouest et
l’ouest-sud-ouest, viennent alimenter le Bahr-el-Abyad ou Nil-Blanc.
Pour un de ces affluents au moins, le doute est impossible, puisque M.
d’Arnaud a reconnu l’embouchure d’une rivière sur la rive gauche du Nil-
Blanc, vers le 9e degré 1/2 de latitude nord, sous le nom de Keilak ;
c’est bien là, je pense, le fleuve qu’Ibrahim de Rounga disait à M.
Fresnel couler vers l’est, à travers le Fertyt, jusqu’au Bahr-el-Abyad.
Le Fertyt commence au 9e parallèle ; nécessairement, Ibrahim venant de
Dâr-Rounga, et allant en Arabie, passait près de cette rivière ou la
traversait.
Je n’ai fait que nommer encore M. Pallme, voyageur allemand, le plus
récent explorateur du Kordofan, qui y a résidé deux ans. Sa relation a
paru depuis peu, traduite en anglais[25]. Un homme de Rounga, qui a
voyagé en Europe, lui a rapporté ce qui suit :
« Le fleuve Blanc coule à travers Rounga, au sud du Dârfour ; très-large
et peu profond dans la saison sèche, il n’est navigable qu’en radeaux ;
de Rounga, il se dirige vers Bakkara, le pays de Jenky, puis Dynkè, où
il reçoit une rivière tributaire ; après avoir coulé dans le pays des
Jenky et des Chillouks, le fleuve Blanc entre dans le Sennâr et s’unit
au Nil-Bleu. »
A l’égard de la source au-dessus de Rounga, d’autres natifs lui ont
rapporté que le fleuve coule à travers Binga, Wuanga, Gulla et Banda.
Des indigènes de Bornou et un natif de Binga se sont accordés à dire
qu’une rivière appelée _rivière de la Gazelle_, coule à travers Banda,
sous le nom de fleuve Blanc, à cause de la nature du sol qu’il baigne
dans son cours[26]. Voilà encore un récit concordant avec tous les
autres. Il faudrait même, d’après le rapport précédent, regarder cette
branche, venant de Rounga, comme étant en quelque sorte le bras
principal du Nil.
En résumé, si le Bahr-el-Abyad reçoit quelques affluents sur sa rive
droite au-dessus du 4e parallèle nord, il me paraît incontestable,
premièrement, qu’il en reçoit de plus considérables et en plus grand
nombre sur sa rive gauche, qu’ainsi la principale source doit être
cherchée entre le sud et l’ouest du point où s’est arrêtée l’expédition
égyptienne en 1842 ; en second lieu, que la description succincte des
Arabes et celle de Ptolémée (sauf les distances) demeurent vraies dans
leur ensemble.
Il ne faut pas attacher trop d’importance au nom que les Arabes ont
donné (probablement d’après Ptolémée) aux monts d’où surgit le grand
fleuve, c’est-à-dire _Djebel-Comri_, nom que quelques-uns ont dérivé de
_Camar_, lune. Il est possible, comme l’a remarqué Silvestre de Sacy,
que ce nom doive s’écrire par _Comr_ قُمر, et non par _Camar_ قَمَر ; or
ce mot de _comr_, dit-il d’après le Camous, signifie objet de couleur
blanchâtre (ou verdâtre). Il ajoute que l’autorité d’Aboul-Fédâ repousse
le sens de Djebel-Camar, mont de la lune[27]. Il ne faut donc pas
s’étonner si, d’après le sultan Teïma et d’après les rapports des
voyageurs modernes[28], le nom de Djebel-Comri, ou Djebel-Camar, est
aujourd’hui inconnu dans le pays. Mais, jusqu’à ce qu’on ait atteint les
points les plus élevés d’où le fleuve s’écoule, quel motif y a-t-il de
négliger l’autorité du géographe d’Alexandrie, quand il s’exprime
positivement ainsi : « ..... La montagne (de la lune) d’où les marais du
Nil reçoivent l’écoulement des neiges...... Σεληνής ὄρος ἀφ’ οὗ
ὑποδέχονται τὰς χίονας αἱ του Νεῖλου λίμναι.... » Ce passage, auquel on
ne peut rien opposer de concluant, ne suffit-il pas à expliquer la
nuance qui distingue les montagnes du lieu (d’après M. de Sacy) en même
temps qu’il prouve sa grande élévation ? En fallait-il davantage pour
justifier en quelque sorte la dénomination que les Grecs lui ont
imposée, et le nom de _Comr_ que, à leur tour, lui ont donné les
Arabes ? Abd-el-Latyf, au reste, s’explique en ces termes : « Les
rivières qui sortent des monts de la Lune se réunissent avec d’autres
dans un même lac, qui est d’une très-vaste étendue, et c’est de ce lac
que sort le Nil[29]. » Mais, encore un coup, ce n’est pas à l’aide du
nom du lieu qu’il faut rechercher la vérité sur la source du Nil ; c’est
uniquement par des considérations de géographie physique, c’est-à-dire
par l’étude du terrain et par la configuration des bassins.
Espérons que la protection du prince qui a déjà tant fait pour illustrer
son règne par cette découverte, ne négligera aucun des moyens qui
doivent en assurer le succès, et qu’il mettra à la disposition des
voyageurs tous les moyens dont ils ont besoin. Avant tout, il faut munir
les voyageurs des instruments de précision nécessaires pour fixer la
position des lieux ; mais, en outre, il est nécessaire qu’à bord de
chaque navire qui remontera le fleuve, il y ait des chaloupes,
barquettes et bateaux plats pour entrer dans les affluents et en suivre
le cours, ainsi que je l’ai dit plus haut, et en même temps des hommes
capables d’en faire la _reconnaissance_ ; ils rapporteraient ensuite
leur travail au chef de l’expédition, occupé de son côté à reconnaître
le bras principal, les lieux d’habitation et les peuplades riveraines.
Il est surtout à propos de remonter ainsi le cours de la rivière qui
entre dans le Bahr-el-Abyad au 9e degré et demi de latitude, à travers
de vastes marais.
Selon toute apparence, plusieurs affluents secondaires traversent le
Fertyt, partent des environs de Dâr-Châla, de Dâr-Benda, etc., au midi
du Dârfour ; si on les rencontrait jusqu’à leur origine ou près de là,
on connaîtrait un pays neuf, tout à fait ignoré des géographes et des
voyageurs européens, mais souvent traversé par les Africains musulmans
qui vont en pèlerinage à la Mecque. L’on reconnaîtrait enfin la route
des eaux qui versent à l’orient dans le bassin du Nil, et de celles qui
versent à l’occident dans le bassin central de l’Afrique septentrionale,
le lac Tchâd.
Le cheykh Mohammed-el-Tounsy a visité le Fertyt et s’y est avancé assez
loin. Ce n’est pas, comme le remarque très-bien M. Fresnel (ainsi que je
l’ai déjà dit), un petit pays au sud du Dârfour ; c’est toute une
contrée, occupée par les nègres païens. Ceux qui, parmi les voyageurs,
se porteront dans les pays situés à l’occident du fleuve Blanc, fixeront
les idées sur ce qu’il faut entendre au juste par cette région qui
semble se promener sur les cartes, s’étendre ou se restreindre au
caprice des cartographes.