A cette époque remonte mon entrée à la _Revue des Deux-Mondes_, sous les
auspices du général de Galliffet, avec qui nous étions restés en
relations espacées. Encore dans sa verdeur d’héroïque cavalier, Parisien
très répandu, il me témoigna de l’intérêt:
«Je ne puis, déclara-t-il, vous présenter chez M. et Mme Buloz comme
littérateur; vous n’êtes pas encore assez connu. Mais les valseurs
manquent cet hiver dans leur salon, je vous amènerai comme valseur!»
J’eus beau objecter que je ne dansais pas, que j’avais ce sport en
horreur, qu’il valait mieux attendre que j’eusse acquis un peu plus de
notoriété, Galliffet n’en voulut pas démordre. «Le tout, affirma-t-il,
était d’entrer dans la place; une fois là, je me débrouillerais!» Et le
lendemain, il vint me prendre, carillonna à toutes les portes sans que
je l’entendisse, cassa des sonnettes, fit un vacarme de tous les diables
et repartit en coup de vent. Quand, informé par le concierge, je me
précipitai, morfondu et désolé, rue de l’Université, le général, sans
même entendre d’explications, me poussa dans le salon au feu des
lustres, comme un conscrit, et me désignant à la maîtresse de maison, de
sa plus belle voix de commandement:
«Madame, je vous présente Monsieur Paul Margueritte, un danseur!»
Je m’anéantis dans un plongeon de confusion, confusion qui s’accrut
quand Galliffet, quelques minutes après, me colloqua à Albert Delpit:
«Ce garçon-là veut faire de la littérature; Delpit, donnez-lui des
conseils!»
Mon visage trahit-il un involontaire désarroi? Delpit s’écria, plaintif:
«Oh! non! non! je vois bien qu’il n’a pas confiance en moi!»
Il eut pourtant la galanterie de m’inviter une fois ou deux à déjeuner;
j’eus le plaisir d’y connaître Marcel Prévost, déjà remarqué pour son
roman _Le Scorpion_, et j’entendis avec admiration Hérédia réciter les
sonnets d’Antoine et de Cléopâtre. Delpit, à la fin, sauta au cou du
poète et, les larmes aux yeux, s’écria:
«Nom de Dieu, que c’est beau, les beaux vers!»
Je compris ce jour-là qu’il n’y avait pas de frontières littéraires et
ne souhaitai plus qu’Albert Delpit, s’il se rebattait en duel, fût
embroché.
Quant à la _Revue des Deux-Mondes_, qui devait me faire l’honneur d’une
longue hospitalité, je n’y entrai que sensiblement plus tard, comme
romancier cette fois; et Mme Buloz voulut bien ne pas me tenir rigueur
d’avoir, sous la contrainte du général de Galliffet, surpris sa
religion. Danseur, plût à Dieu! Que de places brillantes eussé-je
obtenues, si Beaumarchais a dit vrai! Danseur!... Je me suis souvent
répété ce mot avec une plaisante amertume: mais quoi! l’intention de
Galliffet avait été excellente, et sa protection chevaleresque devait,
en d’autres occasions, se montrer plus appropriée et plus efficace.
En août 1887, j’avais porté à Edmond de Goncourt le début de _Pascal
Géfosse_ que publiait _La Lecture_. Le roman marquait chez moi l’essai
d’une troisième manière: après le réalisme de _Tous Quatre_, l’intimisme
à la Georges Elliott de _Jours d’Épreuve_, _Pascal Géfosse_ aspirait,
sous l’influence certaine de Stendhal et aussi de Paul Bourget, à la
psychologie.
Je m’y efforçais d’analyser le cœur et le cerveau d’un écrivain célèbre
jeté dans une aventure sentimentale, qui se déroulait à travers l’Alger
mauresque et les jardins enchantés de Mustapha-Supérieur. Pascal Géfosse
laissait voir, avec le désenchantement d’un esprit blasé sur le succès,
l’aridité donjuanesque d’un cœur desséché par l’égoïsme et l’examen
minutieux de tous les mobiles humains qui nous poussent à agir.
Ce roman répondait aussi à un procédé de travail nouveau. _Tous Quatre_
et _Jours d’Épreuve_ avaient été écrits de jet, sans composition
apparente et avec peu de ratures; j’écrivis au contraire _Pascal
Géfosse_ ligne à ligne, influencé par les scrupules de Flaubert et de
Léon Cladel, ces grands martyrs du style.
Daudet fit au sujet de ce roman des remarques justes que Goncourt nota:
spécialement sur l’erreur des psychologues voulant décrire «non ce que
faisaient les héros des romans, mais ce qu’ils pensaient», car «la
pensée, quand elle n’est pas supérieure ou très originale, c’est
embêtant, tandis qu’une action même médiocre se fait accepter et amuse
par son mouvement».
Il ajoutait avec finesse «que ces psychologues, bon gré mal gré, étaient
plus faits pour les descriptions de l’existence que pour des phénomènes
intérieurs; que par leur éducation de l’heure présente, ils étaient
capables de décrire très bien un geste, et assez mal un mouvement de
l’âme».
La meilleure critique d’Alphonse Daudet, sur mon livre, fut de constater
que mon Pascal Géfosse, avec ses cheveux gris et sa prétendue
expérience, avait un cœur trop jeune, un cœur d’homme de vingt-sept ans,
comme moi; aussi m’aborda-t-il le jour de l’apparition en me lançant
dans une poignée de main: «Bonjour, Géfosse!»
J’étais, avec ce livre, bien loin d’Émile Zola et de cet admirable
_Assommoir_ qui m’avait au premier jour soûlé comme un gros vin, mais
soûlé à voir tourner le soleil et à tomber étourdi d’une ivresse que je
cuverai pendant des années.
J’allais m’éloigner encore du chef du naturalisme, chef sans élèves, car
Maupassant, Léon Hennique, Henry Céard, Joris-Karl Huysmans, attestaient
des talents trop différents pour être considérés autrement que comme des
disciples d’affection et non d’école. Émile Zola publiait alors _La
Terre_, roman épique, d’une crudité flamande, où les incongruités
sonores du paysan Jésus-Christ faisaient scandale. Sans avoir, comme on
devait me le faire judicieusement remarquer, le droit d’être prude après
mon livre du début, je ressentais un sincère éloignement pour cet art;
et c’est pourquoi je pris part au manifeste des _Cinq_ que publia le
_Figaro_ et que signèrent Paul Bonnetain, J.-H. Rosny, Lucien Descaves,
Gustave Guiches et moi.
J’en avais eu, ouï lecture, une impression hâtive; plus réfléchi,
peut-être eussé-je demandé à ce qu’on discutât certains termes de
l’article, trop direct, trop violent, pas assez respectueux de l’immense
effort d’un homme qui remplissait alors le monde de son nom et de ses
livres, dont chacun était une bataille d’idées, et joignait au succès
d’argent une victoire littéraire. Pressé par les circonstances,
j’adhérai sans calculer la portée de mon acte. J’en eus conscience le
lendemain, en lisant l’article--car ce qui est écrit a un autre
caractère que ce qu’on entend--et en jugeant de l’effet produit. Il fut
comparable à l’explosion d’une poudrière. Tous les journaux, et de tous
les partis, tombèrent sur nous avec raison, nous reprochant une
défection blâmable si nous étions les élèves de Zola, ridicule si, comme
il l’affirma dans sa réponse, il nous ignorait. Chacun de nous se vit
rappeler ses méfaits, Bonnetain _Chariot s’amuse_, Lucien Descaves son
réalisme, moi le saphisme et les images à la Pétrone de _Tous Quatre_.
D’autre part on se réjouissait de ce «lâchage» du naturalisme comme d’un
signe de réaction propice et de dégoût tardif, mais justifié. «Quand le
bateau sombre, écrivit avec une méchanceté drôle un journaliste, les
rats déménagent!»
Léon Cladel ne me cacha pas qu’il désapprouvait les allusions blessantes
et le ton général du manifeste; Daudet et Goncourt, qu’on suspectait à
tort de complicité, et qui n’avaient rien su d’un secret bien gardé,
jugèrent, le _Journal_ de Goncourt en fait foi, notre article «mal fait,
et s’attaquant trop outrageusement à la personne physique de l’auteur».
Si, dans l’ardeur de ma foi littéraire et l’enivrement d’une lutte où
nous étions justement éreintés, je ne perçus pas d’abord combien s’était
engagée imprudemment ma responsabilité morale d’écrivain, je dois dire
que j’ai, chaque jour davantage--car je ne parle ici que pour
moi--regretté profondément une attaque qu’aujourd’hui je déclare à
nouveau coupable et fâcheuse. Ma conscience en a porté longtemps le
remords, je n’ai pu m’en décharger auprès d’Émile Zola que des années
plus tard, lorsque, dans son beau livre _La Débâcle_, il dépeignit les
charges héroïques de notre père. Je lui écrivis alors, avec mes
remerciements, des excuses auxquelles il répondit avec une mâle
simplicité qui l’honore grandement.
Au lendemain du manifeste des _Cinq_, je dînais chez Paul Bonnetain, que
j’avais rencontré déjà, mais à qui je n’avais, je crois, jamais parlé.
Et comme tout s’oublie, il ne fut bientôt plus question de notre méfait,
quand les journaux de province, puis ceux de l’étranger eurent apporté
les derniers échos de ce grand tapage. Émile Zola ne s’en porta pas plus
mal, et l’eau coula sous les ponts.
Je n’avais pu, si cantonné que je fusse dans ma vie littéraire, ignorer
les grands évènements de cette année: l’importance prise par le général
Boulanger et la démission de Jules Grévy ainsi que l’affreux incendie de
l’Opéra-Comique. Le _Théâtre Libre_ d’Antoine, au début de sa
triomphante carrière, avait donné, au Passage de l’Élysée des
Beaux-Arts, _Jacques Damour_ d’Hennique, _Sœur Philomène_, adaptée par
A. Byl et J. Vidal, _l’Évasion_, de Villiers de l’Isle-Adam. Maupassant,
dont le robuste talent, affirmé dans la «Boule de Suif» des _Soirées de
Médan_, s’élargissait de plus en plus, publiait _Mont-Oriol_; et les
lettrés admirèrent, après _Nell Horn_, _Le Bilatéral_ de J.-H. Rosny.
L’année suivante vit s’amplifier la crise du Boulangisme, le duel
Boulanger-Floquet, et les travaux de l’Exposition de 1889 traversés de
grèves. Le _Journal des Goncourt_ et l’_Immortel_ de Daudet créaient des
discussions passionnées. Je revois au Théâtre Libre, installé alors
Boulevard Montparnasse, _La Puissance des Ténèbres_, le tragique de
Mévisto, l’impressionnante silhouette d’Antoine dans le vieil Akim,
vidangeur philosophe: «Ce Tolstoï, disait Daudet, est étonnant: il a mis
le bon Dieu dans la m...!»
Mon goût passionné pour la pantomime m’inspirait un nouveau scénario: ce
fut, en collaboration avec Fernand Beissier, _Colombine pardonnée_, que
Paul Vidal enveloppa d’une musique délicieuse. Pierrot cocu et
abandonné, le retour de l’infidèle, une scène de reproche, puis de
séduction, un pardon arraché à la faiblesse des sens, enfin un sursaut
de fureur jalouse ruant Pierrot sur un couteau fascinateur avec lequel
il frappe Colombine, tel était le thème.
Où trouver une Colombine? Vidal s’adressait à Peppa Invernizzi, danseuse
à l’Opéra, dont le jeu impeccable fut plus décent que je n’aurais
souhaité pour le rôle. Elle repoussa l’idée du tutu et de la jupe de
gaze qui eussent fait de Colombine une légère libellule, et préféra se
déguiser en soubrette de la comédie italienne. Nous répétions dans le
petit hôtel qu’elle habitait; une pomme de terre figurait le pain où est
fiché le couteau. Dans la scène d’amour, Peppa Invernizzi avait
découvert cet effet de laisser crouler ses cheveux qui étaient fort
longs et ondés.
Nous donnâmes _Colombine pardonnée_ chez Daudet. Edmond de Goncourt en
commente ainsi la répétition dans son _Journal_:
«... Invernizzi fait la Colombine rose, montée sur de hautes bottines
noires. Dans son jeu mêlé de danse, une valse a l’effet de triompher de
la résistance de Pierrot, une valse les bras derrière le dos, d’une
volupté charmante.
«La répétition finie, on cause pantomime, et je conseille à Margueritte
de jouer sans blanc, le plâtrage tuant, sous sa couverte, tous les jeux
délicats et subtils d’une physionomie. Et avec Daudet, nous disons qu’il
faudrait renouveler la pantomime, jeter à bas tous les gestes
rondouillards, tous les gestes qui racontent, et ne garder que les
gestes de sentiment, les gestes de passion, auxquels Margueritte
mettrait les grandes lignes de sa pantomime, et nous parlions d’une
pantomime sur la peur, dont ses traits savent si éloquemment rendre
l’impression.»
Quelques jours auparavant, j’avais joué _Pierrot assassin de sa femme_
chez Antoine, au Théâtre Montparnasse. Le spectacle comportait une pièce
fort noire de Descaves et Bonnetain, et deux tableaux non moins lugubres
de Guiches et Lavedan.
Antoine faisait dans ma pantomime le rôle épisodique du croque-mort:
«A dater de cette représentation, m’avait-il affirmé, votre destin va
changer du tout au tout! Vous ne soupçonnez pas à quel point il va
changer!»
Je me rappelle le mouvement de la salle quand, tous deux titubant
d’ivresse et lui me soutenant, nous surgissions, la porte poussée d’un
coup de poing, sous un rayon de lune blafard. Paul Vidal, comme
d’habitude, accompagnait au piano. Antoine avait bien fait les choses:
le portrait de Colombine s’animait grâce à un éclairage au magnésium, et
l’incendie final jaillissait en longues flammes des portes et des
fenêtres.
Paul Bonnetain avait convié ses camarades, ses interprètes et quelques
artistes à souper, après la représentation, dans son atelier. Il y avait
là Jules Chéret, alors dans la célébrité de son lumineux talent, cet art
des affiches aguichantes et pétries d’un goût qui semblait un souvenir
de Watteau et de Fragonard. Il me conseilla de renoncer au costume de
neige et d’endosser l’habit noir à basques de clown anglais, comme
l’avaient fait les incomparables Hanlon-Lee; la pantomime y prendrait un
modernisme plus aigu. Mais les lignes déhanchées de la silhouette, le
brisement des attitudes qui en résultaient, ne cadraient pas avec ma
conception du Pierrot statue sous la draperie, du Pierrot aux poses
classiques qui, dans le flottement des plis, font survivre un peu de
l’harmonie grecque: ce que vit tout de suite Jules Lemaître, écrivant,
paradoxal, à propos de _Colombine pardonnée_, qu’il verrait fort bien
une Orestie mimée par des Pierrots tragiques à mon image.
La nuit s’écoula en causeries et en verres de punch, jusqu’à
l’apparition des journaux. Nous en fîmes tout haut la lecture et nos
visages pâlis par l’insomnie s’allongèrent. Je doute que jamais
représentation d’avant-garde au Théâtre Libre ait bénéficié de pareil
éreintement. Les dénouements macabres des trois pièces égayaient la
verve des critiques et des soireux; on affirmait que le voisinage du
cimetière avait inspiré ce spectacle de macchabées; on criait au sadisme
et à l’horreur.
Pittoresques souvenirs, dont m’est resté le gentil envoi, le lendemain,
par Henri Lavedan, d’un portrait de Deburau en blanc sarrau, clignant de
l’œil et tenant en main une bouteille. Somme toute, je ne pouvais me
plaindre; ceux même qu’effarait le sujet de _Pierrot assassin de sa
femme_ rendaient justice au mime, Francisque Sarcey en tête, que Paul
Vidal et moi allâmes remercier. Son accueil fut, comme ses feuilletons
du _Temps_, d’une bonhomie à la fois grosse et fine.
Et malgré la belle prédiction d’Antoine, rien ne fut changé dans ma vie.
Pourtant allait s’ouvrir un coin d’horizon. L’honneur en revint aux
frères Larcher, le critique dramatique et l’acteur qui, avec Raoul de
Najac, Fernand Beissier et moi, fondèrent le Cercle Funambulesque, dont
Paul Hugounet, l’auteur de _Mimes et Pierrots_, se fit l’historiographe.
On groupa des noms et des sympathies. Il s’agissait de rénover la
pantomime, de jouer des parades du Théâtre de la Foire et des scènes de
la Comédie Italienne, tout en lançant des pièces nouvelles.
Dans la salle du Pardès, entre un prologue de Jacques Normand et une
pantomime où Saint-Germain se montra le plus nuancé des Pierrots, nous
jouâmes, Invernizzi et moi, _Colombine pardonnée_. Ces manifestations
curieuses ne devaient pas dépasser l’enceinte de salles d’aventure et
l’éclat des rampes d’un soir. Elles firent pourtant valoir le souple
talent de Félicia Mallet qui devait se révéler bientôt inoubliable, dans
l’_Enfant Prodigue_. Par déférence, nous avions décidé Paul Legrand à
figurer dans le prologue. Il me complimenta de sa rauque voix cocasse:
«Shakespeare! C’est du Shakespeare!»
Et les jours à nouveau coulèrent...
Ces vacances-là furent marquées par une nouvelle étape. Ma mère
n’habitait plus Sèvres, mais une petite maison du Bas-Samois, proche la
Seine, à la lisière de la forêt de Fontainebleau. Je logeais avec les
miens dans une auberge, au haut du village. Ce retour à la forêt qui
avait été la complice de mes grands rêves d’adolescence, ce retour à la
rivière où s’était mirée notre barque de comédiens-enfants, était pour
moi quelque chose d’émouvant. Les forêts plus que la mer et la montagne,
me fascinent; je suis en communion immédiate avec leur sortilège
puissant, leur mystère touffu, leur aphrodisie exhalée de la
fermentation des sous-bois ou traduite par le raidissement des branches
et l’entaille crevassée des troncs moussus.
Cette forêt, entre toutes, pour moi, était Fée. Que j’en suivisse les
allées vertes ou les plaines de bruyères roses, que j’en foulasse les
clairières ramifiées de fougères ou les tapis roux étoilés de girolles
et de ces ceps vénéneux qui se décomposent comme le masque de Méduse dès
qu’on les touche, elle m’envoûtait de son charme auguste et de son
silence pesant, de ses eaux rares, de ses oiseaux muets et de la lente
fuite, au loin, d’une biche sous la feuillée.
Un malheur nous attrista. Nous devions avoir à dîner chez ma mère Odilon
Redon, le peintre et quelques amis; en leur honneur, la vieille Julie
confectionnerait un de ces «Couscous» dont elle avait le secret. Redon
vint s’excuser sur ce que, son ami Émile Hennequin le visitant, il se
devait à son hôte. Nous priâmes naturellement Émile Hennequin à dîner
aussi: il accepta et eut, dans l’après-midi, l’imprudence de se baigner
en Seine. Une congestion cérébrale le foudroya. Aucun soin ne put le
ranimer. Émile Hennequin avait déjà marqué sa place par deux livres de
valeur: _La critique scientifique_ et _les Écrivains francisés_; un bel
avenir l’attendait. Tout cela fut anéanti en quelques secondes.
Mon frère était arrivé du matin en congé. Je le vois en spahi, escortant
à pied, comme en corvée militaire, la charrette qui ramenait le pauvre
corps au petit hospice du Haut-Samois. La jeunesse d’Hennequin, les
affections qu’il laissait derrière lui, l’arrivée d’amis consternés, son
visage de plâtre pris par le sculpteur Reymond, les regrets d’une
catastrophe aussi lamentable nous saturèrent d’horreur.
Le lendemain, par une erreur macabre, c’est ma noyade en Seine qu’avait
annoncée le _Figaro_, si bien que je dus rectifier en hâte et rassurer
mes parents et mes amis. Superstitieux, j’aurais vu là un présage, car
la «phobie» de l’eau que j’avais auparavant ne m’a jamais quitté depuis:
j’y sens un élément traître et la mort embusquée; une promenade sur un
fleuve, un revers de berge, le plat bord d’un canal m’inspirent une
angoisse dont je ne suis pas maître.
Ai-je vu cette année Réjane dans _Germinie Lacerteux_ à l’Odéon? Je ne
crois pas. Pas davantage _La Patrie en danger_ des Goncourt, jouée par
Antoine. Je subissais une grande dépression. La lassitude de ma vie
intime et de mon métier au Ministère atteignait son paroxysme. Ayant
obtenu, par la bienveillance d’Henry Roujon, un congé d’un an pour
soigner ma santé très menacée, j’allai passer l’hiver à Alger. Il me
semblait que sur cette terre chaleureuse, fuyant les neiges, le gel, la
boue noire et ma propre tristesse, je reprendrais force et courage,
comme Antée.