Mon vieux ami, je t'ai promis de t'écrire une sorte de journal de mon
voyage, si voyage il y a, de la vallée Noire à la vallée de Chamounix.
Je te l'adresse et te prie de pardonner à la futilité de cette relation.
A un homme triste et austère comme toi, il ne faudrait écrire que des
choses sérieuses; mais, quoique plus vieux que toi de plusieurs années,
je suis un enfant, et par mon éducation manquée et par ma fragile
organisation. A ce titre j'ai droit à l'indulgence, et rien ne me
siérait plus mal qu'une forme grave. Vous m'avez traité en enfant gâté,
vous tous que j'aime, et toi surtout, rêveur sombre, qui n'as de sourire
et de jeunesse qu'en me voyant cabrioler sur les sables mouvants et sur
les nuages fantastiques de la vie.
Hélas! gaieté perfide, qui m'as si souvent manqué de parole! rayon de
soleil entre des nuées orageuses! tu m'as fait souvent bien du mal! tu
m'as emporté dans les régions féeriques de l'oubli, et tu as laissé des
spectres lugubres entrer dans les salles de ma joie et s'asseoir en
silence à mon festin. Tu les as laissés monter en croupe sur mon cheval
ailé et lutter corps à corps avec moi jusqu'à ce qu'ils m'eussent
précipité sur la terre des réalités et des souvenirs. N'importe! sois
béni, esprit de folie qui es à la fois le bon et le mauvais ange,
souvent ironique et amer, le plus souvent sympathique et généreux!
prends tes voiles bariolées, ô ma chère fantaisie! déploie tes ailes aux
mille couleurs; emporte-moi sur ces chemins battus de tous, que ma
faiblesse m'empêche de quitter, mais où mes pieds n'enfoncent pas dans
le sol, grâce à toi! garde-moi dans l'humble sentiment de mon néant,
dans la philosophique acceptation de ce néant si doux et si commode, qui
s'ennoblit quelquefois par la victoire remportée sur de vaines
aspirations... O gaieté! toi qui ne peux être vraie sans le repos de la
conscience, et durable sans l'habitude de la force, toi qui ne fus point
l'apanage de mes belles années et qui m'abandonnas dans celles de ma
virilité, viens comme un vent d'automne te jouer sur mes cheveux
blanchissants, et sécher sur ma joue les dernières larmes de ma
jeunesse.
Et toi, cher vieux ami, prête-toi aux caprices de mon babil et à
l'absurdité de mes observations. Tu sais que je ne vais pas étudier les
merveilles de la nature, car je n'ai pas le bonheur de les comprendre
assez bien pour les regarder autrement qu'en cachette. Le désir de
revoir des amis précieux et le besoin de _locomotion_ m'entraînèrent
seuls cette fois vers la patrie que tu as abandonnée. Il te sera
peut-être. doux d'en entendre parler, si peu et si mal que ce soit. Il
est des lieux dont le nom seul rappelle des scènes enchantées, des
souvenirs inénarrables. Puisse-je, en te les faisant traverser avec moi,
éclaircir un instant ton front et soulever le fardeau des nobles ennuis
qui le pâlissent!
Autun, 2 septembre.
A Dieu ne plaise que je médise du vin! Généreux sang de la grappe, frère
de celui qui coule dans les veines de l'homme! que de nobles
inspirations tu as ranimées dans les esprits défaillants! que de
brûlants éclairs de jeunesse tu as rallumés dans les coeurs éteints!
Noble suc de la terre, inépuisable et patient comme elle, ouvrant comme
elle les sources fécondes d'une sève toujours jeune et toujours chaude,
au faible comme au puissant, au sage comme à l'insensé!--Mais il est ton
ennemi, comme il est l'ennemi de la Providence, celui-là qui cherche en
toi un stimulant à d'impurs égarements, une excuse à des délires
grossiers! Il est le profanateur des dons célestes, celui qui veut
épuiser tes ressources bienfaisantes, abdiquer et rejeter avec mépris
dans la main de Dieu même le trésor de sa raison.
L'origine céleste de la vigne est consacrée dans toutes les religions.
Chez tous les peuples la Divinité intervient pour gratifier l'humanité
d'un don si précieux. Selon notre Bible, le sang du vieux Noé fut
agréable à Dieu, qui le sauva ainsi que la séve de la vigne, comme deux
ruisseaux de vie à jamais bénis sur la terre.
J'ai vu, aux premiers jours du printemps, sous les berceaux de pampres
qui s'enlacent aux figuiers de l'Adriatique, des matrones, drapées
presque à la manière de l'ancienne Grèce, qui recueillaient avec soin
dans des fioles ce qu'elles appelaient poétiquement les _larmes de la
vigne_. La rosée limpide s'échappait goutte à goutte des noeuds de la
branche, et coulait durant la nuit dans les vases destinés à la
recevoir. J'aimais le soin religieux avec lequel ces femmes allaient
enlever le précieux collyre aux premières clartés du matin; j'aimais les
parfums exquis de la treille en fleur, les brises de l'Archipel expirant
sur les grèves de l'Italie, et le signe de croix qui accompagnait chaque
nouvelle section du rameau sacré. C'était une sorte de cérémonie païenne
conservée et rajeunie par le christianisme. Le culte du jeune Bacchus
semblait mêlé à celui de l'enfant Dieu, et je ne suis pas sûr que
l'antique _Ohé, Evohé!_ ne vînt pas mourir sur les lèvres de ces
vieilles à côté de l'_amen_ catholique.
Le culte des divinités champêtres m'a toujours semblé la plus charmante
et la plus poétique expression de la reconnaissance de l'homme envers la
création. Je n'admets point de faux dieux, je les tiens tous pour des
idées vraies, salutaires et grandes. Et quant à l'infaillibilité des
religions, je sais que la plus excellente de toutes peut et doit être
souillée, comme tout ce qui tombe d'en haut dans le domaine de l'homme.
Mais je crois à la sagesse des nations, à leur grandeur, à leur force,
aux influences des contrées qu'elles habitent; et conséquemment j'ai foi
en la prééminence de certaines idées, en fait de croyance et de culte.
L'éternelle vérité, à jamais voilée pour les hommes, s'est montrée un
peu moins vague à ceux qui l'ont cherchée à travers une atmosphère plus
pure et des cieux plus splendides. La nôtre est la plus belle, parce
qu'elle est la plus simple. Elle se marie bien avec la nature austère
qui l'a conçue, avec les grandes scènes pittoresques et l'ardent climat
qui ont révélé à l'homme l'unité de Dieu. Celle du polythéisme est
enivrante comme le doux pays qui l'a enfantée; mais j'y vois toutes les
conditions d'excès et d'inconstance qui caractérisent pour l'homme une
situation trop fortunée.
J'aime la fable de Bacchus, embryon engourdi dans la cuisse du dieu,
survivant, comme Noé, à un cataclysme; sauvé, comme lui, par une
miraculeuse protection, et, comme lui, apportant aux hommes les
bienfaits d'un nouvel arbre de vie. Mais, sur les trop fertiles coteaux
de la Grèce, je vois la vigne croître et multiplier avec une abondance
dont les hommes abusent bientôt, et, de la cuve où Évohé consacra de
pures libations à son père, sort la troupe effrénée des hideux Satyres
et des obscènes Thyades. Alors les peuples cherchent des jouissances
forcenées dans un sage remède envoyé à leurs faiblesses et à leurs
ennuis. La débauche insensée pollue les marches des temples; le bouc,
infect holocauste offert aux divinités rustiques, associe des idées de
puanteur et de brutalité au culte du plaisir. Les chants de fête
deviennent des hurlements; les danses, des luttes sanglantes où périt le
divin Orphée; le dieu du vin s'est fait le dieu de l'intempérance, et le
sombre christianisme est forcé de venir, avec ses macérations et ses
jeûnes, ouvrir une route nouvelle à l'humanité ivre et chancelante pour
la sauver de ses propres excès.
Si je cherche l'histoire du cultivateur postdiluvien dans la version
plus simple et plus naïve du vieux Noé, je vois sa lignée user plus
sobrement et plus religieusement du fruit divin. Première victime de son
imprudence, il apprend à ses dépens que le sang de la grappe est plus
chaud et plus vigoureux que le sien propre; il tombe vaincu, et ses
pieux enfants apprennent à s'abstenir, le même jour où ils ont connu une
jouissance nouvelle. Sur les versants brûlants de la Judée, la vigne
multiplie sobrement ses richesses, et l'homme, conservant une sorte de
respect pour les divins effets de la plante précieuse, inscrit cette loi
touchante dans son livre de la Sagesse:
«Laissez le vin à ceux qui sont accablés par le travail, et la cervoise
à ceux qui sont dans l'amertume du coeur; les princes ne boiront pas
le vin et la cervoise, ils les laisseront à ceux qui souffrent et à ceux
qui travaillent dans l'amertume du coeur.»
Honneur aux âges primitifs! amour aux antiques pasteurs! regret à la
jeunesse du monde! Temps agréables au Seigneur, où l'homme cherchait la
science sans qu'il fût possible de savoir le funeste usage qui serait
fait de la science; où la sagesse n'était pas un vain mot et
correspondait, dans les codes des patriarches, aux besoins vrais et
nobles de l'humanité! vous paraissez grands et presque impossibles quand
on vous compare aux sociétés modernes. Dieu, grand Dieu! toi qui parlais
sur la montagne pour dire aux hommes: «Faites ceci,» et qui voyais ta
loi accomplie; toi dont la parole descendait dans les tabernacles
d'Israël, instruisait et dirigeait tes législateurs prosternés, que
sens-tu pour nous désormais dans ton sein paternel en voyant la terre
asservie aux volontés impies et aux besoins insensés d'une poignée
d'hommes pervers, le mot sacré de _loi_ traduit par celui d'_intérêt
personnel_, le labeur remplacé par la cupidité, les cérémonies augustes
et saintes par des coutumes ineptes ou des mystères incompris, tes
lévites par des pontifes ennemis du peuple, la crainte de ton courroux
ou de ton déplaisir par des hordes de soldats mercenaires, seul frein
que les princes sachent employer et que les peuples veuillent
reconnaître?
Que penser d'un siècle où l'éducation morale est entièrement abandonnée
au hasard, où la jeunesse n'apprend ni à régler ses besoins
intellectuels ni à gouverner ses appétits physiques, où on lui présente
les livres des diverses religions, qu'on lui explique en souriant et en
lui recommandant bien de ne croire à aucune; où, pour tout précepte, on
lui conseille de ne point se mettre mal avec la police aux premières
orgies qu'elle se permettra, et de ne point professer trop haut la
théorie des vices dont on lui abandonne la pratique? Que lui apprend-on
de l'amour, de cette passion qui s'élève la première, et qui, dans le
coeur de l'adolescent, est susceptible d'un mouvement si noble? Rien,
sinon qu'il faut faire pour les femmes le moins de sottises possible,
jouer au plus fin avec les coquettes, s'abstenir de l'enthousiasme, se
consoler avec les prostituées des défaites de la ruse; en toute occasion
sacrifier à l'intérêt personnel, au plaisir ou à la fortune, le plus
beau sentiment qui puisse germer dans les âmes neuves!
Que lui apprend-on de l'ambition, de cette soif de gloire et d'action
qui étouffe bientôt les velléités d'affection exclusive, et qui souvent
ne les laisse pas même éclore? Lui dit-on qu'il faut gouverner cette
ardeur généreuse, mettre au service de l'humanité les talents acquis et
les forces employées? Elle a lu pendant les années d'enfance quelque
chose de semblable dans les écrits des antiques philosophes, et on lui
apprend à les juger au point de vue littéraire; puis la société lui
ouvre ses bras avides et son sein glacé. Donne-moi tes lumières, lui
dit-elle; donne-moi le fruit de tes sueurs et de tes veilles, et je te
donnerai en retour des richesses pour satisfaire tous tes vices; car tu
as des vices, je le sais, je les aime, je les protége, je les couvre de
mon manteau, je les abrite mystérieusement de ma complaisance.
Sers-moi, enrichis-moi, donne-moi tes talents et ton travail, fais-les
servir à augmenter mes jouissances, à maintenir mon règne, à sanctionner
mes turpitudes: et je t'ouvrirai les sanctuaires d'iniquité que je
réserve à mes élus!
Ainsi, loin de développer et de diriger les deux sources de grandeur qui
sont dans la jeunesse, la gloire et la volupté; loin d'exalter ce
qu'elles mêlent de divin à l'ardeur et à la jouissance de la vie, la
société présente s'en sert pour abrutir l'homme et pour le rattacher à
un matérialisme mortellement grossier. Elle se plaît à développer les
instincts animaux; elle crée et protége des antres de corruption, des
moyens de toute espèce pour entretenir, ranimer ou satisfaire les
besoins les plus ignobles, et même les plus immondes fantaisies. Comment
les jouissances naturelles, n'étant plus asservies à aucun frein moral,
à aucune règle de législation, ne dégénéreraient-elles pas en excès?
Comment l'amour de la gloire ne deviendrait-il pas la soif de l'or?
Comment l'amour et le vin n'amèneraient-ils pas la débauche?
Tout cela à propos d'une orgie de patriciens dont je viens d'être témoin
dans une auberge!
J'ai bien voyagé dans ma vie; je me suis reposé dans bien des cabarets
de village; j'ai dormi dans de bien sales tavernes, entre des bancs
rompus et des débris de brocs rougis d'un vin âcre et brutal; j'ai
failli avoir la tête fracassée par des rouliers qui se battaient autour
de moi; j'ai entendu les métaphores obscènes et les chansons graveleuses
des villageois endimanchés. J'ai vu des soldats ivres, des matelots en
fureur; j'ai vu des mendiants affamés acheter de l'eau-de-vie avec
l'unique denier de leur journée. J'ai vu des femmes jeunes et belles se
rouler échevelées dans la fange, et de beaux-esprits de diligence
échanger des quolibets malpropres avec des servantes d'auberge. Qui n'a
vu et entendu tout cela, pour peu qu'il ait voyagé avec peu d'argent?
Or, je ne suis pas d'humeur intolérante, et quoique fort souvent ennuyé,
fatigué et contrarié de semblables rencontres, je les ai toujours
supportées avec un calme philosophique. De quel droit mépriserais-je la
rudesse et le mauvais goût de l'homme privé d'éducation? De quel front
reprocherais-je à l'indigent d'abdiquer l'orgueil de l'intelligence
humaine, quand moi et mes égaux sur l'échelle sociale nous lui refusons
l'exercice de cette intelligence et nous en rejetons l'emploi? Pourquoi,
ô toi que nous avons réduit à l'état de bête de somme, ne chercherais-tu
pas à rendre ton sort moins odieux en détruisant ta mémoire et ta
raison, _en buvant_, comme dit Obermann en sa pitié sublime, _l'oubli de
tes douleurs_?
Eh quoi! ta souffrance de tous les jours ne nous semble pas
insupportable; notre oreille n'est pas blessée de tes plaintes; nos yeux
voient sans dégoût tes sueurs sans relâche et sans terme; notre coeur
est insensible à ta misère; et les courtes heures de ta joie nous
révoltent! C'est bien assez, ô infortuné! que ta peine soit méprisée.
Que ton plaisir du moins passe en liberté! Laissez courir l'orgie en
haillons, laissez-la hurler à la porte de ces riches demeures; elle ne
les franchira jamais. Laissez-la dormir sur les marches de ces palais
dont elle va du moins rêver les délices pendant toute une nuit... Mais
non! il y a pour le peuple des règlements de police. Les lupanars des
grands sont ouverts à toute heure, les cabarets du pauvre se ferment la
nuit, et le guet mène en prison celui qui n'a ni laquais ni voiture pour
le transporter chez lui!
Écoutez ce que disent les riches pour autoriser ses injustices: «La
gaieté des gens comme il faut n'est ni bruyante ni incommode; celle du
peuple est pire que cela, elle est dangereuse. Le peuple n'a pas le
frein de l'éducation.» Et à ce propos les grands de ce siècle vous font
de très-nobles théories sur les distinctions nécessaires, sur les
supériorités incontestables. Ils avouent qu'aujourd'hui la naissance
est un préjugé, que l'or ne donne de mérite à personne. Ils déclarent
que l'_éducation_ seule établit une hiérarchie légitime et sainte.
«Faites le peuple semblable à nous, disent-ils, et nous l'admettrons à
l'égalité sociale.»
Ces hommes n'oublient qu'un point, c'est que, le peuple n'ayant pu
encore se faire semblable à eux, ils se sont faits en attendant, quant
aux vices et à la grossièreté, semblables au peuple.
Si j'ai bonne mémoire, je n'avais vu d'orgie de patriciens que sur la
scène, aux théâtres de l'Odéon et de la Porte-Saint-Martin. J'avoue que
cela m'avait semblé très-froid et très-ennuyeux. Du reste, cela se
passait très-convenablement. Deux ou trois personnages parlants,
très-occupés de leurs affaires, se consultaient dans des _a parte_ sur
toute autre chose que l'orgie, et le long de la table une douzaine de
comparses, très-bien costumés, soulevant en mesure des coupes de bois
doré, les choquaient les unes contre les autres avec un bruit sourd, et
... d'un ton mélancolique,
Entonnaient tristement une chanson bachique.
Je fus donc très-peu effrayé d'un dîner de jeunes gens qui se consommait
à l'autre bout du jardin de l'auberge. La maison était pleine en raison
de la foire. Point de chambre où l'on pût manger, point de salle commune
qui ne fût encombrée de commis voyageurs...
J'en demande pardon à un mien camarade d'enfance qui me vend d'excellent
vin, et pour qui je vendrais, au besoin, ma dernière paire de bottes;
j'en demande pardon à plusieurs commis voyageurs qui m'ont écrit des
injures à cause de je ne sais quelle mauvaise plaisanterie imprimée de
mon fait je ne sais où.--J'en demande pardon, et sérieusement, je le
jure, à la mémoire d'un seul dont le nom demeure enseveli dans des
coeurs navrés.--Mais enfin, je le confesse à la face du ciel et de la
terre, je ne peux pas souffrir les commis voyageurs... ou du moins je
n'ai pu les souffrir jusqu'à ce jour, qui va peut-être me réconcilier à
jamais avec eux.
Tant il y a que, craignant les conversations littéraires, j'acceptai
l'offre d'une infernale hôtesse, empoisonneuse et maléficière au delà de
ce qui a jamais été raconté par Gil Blas sur le compte des aubergistes
de toutes les Espagnes. Je laissai dresser dans un coin du jardin,
derrière un espalier, une modeste table pour mes enfants, pour leur
bonne et pour moi. J'avais l'air d'un curé de campagne escorté de sa
gouvernante et de ses neveux.
Il y avait, à l'autre bout de ce jardin, une grande table et des
convives de bonne humeur. Ce sont des gens comme il faut, m'avait dit
l'hôtesse, la fleur des gentilshommes du pays; c'est monsieur le comte,
c'est monsieur le marquis, et puis monsieur de..... Grâce à Dieu, je
n'ai pas la mémoire des noms, celle des prénoms encore moins; mais ma
senora Léonarde en avait plein la bouche, et j'espérais voir une orgie
aussi méthodiste que celles de l'Odéon et de la Porte-Saint-Martin. N'en
déplaise à la noblesse, je l'ai fort peu fréquentée dans ma vie. Je sais
qu'elle porte des gants, qu'elle a toujours le menton bien rasé ou la
barbe bien parfumée; je sais qu'elle est agréable à voir: je ne me
serais jamais douté qu'elle pût être aussi désagréable à entendre.
Tu attends peut-être que je te raconte l'orgie... Ma foi! tu te trompes
bien. D'abord je n'ai assisté qu'à la partie musicale, à l'introduction,
pour ainsi dire; ensuite j'étais masqué par les espaliers, et, grâce à
Dieu, je ne voyais absolument rien. Enfin mon dîner et celui de ma
famille fut terminé en dix minutes, et je me retirai plus satisfait
qu'en sortant de l'Odéon ou de la Porte-Saint-Martin, car du moins là je
n'avais rien payé en entrant. En ce moment je me sens presque réconcilié
avec le procédé de Lucrèce Borgia, en voyant combien des seigneurs ivres
peuvent se rendre insupportables au spectateur.
Je montai dans la diligence immédiatement après la _représentation_;
j'entendis le garçon d'écurie adresser au facteur de la diligence cette
réflexion philosophique, en entendant le refrain d'une chanson
par-dessus le mur: «Si c'était _nous_, on dirait: V'là la canaille qui
s'échauffe! Mais comme c'est _eux_, on dit: V'là le beau monde qui
s'amuse!» La réponse philosophique de l'autre prolétaire fut aussi
énergique que la circonstance le comportait; n'était le sot usage qui ne
permet plus, comme au temps de Dante et de Montaigne, d'écrire certains
mots de la langue, je te le rapporterais, car l'obscénité du peuple est
presque toujours empreinte de génie: c'est un appel sauvage et terrible
à la justice de Dieu. Celle des grands n'est qu'un blasphème stupide;
rien ne le motive, et par conséquent rien ne l'excuse...
O vous que j'ai méconnus, et vers qui je m'incline en ce jour! ô commis
voyageurs! je proteste que vous êtes fort ennuyeux, et que le bel-esprit
déborde en vous d'une manière désespérante. Mais je jure par Bacchus et
par Noé, je jure par tous les vins bons et mauvais que vous débitez, que
vous avez bien plus d'aménité, de politesse et de savoir-vivre que les
_jeunes seigneurs_ de province. Je dépose, et je signerais de mon sang,
que vous vous conduisez cent fois mieux dans les auberges, que vos
manières sont excellentes au prix des leurs, et qu'il vaut mieux mille
fois tomber en votre compagnie et supporter vos récits de table d'hôte,
que de se trouver seulement à cinquante toises de la table des gens
_comme il faut_.--Que la paix soit faite entre nous, et ne m'écrivez
plus d'injures, ou tout au moins affranchissez vos lettres, s'il vous
plaît.
Et toi, vieux ami des poëtes! généreux sang de la grappe! toi que le
naïf Homère et le sombre Byron lui-même chantèrent dans leurs plus beaux
vers, toi qui ranimas longtemps le génie dans le corps débile du maladif
Hoffmann! toi qui prolongeas la puissante vieillesse de Goëthe, et qui
rendis souvent une force surhumaine à la verve épuisée des plus grands
artistes! pardonne si j'ai parlé des dangers de ton amour! Plante
sacrée, ta croîs au pied de l'Hymète, et tu communiques tes feux divins
au poëte fatigué, lorsque, après s'être oublié dans la plaine, et
voulant remonter vers les cimes augustes, il ne retrouve plus son
ancienne vigueur. Alors tu coules dans ses veines et tu lui donnes une
jeunesse magique; tu ramènes sur ses paupières brûlantes un sommeil pur,
et tu fais descendre tout l'Olympe à sa rencontre dans des rêves
célestes. Que les sots te méprisent, que les fakirs du bon ton te
proscrivent, que les femmes des patriciens détournent les yeux avec
horreur en te voyant mouiller les lèvres de la divine Malibran. Elles
ont raison de défendre à leurs amants de boire devant elles; les
imaginations de ces hommes-là sont trop souillées, leurs mémoires sont
trop remplies d'ordures, pour qu'il soit prudent de mettre à nu le fond
de leur pensée. Mais viens, ô ruisseau de vie! couler à flots abondants
dans la coupe de mes amis! Disciples du divin Platon, adorateurs du
beau, ils détestent la vue comme la pensée de ce qui est ignoble, ils
veulent que tout soit pur dans la joie; que la femme chaste ne cesse
point de l'être à table; que l'adolescent ne souille pas ses lèvres d'un
rire cynique; que l'artiste puisse dire toute son ambition, et qu'elle
ne fasse sourire personne. Ils veulent enfin, ils _peuvent_, ils _osent_
livrer tout le trésor de leur âme, et n'avoir rien a reprendre les uns
aux autres quand le jour bleuâtre nous surprend à table dans la
mansarde, et glisse, tendre et timide, un reflet d'azur sur la dorure
rougissante des flambeaux expirants; ou bien, quand à la campagne, assis
en plein air, autour des flacons et des fruits, l'aube nous trouve au
jardin, en face de la pleine lune, et nous voit rire de sa face pâle qui
ressemble à une femme peureuse ou distraite, essayant, mais trop tard,
de se retirer décemment chez elle avant l'éclat du soleil. O belles
nuits de l'été brûlant qui vient de s'écouler et qui ne nous sera
peut-être pas rendu avant bien d'autres années! aurores sans rosée,
veillées d'Italie! doux repos sur les gazons! chants de la fauvette si
mélodieux et si passionnés au lever de Vénus! étoiles si belles à
l'heure du combat entre le jour et la nuit! parfums du crépuscule!
extase et silences suivis de douces paroles et de joyeux rires! venez
encore charmer nos jours sans ambition et nos nuits sans rancunes, et
que le madère régénérateur, que le champagne facétieux, viennent d'heure
en heure chasser le sommeil et dégourdir le cerveau quand mes amis sont
ensemble et quand je suis avec eux!
De Châlons à Lyon.
Étendu sur le plancher du tillac et roulé dans mon manteau, j'ai dormi
d'un profond sommeil sur le bateau à vapeur, en attendant que le jour
vint éclairer les rives plates et, quoi qu'en disent les indigènes, fort
peu riantes de la Saône. Quelle est cette figure honnête et douce qui
semble protéger mon sommeil insouciant, et empêcher les pieds des
mariniers de me traiter comme un ballot? C'était bien la peine d'étudier
Lavater et Spurzheim, pour juger si mal un visage! Le fait est qu'hier
je me suis trompé complétement, et que, prenant ce bon jeune homme pour
un des débauchés de l'auberge, j'ai refusé avec sauvagerie l'offre
amicale de sa voiture. Il est vrai que sur le plancher du paquebot nous
voici tous égaux, et que, s'il prend envie au patricien de railler ma
figure de séminariste et mes manières de paysan, la politesse et la
gratitude n'enchaînent pas ma langue, je pourrai lui dire son fait et
celui de ses amis..... Mais il ne me semble ni malveillant, ni hautain.
Attendons.
Rencontre d'un ancien ami, vraie bonne fortune en voyage. Facétieux et
mordant, il m'aide à oublier que je suis rompu de fatigue. Il burine
chaque passager, des pieds à la tête, par un seul mot pittoresque. Mon
coeur s'était serré en l'apercevant, car sa présence me rappelle des
siècles entiers, des rêves étranges, une vie terrible, dont il fut jadis
le spectateur calme et compatissant. Mais il semble deviner la place du
coeur ou je suis écorché vif, et il n'y touche point. Il rit, il
raille, il parle comme Callot dessine. Prendre la vie du côté bouffon
quand on a bu jusqu'à la lie tout ce qu'elle a de sérieux, c'est le fait
d'une haute philosophie; chez moi, je l'avoue, ce n'est l'effet que
d'une grande faiblesse. Qu'importe? Je ris, je suis heureux pendant une
heure; il me semble que je suis né d'hier.
Paul a l'oeil éminemment artiste, et je vois tous les objets que la
rive emporte derrière nous à travers sa fantaisie moqueuse. Le clocher
de Mâcon me fait rire aux éclats; je n'aurais jamais cru qu'un clocher
pût tant me divertir. Et cependant Paul ne rit jamais; sa gaieté grave,
celle des enfants, expansive et bruyante, l'excellente figure et
l'obligeance délicate du _légitimiste_, la consternation d'Ursule qui se
croit en pleine mer, mon sans-gêne bohémien, c'en est assez pour nous
trouver tous camarades et faire société commune à l'auberge de Lyon.
--Comment s'appelle notre ami? dit Paul à demi-voix en me montrant le
légitimiste.
--Le diable m'emporte si je le sais!
--Demandons-lui ses papiers, reprend Paul avec dignité.
Inspection faite de son passe-port, il est patricien; il faut bien le
lui pardonner. Il est riche; cela nous est fort indifférent, preuve
qu'il est inutile de connaître le nom et la position des gens. Il est
aimable, modeste et bien élevé. Qu'avons-nous besoin d'en savoir
davantage?--Il va à Genève; nous irons tous ensemble; mais non. Paul
nous quitte et descend le Rhône. Son destin ou sa fantaisie l'emporte
par là. L'ami improvisé, moi et ma famille, nous prenons la poste à
frais communs, et nous verrons ce soir le lac de Nantua.
Nantua.
Montagnes sans grandeur, lac sans étendue, végétation pauvre, paysage
sans caractère pour quiconque a vu les Alpes. Et cependant, çà et là, un
aspect singulier, une masse de roches tendres étrangement découpées, des
bastions et des piliers que l'on croirait construits et sculptés par la
main de l'homme, des angles de montagnes s'ouvrant sur de fraîches
vallées, des sites sans noblesse, mais pleins de variété, et se
succédant avec profusion sous les yeux, non ravis, mais occupés; voilà
comme le Bugey m'est apparu cette fois. Jadis je l'ai trouvé hideux.--Ne
lis jamais mes lettres avec l'intention d'y apprendre la moindre chose
certaine sur les objets extérieurs; je vois tout au travers des
impressions personnelles. Un voyage n'est pour moi qu'un cours de
psychologie et de physiologie dont je suis le _sujet_, soumis à toutes
les épreuves et à toutes les expériences qui me tentent, condamné à
subir toute l'adulation et toute la pitié que chacun de nous est forcé
de se prodiguer alternativement à soi-même, s'il veut obéir naïvement à
la disposition du moment, à l'enthousiasme ou au dégoût de la vie, au
caprice du califourchon, à l'influence du sommeil, à la qualité du café
dans les auberges, etc., etc.
Nous nous sommes mis en tête de trouver ici des beautés; car on nous a
déclaré sur l'honneur que ce pays a des beautés de premier ordre, et
nous en croyons l'auteur du renseignement.--Nous prenons un char suisse,
et nous nous faisons conduire à Mériat par une pluie battante,
accompagnée de coups de tonnerre brusques, imprévus, et d'un son bizarre
comme la forme des rochers qui les répercutent. Le guide se trompe de
route et gravit la montagne au lieu de descendre dans le ravin. La pluie
redouble; aucune espérance de déjeuner sur l'herbe. Nous déjeunons
philosophiquement dans le char. On casse le goulot d'une bouteille, et
nous trinquons avec un flegme britannique, quand tout à coup nous nous
voyons à trois lignes du précipice. L'automédon mouillé, et de
très-méchante humeur, s'est aperçu de sa méprise. Il a voulu retourner
sur ses pas, le chemin est trop étroit. Le cheval refuse de se casser le
cou; c'est donc au char de subir toutes les conséquences de sa
conformation incommode et de l'ankylose de ses ressorts. La difficulté
de l'entreprise décourage le guide. Il nous laisse une roue dans
l'abîme, et le verre à la main, fort empêchés de descendre, encore plus
empêchés de demeurer.
Heureusement nous rions aux éclats, et jamais on ne se tue en riant.
Nous trouvons moyen de sortir de la boîte de cuir, nous soulevons le
véhicule, nous portons le cheval, nous rossons le cocher, et j'en suis
quitte pour un verre de vin répandu tout entier dans la poche de ma
blouse.
Enfin, nous rentrons dans le ravin, non pas perpendiculairement, comme
nous en étions menacés, mais par un joli chemin couvert de fleurs
sauvages, toutes brillantes de pluie, et bordé d'un ruisseau qui devient
torrent et grossit de minute en minute. La pluie fouette les sapins
échevelés; des nuages courent sur les flancs de la gorge; le brouillard
enveloppe les cimes; et par mille angles du sentier qui serpente au sein
des noires forêts, nous pénétrons dans une région vraiment sublime de
tristesse.
Pas une figure humaine, pas un toit de chalet. Deux remparts à pic,
couverts d'arbres vivaces qui semblant croître sur la tête les uns des
autres, nous pressent, nous étreignent, et semblent, par leurs détours
multipliés, nous pousser et nous enfermer dans d'inextricables
solitudes.
J'ai vu beaucoup de sites plus grandioses, je n'en ai guère vu de plus
austères. Les plus belles veines des Alpes, des Pyrénées et des Apennins
ne produisent pas une végétation plus robuste et plus imposante; nulle
part je n'ai vu d'aussi belles forêts de sapins gigantesques, élancés,
fiers, touffus, et par leur nombre et par leur situation escarpée,
semblant braver la destruction et renaître sous les coups de la foudre
et de la cognée.
A Mériat, les restes de la Chartreuse consistent en quelques belles
arcades chargées de plantes pariétaires et à demi ensevelies dans les
éboulements de la montagne que le gazon a recouverts; le portail est
encore debout et conserve son air monastique. Le torrent se précipite
avec fracas derrière la Chartreuse, roule à côté et se laisse tomber sur
l'angle d'un bâtiment détaché qu'il achève de dégrader, et qu'il semble
prêt à emporter tout à fait dans un jour d'orage. Quel était l'emploi de
ce bâtiment au temps des moines? Je me suis imaginé que c'était le lieu
pénitentiaire, et que la cataracte devait rouler sur la voûte d'un
cachot humide et plein de terreur. A moi permis: il n'y a là pour
cicerone que deux géants silencieux et farouches, le garde-forestier et
sa fille, participant l'un et l'autre de la nature des sapins du pays,
fiers comme des hidalgos ruinés, déclarant qu'ils ne sont ni aubergistes
ni cabaretiers, et nonobstant vendant aux rares curieux qui vont les
visiter tout ce qu'on peut trouver dans un cabaret pour de l'argent.
Ce site m'a paru, au milieu de la pluie, mélancolique, froid, et
admirablement choisi pour une vie éternellement uniforme et pour des
hommes voués au culte de l'idée unique et absolue. Point de
perspectives, point de contrastes; des pentes de gazon d'un vert égal et
magnifique, des profondeurs de forêts sans issue, sans la moindre
échappée pour le regard et la pensée; partout des sapins, des prairies
étroites et des forêts coupées par l'invincible rempart de la montagne,
par les éternels brouillards..... Je dis éternels, quoique je n'aie
passé là qu'une heure. S'ils ne le sont pas, s'il y a jamais un beau
soleil sur la Chartreuse de Mériat, si le torrent roule quelquefois
limpide et calme, si la tristesse y soulève un instant ses sombres
voiles, et si un pareil site s'avise de vouloir sourire, je le déclare
_poncif_, comme on dit dans les ateliers de peinture, c'est-à-dire
pleutre, manqué, à côté du beau. Je le déshérite de ma sympathie, je lui
retire mon souvenir, et je tiens pour épiciers et malappris tous les
voyageurs qui s'y rendront par un beau temps.
Je me suis mouillé jusqu'aux os, ce qui m'a parfaitement guéri
homoeopathiquement d'un rhume obstiné; c'est-à-dire que j'ai échangé
une toux supportable contre une grosse fièvre qui m'a forcé de passer la
nuit dans une auberge de village, presque à la porte de Genève.
Mais j'ai salué le Mont-Blanc de ma fenêtre à mon réveil, et j'ai vu
sous mes pieds tout ce beau pays de Gex, étendu comme un immense tapis
bigarré au pied de la Savoie, forteresse neigeuse élevée à l'horizon.
Genève.
--Messieurs, où descendez-vous?
C'est le postillon qui parle.--Réponse:
--Chez M. Listz.
--Où loge-t-il, ce monsieur-là?
--_J'allais précisément vous adresser la même question._
--Qu'est-ce qu'il fait? Quel est son état?
--Artiste.
--Vétérinaire?
--Est-ce que tu es malade, animal?
--C'est un marchand de violons, dit un passant, je vais vous conduire
chez lui.
On nous fait gravir une rue à pic, et l'hôtesse de la maison indiquée
nous déclare que Listz est en Angleterre.
--Voilà une femme qui radote, dit un autre passant. M. Listz est un
musicien du théâtre; il faut aller le demander au régisseur.
--Pourquoi non? dit le légitimiste. Et il va trouver le régisseur.
Celui-ci déclare que Listz est à Paris.--Sans doute, lui fais-je avec
colère, il est allé s'engager comme flageolet dans l'orchestre Musard,
n'est-ce pas?
--Pourquoi non? dit le régisseur.
--Voici la porte du casino, dit je ne sais qui. Toutes les demoiselles
qui prennent des leçons de musique connaissent M. Listz.
--J'ai envie d'aller parler à celle qui sort maintenant avec un cahier
sous le bras, dit mon compagnon.
--Et pourquoi non? d'autant plus qu'elle est jolie.
Le légitimiste fait trois saluts à la française, et demande l'adresse de
Listz dans les termes les plus convenables. La jeune personne rougit,
baisse les yeux, et avec un soupir étouffé répond que M. Listz est en
Italie.
--Qu'il soit au diable! Je vais dormir dans la première auberge venue;
qu'il me cherche à son tour.
A l'auberge, on m'apporte bientôt une lettre de sa soeur.
«Nous t'avons attendu, tu n'es pas exact, tu nous ennuies. Cherche-nous!
nous sommes partis.
«ARABELLA.
«_P.S._ Vois le major, et viens avec lui nous trouver.»
* * * * *
--Qu'est-ce que le major?
--Que vous importe? dit mon ami le légitimiste.
--Au fait! Garçon, allez chercher le major.
Le major arrive. Il a la figure de Méphistophélès et la capote d'un
douanier. Il me regarde des pieds à la tête et me demande qui je suis.
--Un voyageur mal mis, comme vous voyez, qui se recommande d'Arabella.
--Ah! ah! je cours chercher un passe-port.
--Cet homme est-il fou?
--Non pas; demain nous partons pour le Mont-Blanc.
Nous voici à Chamounix; la pluie tombe, et la nuit s'épaissit. Je
descends au hasard à l'_Union_, que les gens du pays prononcent
_Oignon_, et cette fois je me garde bien de demander l'artiste européen
par son nom. Je me conforme aux notions du peuple éclairé que j'ai
l'honneur de visiter, et je fais une description sommaire du personnage:
Blouse étriquée, chevelure longue et désordonnée, chapeau d'écorce
défoncé, cravate roulée en corde, momentanément boiteux, et fredonnant
habituellement le _Dies iræ_ d'un air agréable.
--Certainement, monsieur, répond l'aubergiste, ils viennent d'arriver;
la dame est bien fatiguée, et la jeune fille est de bonne humeur. Montez
l'escalier, ils sont au nº 13.
--Ce n'est pas cela, pensai-je; mais n'importe. Je me précipite dans le
nº 13, déterminé à me jeter au cou du premier Anglais spleenétique qui
me tombera sous la main. J'étais crotté de manière à ce que ce fût là
une charmante plaisanterie de commis voyageur.
Le premier objet qui s'embarrasse dans mes jambes, c'est ce que
l'aubergiste appelle la _jeune fille_. C'est Puzzi à califourchon sur le
sac de nuit, et si changé, si grandi, la tête chargée de si longs
cheveux bruns, la taille prise dans une blouse si féminine, que, ma foi!
je m'y perds; et, ne reconnaissant plus le petit Hermann, je lui ôte mon
chapeau en lui disant: Beau page, enseigne-moi où est Lara?
Du fond d'une capote anglaise sort, à ce mot, la tête blonde d'Arabella;
tandis que je m'élance vers elle, Franz me saute au cou, Puzzi fait un
cri de surprise; nous formons un groupe inextricable d'embrassements,
tandis que la fille d'auberge, stupéfaite de voir un garçon si crotté,
et que jusque-là elle avait pris pour un jockey, embrasser une aussi
belle dame qu'Arabella, laisse tomber sa chandelle, et va répandre dans
la maison que le nº 13 est envahi par une troupe de gens mystérieux,
indéfinissables, chevelus comme des sauvages, et où il n'est pas
possible de reconnaître les hommes d'avec les femmes, les valets d'avec
les maîtres.--Histrions! dit gravement le chef de cuisine d'un air de
mépris, et nous voilà stigmatisés, montrés au doigt, pris en horreur.
Les dames anglaises que nous rencontrons dans les corridors rabattent
leurs voiles sur leurs visages pudiques, et leurs majestueux époux se
concertent pour nous demander pendant le souper une petite
représentation de notre savoir-faire, moyennant une collecte
raisonnable. C'est ici le lieu de te communiquer la remarque la plus
scientifique que j'aie faite dans ma vie.
Les insulaires d'Albion apportent avec eux un fluide particulier que
j'appellerai le fluide britannique, et au milieu duquel ils voyagent,
aussi peu accessibles à l'atmosphère des régions qu'ils traversent que
la souris au centre de la machine pneumatique. Ce n'est pas seulement
grâce aux mille précautions dont ils s'environnent, qu'ils sont
redevables de leur éternelle impassibilité. Ce n'est pas parce qu'ils
ont trois paires de _breeches_ les unes sur les autres qu'ils arrivent
parfaitement secs et propres malgré la pluie et la fange; ce n'est pas
non plus parce qu'ils ont des perruques de laine que leur frisure roide
et métallique brave l'humidité; ce n'est pas parce qu'ils marchent
chargés chacun d'autant de pommades, de brosses et de savon qu'il en
faudrait pour adoniser tout un régiment de conscrits bas-bretons, qu'ils
ont toujours la barbe fraîche et les ongles irréprochables. C'est parce
que l'air extérieur n'a pas de prise sur eux; c'est parce qu'ils
marchent, boivent, dorment et mangent dans leur fluide, comme dans une
cloche de cristal épaisse de vingt pieds, et au travers de laquelle ils
regardent en pitié les cavaliers que le vent défrise et les piétons dont
la neige endommage la chaussure. Je me suis demandé, en regardant
attentivement le crâne, la physionomie et l'attitude des cinquante
Anglais des deux sexes qui chaque soir se renouvelaient autour de chaque
table d'hôte de la Suisse, quel pouvait être le but de tant de
pèlerinages lointains, périlleux et difficiles, et je crois avoir fini
par le découvrir, grâce au major, que j'ai consulté assidûment sur cette
matière. Voici: pour une Anglaise le vrai but de la vie est de réussir à
traverser les régions les plus élevées et les plus orageuses sans avoir
un cheveu dérangé à son chignon.--Pour un Anglais, c'est de rentrer dans
sa patrie après avoir fait le tour du monde sans avoir sali ses gants ni
troué ses bottes. C'est pour cela qu'en se rencontrant le soir dans les
auberges après leurs pénibles excursions, hommes et femmes se mettent
sous les armes et se montrent, d'un air noble et satisfait, dans toute
l'imperméabilité majestueuse de leur tenue de touriste. Ce n'est pas
leur personne, c'est leur garde-robe qui voyage, et l'homme n'est que
l'occasion du porte-manteau, le véhicule de l'habillement. Je ne serais
pas étonné de voir paraître à Londres des relations de voyage ainsi
intitulées: Promenades d'un chapeau dans les marais Pontins.--Souvenirs
de l'Helvétie par un collet d'habit.--Expédition autour du monde, par un
manteau de caoutchouc.--Les Italiens tombent dans le défaut contraire.
Habitués à un climat égal et suave, ils méprisent les plus simples
précautions, et les variations de la température les saisissent si
vivement dans nos climats, qu'ils y sont aussitôt pris de nostalgie; ils
les parcourent avec un dédain superbe, et, portant le regret de leur
belle patrie avec eux, la comparent sans cesse et tout haut à tout ce
qu'ils voient. Ils ont l'air de vouloir mettre en loterie l'Italie comme
une propriété, et de chercher des actionnaires pour leurs billets. Si
quelque chose pouvait ôter l'envie de passer les Alpes, ce serait
l'espèce de criée qu'il faut subir à propos de toutes les villes et de
tous les villages dont les noms seuls font battre le coeur et enfler
la voix d'un Italien aussitôt qu'il les prononce.
Les meilleurs voyageurs, et ceux qui font le moins de bruit, ce sont les
Allemands, excellents piétons, fumeurs intrépides et tous un peu
musiciens ou botanistes. Ils voient lentement, sagement, et se consolent
de tous les ennuis de l'auberge avec le cigare, le flageolet ou
l'herbier. Graves comme les Anglais, ils ont de moins l'ostentation de
la fortune et ne se montrent pas plus qu'ils ne parlent. Ils passent
inaperçus et sans faire de victimes de leurs plaisirs ou de leur
oisiveté.
Quant à nous autres Français, il faut bien avouer que nous savons
voyager moins qu'aucun peuple de l'Europe. L'impatience nous dévore,
l'admiration nous transporte: nos facultés sont vives et saisissantes;
mais le dégoût nous abat au moindre échec. Quoique notre _home_ soit
généralement peu confortable, il exerce sur nous une puissance qui nous
poursuit jusqu'aux extrémités de la terre, nous rend revêches et
malhabiles à supporter les privations et les fatigues, et nous inspire
les plus puérils et les plus inutiles regrets. Imprévoyants comme les
Italiens, nous n'avons pas leur force physique pour supporter les
inconvénients de notre maladresse. Nous sommes en voyage ce que nous
sommes à la guerre, ardents au début, démoralisés à la débandade.
Quiconque voit le départ d'une caravane française dans les chemins
escarpés de la Suisse peut bien rire de cette joie impétueuse, de ces
courses folles sur les ravins, de cette hâte facétieuse, de toute cette
peine perdue, de toute cette force prodiguée à l'avance sur les marges
de la route, et de cette vaine attention donnée avec enthousiasme aux
premiers objets venus. Celui-là peut être bien certain qu'au bout d'une
heure la caravane aura épuisé tous les moyens possibles de se lasser au
physique et au moral, et que vers le soir elle arrivera dispersée,
triste, harassée, se traînant avec peine jusqu'au gîte, et n'ayant donné
aux véritables sujets d'admiration qu'un coup d'oeil distrait et
fatigué.
Or, tout ceci n'est peut-être pas aussi inutile à noter qu'il te semble.
Un voyage, on l'a dit souvent, est un abrégé de la vie de l'homme. La
manière de voyager est donc le criterium auquel on peut connaître les
nations et les individus; l'art de voyager, c'est presque la science de
la vie.
Moi, je me pique de cette science des voyages; mais combien à mes dépens
je l'ai acquise! Je ne souhaite à personne d'y arriver au même prix, et
j'en puis dire autant de tout ce qui constitue ma somme d'idées faites
et d'habitudes volontaires.
Si je sais voyager sans ennui et sans dégoût, je ne me pique pas de
marcher sans fatigue et de recevoir la pluie sans être mouillé. Il n'est
au pouvoir d'aucun Français de se procurer la quantité nécessaire de
fluide britannique pour échapper entièrement à toutes les intempéries de
l'air. Mes amis sont dans le même cas, de sorte que tout le long du
chemin notre toilette a été un sujet de scandale et de mépris pour les
touristes pneumatiques. Mais quel dédommagement on trouve à se jeter à
terre pour se reposer sur la première mousse venue, à s'enfumer dans le
chalet, à traverser sans le secours du mulet et du guide les chemins
difficiles, à poursuivre, dans les prairies spongieuses, l'Apollon aux
ailes blanches ocellées de pourpre, à courir le long des buissons après
la fantaisie, plus rapide et plus belle que tous les papillons de la
terre! le tout sauf à paraître, le soir, devant les Anglais, hâlé,
crépu, poudreux, fangeux ou déchiré, sauf à être pris pour un
saltimbanque!
Au reste, nous fûmes un peu réhabilités à Chamounix par l'apparition du
major fédéral en uniforme, et par l'arrivée du légitisme. Leurs
excellentes manières et la dignité gracieuse d'Arabella rétablirent le
silence, sinon la sécurité, autour de nous. Je crois bien nonobstant que
les couverts d'argent furent comptés trois fois ce soir-là; et, pour ma
part, j'entendis mistress *** et milady ***, mes voisines, deux jeunes
douairières de cinquante à soixante ans, barricader leur porte comme si
elles eussent craint une invasion de Cosaques.
--Ne pensez-vous pas, dit le major, qu'un pays, tout entier converti en
hôtellerie pour toutes les nations, ne peut garder aucun caractère de
nationalité?
--Mais ne peut-on adresser le même reproche à votre Suisse? lui dis-je.
--Hélas! qui vous en empêche? reprit-il.
--Cette Suisse qui feint de prendre une attitude fière, dit Franz, et
qui, tandis que plusieurs milliers d'Anglais y étalent leur oisiveté,
chasse les réfugiés de son territoire! cette république qui s'unit aux
monarchies pour traquer comme des bêtes fauves les martyrs de la cause
républicaine!...
Un roulement de tambour nous interrompit.
--Quel est ce bruit belliqueux? dit Arabella.
--C'est la gelée qui commence, et le tambour qui l'annonça aux habitants
de la vallée, afin qu'ils allument des feux auprès des pommes de terre.
La pomme de terre est l'unique richesse de cette partie de la Savoie.
Les paysans pensent qu'en établissant une couche de fumée sur la région
moyenne des montagnes, ils interceptent l'air des régions supérieures et
préservent de son atteinte le fond des gorges. J'ignore s'ils font bien.
Si je voyageais aux frais d'un gouvernement, d'une société savante ou
seulement d'un journal, j'apprendrais cela, et bien d'autres choses
encore, que je risque fort de ne savoir jamais mieux que la plupart de
ceux qui en parlent et en décident. Ce que je sais, c'est que cette
ligne de feux, établie comme des signaux tout le long du ravin,
m'offrit, au milieu de la nuit, un spectacle magnifique. Ils perçaient
de taches rouges et de colonnes de fumée noire le rideau de vapeur
d'argent où la vallée était entièrement plongée et perdue. Au-dessus des
feux, au-dessus de la fumée et de la brume, la chaîne du Mont-Blanc
montrait une de ses dernières ceintures granitiques, noire comme l'encre
et couronnée de neige. Ces plans fantastiques du tableau semblaient
nager dans le vide. Sur quelques cimes que le vent avait balayées,
apparaissaient, dans un firmament pur et froid, de larges étoiles. Ces
pics de montagnes, élevant dans l'éther un horizon noir et resserré,
faisaient paraître les astres étincelants. L'oeil sanglant du
Taureau, le farouche Aldébaran, s'élevait au-dessus d'une sombre
aiguille, qui semblait le soupirail du volcan d'où cette infernale
étincelle venait de jaillir. Plus loin, Fomalhaut, étoile bleuâtre, pure
et mélancolique, s'abaissait sur une cime blanche, et semblait une larme
de compassion et de miséricorde tombée du ciel sur la pauvre vallée,
mais prête à être saisie en chemin par l'esprit perfide des glaciers.
Ayant trouvé ces deux métaphores, dans un grand contentement de
moi-même, je fermai ma fenêtre. Mais en cherchant mon lit, dont j'avais
perdu la position dans les ténèbres, je me fis une bosse à la tête
contre l'angle du mur. C'est ce qui me dégoûta de faire des métaphores
tous les jours subséquents. Mes amis eurent l'obligeance de s'en
déclarer singulièrement privés.
Ce que j'ai vu de plus beau à Chamounix, c'est ma fille. Tu ne peux te
figurer l'aplomb et la fierté de cette beauté de huit ans, en liberté
dans les montagnes. Diane enfant devait être ainsi, lorsque, inhabile
encore à poursuivre le sanglier dans l'horrible Érymanthe, elle jouait
avec de jeunes faons sur les croupes _amènes_ de l'Hybla. La fraîcheur
de Solange brave le hâle et le soleil. Sa chemise entr'ouverte laisse à
nu su forte poitrine, dont rien ne peut ternir la blancheur immaculée.
Sa longue chevelure blonde flotte en boucles légères jusqu'à ses reins
vigoureux et souples que rien ne fatigue, ni le pas sec et forcé des
mules, ni la course _au clocher_ sur les pentes rapides et glissantes,
ni les gradins de rochers qu'il faut escalader durant des heures
entières. Toujours grave et intrépide, sa joue se colore d'orgueil et de
dépit quand on cherche à aider sa marche. Robuste comme un cèdre des
montagnes et fraîche comme une fleur des vallées, elle semble deviner,
quoiqu'elle ne sache pas encore le prix de l'intelligence, que le doigt
de Dieu l'a touchée au front, et qu'elle est destinée à dominer un jour,
par la force morale, ceux dont la force physique la protége maintenant.
Au glacier des Bossons, elle m'a dit: «Sois tranquille, mon George;
quand je serai reine, je te donnerai tout le Mont-Blanc.»
Son frère, quoique plus âgé de cinq ans, est moins vigoureux et moins
téméraire. Tendre et doux, il reconnaît et révère instinctivement la
supériorité de sa soeur; mais il sait bien aussi que la bonté est un
trésor. «_Elle_ te rendra fier, me dit-il souvent, moi je te rendrai
heureux.»
Éternel souci, éternelle joie de la vie, adulateurs despotiques, âpres
aux moindres jouissances, habiles à se les procurer, soit par
l'obsession, soit par l'opiniâtreté; égoïstes avec candeur,
instinctivement pénétrés de leur trop légitime indépendance, les enfants
sont nos maîtres, quelque fermeté que nous feignions vis-à-vis d'eux.
Entre les plus fougueux et les plus incommodes les miens se distinguent,
malgré leur bonté naturelle; et j'avoue que je ne sais aucune manière de
les plier à la forme sociale avant que la société leur fasse sentir ses
angles de marbre et ses herses de fer. J'ai beau chercher quelle bonne
raison on peut donner à un esprit sortant de la main de Dieu et
jouissant de sa libre droiture pour l'astreindre à tant d'inutiles et
folles servitudes. A moins d'habitudes que je n'ai pas et d'un
charlatanisme que je ne peux ni ne veux avoir, je ne comprends pas
comment j'oserais exiger que mes enfants reconnussent la prétendue
nécessité de nos ridicules entraves. Je n'ai donc qu'un moyen;
l'autorité: et je l'emploie quand il faut, c'est-à-dire fort rarement;
c'est ce que je ne conseille à personne d'essayer s'il n'a les moyens de
se faire aimer autant que craindre.
J'aime beaucoup les systèmes, le cas d'application excepté. J'aime la
foi saint-simonienne, j'estime fort le système de Fourier; je révère
ceux qui, dans ce siècle maudit, n'ont subi aucun entraînement vicieux,
et qui se retirent dans une vie de méditation et de recherche pour rêver
le salut de l'humanité. Mais je crois qu'avec la moindre vertu mise en
action, et soutenue par une certaine énergie, on en ferait plus qu'avec
toute la sagesse des nations délayée dans les livres. Cela me vient, non
à propos de l'éducation de mes enfants, mais à propos de celle du genre
humain, sur laquelle Franz discourait, du haut de sa mule, en traversant
les précipices de la Tête-Noire. Et moi, à pied, tirant par la bride le
mulet de ma fille, pour lui faire descendre des gradins de rochers fort
difficiles, je babillais à tort et à travers. On me faisait la guerre
parce que je n'avais pas voulu mordre à la philosophie durant notre
séjour à Chamounix. Le major est savant, Franz est curieux de science,
Arabella pénètre tout d'un coup d'oeil rapide et clair. Moi, je suis
paresseux, nonchalant, et orgueilleux de mon ignorance comme un sauvage.
Ils avaient beau jeu contre moi, eux trois qui savaient sur le bout de
leur doigt tout l'argot de la métaphysique allemande. Je me défendis
comme un diable, et je crois que nous ne nous entendîmes ni les uns ni
les autres. D'abord je suspectais le major de vouloir me sonder pour me
juger du haut de son savoir, et prononcer judicieusement sur la pauvreté
de ma cervelle. Je n'étais pas bien pressé, comme tu peux croire, de lui
laisser palper toutes les bosses et tous les creux phrénologiques dont
m'a doué la nature. Je n'aime à parler de moi qu'avec ceux que j'aime,
et, quoique je trouvasse le major infiniment spirituel (peut-être même à
cause de cela précisément), je me sentais une secrète méfiance contre
lui.
J'avais grand tort, assurément. Dans la suite du voyage, j'ai vu qu'il
était bon autant qu'intelligent; et son cerveau, que je croyais si froid
et si bouffi, est plus poétique que le mien: je m'en suis aperçu à ma
grande honte et à mon grand plaisir.
Tant il y a, que, le jugeant un peu pédant, je fis le grossier et le
railleur avec lui pendant toute cette journée. J'attaquai, par esprit de
contradiction, toutes les belles choses qu'il savait, et je fis une
guerre de Vandale à sa métaphysique. Il me crut plus bête que je
n'étais, et j'eus lieu de m'en réjouir; car il commença de ce moment à
me prendre en amitié et à ne plus fouiller dans mon cerveau, avec son
microscope, pour y trouver ces sataniques merveilles qu'il y supposait.
Il vit que j'étais un assez bon garçon, pas du tout _fort_, et plus
rapproché de la nature du hanneton que de celle du diable.
Au fond, s'il avait raison contre moi à beaucoup d'égards, je soutiens
que je n'avais pas tort dans ce que je voulais prouver. Mon erreur ne
consistait qu'à vouloir combattre en lui des systèmes que je lui
supposais fort gratuitement; et, pour repousser un étalage de fausse et
froide science que je lui attribuais injustement, je faisais le procès à
toute science, à toute méthode, à toute théorie. Je crois, Dieu me le
pardonne! que j'aurais médit de mon Jean-Jacques lui-même s'il eût pris
son parti. Mais il me fit le plaisir de n'y point songer, et moi,
m'enfonçant jusqu'au cou dans la sauvagerie de mon maître bien-aimé, je
déclamai (un peu moins éloquemment que lui) contre l'abus de la science
et les absurdités de la philosophie creuse. Voilà où j'avais raison: je
hais cette science profonde, ardue, inextricable, barbare, où l'esprit
se noie, où le coeur se dessèche; cette métaphysique glacée des
Allemands, qui analyse l'âme humaine, qui dissèque les mystères de la
Divinité en nous; sans songer à éveiller dans nos coeurs une pensée
généreuse, sans y faire germer un sentiment vraiment religieux, vraiment
humain. Je me révoltai donc contre tous ces docteurs éclectiques dont je
croyais le major infatué. Je me cramponnai au fait, à la logique claire,
à la pratique ardente, aux principes républicains, à la générosité du
sang français, à la France, en un mot, que ce Genevois avait l'air de
mépriser, son Allemagne métaphysique à la main. Pour exprimer tout cela,
je débitai mille sottises: le rusé major m'y poussait en me traitant de
jacobin; et moi, bouillant enfant de Paris que je suis, je ne voulus
point renier mes pères, les fils de notre aïeul Rousseau. La dispute
était trop animée pour que je songeasse à faire mes réserves. Il me
semblait que c'eût été lâcheté que de faire la part de nos égarements,
de notre ignorance et de nos excès de 93, en présence d'un adversaire
qui feignait d'en imputer la faute à notre France philosophique du
dix-huitième siècle; et, de parole en parole, je m'échauffai si bien que
j'eusse été capable d'envoyer à la guillotine le major, Puzzi, la poupée
que ma fille portait en croupe, et jusqu'au mulet qu'elles chevauchaient
de compagnie.
Mais tout à coup je m'aperçus que le major, ennuyé ou révolté de ma
mauvaise foi, ne m'écoutait plus. Il avait la tête penchée sur son
livre, et, au milieu des plus belles scènes de la nature, il n'avait
d'yeux et de pensée que pour un traité de philosophie qu'il venait de
tirer de sa poche. Je me permis de l'en railler.
--Taisez-vous, me dit-il; vous traversez la vie en regardant comment les
objets sont colorés, découpés et arrangés en apparence; vous ne savez et
vous ne désirez savoir la cause de rien. Vous avez bien regardé les
montagnes depuis Chamounix jusqu'ici, n'est-ce pas? Vous avez compté les
sapins, et vous pourriez tracer dans votre cerveau une ligne exacte des
déchiquetures de la chaîne, comme un dessinateur géographe trace de
mémoire les sinuosités de la Saône sur un morceau de papier. Pendant ce
temps-là, j'ai cherché le principe de l'univers.
--Et vous l'avez trouvé, major? Faites-nous en part.
--Vous êtes un impertinent, dit-il. Je n'ai rien trouvé du tout; mais
j'ai pensé au principe de l'univers, et c'est un sujet de réflexion qui
vaut bien l'action de regarder en l'air sans penser à rien.
Et, donnant du talon à sa mule, il nous laissa en arrière, toujours
clignotant sur son livre, et répétant entre ses dents une phrase qu'il
venait de lire, et qui, apparemment, ne lui semblait pas claire:
«_L'absolu est identique à lui-même._»
--Quand nous arriverons à Martigny, osai-je dire, sur les onze heures
du soir, il aura peut-être découvert vingt-trois mille manières
d'interpréter ces quatre mots. Je comprends qu'un ne peut être de bonne
humeur quand on a de pareilles contentions d'esprit.
--Vous avez tort réciproquement de vous insulter, dit la sage Arabella.
Tout homme est sage qui s'abandonne à ses impressions sans s'occuper du
_qu'en pensera-t-on?_ Il y a quelque chose de plus stupide que
l'indifférence du vulgaire en présence des beautés naturelles; c'est
l'extase obligée, c'est l'infatigable exclamation. Si le major n'est
point dans une disposition artistique ce matin, il montre beaucoup plus
de sens et d'esprit en se jetant dans une préoccupation absolue que s'il
faisait de tristes efforts pour ranimer son enthousiasme refroidi.
--D'ailleurs, je ne sais pas de quel droit, reprit Franz, nous
mépriserions son indifférence pour le paysage; car nous n'avons encore
fait que nous disputer depuis le départ. Quant au docteur Puzzi, il
attrape gravement des criquets le long des buissons, et ce n'est pas
beaucoup plus poétique.
Vers le déclin du jour, nous nous trouvâmes au plus haut du col des
montagnes, et nous fûmes assaillis par un vent glacé qui nous soufflait
le grésil au visage. Courbés sur nos mules, nous nous cachions le nez
dans nos manteaux. Le major était impassible et songeait à son absolu.
Dix minutes plus tard et un quart de lieue plus bas, nous rentrâmes dans
une région tempérée, et les profondeurs du Valais s'ouvrirent sous nos
pieds, couronnées de cimes violettes et traversées par le Rhône comme
par une bande d'argent mat. La nuit vint avant que nous eussions
traversé, au pas de course, la zone de prairies qui conduit à Martigny,
par de beaux gazons coupés de mille ruisseaux. Un trou notable à mon
soulier me força de monter sur la mule du major, en croupe derrière lui
et son absolu. Il ne me fit pas grâce de la leçon.
--Les systèmes ne sont pas tout à fait aussi méprisables, dit-il, que
veulent bien le faire croire les gens incapables de suivre pendant un
quart d'heure le plus simple raisonnement, et de comprendre les plus
claires théories. Ce sont d'excellentes habitudes d'esprit que celles
qui amènent à embrasser d'un coup d'oeil toutes les combinaisons de la
pensée; et quand on est arrivé à saisir sans effort, et à comparer sans
trouble et sans vertige, toutes les données morales et philosophiques
qui circulent dans le monde intelligent, je crois qu'on est au moins
aussi capable de juger son siècle que lorsqu'on se croise les bras en
disant: Tout ce qui est obscur est inintelligible, tout ce qui est
difficile est irréalisable.
--Bravo! major; à bas l'obscurantiste! s'écrièrent en choeur les
assistants.
Je n'étais pas content, d'autant plus que la mule avait le trot dur, et
que l'infernal major accompagnait chaque phrase d'un coup d'éperon qui
m'imprimait de violentes secousses. J'avais grande envie de le pousser
dans le premier fossé venu et de continuer la route sans lui; mais je
craignis qu'il ne se vengeât par quelque malice plus raffinée; et comme
j'ai le malheur d'être fort lourd dans la plaisanterie, je me soumis à
mon sort en attendant une meilleure occasion. La bonne Arabella, me
voyant mortifié, prit généreusement ma défense.
--Si vous n'aviez pas trouvé dans la science autre chose que l'avantage
et le plaisir de juger votre siècle, dit-elle au major, ce ne serait pas
d'un grand profit pour nous autres. Ce n'est pas seulement
d'intelligence que les hommes ont besoin, mais d'amour et d'activité.
Voilà sans doute ce que Piffoël veut prouver depuis trois heures qu'il
déraisonne; et voilà ce que le major fait semblant de ne pas comprendre,
bien qu'il en soit pénétré tout autant que nous.
--Non! non! m'écriai-je avec humeur; il n'est pénétré que du contraire.
Si le major est savant, que lui importent les souffrances et l'abjection
du simple et de l'ignorant? Que le major sympathise avec des esprits
d'une haute trempe, cela est heureux et agréable pour lui et pour eux;
mais le monde n'en ressent aucune chaleur, et le vulgaire n'en reçoit
aucun soulagement. Eh! trouvez donc un moyen d'appuyer votre science sur
un texte limpide et laconique! et quand vous aurez fait un peuple avec
cela, vous lui ferez des codes en trente volumes si vous voulez.
Jusque-là vous n'êtes que des brahmanes, vous cachez la vérité dans des
puits, et vos plus anciens adeptes peuvent à peine expliquer vos
mystères, tant ils sont compliqués, tant le principe y est enveloppé
d'hiéroglyphes! Faute de vouloir trancher dans le vif et de présenter
courageusement tout le péril et toute la souffrance d'une grande crise
expiatoire, vous faites rire avec vos énigmes, et vous méritez à
plusieurs égards les reproches d'hypocrisie qu'on vous adresse. Voilà
pourquoi tout votre bagage scientifique n'enrichit personne; voilà
pourquoi nous ne savons rien, ou, quand nous nous mêlons d'étudier et
d'interpréter, nous tombons dans une déplorable confusion.
--Et cependant, n'en doutez pas, reprit Franz, l'avenir du monde est
dans tout. Les divers éléments de rénovation se constitueront un jour et
formeront une noble unité. Oh! non, tant de belles oeuvres éparses ne
retomberont pas dans la nuit; tant de nobles aspirations, tant de
généreux soupirs ne seront pas étouffés par l'implacable indifférence du
destin. Qu'importent les erreurs, les faiblesses et les dissensions des
champions de la vérité? Ils combattent aujourd'hui épars, et malades,
malgré eux, du désordre et de l'intolérante vanité du siècle. Ils ne
peuvent s'élever au-dessus de cette atmosphère empoisonnée. Perdus dans
une affreuse mêlée, ils se méconnaissent, se fuient et se blessent les
uns les autres, au lieu de se presser sous la même bannière et de plier
le genou devant les plus robustes et les plus purs d'entre eux. Ils
prodiguent leur force à des engagements partiels, à de frivoles
escarmouches. Il faut que cette génération haletante passe et s'efface
comme un torrent d'hiver. Il faut qu'elle emporte nos lamentations
prophétiques, nos protestations et nos pleurs. Après elle, de nouveaux
combattants mieux disciplinés, instruits par nos revers, ramasseront nos
armes éparses sur le champ de bataille, et découvriront la vertu magique
des flèches d'Hercule.
--Embrassons-nous, mon pauvre Franz, et que Dieu t'entende! m'écriai-je
en sautant à bas du mulet; tu ne parles et tu ne penses pas mal pour un
musicien.
Le major sourit dans sa barbe en nous regardant d'un oeil paternel.
Son coeur sympathisait avec notre élan vers l'avenir, et il commençait
à me sembler moins infernal qu'il ne m'avait passé par la tête de le
supposer.
Une servante de mauvaise humeur ouvrait en cet instant la porte de
l'hôtel de la Grand'Maison à Martigny.
--Ce n'est pas une raison pour faire la grimace, lui dit à
brûle-pourpoint Franz, qui était tout émoustillé et tout guerroyant.
Elle faillit lui jeter son flambeau à la tête. Ursule se prit à
pleurer.--Qu'as-tu? lui dis-je.--Hélas! dit-elle, je savais bien que
vous me mèneriez au bout du monde; nous voici à la Martinique. Il faudra
passer la mer pour retourner chez nous; on me l'avait bien dit que vous
ne vous arrêteriez pas en Suisse!--Ma chère, lui dis-je, rassure-toi et
enorgueillis-toi. D'abord, tu es à Martigny, en Suisse, et non à la
Martinique. Ensuite, tu sais la géographie absolument comme Shakspeare.
Cette dernière explication parut la flatter. Franz donna l'ordre aux
domestiques de réveiller la caravane à six heures du matin. Nous nous
jetâmes dans nos lits, exténués de fatigue. J'avais fait à pied presque
tout le chemin, c'est-à-dire huit lieues. Le major l'avait fort bien
remarqué, et il me gardait un plat de son métier. Il s'enferma avec son
traité de l'absolu et Puzzi, qu'il rossa pour l'empêcher de ronfler, et
il chercha toute la nuit le véritable sens de cette terrible
phrase:--«L'absolu est identique à lui-même.»
N'en ayant point trouvé qui le satisfit pleinement, son humeur satanique
s'exaspéra, et à quatre heures du matin il vint faire un vacarme
épouvantable à ma porte. Je m'éveille, je m'habille en toute hâte, je
refais mes paquets et je parcours toute la maison, affairé, me frottant
les yeux, luttant contre la fatigue et craignant d'être en retard. Un
profond silence régnait partout: j'en étais à croire que la caravane
était partie sans moi, quand le major, en bonnet de nuit, apparaît en
bâillant sur le seuil de sa chambre.
--Quelle mouche vous pique? dit-il avec un sourire féroce, et d'où vient
que vous êtes si matinal? Votre humeur est vraiment fâcheuse en voyage.
Tenez-vous en repos, nous avons encore une heure à dormir.
--_Damné_ major!... m'écriai-je avec fureur.
Le nom lui en est resté, et il est bien plus expressif qu'il n'est
permis à ma plume de le tracer. C'est le synonyme d'oint; et, comme la
langue est éminemment logique, c'est une épithète de sublimité quand on
la place après le substantif.
Fribourg.
Nous entrâmes dans l'église de Saint-Nicolas pour entendre le plus bel
orgue qui ait été fait jusqu'ici. Arabella, habituée aux sublimes
réalisations, âme immense, insatiable, impérieuse envers Dieu et les
hommes, s'assit fièrement sur le bord de la balustrade, et, promenant
sur la nef inférieure son regard mélancoliquement contemplateur,
attendit, et attendit en vain, ces voix célestes qui vibrent dans son
sein, mais que nulle voix humaine, nul instrument sorti de nos mains
mortelles ne peut faire résonner à son oreille. Ses grands cheveux
blonds, déroulés par la pluie, tombaient sur sa main blanche; et son
oeil, où l'azur des cieux réfléchit sa plus belle nuance, interrogeait
la puissance de la créature dans chaque son émané du vaste instrument.
«Ce n'est pas ce que j'attendais,» me dit-elle d'un air simple et sans
songer à l'ambition de sa parole.--Exigeante! lui dis-je, tu n'as pas
trouvé le glacier assez blanc l'autre jour sur la montagne! Ses grandes
crêtes qui semblaient taillées dans les flancs de Paros, ses dents
aiguës au pied desquelles nous étions comme des nains, ne t'ont pas
semblé dignes de ton regard superbe. La voix des torrents est, selon
toi, sourde et monotone, la hauteur des sapins ne t'étonne pas plus que
celle des joncs du rivage. Tu mesures le ciel et la terre. Tu demandes
les palmiers de l'Arabie-Heureuse sur la croupe du Mont-Blanc, et les
crocodiles du Nil dans l'écume du Reichenbach. Tu voudrais voir voguer
les flottes de Cléopâtre sur les ondes immobiles de la Mer de glace. De
quelle étoile nous es-tu donc venue, toi qui méprises le monde que nous
habitons? Tu veux maintenant que ce vieillard refrogné qui te regarde
avec stupeur ait trouvé sous sa perruque un peu plus que la puissance de
Dieu pour te satisfaire!
En effet, Mooser, le vieux luthier, le créateur du grand instrument,
aussi mystérieux, aussi triste, aussi maussade que l'homme au chien noir
et aux macarons d'Hoffmann, était debout à l'autre extrémité de la
galerie et nous regardait tour à tour d'un air sombre et méfiant. Homme
spécial s'il en fut, Helvétien inébranlable, il semblait ne pas goûter
le moins du monde le chant simple et sublime que notre grand artiste
essayait sur l'orgue. A vrai dire, celui-ci ne tirait pas tout le parti
possible de la machine. Il cherchait platement les sons les plus purs et
ne nous régalait pas du plus petit coup de tonnerre. Aussi l'organiste
de la cathédrale, gros jeune homme à la joue vermeille, confrère
familier et quasi-protecteur de notre ami, le poussait doucement à
chaque instant, et, prenant sans façon sa place, essayait, à force de
bras, de nous faire comprendre la puissance vraiment grande, je le
confesse, du charlatanisme musical. Il fit tant des pieds et des mains,
et du coude, et du poignet, et, je crois, des genoux (le tout de l'air
le plus flegmatique et le plus bénévole), que nous eûmes un orage
complet, pluie, vent, grêle, cris lointains, chiens en détresse, prière
du voyageur, désastre dans le chalet, piaulement d'enfants épouvantés,
clochettes de vaches perdues, fracas de la foudre, craquement des
sapins, _finale_, dévastation des pommes de terre.
Quant à moi, naïf paysan, artiste on plutôt artisan grossier,
enthousiasmé de ce vacarme harmonieux, et retrouvant dans cette peinture
à gros effets les scènes rustiques de ma vie, je m'approchai du maëstro
fribourgeois, et je m'écriai avec effusion:
--Monsieur, cela est magnifique: je vous supplie de me faire encore
entendre ce coup de tonnerre; mais je crois qu'on vous asseyant
brusquement sur le clavier vous produiriez un effet plus complet encore.
Le maëstro me regarda avec étonnement; il n'entendait pas un mot de
français, et, à mon grand déplaisir, mes amis ne voulurent jamais lui
traduire ma requête en allemand, sous prétexte qu'elle était
inconvenante. Il me fallut donc renoncer une fois de plus dans ma vie a
compléter mon émotion.
Cependant le vieux Mooser était resté impassible pendant l'orage. Planté
dans son coin comme une statue roide et anguleuse du moyen âge, c'est à
peine si, au plus fort de la tempête, un imperceptible sourire de
satisfaction avait effleuré ses lèvres. Il est vrai que, à l'exception
de moi, toute la famille avait été brutalement insensible à la pluie, au
tonnerre, à la clochette, aux vaches perdues, etc. Je croyais même que
cette inappréciation de la force pulmonaire de son instrument l'avait
profondément blessé; mais le syndic vint nous apprendre la cause de sa
préoccupation. Mooser n'est pas content de son oeuvre, et il a grand
tort, je le jure; car, s'il n'a pas encore atteint la perfection, il a
fait du moins ce qui existe de plus parfait en son genre. Mais, comme
toutes les grandes spécialités, le brave homme a son grain de folie.
L'orage est, à ce qu'il paraît, son idéal. Dada sublime et digne du
cerveau d'Ossian! mais difficile à dompter, et s'échappant toujours par
quelque endroit au moment où le patient artiste croit l'avoir bridé.
Voyez un peu! les bruits de l'air sous toutes leurs formes auditives
sont entrés dans les jeux d'orgue, comme Éole et sa nombreuse lignée
dans les outres d'Ulysse; mais l'éclair seul, l'éclair rebelle, l'éclair
irréalisable, l'éclair qui n'est ni un son ni un bruit, et que Mooser
veut pourtant exprimer par un son ou par un bruit quelconque, manque à
l'orage de Mooser. Voilà donc un homme qui mourra sans avoir triomphé de
l'impossible, et qui ne jouira point de sa gloire, faute d'un éclair en
musique. Il me semble, Arabella, que vous eussiez dû le plaindre au lieu
de vous en moquer; la folie de ce bonhomme a bien quelque rapport avec
la maladie sacrée qui vous ronge.
Après nous avoir exprimé le rêve de Mooser très-gravement et sans aucune
espèce de doute sur sa réalisation (car il essaya lui-même de nous faire
entendre par une espèce de sifflement le bruit de la _lumière_), le
syndic nous promena dans les flancs de l'immense machine. Toutes ces
voix humaines, tous ces ouragans, tout cet orchestre de musiciens
imaginaires enfermés dans des étuis de fer-blanc, nous rappelèrent les
génies des contes arabes, condamnés par des puissances supérieures à
gronder et à gémir dans des coffrets de métal scellés.
On nous avait dit que Mooser était appelé à Paris pour faire l'orgue de
la Madeleine; mais le syndic nous apprit qu'il n'en était plus question.
Sans doute le gouvernement français, moins magnifique qu'un canton de la
Suisse, aura reculé devant la nécessité de payer honorablement un
travail de premier ordre. Il est cependant certain que Mooser est seul
capable de remplir des grandes clameurs de la prière en musique le large
vaisseau de la Madeleine, et que là seulement il pourrait déployer
toutes les ressources de sa science. Ainsi le monument et l'ouvrier
s'appellent l'un l'autre.
Ce fut seulement lorsque Franz posa librement ses mains sur le clavier,
et nous fit entendre un fragment du _Dies iræ_ de Mozart, que nous
comprîmes la supériorité de l'orgue de Fribourg sur tout ce que nous
connaissions en ce genre. La veille, déjà, nous avions entendu celui de
la petite ville de Bulle, qui est aussi un ouvrage de Mooser, et nous
avions été charmés de la qualité des sons; mais le perfectionnement est
remarquable dans celui de Fribourg, surtout les jeux de la voix humaine,
qui, perçant à travers la basse, produisirent sur nos enfants une
illusion complète. Il y aurait eu de beaux contes à leur faire sur ce
choeur de vierges invisibles; mais nous étions tous absorbés par les
notes austères du _Dies iræ_. Jamais le profil florentin de Franz ne
s'était dessiné plus pâle et plus pur, dans une nuée plus sombre de
terreurs mystiques et de religieuses tristesses. Il y avait une
combinaison harmonique qui revenait sans cesse sous sa main, et dont
chaque note se traduisait à mon imagination par les rudes paroles de
l'hymne funèbre:
Quantus tremor est futurus
Quando judex est venturus, etc.
Je ne sais si ces paroles correspondaient, dans le génie du maître, aux
notes que je leur attribuais, mais nulle puissance humaine n'eût ôté de
mon oreille ces syllabes terribles, _quantus tremor_...
Tout à coup, au lieu de m'abattre, cette menace de jugement m'apparut
comme une promesse, et accéléra d'une joie inconnue les battements de
mon coeur. Une confiance, une sérénité infinie me disait que la
justice éternelle ne me briserait pas; qu'avec le flot des opprimés je
passerais oublié, pardonné peut-être, sous la grande herse du jugement
dernier; que les puissants du siècle et les grands de la terre y
seraient seuls broyés aux yeux des victimes innombrables de leur
prétendu droit. La loi du talion, réservée à Dieu seul par les apôtres
de la miséricorde chrétienne, et célébrée par un chant si grave et si
large, ne me sembla pas un trop frivole exercice de la puissance céleste
quand je me souvins qu'il s'agissait de châtier des crimes tels que
l'avilissement et la servitude de la race humaine. Oh! oui, me
disais-je, tandis que l'ire divine grondait sur ma tête en notes
foudroyantes, il y aura de la crainte pour ceux qui n'auront pas craint
Dieu et qui l'auront outragé dans le plus noble ouvrage de ses mains!
pour ceux qui auront violé le sanctuaire des consciences, pour ceux qui
auront chargé de fers les mains de leurs frères, pour ceux qui auront
épaissi sur leurs yeux les ténèbres de l'ignorance! pour ceux qui auront
proclamé que l'esclavage des peuples est d'institution divine, et qu'un
ange apporta du ciel le poison qui frappe de démence ou d'ineptie le
front des monarques; pour ceux qui trafiquent du peuple et qui vendent
sa chair au dragon de l'Apocalypse; pour tous ceux-là il y aura de la
crainte, il y aura de l'épouvante!
J'étais dans un de ces accès de vie que nous communique une belle
musique ou un vin généreux, dans une de ces excitations intérieures où
l'âme longtemps engourdie semble gronder comme un torrent qui va rompre
les glaces de l'hiver, lorsqu'en me retournant vers Arabella je vis sur
sa figure une expression céleste d'attendrissement et de piété; sans
doute elle avait été remuée par des notes plus sympathiques à sa nature.
Chaque combinaison des sons, des lignes, de la couleur, dans les
ouvrages de l'art, fait vibrer en nous des cordes secrètes et révèle les
mystérieux rapports de chaque individu avec le monde extérieur. Là où
j'avais rêvé la vengeance du Dieu des armées, elle avait baissé
doucement la tête, sentant bien que l'ange de la colère passerait sur
elle sans la frapper, et elle s'était passionnée pour une phrase plus
suave et plus touchante, peut-être pour quelque chose comme le
Recordare, Jesu pie....
Pendant ce temps, des nuées passaient et la pluie fouettait les vitraux;
puis le soleil reparaissait pâle et oblique pour être éteint peu de
minutes après par une nouvelle averse. Grâce a ces effets inattendus de
la lumière, la blanche et proprette cathédrale de Fribourg paraissait
encore plus riante que de coutume, et la figure du roi David, peinte en
costume de théâtre du temps de Pradon, avec une perruque noire et des
brodequins de maroquin rouge, semblait sourire et s'apprêter à danser
encore une fois devant l'arche. Et cependant l'instrument tonnait comme
la voix du Dieu fort, et l'inspiration du musicien faisait planer tout
l'enfer et tout le purgatoire de Dante sous ces voûtes étroites à
nervures peintes en rose et en gris de perle.
Les enfants couchés à terre comme de jeunes chiens s'endormaient dans
des rêves de fées sur les marches de la tribune; Mooser faisait la moue,
et le syndic s'informait de nos noms et qualités auprès du major
fédéral. A chaque réponse ambiguë du malicieux cicerone, le bon et
curieux magistrat nous regardait alternativement avec doute et surprise.
--Ouais! disait-il en flairant de loin le beau front révélateur
d'Arabella, c'est une dame de Paris? et quoi encore?...
--Quoi encore? reprenait le major en me désignant; ce garçon en blouse
mouillée et en guêtres crottées, avec deux marmot dans ses jambes? Eh
bien! c'est... ce sont trois élèves du pianiste.
--Oui-dà! il les fait voyager avec lui?
--Il a la manie de traîner son école à sa suite. Il professe gravement
la théorie de son art le long des abîmes et monté sur un mulet.
--En effet, reprit judicieusement le magistrat de la ville de Fribourg,
ils ont tous de longs cheveux tombant sur les épaules comme lui; mais,
ajouta-t-il en arrêtant son regard investigateur sur le personnage
problématique de Puzzi, qu'est-ce que cela?
--Une célèbre cantatrice italienne qui le suit sous un déguisement.
--Oh! oh!... s'écria le bonhomme avec un sourire tout à fait malin,
j'avais bien deviné que celui-là était une femme!...
Tout à coup l'air manqua aux poumons de l'orgue, sa voix expira et il
rendit le dernier soupir entre les mains de Franz. Le premier coup de
vêpres venait de sonner, et l'âme de Mozart eût en vain apparu pour
engager le souffleur à retarder d'une minute la psalmodie nasillarde de
l'office. J'eus envie d'aller lui donner des coups de poing, et je
pensai à toi, aimable Théodore, facétieux Kreyssler, Hoffmann! poëte
amer et charmant, ironique et tendre, enfant gâté de toutes les muses,
romancier, peintre et musicien, botaniste, entomologiste, mécanicien,
chimiste et quelque peu sorcier! c'est au milieu des scènes fugitives de
ta vie d'artiste, en proie aux luttes cruelles et burlesques où l'amour
du beau et le sentiment d'un idéal sublime t'entraînèrent, aux prises
avec l'insensibilité ou le mauvais goût de la vie bourgeoise, c'est en
jurant contre ceux-ci et en te prosternant devant ceux-là que tu sentis
la vie, tantôt délirante de joies et tantôt dévorée d'ennuis, le plus
souvent bouffonne, grâce à ton courage, à ta philosophie, et, faut-il le
dire, à ton intempérance.
Mais adieu, mon vieil ami; c'est assez divaguer pour une quinzaine. Je
vous quitte et pars pour Genève.
Amitiés tendres, terribles poignées de mains à nos amis de Paris.