_Au Rédacteur._
Je vous envoie, Monsieur, la copie d'une lettre dont j'ai trouvé,
par hasard, l'original, sans signature et sans adresse, dans une des
maisons les plus fréquentées par les auteurs d'un pamphlet périodique
très-connu des amis et sur-tout des ennemis de la révolution. Il m'a
paru intéressant de faire connoître au public le détour innocent
qu'ont pris quelques personnes pour se mettre en odeur de patriotisme,
et gagner des suffrages. C'est une découverte qui appartient à la
révolution, et qui n'est pas étrangère aux progrès de l'art social,
auquel votre journal est consacré. Je suis, etc.
_Lettre à M._ ...
J'ai besoin de vous, et je m'adresse à vous, mon cher .... Car je
vous connais bien; quoique vous passiez avec raison pour ce qu'on
nomme _aristocrate_, vous êtes de ceux qui rient, plutôt que de ceux
qui conspirent. C'est votre gaîté qui a débauché votre bon sens: vous
n'avez vu la constitution que dans des pamphlets burlesques, et ce sont
leurs bonnes ou mauvaises plaisanteries qui vous en ont dégoûté.
Je n'hésite donc pas, tout patriote que je suis, à vous demander un bon
office. Voici le fait.
La cabale aristocratique qui confond tout aujourd'hui, comme autrefois
elle distinguoit tout, vous a mis en liaison avec les .... les ....
et la plupart de ces esprits malins, ou de ces malins sans esprit
qui font métier, tantôt de travestir la révolution, comme Scarron a
travesti l'Enéide, tantôt de diffamer les plus illustres patriotes,
comme Aristophane tympanisoit Socrate et ses amis, tantôt d'outrager
l'assemblée nationale, comme les goujats romains insultoient les
triomphateurs. Il faut que vous me protégiez auprès d'eux, non pas
comme vous pourriez le croire, pour qu'ils me ménagent; mais au
contraire pour qu'ils se déchaînent contre moi.
C'est très-sérieusement que je vous fais cette prière, et, pour que
vous n'en doutiez pas, je vous dirai le mot de l'énigme.
Un grand nombre de citoyens, jaloux de bien placer leurs suffrages et
de bien choisir leurs députés pour les départemens ou pour la prochaine
législature, ont imaginé de relever soigneusement les noms de ceux qui
sont le plus maltraités par les _Loustiks_ en faveur, jugeant, comme de
raison, du mérite des uns par l'acharnement des autres.
Heureux qui se trouvera sur ces listes au moment des élections! Comme
j'ai le plus grand désir d'être élu, j'ai le plus grand intérêt que
la haine de ces Messieurs me fasse remarquer de mes concitoyens: vous
savez que je la mérite à tous égards. Vous pouvez me rendre justice
auprès d'eux, et les assurer qu'il ne me manque aucune des bonnes
intentions et des bonnes qualités qu'il sont dans l'usage d'honorer de
leurs injures.
Le petit ouvrage que je vous envoie les persuadera facilement: vous
leur direz que j'en suis l'auteur. Comme il est plein de bon sens et de
patriotisme, je ne doute pas qu'il ne les mette en fureur. Profitez de
ce moment de verve, et obtenez-moi une dose suffisante de leur venin
favorable.
Car je vous observerai que quelques jeux de mots, quelques chétifs
calembourgs, quelques parodies triviales ne me satisferoient pas.
Je ne veux pas qu'on me badine. Je ne prétens pas être traité comme
un _impartial_. Ce n'est pas la peine de me nommer, si l'on ne me
déchire. Je ne serai pas content, à moins d'une ou deux calomnies bien
conditionnées, et d'une sorte de diffamation qui me recommande plus
particulièrement à l'estime des gens de bien.
Il faut donc, mon cher .... user de tout votre crédit sur les plus
caustiques de la bande; car je sais qu'il y en a de plusieurs espèces.
Les uns, avec deux grains d'esprit et cent milliers pesant d'ignorance,
dévoient naturellement se faire les _pasquins_ de la révolution,
faute d'en pouvoir être les héros: à ceux-là il suffit de dire, pour
les mettre en colère, que leurs quolibets ne m'ont jamais arraché un
sourire.
D'autres sont des gens que leur profonde corruption condamne à frémir,
comme Belzébuth, du bien qu'ils voient faire; et à rire, comme les
singes, du mal qu'ils font. Dites-leur seulement que je suis un fort
honnête homme, en voilà assez pour les rendra furieux.
Mais il y en a quelques uns qui, vivant d'injures, comme le prêtre de
l'autel, auront besoin d'un véhicule plus solide. Je ne suis pas en
état de les payer aussi bien que tel grand personnage bien connu; mais
si, pour me concilier leur _malveillance_, il falloit faire un petit
sacrifice, marchandez bien et chargez-vous des avances.
Enfin, mon cher ..., voyez pour moi tous ces gens-là; allez chercher
les uns dans leurs tavernes; poursuivez les autres chez leurs
maîtresses; ne plaignez pas le vin de Bordeaux; en un mot arrangez-vous
pour que je sois traité en ami, c'est-à-dire, le plus mal qu'il sera
possible.
Mais, de grace, hâtez-vous; le tems presse. On commence à s'ennuyer
de ces sottises, et il n'y a pas un moment à perdre pour se procurer
l'honneur et le profit des outrages de ces messieurs.
Je sais d'ailleurs que plus d'un ambitieux, qui a deviné le secret,
s'intrigue pour avoir place dans leurs feuilles; mais je compte sur
vous pour une préférence.
N'oubliez donc pas que vous êtes ma seule ressource. Quand on ne sait
faire ni un libelle absurde, ni une motion incendiaire? comment se
faire distinguer dans la foule? Aussi ne me restoit-il qu'à spéculer
sur la malice de vos gens; je m'en rapporte à votre amitié pour la
solliciter avec succès.
Adieu, je vous embrasse, en bénissant le ciel, qui a fait écrire
quelques vauriens tout exprès pour avertir le public de ce que vaut un
honnête homme.