Quand je repense à mon existence d’alors, elle se déroule bien terne et
désenchantée. Ainsi, c’était à ce vague et morne au jour le jour
qu’aboutissaient les rêves exaltés de mon enfance et les immenses désirs
de mon adolescence? Les triomphantes amours, les conquêtes de la fortune
et de l’ambition, c’était cela? Rien que cela!
Et cependant, quelle résignation à la Loi de servitude qui régit tous
les êtres! Ces déceptions mêmes, je les acceptais avec patience; encore
y eût-il fallu pour éclaircie un peu de bonheur, si peu que ce fût. Je
me trouvais si seul avec moi-même, devant mes enfants si petits dont la
fraîcheur douce et l’ingénue tendresse étaient ma seule consolation...
Et j’avais toute une carrière à remplir, et le succès douteux au bout:
car que de vaincus et de blessés restent au revers du chemin!
Pour arriver au but, il me faudrait endurer une interminable succession
de jours larvaires au bureau, d’heures difficiles au logis, toute la
misère plate et aride des êtres et des choses!
Combien pesaient alors sur moi les soucis de la pauvreté, la charge
d’une famille, l’inquiétude du lendemain qu’allégeait autant qu’elle le
pouvait la sollicitude de ma mère! Si encore j’avais su me créer, à
côté, une carrière d’avenir; mais laquelle, puisque je n’étais bon à
rien qu’à mettre du noir sur du blanc! Dans mon ignorance de la réalité,
les professions ne me représentaient que leurs difficultés, et aucune ne
m’eût séduit. Ce pis-aller, la copie machinale du bureau, était encore
ce qui me convenait le mieux.
Et c’est là qu’Edmond de Goncourt me donna une grande preuve d’amitié.
Il me questionna sur mon existence et quand il en sut les conditions
précaires, il déclara à Alphonse Daudet qu’il fallait «faire quelque
chose» pour moi. Cela se traduisit par l’assurance donnée par Daudet à
l’éditeur Georges Decaux que j’aurais un jour du talent.
Georges Decaux était un novateur, un des esprits les plus actifs de la
Librairie.
Il allait lancer _La Lecture_, le premier de ces magazines à grand
tirage et à bon marché, qui depuis inondèrent les étalages. Il me
demanda un roman, un autre que _Jours d’Épreuve_, plus mouvementé, plus
romanesque surtout: ce devait être _Pascal Géfosse_ qu’il me paiera cinq
cents francs dans _La Lecture_, tandis que trois mille exemplaires en
librairie m’en rapporteront quinze cents autres. Ces prix, joints à une
réédition de _Mon Père_, me semblèrent une fortune.
En ce temps-là, en dehors des gros tirages de Zola et de Daudet, la
littérature ne rapportait que faiblement. Edmond de Goncourt et Alphonse
Daudet en me procurant, par le bon vouloir de Georges Decaux, la
possibilité de travailler sans trop de tourment, me gratifièrent d’un
bienfait dont je leur resterai toujours reconnaissant.
Je n’avais pas seulement à lutter pour la vie, mais à défendre ma santé
atteinte, depuis quelques années, par la névrose cruelle de l’asthme,
l’asthme aux accès imprévus, sous l’empire du froid, du chaud, de la
fatigue ou d’une secousse morale; l’asthme étrangleur, dont l’invisible
étreinte vous fait râler, comme sous une meule.
Mes seuls plaisirs étaient mes visites du dimanche au Grenier
d’Auteuil--encore les espaçais-je par timidité et discrétion--ou de loin
en loin une invitation chez Daudet. Je ne puis me rappeler tous ceux que
je rencontrai alors chez Edmond de Goncourt: ceux que je revois le mieux
sont Octave Mirbeau, Léon Hennique, Paul Hervieu, Gustave Geffroy,
Lucien Descaves, J.-H. Rosny aîné, J.-H. Rosny jeune. Ces derniers
tenaient dans le cercle d’intimité du Maître une place à part. Puissants
remueurs d’idées et grands lanceurs d’images, romanciers insignes, ils
étaient particulièrement doués pour la dialectique, riches
d’observations et d’expérience; tout ce qu’ils disaient avait une saveur
robuste comme leur personne.
Je revois aussi le fin visage d’Abel Hermant, le sourire ironique
d’Huysmans, le masque élégant de Rodenbach, la pâleur de Paul Bonnetain,
et Jean Ajalbert, Léon Daudet, Frantz Jourdain, Gustave Toudouze, Jules
Vidal, Jules Case, le peintre Raffaelli, le docteur Maurice de Fleury,
Jean Lorrain, d’autres encore.
Je n’y rencontrai Zola qu’une fois; préoccupé et contraint, il
tracassait, d’un tic familier, les tirants de ses bottines en racontant
une histoire de scatologie rurale. Cette impression un peu déplaisante
contribua à me rendre très injuste à son égard, à un moment où, m’étant
repris de son influence, les crudités de ses romans m’offusquaient.
Madame Alphonse Daudet venait reprendre son mari à la fin de
l’après-midi. Si souffrant qu’il fût en arrivant, sa verve incisive, ses
évocations magiques avaient bien vite donné à ces réunions une
atmosphère de vie intense, qui, en son absence ou celle des Rosny,
manquait un peu parfois.
En dehors du Grenier, je m’étais, par Élémir Bourges, lié avec deux de
ses amis, lettrés exquis: Amédée Pigeon, l’auteur de _Deux Amours_ et
d’_Une femme jalouse_, et Henri Signoret, dont le petit théâtre de
marionnettes, plus tard, donna des pièces de Maurice Bouchor et fit
revivre les chefs-d’œuvre de Cervantès, d’Aristophane et de Shakespeare.
J’appréciai beaucoup aussi Léon Doucet, le peintre, dont le vigoureux
talent se prêtait aux portraits mondains; et le délicieux Paul Guigou,
poète de race, alors précepteur des enfants de Gyp; un mal inexorable
devait le faucher quelques années après. J’eus d’autres amis, qui
crurent devoir m’abandonner un jour. L’idée très haute que je me faisais
de l’amitié et de ses devoirs m’a infligé là une souffrance que j’estime
imméritée. Je ne nommerai pas ces survivants; c’est assez de les avoir
regrettés. Un livre de souvenirs, s’il tire son mérite d’une absolue
sincérité, est tenu à certaines réserves. Il y aura, dans ce que
j’écris, des silences et des ombres, la pudeur des plaies trop intimes.
Ai-je dit que ma mère ne conservait plus que deux ou trois amitiés du
passé? Un bon hasard nous fit retrouver M. D..., ancien secrétaire de
mon père, en Algérie, lorsqu’il y était jeune sous-officier, et qui
occupait à présent une place importante dans l’Administration
parlementaire. La fidélité du souvenir qu’il gardait à notre père, son
accueil et celui de sa famille nous touchèrent beaucoup.
Il me présenta à Anatole France. Celui-ci, alors bibliothécaire au Sénat
et critique littéraire au _Temps_, me vanta l’utilité des travaux de
librairie et besognes diverses qui exercent l’esprit en assouplissant le
style. Je me suis rappelé ses paroles plus tard quand, par la chronique
et le conte, je fus conduit à faire bref, en cherchant toujours la
vision directe et l’expression précise.
Je contai à Edmond de Goncourt, qui le répéta dans son _Journal_, le mot
de France:
«--Oui, oui, Flaubert est parfait, et je n’ai pas manqué de le
proclamer... mais au fond, sachez-le bien, il lui a manqué de faire des
articles sur commande. Ça lui aurait donné une souplesse qui lui
manque.»
Goncourt et Daudet, devant moi, donnèrent raison à Anatole France.
Avais-je renoncé à la pantomime? Non, bien au contraire, car je voyais
ce genre, dont j’avais été l’annonciateur, soudain sortir de sa
léthargie. Mon idée, jadis prématurée, prenait corps et d’autres
l’utilisaient. Arlequin, Colombine, Pierrot, Polichinelle allaient
triompher dans les salons, les ateliers et au théâtre.
Jusqu’à présent, le soutien de la musique avait manqué à _Pierrot
assassin de sa femme_. La musique est indispensable à la pantomime:
outre qu’elle s’y marie excellemment, elle en nuance les émotions, elle
en souligne l’expression, elle lui crée une atmosphère mystérieuse et
plastique. D’une note, d’une phrase, elle sculpte, elle dessine: la
musique est à la pantomime un vêtement collant et fluide, qui se reflète
même sur le décor et atteint, par des prolongements invisibles, les plus
ténus états d’âme du spectateur-auditeur.
J’eus la rare bonne fortune de trouver dans le compositeur Paul Vidal le
plus compréhensif des collaborateurs, en même temps qu’un musicien du
plus grand talent. La partition qu’il écrivit pour _Pierrot assassin de
sa femme_ est un bijou de précision rythmique et de sensitivité
nerveuse: tout y est, le rêve, le bouffon, le saccadé, le tragique, le
funèbre. Je revois nos répétitions, dans son cinquième de la rue des
Martyrs. Il fallait secouer sa paresse ensommeillée, car il se couchait
tard, et le faire lever. Enfin habillé, geste à geste et note à note, au
piano, il cherchait, je mimais; nous tâtonnions jusqu’à ce que la phrase
musicale collât à la peau du rôle.
Le salon d’Alphonse Daudet eut la primeur de _Pierrot assassin de sa
femme_ sous cette forme définitive; le peintre Montégut avait peint un
décor. Cette soirée, en février 1887, eut un succès qu’Edmond de
Goncourt, assistant à une répétition, prévit dans son _Journal_:
«Vraiment curieuse, la mobilité du masque de l’acteur, et la succession
des figures d’expressions douloureuses, qu’il fait passer sur sa
pétrissable chair, et les admirables et pantelants dessins qu’il donne
d’une bouche terrorisée. Et sur cette _pierrotade_ macabre, le jeune
musicien Vidal a fait une musiquette tout à fait appropriée au
nervosisme de la chose.»
De chez Daudet, notre petit drame se promène chez le peintre Garnier,
chez Paul Eudel, chez Roger Ballu. Une page de l’_Illustration_ a fixé
ces visages successifs du Pierrot narquois, fourbe, cruel, ivrogne et
meurtrier que j’incarnais avec une joie d’art intense et obsédée, si
convaincu que, pour agrandir mon front sous le serre-tête, je me faisais
échancrer au rasoir les cheveux sur le front et les tempes; ce qui
rendait fort laide la repousse et intriguait à bon droit ceux qui ne
savaient pas la cause de cette défiguration.
Un voyage en Algérie interrompit ces exploits. Mon frère s’était engagé
aux Spahis, ma mère et moi allions le revoir dans le pays où le nom de
notre père vivait encore, ce pays où tenait toute mon enfance et dont le
mirage me poursuivait d’un regret depuis que, en 1871, je l’avais quitté
pour la geôle du Prytanée de La Flèche.
Après la statue de Fresnes-en-Woëvre, élevée au Meusien, une statue à
Kouba, où notre père avait vécu enfant et étudié à l’École, allait
commémorer l’Africain colonisateur, le soldat du désert.
Les mêmes artistes coopérèrent à cette statue: MM. Albert Lefeuvre et
Lucien Leblanc. Elle était plus simple, mais aussi expressive: notre
père s’y dressait seul sur le socle. La chute du voile fut émouvante, je
vis des officiers pleurer. Des chasseurs d’Afrique, du 1er régiment,
celui que notre père avait commandé comme colonel, formaient un des
côtés du carré sur leurs petits chevaux blancs et gris. J’entends le
«Garde à vous» trompetté dans l’air clair, avant les discours de notre
parent et ami, M. Tirman, Gouverneur de l’Algérie. Je ressens, immobile
derrière notre mère, un étouffement dans la nombreuse assistance
d’honneur tassée sur ce petit espace, et l’appui que m’offraient, contre
la poussée, les robustes épaules de ces vieux amis du passé, dans leurs
nobles vêtements arabes, parfumés d’ambre et de tabac blond, Si Slimen
ben Siam et son beau-fils Mohammed ben Siam. Au banquet qui suivit, Jean
Aicard récita des vers.
Il me sembla que, malgré cet incurable sentiment de timidité et de
gaucherie qui me dépaysait, aussitôt sorti de ma vie intérieure, je
participai mieux à cette cérémonie qu’à celle de Fresnes. En effet, ce
pays, où mon Père avait laissé un nom légendaire, était celui de mon
enfance; les visages, les arbres et jusqu’à la couleur de la mer et du
ciel, tout m’y était familier.
Ne retrouvions-nous pas aussi, du côté de mon père, des cousins dévoués
à son souvenir, les Bratschi, du côté de ma mère, Victor Mallarmé et sa
famille? Il était un des premiers avocats d’Alger, et un lettré des plus
fins. Que de souvenirs ressuscités pour moi, dans ce décor merveilleux!
Je ne pus revoir sans émotion le champ de manœuvres et sa terre rouge,
la plage de Mustapha, la Pointe-Pescade où le flot bat les roches
semblables à d’énormes éponges pétrifiées, le jardin d’Essai avec ses
allées de bambous et de dattiers enlacés de roses, avec le cri aigre des
paons, et le petit café maure toujours somnolent sous un vieil arbre. Je
retrouvais à la poussière le même goût d’épices et d’aromates;
aujourd’hui comme alors, on voyait aux portes d’Alger des arabes
accroupis devant des petits tas d’oranges et, dans les rues marchandes,
l’odeur de l’absinthe se mêlait à celle des cuirs et des tapis.
Je visitai la Kasbah, ses ruelles à moucharabiés, ses culs-de-sac, ses
recoins voûtés, ses escaliers en dédale, pour un article destiné au
_Supplément littéraire_ du _Figaro_.
Chose singulière, je ne pouvais dire, de cette Algérie tant aimée, comme
le Perdican de Musset: «J’avais laissé ici des océans et des forêts, je
retrouve un brin d’herbe et une goutte d’eau.» Rien n’avait changé de ma
vision d’enfant: elle demeurait adéquate au réel.
Littérairement, cet admirable pays me fut une révélation; deux de mes
romans allaient y emprunter leur cadre: _Pascal Géfosse_ auquel je
pensais déjà; ensuite _Amants_; et encore un livre descriptif écrit plus
tard: _Alger l’hiver_, qu’édita avec de curieuses photographies Gervais
Courtellemont.
Rentrer en France, dans ma morne existence, après ce flamboiement de
lumière, me déchira. Nul paradis n’était plus selon mon cœur que ce sol
aphrodisiaque où l’âme et les sens s’exaltent à la splendeur de vivre
dans un perpétuel printemps ou un torride été.
Mais le joug que je m’étais imposé me tirait, par-delà la mer, vers ma
geôle. Il fallut quitter le royaume d’Éden et retourner à mon double
labeur de scribe et d’écrivain.