ADRESSE.

Les restaurateurs de la liberté françoise, ceux qui les premiers en

Europe ont entrepris de donner à un grand empire une constitution

fondée sur l'égalité naturelle, recevront sans doute avec indulgence

de respectueuses réclamations en faveur de ce principe, qu'ils ont

consacré avec tant de gloire comme l'unique base de toute bonne

institution sociale.

Si nous nous permettons d'élever quelques doutes sur la justice, sur

l'utilité de l'un de vos décrets, si même nous osons vous solliciter de

le soumettre à un nouvel examen, nous avons la consolation de puiser

dans vos propres maximes les motifs sur lesquels ces réclamations sont

appuyées, et elles ne seront qu'un nouvel hommage rendu à vos lumières

et à votre justice.

Vous avez fait dépendre de l'imposition directe le titre de citoyen

actif, et par-là vous avez lié les loix de finance aux loix

constitutionnelles. Un changement dans les premières pourroit altérer

la constitution, ce bienfait précieux que nous tenons de votre sagesse.

Mais vous saurez prendre des précautions pour assurer votre ouvrage;

vous ne le rendrez pas dépendant des variations dans la forme et la

quotité de l'impôt. La volonté des assemblées chargées de repartir les

impositions ne pourra changer à son gré l'état des individus, leur

accorder ou leur ôter le titre de citoyens. Vous ne laisserez point

flotter au gré des répartiteurs de l'impôt le droit de ceux qui seuls

peuvent l'imposer et en fixer la forme; vous ne souffrirez point qu'une

conversion de quelques contributions directes, en impôts indirects,

puisse changer une constitution libre en aristocratie. Une taxe légère,

à laquelle tous les François seroient assujettis, à l'exception de

ceux qui demanderoient à ne pas être imposés, nous paroît être la

seule dont on puisse sans inconvénient faire dépendre le titre de

citoyen actif. C'est le seul moyen d'affranchir de toute influence

arbitraire la première loi de votre constitution. Autrement si l'on

changeoit la proportion entre les impôts directs sur les terres et les

impôts directs sur les facultés; si l'on diminuoit dans une proportion

différente ces impôts et les droits sur les consommations; si l'on

faisoit différentes conversions ou des impôts directs en droits, ou

des droits en impôts directs, il faudroit ou accompagner chacun de ces

changemens d'une loi nouvelle sur le titre de citoyen actif, ou exposer

ce titre à de continuelles vicissitudes.

D'ailleurs dans chaque paroisse, à chaque confection des rôles, ceux

qui en seroient chargés pourroient arbitrairement exclure ou admettre

un certain nombre de citoyens; souvent les bases trop incertaines de

l'impôt empêcheroient de réprimer ces manœuvres, et presque jamais il

ne seroit possible de les réprimer à tems.

C'est contre la condition d'éligibilité, qui exclut des places

municipales ou des assemblées de département ceux qui ne paient pas une

contribution de dix journées de travail, et de l'assemblée nationale

ceux qui n'en paient pas une d'un marc d'argent et ne jouissent pas

d'une propriété, que nous croyons sur-tout devoir vous offrir des

réflexions dictées par le sentiment de l'égalité, par le respect pour

la qualité d'homme, et nous vous conjurons de daigner les examiner

avec d'autant plus de confiance, que notre vœu est dans la France

entière celui de la pluralité des citoyens, et sur-tout le vœu de ceux

que la fortune a le moins favorisés et que vous avez si noblement

cherché à consoler de ses rigueurs.

Non-seulement ce décret prive une partie des citoyens du droit égal que

tous ont aux places, non-seulement il attaque à-la-fois deux articles

de votre déclaration, de ce boulevard sacré de la liberté que vous avez

les premiers élevé en Europe, mais il porte atteinte au droit qu'a

chaque citoyen d'être libre dans sa confiance, de choisir pour défendre

les intérêts publics celui qu'il croit réunir plus de zèle, de probité,

de courage et de lumières. De telles restrictions peuvent-elles être

justes si elles ne sont pas nécessaires, si la nécessité n'en est pas

fondée sur des raisons évidentes? Et cependant nous croyons pouvoir

montrer au contraire que celles qui ont été adoptées sont superflues,

nuisibles même, et qu'ainsi elles n'ont pas en leur faveur ce motif

d'utilité dont on a si souvent abusé contre les droits les plus

naturels et les plus imprescriptibles.

En effet, quand on conviendroit qu'il est utile d'écarter des places

ceux qui n'ont point une fortune indépendante, de réserver les

fonctions publiques pour ceux qu'on est moins tenté de corrompre, parce

que leur richesse met leur corruption à un trop haut prix, l'impôt que

vous exigez est loin d'atteindre à ce but. De même, s'il ne faut placer

au rang des citoyens éligibles que les hommes à qui on peut supposer

une éducation soignée, l'imposition exigée est encore beaucoup trop

foible. Pour la fixer d'une manière qui pût remplir réellement l'une

ou l'autre de ces deux intentions, il auroit fallu porter ce terme

beaucoup plus haut; mais alors l'exclusion eût embrassé la très-grande

pluralité de ceux qui, sans avoir l'avantage d'être riches ont de la

probité, des lumières et de l'éducation; car tel est, sous ce point

de vue, l'inconvénient de cette manière de restreindre l'éligibilité,

qu'elle ne peut atteindre son but sans le passer, et qu'il est

impossible de rendre ces loix efficaces sans les rendre avilissantes

pour le peuple et dangereuses pour la liberté.

D'ailleurs toutes les loix de ce genre sont facilement éludées; tout

homme qui a une famille, des amis ou des protecteurs ne trouvera-t-il

pas aisément les moyens d'avoir une propriété apparente, de montrer

une fortune qui le rende susceptible de l'imposition exigée? Dès-lors

la loi ne serviroit plus qu'à faire contracter aux citoyens l'habitude

de se jouer de la vérité dans les actes publics et à les forcer de se

préparer aux fonctions augustes des représentans de la nation par des

mensonges juridiques.

Vous avez senti ces inconvéniens, messieurs, et votre décret n'a pu

vous être dicté que par la crainte de voir des places importantes

confiées à des hommes que le défaut absolu d'éducation rendroit

incapables de les remplir, mais nous osons assurer que ce danger n'est

pas à redouter. Toutes les fois que le peuple sera libre dans son

choix, toutes les fois qu'il ne sera point blessé par ces distinctions

humiliantes, il saura rendre justice aux lumières et aux talens, il ne

confiera point ses intérêts à des hommes incapables de les défendre. Il

ne croira point au fond d'une province qu'un homme sans instruction,

uniquement occupé de travaux champêtres, d'un métier ou d'un commerce

de détail, soit propre à balancer dans l'assemblée de la nation les

intérêts d'un grand peuple, et peut-être ceux de l'Europe. Il ne

croira pas dans une grande ville qu'un artisan honnête, un négociant

économe et fidèle à ses engagemens, ni même un défenseur fougueux de

la liberté, soit plus digne de s'asseoir parmi des législateurs, ou

d'exercer des fonctions administratives qu'un homme distingué par ses

lumières ou célèbre par l'usage utile qu'il a fait de ses talens.

On auroit peut-être à craindre l'influence de cette facilité de

parler, de cette éloquence violente et verbeuse, souvent compagne

de l'ignorance, si les élections étoient immédiates, si même les

assemblées des électeurs étoient chargées d'autres fonctions publiques;

mais vous avez établi, Messieurs, et que les élections ne seroient

pas immédiates, et que les assemblées d'électeurs ne s'occuperoient

que d'élire. Ces sages décrets ont rendu inutile la précaution que la

crainte des choix, faits en tumulte, vous avoit sans doute inspirée.

Nous ajouterons à ces motifs une preuve de fait bien frappante, que

la vérité peut mettre sous vos yeux, sans craindre de paroître avoir

emprunté le langage de la flatterie.

Lors de la convocation de votre assemblée, les députés des communes

ont été nommés par des électeurs; mais dans des assemblées où la

confection des cahiers pouvoit faire naître des partis et donner à

l'éloquence populaire une influence dangereuse. A cette même époque,

deux grandes corporations, la noblesse et le clergé ont été presque

par tout séparées de la généralité des citoyens. Ces corporations

étoient très-peu nombreuses, si on les compare à la totalité des

habitans du royaume; mais elles l'étoient beaucoup, si on les compare

seulement au nombre des hommes que leur instruction rend réellement

éligibles. Enfin, on n'avoit exigé aucune condition pécuniaire.

Cependant, Messieurs, ce sont ces mêmes élections qui ont donné au

peuple François les créateurs de sa liberté, les restaurateurs de ses

droits, qui ont appelé dans l'assemblée des représentans de la nation

tant d'hommes distingués par leurs lumières, ou par leur éloquence,

qui même ont laissé échapper un si petit nombre de ceux que l'opinion

publique avoit pu désigner. Pourquoi ce même peuple se tromperoit-il

davantage, lorsque les élections se feront dans des assemblées mieux

ordonnées et plus paisibles; lorsque moins d'intérêts le porteront à la

défiance contre les hommes éclairés, mais liés aux classes supérieures;

lorsqu'il pourra étendre son choix sur la généralité des citoyens;

lorsque son vœu, jusqu'ici livré au hasard, aura pour se guider

l'observation de la conduite et des opinions de ceux qui ont exercé

des fonctions publiques, soit dans les municipalités provisoires, soit

dans l'assemblée nationale elle-même? Non, Messieurs, vous ne devez

rien craindre pour les législatures suivantes: affranchies de toutes

ces conditions pécuniaires qui semblent dégrader la dignité de l'homme,

elles seront encore ce qu'est aujourd'hui votre assemblée, l'élite de

la nation.

Des peuples éclairés ont établi des conditions pécuniaires; mais en

Angleterre elles sont habituellement éludées, et elles n'y ont jamais

empêché la corruption. Dans les Etats-Unis d'Amérique, elles n'excluent

réellement personne, parce qu'il y est très-facile d'acquérir les

propriétés exigées par la loi, que les hommes y manquent à la terre et

non la terre aux hommes, et que le désir de se rendre indépendant, par

l'acquisition d'une possession territoriale, précède dans ceux qui n'en

ont pas encore, celui d'occuper des emplois.

D'ailleurs ces conditions ont dans ces Etats moins d'inconvéniens

qu'elles n'en auroient parmi nous. Il n'y existe point de ces

assemblées intermédiaires d'administration, si utiles pour la liberté

et pour le maintien de la paix, et qui sont le meilleur garant d'une

constitution libre. Ainsi l'inégalité que les conditions pécuniaires

établissent entre les citoyens, ne peut être sensible en Angleterre ou

en Amérique que dans les courts instans destinés aux élections. Parmi

nous, au contraire, tous les corps municipaux, toutes les assemblées

de districts, de département seroient divisées en deux classes, l'une

des éligibles, l'autre des non-éligibles pour l'assemblée nationale, et

cette distinction les partageroit bientôt en partis, y détruiroit cette

égalité précieuse, cette base si noble de notre heureuse constitution.

D'un autre côté, en Angleterre, comme dans les Etats-Unis, les

électeurs n'ont aucun moyen de diriger leur choix d'après la conduite

publique des candidats. Nos assemblées intermédiaires seront à-la-fois

pour les nôtres une épreuve et une école. Ainsi, l'existence de ces

assemblées rend les conditions pécuniaires et moins utiles et plus

dangereuses.

Nous osons croire que la condition exigée pour les assemblées

administratives et municipales n'est pas plus nécessaire. Les mêmes

raisons en prouvent l'inutilité. La séparation établie par vos

décrets entre les assemblées d'élection et les autres assemblées,

formées des mêmes individus, détruit presque tous les inconvéniens des

élections immédiates, et nous pourrions encore prouver combien peu

on a besoin de ces précautions, par l'exemple des électeurs de Paris

et des deux assemblées qui les ont remplacés, puisque, formées sans

que les citoyens actifs aient été assujettis dans leur vœu à aucune

restriction, et au milieu des circonstances qui pouvoient en faire

paroître l'absence plus dangereuse, la composition, de ces assemblées

en a montré sur près de mille choix l'inutilité absolue.

Le citoyen, que la pauvreté de ses parens a privé d'une éducation

soignée, à qui la nécessité de s'occuper de sa subsistance et de celle

de sa famille, a ôté le loisir nécessaire pour s'instruire, ne demande

point à être appelé à des places dont il ne connoîtroit ni ne pourroit

exercer les devoirs; mais il demande à n'en pas être légalement exclu:

il ne demande pas à obtenir le suffrage de ses concitoyens; mais il

demande à être jugé par eux d'après son mérite, et non d'après sa

fortune. Il verroit avec douleur la loi ajouter des avantages d'opinion

aux avantages réels que donne naturellement la richesse.

Nous pourrions observer encore que ces exclusions frapperoient d'une

manière inégale les habitans des diverses provinces, jusqu'au moment

d'une réforme totale de l'impôt, peut-être encore éloignée, et de

l'unité de la législation civile, qui ne doit être aussi que l'ouvrage

du tems. Le rapport de l'impôt direct à l'impôt indirect n'est pas le

même en Auvergne ou en Picardie; l'état des fils de famille n'est pas

le même dans les pays coutumiers et dans les pays de droit écrit.

D'ailleurs, ces conditions lient de toutes parts la constitution

à l'administration des finances, à la répartition de l'impôt, et

même à la comptabilité. Un décret qui supprimeroit un impôt direct,

priveroit de l'éligibilité des milliers de citoyens. Le directoire d'un

département ou d'un district exclueroit à son gré des municipalités,

des assemblées de département ou de l'assemblée nationale, ceux dont

une partie des membres de ce directoire craindroient les opinions ou

la concurrence. Il seroit impossible de trouver des moyens de parer

à cette exclusion; sans accorder aux déclarations des contribuables

une confiance qui rendroit nul l'effet des exclusions prononcées; et

il faut, ou que ces exclusions deviennent illusoires, ou qu'elles

restent arbitraires. Pour changer l'état de deux cens mille citoyens,

il suffiroit de diminuer les appointemens civils, ecclésiastiques ou

militaires, en supprimant l'opération inutile des retenues. Enfin,

ces conditions peuvent devenir un obstacle à la destruction des abus

de la finance, qu'il seroit impossible de réformer sans altérer

l'essence même de la constitution: par exemple, la suppression, ou

même une très-grande diminution des impôts directs sur les _facultés_,

dont cependant une répartition proportionnelle et juste, est presque

impossible, exclueroit des assemblées tous ceux qui n'ont pas une

propriété foncière de quelques centaines de livres de revenu; la

suppression de la taille d'exploitation exclueroit les fermiers;

enfin, votre décret sur les impositions de Paris, exclueroit tous ceux

qui paient au-dessous de 700 livres de loyers; et pour éviter ces

inconvéniens, il faudroit faire une loi constitutionnelle toutes les

fois qu'on feroit une opération de finances.

Vous regardez vos décrets comme ne pouvant être révoqués par vous-même,

et sans doute tout décret doit être irrévocable, sans quoi toutes les

affaires flotteroient dans une incertitude effrayante. Tout décret dont

l'exécution est commencée est encore plus sacré, et un changement

deviendroit alors une injustice; tout principe constitutionnel décrété

est irrévocable, car autrement la constitution seroit livrée sans

cesse aux mouvemens des opinions diverses qui pourroient triompher

tour-à-tour; mais cette irrévocabilité doit-elle s'étendre à tous les

articles d'un systême de constitution lorsque ces articles liés

entr'eux par leur objet ont été successivement décrétés, lorsque par

conséquent chacun d'eux l'a été avant de savoir quel seroit sur les

autres le vœu de l'assemblée? En effet, n'est-il pas possible alors

qu'un grand nombre de membres aient voté pour un article parce qu'ils

le jugeoient utile dans l'incertitude si un autre seroit adopté, et ces

mêmes députés ne peuvent-ils pas ensuite le regarder comme inutile,

après l'adoption des articles qui vont au même but d'une manière plus

juste ou plus directe? L'utilité leur avoit paru l'emporter sur les

inconvéniens; elle cesse, les inconvéniens restent seuls, et continuer

de voter pour l'article seroit alors changer d'opinion et non conserver

la sienne. L'irrévocabilité suppose nécessairement qu'une assemblée

composée des mêmes personnes ne puisse porter un avis contraire au

premier, à moins qu'une partie de ses membres ne change d'opinion.

C'est d'après ce principe que dans le droit commun on a fixé les cas

dans lesquels on pouvoit revenir sur les choses jugées, même suivant

une forme regardée comme irrévocable. Or les articles sur lesquels

nous sollicitons un nouvel examen peuvent être placés dans cette

classe. Celui qui exige un marc d'argent a été décrété avant celui qui

établissoit les degrés d'élection pour l'assemblée nationale; il a donc

pu paroître nécessaire à ceux qui craignoient que cette élection ne fût

immédiate, et il peut leur paroître inutile aujourd'hui. L'article qui

a pour objet l'obligation d'une imposition de dix journées de travail

pour être membre des municipalités et des assemblées de département, a

précédé de même les décrets qui règlent la forme des élections, et qui,

par la sagesse de leurs dispositions, peuvent faire regarder ce premier

décret comme inutile à ceux même qui avant de connoître quelles formes

seroient établies l'auroient jugé le plus nécessaire.

L'irrévocabilité d'articles qui forment entre eux un systême lié,

et que cependant l'on adopte l'un après l'autre, pourroit avoir les

inconvéniens les plus graves si elle étoit regardée comme absolue,

parce qu'elle pourroit consacrer jusqu'à de véritables contradictions;

et s'il est des décisions qu'on doive excepter de cette irrévocabilité

d'ailleurs si nécessaire, ce sont sans doute celles que des articles

subséquens rendent superflues, qui paroissent en opposition avec les

articles de la première, de la plus sacrée de toutes les loix, la

déclaration des droits de l'homme; ce sont enfin des décisions contre

lesquelles s'élèvent presqu'universellement les réclamations des

citoyens moins ambitieux d'obtenir des places qu'humiliés d'en être

exclus par la loi, et blessés de voir au moment même où la richesse

a cessé de pouvoir conduire à la noblesse, qui n'étoit qu'une simple

distinction, cette même richesse conférer le droit bien plus précieux,

bien plus cher à leur cœur, de servir leur province ou leur ville, et

de défendre la liberté et les intérêts de la patrie dans les assemblées

augustes où réside la majesté du peuple.

Journal de la société de 1789 - Nº I · 第 24 / 26 题