15 mai 1836.

J'arrive au pays, et je ne t'y trouve plus; une lettre de toi, datée de

Marseille, m'arrive presque en même temps. Où vas-tu?

D'où nous venons, on n'en sait rien;

Où nous allons, le sait-on bien?

Je t'écris par la _Revue des Deux Mondes_; tu l'ouvriras certainement à

Alger.

Ce procès d'où dépend mon avenir, mon honneur, mon repos, l'avenir et le

repos de mes enfants, je le croyais loyalement terminé. Tu m'as quitté

comme j'étais à la veille de rentrer dans la maison paternelle. On m'en

chasse de nouveau, on rompt les conventions jurées. Il faut combattre

sur nouveaux frais, disputer pied à pied un coin de terre.... coin

précieux, terre sacrée, où les os de mes parents reposent sous les

fleurs que ma main sema et que mes pleurs arrosèrent. Soit! que la

volonté de Dieu s'accomplisse en moi. Ce n'est pas sans un sentiment de

dégoût qui va jusqu'à l'horreur que je prends encore une fois corps à

corps l'existence matérielle; mais je me résigne et j'observe

religieusement un calme stoïque. Le rôle de plaideur est déplorable.

C'est un rôle tout passif et qui n'a pas d'autre résultat que d'exercer

à la patience. _Agir_ est aisé, _attendre_ est ce qu'il y a de plus

difficile au monde...

Minuit.

* * * * *

O souffle céleste, esprit de l'homme! ô savante, profonde et complète

opération de la Divinité, rends gloire à l'ouvrier inconnu qui t'a créé!

Étincelle échappée au creuset immense de la vie, atome sublime, tu es

une image de Dieu; car tous ses attributs, tous ses éléments sont en

toi. Tu es l'infini émané de l'infini. Tu es aussi grand que l'univers,

et tes plus chères délices sont d'habiter et de parcourir l'inconnu....

* * * * *

De quoi se plaint cette rachitique et hargneuse créature? Que veut-elle?

à qui en a-t-elle? Pourquoi se roule-t-elle à terre en mordent la fange

de la vie? Pourquoi, s'assimilant sans cesse à la brute, demande-t-elle

les jouissances de la brute, et pourquoi tant de rugissements haineux,

tant de plaintes stupides, quand ses besoins grossiers ne sont pas

satisfaits? Pourquoi s'est-elle fait une existence toute matérielle, où

la partie sublime d'elle-même est éteinte?

Ah! de là est venu tout le mal qui la dévore. Cybèle, la bienfaisante

nourrice, a vu ses mamelles se dessécher sous des lèvres ardentes. Ses

enfants, saisis de fièvre et de vertige, se sont disputé le sein

maternel avec une monstrueuse jalousie. Il y en a eu qui se sont dits

les aînés de la famille, les princes de la terre; et des races nouvelles

sont écloses au sein de l'humanité, races d'exception qui se sont

prétendues d'origine céleste et de droit divin, tandis qu'au contraire

Dieu les renie; Dieu qui les a vus éclore dans le limon de la débauche

et dans l'ordure de la cupidité.

Et la terre a été partagée comme une propriété, elle qui s'était vue

adorée comme une déesse. Elle est devenue une vile marchandise; ses

ennemis l'ont conquise et dépecée... Ses vrais enfants, les hommes

simples qui savaient vivre selon les voies naturelles, ont été peu à peu

resserrés dans d'étroites enceintes, et persécutée jusqu'à ce que la

pauvreté fût devenue un crime et une honte, jusqu'à ce que la nécessité

eût fait, des opprimés, les ennemis de leurs ennemis, et qu'on eût donné

à la juste défense de la vie le nom de vol et de brigandage; à la

douceur, le nom de faiblesse; à la candeur, celui d'ignorance; à

l'usurpation, ceux de gloire, de puissance et de richesse. Alors le

mensonge est entré dans le coeur de l'homme, et son entendement s'est

obscurci au point qu'il a oublié qu'il y avait en lui deux natures. La

nature périssable a trouvé les conditions de son existence si difficiles

au sein des sociétés, elle a goûté à tant de sources d'erreurs, elle

s'est créé des besoins si contraires à sa destination, elle s'est tant

laissé troubler et transformer, qu'il n'y a plus eu dans la vie humaine

le temps nécessaire pour la vie intellectuelle. Tout s'est réduit, dans

les desseins, dans les nécessités et dans les désirs de l'homme, à

satisfaire les appétits du corps, c'est-à-dire à être riche.

Et voilà, hélas! où nous en sommes. Les hommes qui sont moins sensibles

aux douceurs de la table, à l'éclat des vêtements et aux amusements de

la civilisation qu'à la contemplation et à la prière, sont aujourd'hui

si rares qu'on les compte. On les méprise comme des fous, on les bannit

de la vie sociale, on les appelle poëtes.

O race infortunée, de plus en plus clair-semée sur la face du monde!

vestige de la primitive humanité, que n'as-tu pas à souffrir de la part

de la grande race active, puissante, habile et cruelle, qui a remplacé

ici-bas la créature de Dieu! Le règne des enfants de Japet est passé;

les hommes d'à présent sont littéralement les enfants des hommes. Quand

ils retrouvent, sur le front d'un de ceux qui naissent de leur sein,

quelque signe de la céleste origine, ils le haïssent et le maltraitent,

ou tout au moins ils s'en amusent comme d'un phénomène, et n'en tirent

aucun profit, aucun enseignement; c'est tout au plus s'ils lui

permettent de chanter les merveilles de la création visible.

Cherche-t-il à ressaisir dans les ténèbres du monde intellectuel quelque

fil du labyrinthe; essaie-t-il de secouer la cendre des siècles d'abus

et de préjugés pour fouiller sous cette croûte épaisse de l'habitude,

pour tirer quelque étincelle du volcan éteint, quelque pâle lueur de la

vérité divine, dès lors il devient dangereux; on s'en méfie, on

l'entrave, on le décourage, on insulte à sa conscience, on empoisonne

ses voies, on l'appelle corrupteur et sacrilége, on flétrit sa vie, on

éteint le flambeau dans ses mains tremblantes; heureux si on ne le

charge pas de fers comme aliéné!

* * * * *

. . . . Oui, le poëte est malheureux, profondément malheureux dans la vie

sociale. Ce n'est pas qu'il veuille qu'elle se reconstruise exprès pour

lui et selon ses goûts, comme la raillerie le prétend: c'est qu'il

voudrait qu'elle se réformât pour elle-même et selon les desseins de

Dieu. Le poëte aime le bien; il a un sens particulier, c'est le sens du

beau. Quand ce développement de la faculté de voir, de comprendre et

d'admirer ne s'applique qu'aux objets extérieurs, on n'est qu'un

artiste; quand l'intelligence va au delà du sens pittoresque, quand

l'âme a des yeux comme le corps, quand elle sonde les profondeurs du

monde idéal, la réunion de ces deux facultés fait le poëte; pour être

vraiment poëte, il faut donc être à la fois artiste et philosophe.

C'est là une magnifique combinaison organique pour atteindre à un

bonheur contemplatif et solitaire; c'est une condition certaine et

inévitable d'un malheur sans fin dans la société.

La société est composée, comme l'homme, de deux éléments: l'élément

divin et l'élément terrestre; l'élément divin, plus ou moins pur, plus

ou moins altéré, se trouve dans les lois. Ces lois, quelque imparfaites,

quelque mal formulées qu'elles soient, sont toujours meilleures que la

génération qu'elles régissent. Elles sont l'ouvrage des hommes les plus

éminents en sagesse et en intelligence[F]. L'élément humain se trouve

dans les abus, dans les préjugés, dans les vices de chaque génération,

et depuis les temps peut-être fabuleux de cet âge d'or que le poëte

revendique comme la tige de sa généalogie, toute génération a subi

beaucoup plus la puissance du mal que celle du bien. Les codes non

écrits de la coutume ont eu plus de force que le code écrit du devoir.

Les châtiments n'ont rien empêché là où la coutume s'est mise en révolte

contre la loi. C'est pourquoi les sociétés, cherchant sans cesse le bien

dans leurs institutions, ont toujours été envahies par le mal. Le

législateur enseigne et dicte la loi que l'humanité accepte et n'observe

pas. Chaque homme l'invoque dans ses intérêts; chaque homme l'oublie

dans ses plaisirs.

Cet être à la fois disgracié et privilégié qu'on appelle poëte marche

donc au milieu des hommes avec un profond sentiment de tristesse. Dès

que ses yeux s'ouvrent à la lumière du soleil, il cherche des sujets

d'admiration; il voit la nature éternellement jeune et belle, il est

saisi d'extase divine et de ravissements inconnus; mais bientôt la

création inerte ne lui suffit plus. Le vrai poëte aime passionnément

Dieu et les oeuvres de Dieu; c'est dans lui-même, c'est dans son

semblable qu'il voit rayonner plus distinctement et plus complétement la

lumière éternelle. Il voudrait l'y trouver pure et adorer Dieu dans

l'homme comme un feu sacré sur un autel sans tache. Son âme aspire, ses

bras s'entr'ouvrent; dans son besoin d'amour, il fendrait volontiers sa

poitrine pour y faire entrer tous les objets de son immense désir, de

ses chastes sympathies; mais la laideur humaine, l'ouvrage des siècles

de corruption, ne peut échapper à son oeil limpide, à son regard

profond. Il pénètre à travers l'enveloppe, il voit des âmes

contrefaites dans des corps splendides, des coeurs d'argile dans des

statues d'or et de marbre. Alors il souffre, il s'indigne, il murmure,

il gourmande. Le ciel, qui lui a fait une vue si perçante, lui a donné

pour la plainte et pour la bénédiction, pour la prière et pour la

menace, une voix abondante et sonore qui trahit imprudemment toutes ses

angoisses. Les abus du monde lui arrachent des cris de détresse; le

spectacle de l'hypocrisie brûle ses yeux d'un fer rouge; les souffrances

de l'opprimé allument son courage; des sympathies audacieuses

bouillonnent dans son sein. Le poëte élève la voix et dit aux hommes des

vérités qui les irritent.

Alors toute cette race immonde, qui se met à l'abri d'un faux respect

des lois pour satisfaire ses vices dans l'ombre, ramasse les pierres du

chemin pour lapider l'homme de vérité. Les scribes et les pharisiens

(race éternellement puissante) préparent les fouets, la couronne

d'épines et le roseau, sceptre dérisoire que la main sanglante du Christ

a légué à toutes les victimes de la persécution. La plèbe aveugle et

stupide immole les martyrs pour le seul plaisir de contempler la

souffrance. Jésus sur la croix n'est pour elle autre chose que le

spectacle énergique d'un homme aux prises avec une terrible agonie.

Il est vrai que du sein de cet abîme de turpitudes sortent quelques

justes qui osent approcher du gibet et laver les plaies du patient avec

leurs larmes. Il est aussi des hommes faibles et sincères, souvent

terrassés par la corruption du siècle, mais souvent relevés par une foi

pieuse, qui viennent répandre sur ses pieds brisés le parfum expiatoire.

Ceux-ci apportent des consolations à la victime; les premiers préparent

la récompense. La nuée s'entr'ouvre, l'ange de la mort touche de son

doigt de feu le front incliné de l'homme qui va s'éveiller ange à son

tour. Déjà les harpes célestes épandent sur lui leurs vagues harmonies.

La colombe aux pieds d'or semble voltiger sous la coupole ardente des

cieux... Rêves de spiritualiste, avenir du croyant, idéal de Socrate,

promesses du fils de Marie! vous êtes le beau côté de la destinée du

poëte; vous êtes l'encens et la myrrhe qu'il faut à ses blessures; vous

êtes la couronne de son long martyre. C'est pourquoi le poëte doit vous

avoir sans cesse devant les yeux lorsqu'il s'expose à la persécution;

c'est pourquoi il doit vivre et travailler seul, sans jamais entrer de

fait ou d'intention dans le tumulte du monde...

Six heures du matin.

J'ai quitté ma chambre au jour naissant pour fuir la fatigue qui

commençait à alourdir mes paupières. Depuis deux nuits j'ai, contre ma

coutume, un sommeil pénible. Des rêves affreux me réveillent en sursaut.

Mon système est de ne jamais rien combattre, et d'échapper à tout; c'est

la force des faibles. J'ai donc pris le parti de ne pas dormir tant que

les fantômes guetteront mon chevet. J'ai passé mon panier à mon bras;

j'y ai mis mon portefeuille, mon encrier, un morceau de pain et des

cigarettes, et j'ai pris le chemin des _Couperies_. Me voici sur la

hauteur culminante. La matinée est délicieuse, l'air est rempli du

parfum des jeunes pommiers. Les prairies rapidement inclinées sous mes

pieds, se déroulent là-bas avec mollesse; elles étendent dans le vallon

leurs tapis que blanchit encore la rosée glacée du matin. Les arbres,

qui pressent les rives de l'Indre, dessinent sur les prés des méandres

d'un vert éclatant que le soleil commence à dorer au faîte. Je me suis

assis sur la dernière pierre de la colline, et j'ai salué en face de

moi, au revers du ravin, ta blanche maisonnette, ta pépinière et le toit

moussu de ton ajoupa. Pourquoi as-tu quitté cet heureux nid, et tes

petits enfants, et ta vieille mère, et cette vallée charmante, et ton

ami _le Bohémien_? Hirondelle voyageuse, tu as été chercher en Afrique

le printemps, qui n'arrivait pas assez vite à ton gré? Ingrat! ne

fait-il pas toujours assez beau aux lieux où l'on est aimé? Que fais-tu

à cette heure? Tu es levé sans doute; tu es seul, sans un ami, sans un

chien. Les arbres qui t'abritent n'ont pas été plantés par toi; le sol

que tu foules ne te doit pas les fleurs qui le parent. Peut-être

supportes-tu les feux d'un soleil ardent, tandis que le froid d'un matin

humide engourdit encore la main qui t'écrit. Sans doute tu ne devines

pas que je suis là, veillant sur ta pépinière, sur tes terrasses, sur

les trésors que tu délaisses! Peut-être endormi au seuil d'une mosquée,

crois-tu voir en songe les quatre petits murs blancs où tu as tant

travaillé, tant étudié, tant rêvé, tant vieilli... Peut-être es-tu au

sommet de l'Atlas... Ah! ce mot seul efface toute la beauté du paysage

que j'ai sous les yeux. Les jolis myosotis sur lesquels je suis assis,

la haie d'aubépine qui s'accroche à mes cheveux, la rivière qui murmure

à mes pieds sous son voile de vapeurs matinales, qu'est-ce que tout cela

auprès de l'Atlas? Je regarde l'horizon, cette patrie des âmes

inquiètes, tant de fois interrogée et si vainement possédée! je ne vois

plus que l'espace infranchissable!... O heureux homme! tu parcours ces

monts sauvages, cette chaîne robuste, échine formidable du vieil

univers! Quelles neiges, quels éclatants soleils, quels cèdres

bibliques, quels sommets olympiens, quels palmiers, quelles fleurs

inconnues tu possèdes! Ah! que je te les envie! Et moi qui te reprochais

tout à l'heure d'avoir pu quitter _la Rochaille_!--Hélas! tu es

peut-être dans une de ces dispositions de tristesse et de fatigue où

rien de ce qu'on possède ne console de ce qu'on voudrait avoir possédé.

Poëtes, poëtes! race ingrate, capricieuse et chagrine! Que veux-tu donc?

Où aspires-tu? Qui donc t'a donné toute cette puissance et toute cette

pauvreté? Que fais-tu de tes vastes désirs quand tu possèdes? Où

trouves-tu tes ressources surhumaines quand tu es malheureux? Je suis

là, moi, abîmé dans les délices des champs, oubliant que toute ma vie

est dans le plateau d'une balance dont l'équilibre varie à chaque

instant; acceptant, sans y songer, des amertumes qui m'eussent

déterminé au suicide, si je les eusse prévues il y a deux ans, lorsque

je t'écrivais: «Tout est fini pour moi.»

* * * * *

On vient d'ouvrir l'écluse de la rivière. Un bruit de cascade, qui me

rappelle la continuelle harmonie des Alpes, s'élève dans le silence.

Mille voix d'oiseaux s'éveillent à leur tour. Voici la cadence

voluptueuse du rossignol; là, dans le buisson, le trille moqueur de la

fauvette; là-haut, dans les airs, l'hymne de l'alouette ravie qui monte

avec le soleil. L'astre magnifique boit les vapeurs de la vallée et

plonge son rayon dans la rivière, dont il écarte le voile brumeux. Le

voilà qui s'empare de moi, de ma tête humide, de mon papier... Il me

semble que j'écris sur une tablette de métal ardent... tout s'embrase,

tout chante. Les coqs s'éveillent mutuellement et s'appellent d'une

chaumière à l'autre; la cloche de la ville sonne l'_Angelus_; un paysan,

qui recèpe sa vigne au-dessus de moi, pose ses outils et fait le signe

de la croix... A genoux, Malgache! où que tu sois, à genoux! Prie pour

ton frère qui prie pour toi.

* * * * *

Il doit être huit heures, le soleil est chaud, mais à l'ombre l'air est

encore froid. Me voici au revers du rocher dans le plus profond du

ravin, je suis caché et abrité du vent comme dans une niche. Le soleil

réchauffe mes pieds mouillés dans l'herbe. Je les ai posés nus sur la

pierre tiède et saine, tandis que je déjeune pythagoriquement avec mon

pain et l'eau du joli ruisseau qui chante sous les joncs à côté de moi.

Le sentier là-haut est maintenant couvert de villageois qui vont à la

messe. J'attendrai, pour traverser les longues herbes du fond de la

vallée, que le bon soleil les ait aspirées. Dans une heure j'y passerai

à pied sec. La rivière s'est endormie hors de son lit. Le sentier est

noyé sous une nappe d'argent. Nymphes, éveillez-vous, les faunes vont

vous surprendre et s'enamourer.

* * * * *

Ah Dieu! à cette heure, mes ennemis s'éveillent aussi! ils s'éveillent

pour me haïr. Ils vont se lever pour me nuire. Ils font une prière du

matin, peut-être la seule qu'ils aient faite de leur vie, et c'est pour

demander ma perte. Ne les écoute pas, ô Dieu bon, ami des poëtes! Je

suis sans ambition ici-bas, sans cupidité, sans mauvais désirs, tu le

sais, toi qui me regardes en face par cet oeil brûlant des cieux. Tu

lis au fond de ma pensée, comme l'astre au fond du miroir ardent,

lorsqu'il le perce de son rayon avide, et qu'il en ressort sans y avoir

trouvé d'autre feu que celui dont il vient de le remplir. Bonté de

là-haut, appui du faible, tu n'écoutes pas la prière de l'impie; car

tout homme est impie qui demande à Dieu la ruine et le désespoir de son

semblable. Tu sais que je ne te demande les larmes de personne, et que

je ne veux pas triompher pour être tyran, mais pour être libre. Ah!

termine ce combat impie, ô mon Dieu! mais ne permets pas que la haine et

la violence triomphent de l'innocent.--Qu'ai-je fait, disait le poëte

exilé, pour être détesté, banni de ma patrie, chassé du toit de mes

pères, calomnié, insulté, traduit devant des juges comme un criminel,

menacé de châtiments honteux? O pharisiens, vous régnez toujours, et ce

que Jésus écrivit du doigt sur la poussière du parvis est effacé de la

mémoire des hommes!...

..... C'est bien fait! pourquoi étant poëte, pourquoi étant marqué au

front pour n'appartenir à rien et à personne, pour mener une vie

errante; pourquoi, étant destiné à la tristesse et à la liberté, me

suis-je lié à la société? Pourquoi ai-je fait alliance avec la famille

humaine? Ce n'était pas là mon lot. Dieu, m'avait donné un orgueil

silencieux et indomptable, une haine profonde pour l'injustice, un

dévouement invincible pour les opprimés. J'étais un oiseau des champs,

et je me suis laissé mettre en cage; une liane voyageuse des grandes

mers, et on m'a mis sous une cloche de jardin. Mes sens ne me

provoquaient pas à l'amour, mon coeur ne savait ce que c'était. Mon

esprit n'avait besoin que de contemplation, d'air natal, de lectures et

de mélodies. Pourquoi des chaînes indissolubles à moi?... O mon Dieu!

qu'elles eussent été douces si un coeur semblable au mien les eût

acceptées! Oh! non, je n'étais pas fait pour être poëte; j'étais fait

pour aimer! C'est le malheur de ma destinée, c'est la haine d'autrui qui

m'ont fait voyageur et artiste. Moi, je voulais vivre de la vie humaine;

j'avais un coeur, on me l'a arraché violemment de la poitrine. On ne

m'a laissé qu'une tête, une tête pleine de bruit et de douleur,

d'affreux souvenirs, d'images de deuil, de scènes d'outrages... Et parce

qu'en écrivant des contes pour gagner le pain qu'on me refusait je me

suis souvenu d'avoir été malheureux, parce que j'ai osé dire qu'il y

avait des êtres misérables dans le mariage, à cause de la faiblesse

qu'on ordonne à la femme, à cause de la brutalité qu'on permet au mari,

à cause des turpitudes que la société couvre d'un voile et protège du

manteau de l'abus, on m'a déclaré immoral, on m'a traité comme si

j'étais l'ennemi du genre humain!

.... Peut-être est-ce folie et témérité de demander justice en cette

vie. Les hommes peuvent-ils réparer le mal que les hommes ont fait? Non!

toi seul, ô Dieu! peux laver ces taches sanglantes que l'oppression

brutale fait chaque jour à la robe expiatoire de ton Fils et de ceux qui

souffrent en invoquant son nom!... Du moins toi, tu le peux et tu le

veux; car tu permets que je sois heureux, malgré tout, à cette heure,

sans autre richesse que mon encrier, sans autre abri que le ciel, sans

autre désir que celui de rendre un jour le bien pour le mal, sans autre

plaisir terrestre que celui de sécher mes pieds sur cette pierre

chauffée du soleil. O mes ennemis! vous ne connaissez pas Dieu; vous ne

savez pas qu'il n'exauce point les voeux de la haine! Vous aurez beau

faire, vous ne m'ôterez pas cette matinée de printemps.

Le soleil est en plein sur ma tête; je me suis oublié au bord de la

rivière sur l'arbre renversé qui sert de pont. L'eau courait si limpide

sur son lit de cailloux bleus changeants; il y avait autour des rochers

de la rive tant et de si brillantes petites nageoires de poissons

espiègles; les demoiselles s'envolaient par myriades si transparentes et

si diaprées que j'ai laissé courir mon esprit avec les insectes, avec

l'onde et ses habitants.--Que cette petite gorge est jolie avec sa

bordure étroite d'herbe et de buisson, son torrent rapide et joyeux,

avec sa profondeur mystérieuse et son horizon borné par les lignes

douces des guérets aplanis! comme la traîne est coquette et sinueuse!

comme le merle propre et lustré y court silencieusement devant moi à

mesure que j'avance! Je fais ma dernière station à la Roche-Éverard.

Nous avons baptisé ainsi ce roc noir dans l'angle aigu duquel les

_pastours_ allument leur feu d'ajoncs en hiver. C'est là qu'il s'est

assis l'autre jour en disant qu'il ne demandait pas autre chose à Dieu

pour sa vieillesse que cette roche et la liberté. «_Le beau est petit_,

dit-il; ce paysage resserré et ce chétif abri sont encore trop vastes

pour la vie physique d'un homme; le ciel est au-dessus, et la

contemplation des mondes infinis qui l'habitent suffit bien, j'espère, à

la vie intellectuelle.»

Ainsi parlait le vieux Éverard en arrachant des touffes de genêts

fleuris aux flancs bruns du rocher. Ainsi tu parlais, il y a cinq ans,

lorsqu'à deux pas de cette roche tu plantas ton ajoupa et tes

peupliers.--D'où vient que tu es en Afrique?--Rien ne suffit à l'homme

en cette vie; c'est là sa grandeur et sa misère . . . .

* * * * *

Dans ma chambre.

Je suis entré dans ton jardin; tes peupliers se portent bien, ta rivière

est très-haute. Mais cette maison déserte, ces contrevents fermés, ces

allées dépeuplées d'enfants, cette brouette qui t'a sauvé de tant

d'accès de spleen et qui est brisée dans un coin, tout cela est bien

triste. J'ai été voir la chèvre; elle n'a voulu manger aucune des herbes

que je lui offrais; elle bêlait tristement; j'ai pensé un instant

qu'elle me demandait ce qu'était devenu son maître.

En remontant la _Rochaille_, j'ai pris par habitude le chemin de Nohant.

Un instant j'ai oublié où j'allais; je voyais devant moi cette route qui

monte en terrasse, et au sommet les tourelles blanches et la garenne de

notre chevaleresque voisin, de notre loyal ami le châtelain d'Ars.

Derrière cette colline, je ne voyais pas, mais je pressentais mon toit,

les murs amis de mon enfance, les noyers de mon jardin, les cyprès des

morts chéris. Je marchais vite et d'un pied léger; j'allais comme dans

un rêve, m'étonnant de ma longue absence, me hâtant d'arriver. Tout d'un

coup je me suis aperçu de ma distraction; je me suis rappelé que la

haine avait fait de la maison de mes pères une forteresse dont il me

fallait faire le siége en règle avant d'y pénétrer. O Marie! ô mon

aïeule aux cheveux blancs! quand j'ai dit adieu au seuil sacré, j'ai

emporté une branche de l'arbre qui abrite ton éternel sommeil. Est-ce là

tout ce qui doit à jamais me rester de toi? Tu dors auprès de ton fils

bien-aimé; mais à ta gauche n'y a-t-il pas une place vide qui m'est

réservée? Mourrai-je sous un ciel étranger? Irai-je traîner une

vieillesse misérable loin de l'héritage que tu me conservais avec tant

d'amour, et où j'ai fermé tes yeux, comme je souhaite que mes enfants

ferment les miens? O grand'mère! lève-toi et viens me chercher! Déroule

ce linceul où j'ai enseveli ton corps brisé par son dernier sommeil; que

tes vieux os se redressent et que ton coeur desséché palpite à cette

chaleur bienfaisante de midi. Viens me secourir ou me consoler. Si je

dois être à jamais banni de chez toi, suis-moi au loin. Comme les

sauvages du Meschacébé, je porterai ta dépouille sur mes épaules, et

elle me servira d'oreiller dans le désert. Viens avec moi, ne protége

pas ceux qui ne te connaissent pas et que tes mains n'ont pas bénis...

Mais non, grand'mère, reste auprès de ton fils; mes enfants iront encore

saluer ta tombe; ceux-là te connaissent sans t'avoir jamais vue. Mon

fils ressemble à ce Maurice tant aimé de toi, auquel je ressemble tant

moi-même; ma fille est blanche, grave et déjà majestueuse comme toi.

C'est là ton sang, Marie; que ton âme aussi soit en eux; si je leur suis

arraché, que ton souffle veille sur eux et les anime, que ta cendre soit

leur palladium éternel, que dans la nuit ta voix douce ou sévère les

console ou les gourmande.... Ah! si tu vivais, tout ce mal ne me serait

pas arrivé; j'aurais trouvé dans ton sein un refuge sacré, et ta main

paralytique se fût ranimée pour se placer, comme celle du destin, entre

mes ennemis et moi.--Je meurs trop tôt pour toi, m'as-tu dit la veille

du dernier jour. Pourquoi m'as-tu quitté, ô toi qui m'aimais, toi qui

n'as jamais été remplacée, toi qui chérissais en moi jusqu'à mes

défauts, toi qui maniais comme la cire mes volontés de fer, et qui

faisais courber d'un regard cette tête rebelle! toi qui m'as appris,

pour mon éternel regret, pour mon éternelle solitude, ce que c'est qu'un

amour inépuisable, absolu, indestructible..... Grand Dieu! vous savez

qu'elle me l'a enseigné, cet amour passionné de la progéniture; ne

permettez pas qu'on m'arrache à mes enfants; ils sont trop jeunes pour

supporter ce que j'ai souffert en la perdant . . . .

* * * * *

Malgache, ta mère est vieille; ne reste pas longtemps éloigné d'ici.

Quand tu ne l'auras plus, tu regretteras amèrement les jours passés loin

d'elle, et tu voudras en vain les faire revivre.

Il tempo passa e non ritorna a noi,

E non vale il pentirsene di poi.

X

Lettres d'un voyageur · 第 43 / 52 题