Janvier 1835.
Pourquoi diable n'es-tu pas venu hier? nous t'avons attendu pour dîner
jusqu'à sept heures, ce qui est exorbitant pour des appétits excités par
l'air vif de la campagne. Il te sera survenu un client bavard? tu n'es
pas malade au moins? A présent, nous ne t'attendons plus que samedi.
Dans l'intervalle, donne-moi de tes nouvelles, entends-tu, Pylade? nous
serions inquiets. La mine que tu as depuis trois mois surtout n'est pas
faite pour nous rassurer. Pauvre vieux petit homme jaune, qu'as-tu donc?
Je sais que tu réponds ordinairement à cette question-là: «Qu'as-tu
toi-même? es-tu donc un homme riche, jeune, robuste et frais, pour
t'inquiéter de la mine que j'ai?» Hélas! nous avons tous deux une pauvre
apparence, et, dans tous ces étuis de parchemin, il y a des âmes bien
lasses et bien flétries, mon camarade!
Bah! de quoi vais-je parler? nous avons été hier plus gais que jamais;
cependant tu nous manquais bien, mais nous avons bu à ta santé, et, à
force de faire des voeux pour toi, nous nous sommes tous un peu
exaltés. Ma foi! Pylade, il ne faut pas nier les biens que la Providence
nous tient en réserve. Au moment où nous croyons tout perdu, la bonne
déesse, qui sourit de notre désespoir, est là, derrière nous, qui
entoure de clinquant un petit hochet bien joli qu'elle nous met ensuite
dans les mains si doucement qu'on ne soupçonne pas son dessein; car si
nous pouvions imaginer qu'elle nous raille et qu'elle ne prend pas notre
fureur au sérieux, nous serions capables de nous tuer pour la forcer d'y
croire. Mais nous espérons qu'elle est un peu intimidée de nos menaces,
et qu'à l'avenir elle se conduira mieux à notre égard; nous nous
laissons aller peu à peu à regarder cette amusette qu'elle nous a
donnée, et enfin nous en secouons les grelots tout en leur disant:
Grelots de la folie, vous pouvez bien sonner tant que vous voudrez, nous
n'y prendrons aucun plaisir. Mais nous les faisons sonner encore, et
nous les écoutons avec tant de complaisance que bientôt nous nous
faisons grelots nous-mêmes, et des rires et des chants de joie sortent
de nos poitrines vides et désolées. Nous avons alors de bien beaux
raisonnements pour nous réconcilier avec la vie, tout aussi beaux que
ceux qui nous faisaient renoncer à la vie la semaine précédente. Quelle
mauvaise plaisanterie que le coeur humain! Qu'est-ce donc que ce
coeur-là, dont nous parlons tous tant et si bien? D'où vient que cela
est si bizarre, si mobile, si lâche à la souffrance, si léger au
plaisir? Y a-t-il un bon et un mauvais ange qui soufflent tour à tour
sur ce pauvre organe de la vie? Est-ce une âme, un rayon de la Divinité,
que ce diaphragme qu'une tasse de café et un bon mot dilatent? Mais si
ce n'est qu'une éponge imbibée de sang, d'où lui viennent donc ces
aspirations soudaines, ces tressaillements, ces angoisses, espèce de
cris déchirants qui s'en échappent quand de certaines syllabes frappent
l'oreille, ou quand les jeux de la lumière dessinent sur le mur, avec la
frange d'un rideau ou l'angle d'une boiserie, certaines lignes
fantastiques, profils ébauchés par le hasard, empreints de magiques
ressemblances? Pourquoi, au milieu de nos soupers, où, Dieu merci, le
bruit et la gaieté ne vont pas à demi, y en a-t-il quelques-uns parmi
nous qui se mettent à pleurer sans savoir pourquoi? Il est ivre, disent
les autres. Mais pourquoi le vin qui fait rire ceux-ci fait-il sangloter
celui-là? O gaieté de l'homme, que tu touches de près à la souffrance!
Et quel est donc ce pouvoir d'un son, d'un objet, d'une pensée vague sur
nous tous? Quand nous sommes vingt fous criant dans tous les tons faux,
et chantant sur toutes les gammes incohérentes de l'ivresse, s'il en est
un qui fasse un signe solennel en disant: _Écoutez!_ tous se taisent et
écoutent. Alors, dans le silence de ces grands appartements, une voix
lointaine et plaintive s'élève. Elle vient du fond de la vallée, elle
monte comme une spirale harmonieuse autour des sapins du jardin, puis
elle gagne l'angle de maison; elle se glisse par une fenêtre, elle vole
le long des corridors et vient se briser contre la porte de notre salle
avec des sanglots lamentables. Alors toutes nos figures s'allongent,
toutes nos lèvres pâlissent; nous restons tous cloués à notre place,
dans l'attitude où ce bruit nous a pris. Enfin quelqu'un s'écrie:--Bah!
c'est le vent, je m'en moque.--En effet, c'est le vent, rien que le vent
et la nuit; et personne ne s'en moque, personne ne surmonte sans effort
la tristesse qu'inspirent ces choses-là. Mais pourquoi est-ce triste? Le
renard et la perdrix tombent-ils dans la mélancolie quand le vent pleure
dans les bruyères? La biche s'attendrit-elle au lever de la lune?
Qu'est-ce donc que cet être qui s'institue le roi de la création, et qui
ne rêve que larmes et frayeurs?
Mais pourquoi serions-nous tristes, à moins d'être fous? Nos femmes sont
charmantes, et nos amis, en est-il de meilleurs? Est-il beaucoup de
mortels qui aient eu dans leur vie le bonheur de réunir sous le même
toit presque tous les jours, pendant un mois, douze ou quinze créatures
nobles et vraies, et toutes unies entre elles d'une sainte amitié? O mes
amis, mes chers amis! savez-vous ce que vous êtes dans la vie d'un
infortuné? vous ne le savez pas assez, vous n'êtes pas assez fiers du
bien que vous faites; c'est quelque chose que de sauver une âme du
désespoir.
Hélas! hélas! qu'est-ce que ce mélange d'amertume et de joie? qu'est-ce
que ce sentiment de détachement et d'amour, qui me ramène ici chaque
année, dans cette saison qui n'est plus l'automne et qui n'est pas
encore l'hiver, mois de recueillement mélancolique et de tendre
misanthropie; car il y a de tout cela dans cette pauvre tête fatiguée
que presse de toute sa solennité le toit paternel. O mes dieux Lares!
vous voilà tels que je vous ai laissés. Je m'incline devant vous avec ce
respect que chaque année de vieille se rend plus profond dans le coeur
de l'homme. Poudreuses idoles qui vîtes passer à vos pieds le berceau de
mes pères et le mien, et ceux de mes enfants; vous qui vîtes sortir le
cercueil des uns et qui verrez sortir celui des autres, salut, ô
protecteurs devant lesquels mon enfance se prosternait en tremblant,
dieux amis que j'ai appelés avec des larmes du fond des lointaines
contrées, du sein des orageuses passions! Ce que j'éprouve en vous
revoyant est bien doux et bien affreux. Pourquoi vous ai-je quittés,
vous toujours propices aux coeurs simples, vous qui veillez sur les
petits enfants quand les mères s'endorment, vous qui faites planer les
rêves d'amour chaste sur la couche des jeunes filles, vous qui donnez
aux vieillards le sommeil et la santé! Me reconnaissez-vous, paisibles
Pénates? ce pèlerin qui arrive à pied dans la poussière du chemin et
dans la brume du soir, ne le prenez-vous point pour un étranger? Ses
joues flétries, son front dévasté, ses orbites que les larmes ont
creusées, comme les torrents creusent les ravins, ses infirmités, sa
tristesse et ses cicatrices, tout cela ne vous empêchera-t-il pas de
reconnaître cette âme vaillante qui sortit d'ici un matin revêtue d'un
corps robuste, lequel chevauchait une brave jument nourrie dans les
genêts, sobre et infatigable monture, comme si l'homme et l'animal
devaient faire le tour du monde? Voici l'homme: les enfants l'appellent
Tobie, et ils le soutiennent sous les bras pour qu'il marche. Le cheval
est là-bas, il broute lentement l'ortie autour des murs du cimetière:
c'est _Colette_, qui jadis fut digne de porter Bradamante, et qui,
maintenant aveugle, regagne encore aujourd'hui, avec la vue de
l'instinct et de la mémoire, la litière où elle mourra demain matin.
Eh bien! Colette, tes beaux jours ne sont plus; mais on a fait une bonne
action en te conservant un coin et une botte de paille dans l'écurie.
Qui t'a assuré cette bonne destinée de ne point être vendue au corroyeur
comme tous les vieux chevaux? le plus sacré des droits, l'ancienneté. Ce
qui a été est quelque chose de respectable. Ce qui est, est toujours
sujet à doute et à contestation. D'où vient donc l'amitié qu'on a pour
ton vieux maître ici? Personne ne le connaît plus, il a disparu
longtemps, il a voyagé au loin; ses traits ont changé; de ses goûts, de
ses habitudes, de son caractère, on ne sait plus rien, car il s'est
passé tant de choses dans sa vie depuis le temps où il était encore
solide et fier! Mais un mot simple et doux rattache à lui ceux qui
pourraient s'en méfier. Ce mot, c'est _autrefois_.--Il était là, dit-on,
il faisait ces choses avec nous, il était un de nous, nous l'avons
connu; il allait à la chasse par ici, il cueillait des champignons dans
le pré qui est là-bas; vous souvenez-vous de la noce d'un tel, et de
l'enterrement de...? Quand on en est au chapitre des _vous souvient-il_,
que de précieux liens d'or et de diamant rattachent les coeurs
refroidis! que de chaleureuses bouffées de jeunesse montent au visage et
raniment les joies oubliées, les affections négligées! On se figure
souvent alors qu'on s'est aimé plus qu'on ne s'aima en effet, et, à coup
sûr, les plaisirs passés, comme les plaisirs qu'on projette, semblent
plus vifs que ceux qu'on a sous la main.
Ah! c'en est un bien pur, cependant, que de s'embrasser après une longue
absence, en s'écriant:--Te voilà donc, mon vieux! C'est donc toi, ma
fille! C'est donc vous, ma nièce, ma soeur!
Ne me dis donc pas, mon ami, que je suis courageux, et que la gaieté
que je montre est un effort de mon amitié pour toi et pour eux. Ne crois
pas cela. Je suis heureux en effet, heureux par vous, malheureux par
d'autres. Qu'importe ici ce qui n'est pas vous? Crois-tu que je m'en
occupe?--J'y songe malgré moi, il est vrai; mais pourquoi en parler,
pourquoi le sauriez-vous? Oh! non, que personne ne le sache, excepté les
deux ou trois vieux qui ne peuvent se tromper sur le pli de mon sourcil.
Mais que les autres ne connaissent de moi que le bonheur qui me vient
d'eux. Les pauvres enfants en douteraient s'ils voyaient le fond des
abîmes qu'ils couvrent de fleurs. Ils s'éloigneraient effrayés en se
disant: Rien ne peut croître sur ce sol désolé; car les incurables n'ont
pas d'amis, et quand l'homme ne peut plus être utile à l'homme, celui
qui peut se sauver s'éloigne, et celui qui n'a plus de chances meurt
seul. Ces jeunes esprits comprendraient-ils ce qui se passe chez ceux
qui ont vécu? savent-ils qu'on renferme dans son sein tous les éléments
de la joie et de la douleur, sans pouvoir se servir de l'une ou de
l'autre? A leur âge, toute douleur doit tuer ou être tuée; à leur âge,
les grandes désolations, les graves maladies, les austères résolutions,
le sombre et silencieux désespoir. Mais, après ces périodes fatales, ils
ont la jeunesse qui reprend ses droits, le coeur qui se renouvelle et
se retrempe, la vie qui se réveille intense et pressée de réparer le
temps perdu; et il y a là dix ou vingt ans d'orages, de maux affreux et
de joies indicibles. Mais, quand l'expérience a frappé ses grands coups,
et que les passions, non amorties, mais comprimées, s'éveillent encore
pour brûler, et retombent aussitôt frappées d'épouvante devant le
spectre du passé, alors le coeur humain, qui pouvait auparavant se
promettre et s'imposer, ne se connaît plus du tout. Il sait ce qu'il a
été, mais il ne sait plus ce qu'il sera; car il a tant combattu qu'il ne
peut plus compter sur ses forces. Et d'ailleurs, il a perdu le goût de
souffrir, si naturel à ceux qui sont jeunes. Les vieux en ont assez.
Leur douleur n'a plus rien de poétique; la douleur n'embellit que ce qui
est beau.
La pâleur divinise la beauté des femmes et ennoblit la jeunesse des
hommes. Mais, quand le chagrin se manifeste par d'irréparables ravages,
quand il creuse des sillons à des fronts flétris, on le sent maussade et
dangereux. On le cache comme un vice, on le dérobe à tous les regards,
de peur que la crainte de la contagion n'éloigne les heureux d'auprès de
vous. C'est alors vraiment qu'on est digne de plainte; car on ne se
plaint pas, et l'on craint d'être plaint. C'est à cet âge-là que les
amis contemporains se comprennent d'un regard, et qu'il suffit d'un mot
pour se raconter l'un à l'autre toute sa vie passée.
D'où vient que, quand nous nous retrouvons après une séparation de
quelques mois, tu lis si bien sur mon visage l'histoire des maux que
j'ai soufferts? D'où vient que tu me dis dès l'abord en me serrant la
main: «Eh bien! eh bien! telle chose est arrivée, voilà ce que tu as
fait; je comprends ce que tu as dans le coeur?» Oh! comme tu me
racontes exactement alors les moindres détails de mon infortune! Pauvres
humains que nous sommes! ces douleurs dont nous parlons avec tant
d'emphase, et dont nous portons le fardeau avec tant d'orgueil, tous les
connaissent, tous les ont subies; c'est comme le mal de dents; chacun
vous dit:--Je vous plains, cela fait grand mal;--et tout est dit.
_Triste! ô triste!_ Mais l'amitié a cela de beau et de bienfaisant
qu'elle s'inquiète et s'occupe de vos maux comme s'ils étaient uniques
en leur espèce. O douce compassion, maternelle complaisance pour un
enfant qui pleure et qui veut qu'on le plaigne! qu'il est suave de te
trouver dans l'âme sérieuse et mûre d'un ancien ami! Il sait tout, il
est habitué à toucher vos plaies; et pourtant il ne se blase pas sur vos
souffrances, et sa pitié se renouvelle sans cesse. Amitié! amitié!
délices des coeurs que l'amour maltraite et abandonne; soeur
généreuse qu'on néglige et qui pardonne toujours! Oh! je t'en prie, je
t'en supplie, mon _Pylade_, ne fais pas de moi un personnage tragique.
Ne me dis pas qu'il y a de ma part une épouvantable vigueur à soutenir
cette gaieté. Non, non, ce n'est pas un rôle, ce n'est pas une tâche, ce
n'est pas même un calcul; c'est un instinct et un besoin. La nature
humaine ne veut pas ce qui lui nuit; l'âme ne veut pas souffrir, le
corps ne veut pas mourir, et c'est en face de la douleur la plus vraie
et de la maladie la plus sérieuse que l'âme et le corps se mettent à
nier et à fuir l'approche odieuse de la destruction. Il est des crises
violentes où le suicide devient un besoin, une rage; c'est une certaine
portion du cerveau qui souffre et s'atrophie physiquement. Mais que
cette crise passe; la nature, la robuste nature que Dieu a faite pour
durer son temps, étend ses bras désolés et se rattache aux moindres
brins d'herbe pour ne pas rouler dans sa fosse. En faisant la vie de
l'homme si misérable, la Providence a bien su qu'il fallait donner à
l'homme l'horreur de la mort. Et cela est le plus grand, le plus
inexplicable des miracles qui concourent à la durée du genre humain; car
quiconque verrait clairement ce qui est, se donnerait la mort. Ces
moments de clarté funeste nous arrivent, mais nous n'y cédons pas
toujours, et le miracle qui fait refleurir les plantes après la neige et
la glace s'opère dans le coeur de l'homme. Et puis, tout ce qu'on
appelle la raison, la sagesse humaine, tous ces livres, toutes ces
philosophies, tous ces devoirs sociaux et religieux qui nous rattachent
à la vie ne sont-ils pas là! Ne les a-t-on pas inventés pour nous aider
à flatter les penchant naturel, comme tous les principes fondamentaux,
comme la propriété, le despotisme et le reste? Ces lois-là sont bien
sages et faites pour durer; mais on en pourrait faire de plus belles, et
Jésus, en souffrant le martyre, a donné un grand exemple de suicide.
Quant a moi, je te déclare que, si je ne me tue pas, c'est absolument
parce que je suis lâche.
Et qui me rend lâche? Ce n'est pas la crainte de me faire un peu de mal
avec un couteau ou un pistolet; c'est l'effroi de ne plus exister, c'est
la douleur de quitter ma famille, mes enfants et mes amis; c'est
l'horreur du sépulcre; car, quoique l'âme espère une autre vie, elle est
si intimement liée à ce pauvre corps, elle a contracté, en l'habitant,
une si douce complaisance pour lui, qu'elle frémit à l'idée de le
laisser pourrir et manger aux vers. Elle sait bien que ni elle ni lui
n'en sauront rien alors; mais, tant qu'elle lui est unie, elle le soigne
et l'estime, et ne peut se faire une idée nette de ce qu'elle sera,
séparée de lui.
Je supporte donc la vie, parce que je l'aime; et quoique la somme de mes
douleurs soit infiniment plus forte que celle de mes joies, quoique
j'aie perdu les biens sans lesquels je m'imaginais la vie impossible,
j'aime encore cette triste destinée qui me reste, et je lui découvre,
chaque fois que je me réconcilie avec elle, des douceurs dont je ne me
souvenais pas, ou que je niais avec dédain quand j'étais riche de
bonheur et glorieux. Oh! l'homme est si insolent quand sa passion
triomphe! quand il aime ou quand il est aimé, comme il méprise tout ce
qui n'est pas l'amour! comme il fait bon marché de sa vie! comme il est
prêt à s'en débarrasser dès que son étoile pâlit un peu! Et quand il
perd ce qu'il aime, quelle agonie, quelles convulsions, quelle haine
pour les secours de l'amitié, pour les miséricordes de Dieu! Mais Dieu
l'a fait aussi faible que fanfaron, et bientôt redevenu tout petit, tout
honteux, pleurant comme un enfant, et cherchant avec des pas timides à
retrouver sa route, il saisit avec empressement les mains qui s'offrent
à lui pour le guider. Ridicule, puérile et infortunée créature, qui ne
veut pas accepter la destinée et ne sait pas s'y soustraire.
Ah! ne nous moquons pas de cette condition misérable; c'est celle de
tous, et tous nous savons que sa mesquinerie, que son manque de grandeur
et de force ne la rend que plus malheureuse et plus digne de compassion.
Tant qu'on croit à sa force, on a de l'orgueil, et l'orgueil console de
tout. On marche à grands pas et on fronce le sourcil avec un calme
majestueux et terrible; on a décrété qu'on mourrait, le soir ou le
lendemain matin, et on est si fier de cette grande résolution (que du
reste un perruquier ou une prostituée sont tout aussi capables
d'exécuter que Caton d'Utique), on est si content de ne pas subir
l'arrêt du sort et de le narguer, qu'on est déjà à demi consolé. On
jouit d'une grande liberté d'esprit, et l'on s'en étonne; on fait son
testament, on songe à tout, on brûle certaines lettres, on en recommande
d'autres à ses amis, on fait des adieux solennels, on s'estime, on
s'admire, et on s'aime soi-même. Voilà le pire; on se réconcilie avec
soi, on se rend sa propre estime, et l'affection revient avec une
admirable bonté se placer entre le soi héroïque et le soi expiatoire. Le
sacrificateur, c'est-à-dire l'orgueil, fait alors peu à peu grâce à la
victime, c'est-à-dire à la faiblesse; l'un s'attendrit, l'autre se
lamente; l'orgueil demande à la faiblesse si elle était bien sincère
tout à l'heure, si elle avait bien l'intention de tendre la gorge au
couteau; l'autre répond que oui: l'orgueil daigne y croire, et décide
que l'intention est réputée pour le fait, que la honte est lavée, la
fierté satisfaite l'espoir réhabilité. Puis vient un ami qui sourit de
votre dessein, mais qui feint, pour peu qu'il soit délicat et bon, d'en
être épouvanté et de vous arracher l'arme meurtrière; ce qui, en vérité,
n'est pas difficile... Hélas! hélas! ne rions pas de cela. Tout cela
fait qu'on ne se tue pas, et qu'on vit, et qu'on cesse à la fin de se
croire fort, et que l'orgueil tombe, et que la souffrance s'apaise; mais
qu'il reste, au fond de l'âme et pour jamais, une tristesse muette, un
abattement profond, qui accepte toutes les distractions, mais qu'aucune
distraction ne change; car ce qu'on croit, on le veut; et ce qu'on sait,
on le subit. Or, lequel vaut mieux de l'échafaud ou des galères à
perpétuité?
Mais, bonsoir, _vieux_; il se fait tard, dans une heure il fera grand
jour, il faudra que je m'éveille avec les coqs qui sonneront leur
fanfare matinale, et les chiens qui se mettront à hurler pour qu'on
ouvre les portes de la cour, et ton frère Charles qui chante comme
l'alouette au lever du soleil. Tu viendras samedi, n'est-ce pas? Il
fera, j'espère, un temps comme nous l'aimons: pas de lune, le ciel est à
la gelée, les étoiles luiront et l'air sera sonore; ton frère chantera
son _Stabat_, et nous irons l'entendre de loin sous le grand sapin. Il
fait bon de s'attendrir et de s'attrister quand on est ensemble; mais
seul, il faut s'interdire cela quand on en est où nous en sommes. C'est
pourquoi je t'écris, afin de n'aller me coucher qu'au moment où un
sommeil accablant coupera court à toute réflexion un peu trop grave. O
ciel! voilà donc ces gais convives, ces aimables vieillards, les voilà
en face de leur chevet et saisis de terreur à l'aspect des pensées qui
les y attendent! C'est pour cela qu'il faut s'endormir au lever du jour.
C'est l'heure où le cauchemar quitte les rideaux du lit et n'a plus de
pouvoir sur les hommes. Adieu, donne ma bénédiction à tes douze enfants.
Dimanche.
Puisque tu ne peux pas venir aujourd'hui, je viens m'enfermer avec toi
et causer par la voie de la plume et de l'encre avec ton ennui; car tu
t'ennuies, ce n'est rien de plus. Ne va pas t'imaginer que tu aies du
chagrin. L'ennui est un mal assez grand, mais c'est après tout un mal
très-noble, et d'où peut sortir tout ce qu'il y a de plus beau dans
l'âme humaine. Il ne s'agit que d'expliquer son ennui comme il faut, et
d'en diriger les inspirations vers un but poétique. Voilà le diable! tu
n'es pas poëte du tout. Tu détermines toutes choses, tu ne sais rester
dans le doute sur quoi que ce soit. Si tu savais bien ce que c'est que
l'ennui, et le parti qu'on en peut tirer! Je vais tâcher de te
l'expliquer comme je l'entends.
L'ennui est une langueur de l'âme, une atonie intellectuelle qui
succède aux grandes émotions ou aux grands désirs. C'est une fatigue, un
malaise, un dégoût équivalant à celui de l'estomac qui éprouve le besoin
de manger et qui n'en sent pas le désir. De même que l'estomac, l'esprit
cherche en vain ce qui pourrait le ranimer et ne peut trouver un aliment
qui lui plaise. Ni le travail ni le plaisir ne sauraient le distraire;
il lui faudrait du bonheur ou de la souffrance, et précisément l'ennui
est ce qui précède ou ce qui suit l'un ou l'autre. C'est un état non
violent, mais triste; facile à guérir, facile à envenimer. Mais du
moment qu'on le poétise, il devient touchant, mélancolique, et sied fort
bien, soit au visage, soit au discours. Pour cela, il faut tout
bonnement s'y abandonner. La recette est simple:--Se vêtir
convenablement, selon la saison; avoir de très-bonnes pantoufles, un
excellent feu en hiver, un hamac léger en été, un bon cheval au
printemps, à l'automne un carré de jardin sablé et planté de
renonculiers. Avec cela, ayez un livre à la main, un cigare à la bouche;
lisez une ligne environ par heure, à laquelle vous penserez huit ou dix
minutes au plus, afin de ne pas vous laisser envahir par une idée fixe.
Le reste du temps, rêvez, mais en ayant soin de changer de place, ou de
pipe, ou d'attitude de tête ou de direction de regards.--Alors, en ne
vous obstinant pas à secouer votre malaise, vous le verrez peu à peu se
tourner en une disposition confortable. Vous acquerrez d'abord une
grande netteté d'observation, un grand calme pour recueillir des formes,
soit d'idées, soit d'objets, dans les cases du cerveau qui équivalent
aux feuillets d'un album. Puis viendra une douce contemplation de
vous-même et des autres, et ce qui tout à l'heure vous paraissait
incommode ou indifférent, vous paraîtra bientôt agréable, pittoresque et
beau. Le moindre objet qui passera devant vos yeux aura son _chic_
particulier, le moindre son vous semblera une mélodie, la moindre visite
un événement heureux.
Il m'arrive bien souvent, je t'assure, de m'éveiller dans une terrible
disposition au spleen. C'est un ennui sérieux, et même assez laid. Je ne
sais pas bien ce que Pascal entendait par ces _pensées de derrière_
qu'il se réservait pour répondre aux objections polémiques ou pour nier
en secret ce qu'il feignait d'accepter en face. C'était sans doute le
jésuitisme de l'intelligence, forcée de plier au devoir, mais se
révoltant malgré elle contre l'arrêt absurde. Pour moi, je trouve le mot
terrible. On l'a trouvé non-seulement dans son recueil de pensées, mais
encore écrit sur un petit morceau de papier et conçu ainsi: _Et moi
aussi, j'aurai mes pensées de derrière la tête_. O parole lugubre,
sortie d'un coeur désolé! Hélas! il est des jours où le cerveau humain
est comme un double miroir dont une glace renvoie à l'autre le revers
des objets qu'elle a reçus de face. C'est alors que toutes les choses,
et tous les hommes, et toutes les paroles ont leur envers inévitable, et
qu'il n'est pas une jouissance, une carresse, une idée reçue au front
qui n'ait son repoussoir agissant comme un ressort de fer au cervelet.
C'est une puissance fatale et maladive, sois-en sûr. La raison humaine
consiste bien en effet à voir toutes les choses par tous leurs côtés,
mais la bénigne nature humaine ne se porte pas volontiers à de tels
examens d'elle-même; elle est peu clairvoyante, et, Pascal l'a dit
ailleurs, «la volonté qui se plaît à une chose plus qu'à l'autre
détourne l'esprit de considérer les qualités de celle qu'il n'aime pas,
et la volonté devient ainsi un des principaux organes de la
croyance.--Et tout cela est mortellement triste, la vie n'est
supportable qu'autant qu'on oublie ces vérités noires, et il n'est
d'affections possibles que celles où les pensées de derrière ne viennent
pas mettre le nez.
Aussi, quand je me sens dans cette fâcheuse humeur, je n'épargne rien
pour m'en distraire et l'adoucir. Je brouille alors mes idées dans des
nuages immodérés de fumée de pipe. En été je me berce dans le hamac
jusqu'à être enivré; en hiver je présente mes vieux tibias au feu avec
un tel stoïcisme qu'il en résulte une cuisson assez vive, une espèce de
moxa qui détourne l'irritation cérébrale. Puis un beau vers, lu, en
passant, sur une muraille, car Dieu merci, notre maison en est farcie
comme une mosquée l'est de sentences; un rayon de soleil qui perce à
travers le givre, un certain éblouissement de ma vue et de ma pensée,
font que le prisme habituel se replace autour de moi, la nature reprend
sa beauté accoutumée, et dans le grand salon nos amis m'apparaissent en
groupes que je n'avais pas remarqués, et qui me frappent tout à coup
aussi vivement que si j'étais Rembrandt ou seulement Gérard Dow. Il me
vient alors un tressaillement intérieur, une sorte de bondissement de
l'âme, un désir irréalisable de fixer ces tableaux, une joie de les
avoir saisis, un élan du coeur vers ceux qui les forment. Cela ne
t'a-t-il pas occupé souvent, alors que tourmentant avec obstination une
mèche de tes cheveux, tu tombes dans ces contemplations silencieuses où
nous te voyons plongé? Combien de fois cette année je me suis senti
saisi d'un invincible déplaisir au milieu de nos plus chers compagnons
et de nos plus folles soirées! Combien de fois, en rentrant au salon
après avoir parcouru à grands pas les allées dépouillées au bout
desquelles se lève la lune, je me suis trouvé ébloui et ravi de la
beauté naïve de ces tableaux flamands! Dutheil, affublé de sa
houppelande grotesque, dont la couleur eût semblé à Hoffmann tirer sur
le _fa bémol_, coiffé de son bonnet couleur de raisin, et soulevant
d'une main le broc de grès qui contient le modeste nectar du coteau
voisin, n'a-t-il pas une des plus rouges et des plus luisantes trognes
que jamais ait croquées Téniers? Silence! son oeil étincelle, sa barbe
se hérisse; il avance le front comme un buffle qui se met en défense. Il
va chanter: écoutez, quelle chanson profondément philosophique et
religieuse:
Le bonheur et le malheur
Nous viennent du même auteur,
Voilà la ressemblance;
Le bonheur nous rend heureux
Et le malheur malheureux,
Voilà la différence.
Cette belle ode est de M. de Bièvre. Je n'ai jamais rien entendu de plus
mélancoliquement bête; et, tandis que nos compagnons rient aux éclats de
cette bonne platitude de campagne, il me vient toujours un sentiment de
tristesse en l'entendant. Sais-tu bien que tout est dit devant Dieu et
devant les hommes quand l'homme infortuné demande compte de ses maux et
qu'il obtient cette réponse? Qu'y a-t-il de plus? rien. L'ordre éternel
et fatal qui nous mesure le bien et le mal est là tout entier; c'est
comme le mal de dents, auquel je comparais l'autre jour nos douleurs
morales. Y a-t-il une plainte partant de la terre qui mérite une autre
attention que cette ironie à la fois chagrine et douce d'un autre
malheureux à moitié égayé par le vin, qui constate gravement votre
douleur comme un fait remarquable?
Quand la voix terrible de Dutheil a cessé d'ébranler les vitres, mon
frère vient hasarder les pas les plus gracieux que jamais ours ait
essayés sur le bord des abîmes. Alphonse, couché à terre, joue du violon
sur la pincette avec la pelle; son grand profit dantesque se dessine sur
la muraille, et le rire donne des cavités lugubres à ses lignes sévères.
Charles erre autour d'eux comme un méchant gnôme, d'humeur facétieuse,
toujours prêt à renverser un verre dans une manche et à faire rouler un
danseur mal assuré. Oh! ceux-là, ce sont mes vieux, mes anciens, ceux
qui savent qu'on peut être très-gai et très-triste en même temps, mais
qui sont facilement heureux du bonheur d'autrui et recommencent la vie
après avoir souffert.
Et de quoi se plaindraient-ils, ces enfants gâtés de la destinée?
Regarde ce groupe charmant jeté comme un bouquet autour du piano. Ce
sont leurs femmes et leurs soeurs; c'est Agasta et Félicie, ces deux
soeurs si tendrement unies, si bonnes, si douces et si finement
naïves! c'est Laure et sa mère, toutes deux si belles, si nobles, si
saintes! c'est Brigitte avec ses yeux noirs et sa gaieté brillante;
c'est notre belle Rozane et notre jolie Flamande Eugénie. Connais-tu
rien de plus frais et de plus suave que ces fleurs provinciales, écloses
au vrai soleil, loin des serres chaudes où nos femmes des villes
s'étiolent en naissant? Que Laure est céleste avec sa pâleur et ses
grands yeux noirs au regard religieux et lent! Qu'Agasta est mignonne
avec ses joues de rose du Bengale éclose sur la neige, sa mine espiègle
et nonchalante, son petit parler indigène si doux et son petit bonnet de
blanche nonnette! L'indolence de Félicie a quelque chose de plus triste,
son sourire a de la mélancolie. L'amour et la douleur ont passé par là,
la résignation et le renoncement ont mis leur sceau sur ce front calme
qui s'est baissé tant de fois dans les larmes de la prière chrétienne!
Sur quoi pleures-tu, grande Romaine? N'as-tu pas, au milieu de tes
douleurs, conservé le précieux trésor de la bonté, qu'il est si facile
aux femmes infortunées de perdre? Mon ami, qu'il fait bon vivre parmi
des êtres si peu fardés, parmi des femmes aussi belles de coeur que de
visage, parmi des hommes fermes, laborieux, sincères, religieux en
amitié! Viens donc souvent ici: tu guériras.
Maintenant, si tu me demandes pourquoi, étant si heureux, je m'en vais
toujours à l'entrée de l'hiver, je te le dirai; mais garde ceci pour toi
seul.--Il m'est absolument impossible d'être heureux en quelque
situation que ce soit désormais. L'amitié est la plus pure bénédiction
de Dieu; mais il est un bien qui n'a pu rester avec moi, et je mourrai
sans avoir réalisé le rêve de ma vie. Faire de son coeur dix ou douze
portions, c'est bien facile, bien doux, bien gracieux. Il est charmant
d'être _le bon oncle_ d'une joyeuse couvée d'enfants; il est touchant de
vieillir au milieu d'une famille d'adoption, aux lieux où l'on a grandi;
mais il y a, entre le bonheur de tout ce qui m'entoure et le mien,
beaucoup de ressemblance avec la fortune du pauvre, composée de
l'aumône de tous les riches. Ils sont unis par l'amour ou par
l'exclusive amitié de l'hyménée, ces hommes et ces femmes que le sourire
n'abandonne jamais. Et moi, vieux, je suis comme toi, je ne suis l'autre
moitié de personne. Il m'importe peu de vieillir, il m'importerait
beaucoup de ne pas vieillir seul. Mais je n'ai pas rencontré l'être avec
lequel j'aurais voulu vivre et mourir, ou, si je l'ai rencontré, je n'ai
pas su le garder. Écoute une histoire, et pleure.
Il y avait un bon artiste, qu'on appelait Watelet, qui gravait à
l'eau-forte mieux qu'aucun homme de son temps. Il aima Marguerite Le
Conte et lui apprit à graver à l'eau-forte aussi bien que lui. Elle
quitta son mari, ses biens et son pays pour aller vivre avec Watelet. Le
monde les maudit; puis, comme ils étaient pauvres et modestes, on les
oublia. Quarante ans après on découvrit aux environs de Paris, dans une
maisonnette appelée _Moulin-Joli_, un vieux homme qui gravait à
l'eau-forte et une vieille femme, qu'il appelait sa meunière, et qui
gravait à l'eau-forte, assise à la même table. Le premier oisif qui
découvrit cette merveille l'annonça aux autres, et le beau monde courut
en foule à Moulin-Joli pour voir le phénomène. Un amour de quarante ans,
un travail toujours assidu et toujours aimé; deux beaux talents jumeaux;
Philémon et Baucis du vivant de mesdames Pompadour et Dubarry. Cela fit
époque, et le couple miraculeux eut ses flatteurs, ses amis, ses poëtes,
ses admirateurs. Heureusement le couple mourut de vieillesse peu de
jours après, car le monde eût tout gâté. Le dernier dessin qu'ils
gravèrent représentait le Moulin-Joli, la maison de Marguerite, avec
cette devise: _Cur valle permutem Sabina divitias operosiores?_
Il est encadré dans ma chambre au-dessus d'un portrait dont personne ici
n'a vu l'original. Pendant un an, l'être qui m'a légué ce portrait s'est
assis avec moi toutes les nuits à une petite table, et il a vécu du
même travail que moi... Au lever du jour, nous nous consultions sur
notre oeuvre, et nous soupions à la même petite table, tout en causant
d'art, de sentiment et d'avenir. L'avenir nous a manqué de parole. Prie
pour moi, ô Marguerite Le Conte!
En vérité, ami, plus j'y songe, plus je vois qu'il est trop tard pour
oser être malheureux. Nous no pouvons plus prendre la vie au sérieux, du
moins la vie qui est devant nous; car celle qui est derrière, nous y
avons cru, donc elle a été. As-tu fait le résumé de cette course agitée
et pénible qui nous conduit du maillot à la béquille? Je sais que la
route diffère selon les hommes, qu'il n'y a pas plus deux existences
humaines absolument semblables qu'il n'y a deux feuilles semblables dans
une forêt; mais il y a une vue générale tirée du destin de tous, et à
laquelle s'adaptent les mille détails qui font la diversité. En ne
voyant de lui que le système organique, on peut dire que l'homme est
toujours le même, comme il ne se compose jamais au physique que d'une
tête, deux bras, un corps, etc., son système intellectuel se compose
toujours des mêmes passions, l'orgueil, la colère, la luxure, le désir
du mal et du bien à diverses doses, mais se partageant et se disputant
toujours l'homme, entrant dans sa substance et faisant sa vie morale,
comme le système veineux et le système artériel font sa vie matérielle.
Ainsi je crois pouvoir résumer l'histoire de tous en résumant la mienne
propre:
Au commencement, force, ardeur, ignorance.
Au milieu, emploi de la force, réalisation des désirs, science de la
vie.
Au déclin, désenchantement, dégoût de l'action, fatigue,--doute,
apathie;--et puis la tombe qui s'ouvre comme un livre pour recevoir le
pèlerin fatigué de sa journée. O Providence!
La jeunesse est la portion de la vie humaine qui varie le moins chez les
individus; l'âge viril, celle qui varie le plus. La vieillesse est le
résultat de celui-ci, et varie selon ce qu'il a été; mais
l'affaiblissement des facultés confond les nuances, comme lorsque
l'éloignement atténue les couleurs et les enveloppe d'un voile pâle.
Il est presque impossible de savoir ce que sera un homme, difficile de
savoir ce qu'il est, aisé de savoir ce qu'il a été.
Il ne faut se méfier ni s'enthousiasmer des jeunes gens; mais il faut
bien se garder de croire aux hommes faits, de même qu'il faut s'abstenir
de les condamner; tout est en eux, c'est le métal en fusion qui tombe
dans le moule. Dieu sait comment réussira la statue. Quant aux
vieillards, quels qu'ils soient, il faut les plaindre.
Pour ma part, j'ai vu quelle chose misérable et terrible à la fois est
cette force de jeunesse qui n'obéit pas à notre appel, qui nous emporte
où nous ne voulons pas aller, et nous trahit lorsque nous avons besoin
d'elle; et je m'étonnerais d'avoir été si fier de la posséder, si je ne
savais que l'homme est porté à tirer vanité de tout, depuis la beauté,
qui est un don du hasard, jusqu'à la sagesse, qui est un résultat de
l'expérience; s'enorgueillir de sa force est aussi raisonnable que de
s'enorgueillir d'avoir bien dormi et d'avoir les jambes prêtes à
entreprendre une longue course, mais gare aux pierres des chemins.
Oh! que l'on se croit bon marcheur quand on est prêt à partir et qu'on a
aux pieds de bons souliers tout neufs sortant de chez l'ouvrier! Je me
souviens de cette impatience que j'éprouvais de me lancer dans la
carrière avec ma chaussure imperméable. Qui pourra m'arrêter? disais-je;
sur quelles épines, sur quelle fange ne marcherai-je pas sans crainte
d'être blessé ou sali! Où sont les obstacles, où sont les montagnes, où
sont les mers que je ne franchirai pas? J'avais compté sans les
chausse-trapes.
Et quand j'eus commencé à faire usage de ma force, il n'en résulta
d'abord que de belles et bonnes choses; car mon bagage était bon, et
j'avais dans mes poches les plus beaux livres du monde. Je daignais
lire les grands hommes de Plutarque et leur donner la main dans une
sainte vision dont mon orgueil était le magique soleil.
Et à force d'être content de moi et fier de mon allure, je pensai que je
ne pouvais faillir, et je le déclarai bien haut à mes amis et
connaissances. Il fut donc proclamé parmi ces gens-là que j'étais un
stoïque des anciens jours, qui avait la bonté de porter un frac et des
bottes.
Cependant, comme je marchais vite et regardant peu à terre, il m'arriva
de me heurter contre une pierre et de tomber; j'en eus de la douleur aux
pieds et de la mortification dans l'âme. Mais me relevant bien vite, et
pensant que personne ne m'avait vu, je continuai en me disant: Ceci est
un accident, la fatalité s'en est mêlée; et je commençai à croire à la
fatalité, que jusque-là j'avais niée effrontément.
Mais je me heurtai encore, et je tombai souvent. Un jour je m'aperçus
que j'étais tout blessé, tout sanglant, et que mon équipage, crotté et
déchiré, faisait rire les passants, d'autant plus que je le portais
encore d'un air majestueux et que j'en étais plus grotesque. Alors je
fus forcé de m'asseoir sur une pierre au bord du chemin, et je me mis à
regarder tristement mes baillons et mes plaies.
Mais mon orgueil, d'abord souffrant et abattu, se releva, et décida que,
pour être éreinté, je n'en étais pas moins un bon marcheur et un rude
casseur de pierres. Je me pardonnai toutes mes chutes, pensant que je
n'avais pu les éviter, que le destin avait été plus fort que moi, que
Satan jouait un rôle dans tout cela, et mille autres choses toutes
inventées pour entortiller, vis-à-vis de soi et des autres, l'aveu de sa
propre faiblesse et du mépris que tout homme se doit à lui-même s'il
veut être de bonne foi.
Et je repris ma route en boitant et en tombant, disant toujours que je
marchais bien, que les chutes n'étaient pas des chutes, que les pierres
n'étaient pas des pierres; et quoique plusieurs se moquassent de moi
avec raison, plusieurs autres me crurent sur parole, parce que j'avais
ce que les artistes appellent de la poésie, ce que les soldats appellent
de la blague.
Lord Byron donnait alors un grand exemple de ce que peut l'outrecuidance
humaine en habillant de pourpre les plus petites vanités et en les
enchâssant dans l'or comme des diamants; ce boiteux monta sur des
échasses et marcha par-dessus ceux qui avaient les jambes égales; cela
lui réussit, parce que ses échasses étaient solides, magnifiques, et
qu'il savait s'en servir.
Pour nous autres, peuple de singes, nous apprîmes à marcher plus ou
moins bien sur les échasses, et même à danser sur la corde, à la grande
admiration de plusieurs oisifs qui ne s'y connaissaient pas. Et nous, et
moi surtout, malheureux! je négligeais les pures et modestes
jouissances, je méconnaissais les sentiments vrais, je méprisais les
vertus simples et obscures, je raillais les dévots, j'encensais la
gloire insolente, et, crevant dans mon enflure, je ne pardonnais aux
autres aucune faiblesse de caractère, moi qui avais des vices dans le
coeur!... Et je ne voulais faire aucun sacrifice; car rien au monde ne
me semblait aussi précieux que mon repos, mon plaisir et la louange.
Or, sais-tu, François, comment après tout cela je suis devenu un
vieillard supportable, de moeurs douces, et assez modeste dans ses
paroles et dans ses prétentions? Sais-tu ce qui fait la différence d'un
homme corrompu et d'un homme égaré? Certes, l'un et l'autre ont fait
d'aussi sottes et laides choses; mais l'un cesse et l'autre continue;
l'un vieillit en sabots dans son ermitage, ou en robe de chambre dans sa
mansarde avec quelques amis; tandis que l'autre encravate et parfume
chaque soir une momie qui se donne encore des airs de vie, et que l'on
trouve un matin en poussière dans un alambic. L'homme qui s'est aperçu
trop tard de la mauvaise route, et qui n'a plus la force de retourner
sur ses pas, peut du moins s'arrêter, et d'un air triste crier à ceux
qui s'avancent: Ne passez point ici, je m'y suis perdu. Le méchant s'y
plaît, il avance jusqu'à son dernier jour, et meurt d'ennui lorsqu'il a
épuisé tout le mal que l'homme peut faire. Celui-là s'amuse à entraîner
sur ses traces le plus de malheureux qu'il peut; il rit en les voyant
tomber dans la boue à leur tour, et s'égaie à leur persuader que cette
boue est une essence précieuse dont il n'appartient qu'aux grands
esprits et aux gens du bon ton de s'oindre et de s'embaumer.
Et dans tout cela, François, il y a pour nous bien peu de sujets de
consolation; car nous n'avons pas grand mérite à n'être pas de ces
gens-là. N'avons-nous pas traversé leurs fêtes, n'y avons-nous pas bu le
poison de la vanité et du mensonge? Si le grand air nous a dégrisés,
c'est que le hasard ou la Providence nous a fait sortir de l'atmosphère
funeste et nous a forcés d'être dans un champ plutôt que dans un palais.
Mon ami, ce qu'on appelle la vertu existe certainement, mais elle existe
chez les hommes d'exception seulement; chez nous autres, ce que l'on
veut bien appeler honnêteté, c'est la sentiment des bonnes choses,
l'aversion pour les mauvaises. Or, à quoi tient, je te le demande, que
ce pauvre germe, battu de tous les vents, n'aille pas se perdre au loin,
quand nous l'exposons si légèrement à l'orage? Quand on songe à la
facilité avec laquelle il s'envole, doit-on s'élever beaucoup dans sa
propre opinion pour avoir échappé au danger par miracle? Quelle pâle
fleur que cet honneur qui nous reste! Quel est donc le séraphin qui l'a
protégée de son aile? quel est le rayon qui l'a ranimée? Le bon grain a
beau tomber dans la bonne terre, si les oiseaux du ciel viennent s'y
abattre, ils le mangent. Quelle est donc la main qui les détourne? O
Dieu, un tremblement de terreur s'empare d'une âme touchée de tes
bienfaits quand elle regarde en arrière!
Mais toi, ami, tu as pu réparer. Il n'a pas été trop tard pour toi
lorsque tu t'es arrêté; tu es revenu au point de départ, et là tu as
trouvé une rude besogne, un noble travail, et tu l'as pris avec joie. O
François! tu avais à combattre le passé et ses habitudes funestes, à
supporter le présent et ses ennuis rongeurs; tu es entré en lutte avec
ces dragons: tu as les reins aussi forts que l'archange Michel, car tu
les a vaincus. Moi qui suis vieux, et qui n'ai pas trouvé une mère à
consoler et douze enfants à nourrir de mon travail, je pleure, je prie,
et je m'écrie quelquefois:
Viens à moi, descends des cieux, pose-toi sur mon front abattu, colombe
de l'esprit saint, poésie divine! sentiment de l'éternelle beauté, amour
de la nature toujours jeune et toujours féconde! fusion du grand _tout_
avec l'âme humaine qui se détache et s'abandonne: joie triste et
mystérieuse que Dieu envoie à ses enfants désespérés, tressaillement qui
semble les appeler à quelque chose d'inconnu et de sublime, désir de la
mort, désir de la vie, éclair qui passe devant les yeux au milieu des
ténèbres, rayon qui écarte les nuages et revêt les cieux d'une splendeur
inattendue, convulsion de l'agonie où la vie future apparaît, vigueur
fatale qui n'appartient qu'au désespoir, viens à moi! j'ai tout perdu
sur la terre!
L'hiver étend ses voiles gris sur la terre attristée, le froid siffle et
pleure autour de nos toits. Mais quelquefois encore, à midi, des lueurs
empourprées percent la brume et viennent réjouir les tentures assombries
de ma chambre. Alors mon bengali s'agite et soupire dans sa cage, en
apercevant, sur le lilas dépouillé du jardin, un groupe de moineaux
silencieux, hérissés en boule et recueillis dans une béatitude
mélancolique. Le branchage se dessine en noir dans l'air chargé de gelée
blanche. Le genêt, couvert de ses gousses brunes, pousse encore tout en
haut une dernière grappe de boutons qui essayent de fleurir. La terre,
doucement humide, ne crie plus sous les pieds des enfants. Tout est
silence, regret et tendresse. Le soleil vient faire ses adieux à la
terre, la gelée fond, et des larmes tombent de partout; la végétation
semble faire un dernier effort pour reprendre à la vie; mais le dernier
baiser de son époux est si faible, que les roses du Bengale tombent
effeuillées sans avoir pu se colorer et s'épanouir. Voici le froid, la
nuit, la mort.
Ce dernier regard du soleil au travers de mes vitres, c'est mon dernier
espoir qui brille. Aimer ces choses, pleurer l'automne qui s'en va,
saluer le printemps à son retour, compter les dernières ou les premières
fleurs des arbres, attirer les moineaux sur ma fenêtre, c'est tout ce
qui me reste d'une vie qui fut pleine et brûlante. L'hiver de mon âme
est venu, un éternel hiver! Il fut un temps où je ne regardais ni le
ciel ni les fleurs, où je ne m'inquiétais pas de l'absence du soleil et
ne plaignais pas les moineaux transis sur leur branche. A genoux devant
l'autel où brûlait le feu sacré, j'y versais tous les parfums de mon
coeur. Tout ce que Dieu a donné a l'homme de force et de jeunesse,
d'aspiration et d'enivrement, je le consumais et le rallumais sans cesse
à cette flamme qu'un autre amour attisait. Aujourd'hui l'autel est
renversé, le feu sacré est éteint, une pâle fumée s'elève encore et
cherche à rejoindre la flamme qui n'est plus; c'est mon amour qui
s'exhale et qui cherche à ressaisir l'âme qui l'embrasait. Mais cette
âme s'est envolée au loin vers le ciel, et la mienne languit et meurt
sur la terre.
A présent que mon âme est veuve, il ne lui reste plus qu'à voir et à
écouter Dieu dans les objets extérieurs; car Dieu n'est plus en moi, et
si je puis me réjouir, c'est de ce qui se passe au dehors de moi. Je
dirai donc ta bonté envers les autres hommes, ô Dieu qui m'as abandonné!
je ne vivrai plus, je verrai et j'expliquerai; du fond de ma douleur,
j'élèverai une voix forte qui fera entendre ces mots à l'oreille des
passants:--Éloignez-vous d'ici, car il y a un abîme; et moi, qui passais
trop près, j'y suis tombé.--Je leur dirai encore: Vous êtes égarés parce
que vous êtes sourds et aveugles; c'est parce que je l'étais aussi que
je me suis égaré comme vous; j'ai recouvré l'ouïe et la vue; mais alors
je me suis aperçu que j'étais au fond du précipice et que je ne pouvais
plus retourner avec vous. J'étais vieux.
Beaucoup sont tombés comme moi dans les abîmes du désespoir. C'est un
monde immense, c'est comme un monde des morts qui se meut et s'agite
sous le monde des vivants. Quelque chose de noir, un fantôme qui porte
un nom et des habits, un corps indolent et brisé, une figure terne et
pâle, erre encore dans la société humaine et affiche encore les
apparences de la vie. Mais nos âmes sont là-dessous plongées dans cet
Érèbe aux flots amers, et les hommes jeunes ne savent pas plus ce qui
s'y passe que l'enfant au berceau ne sait ce que c'est que la mort. Mais
ce gouffre sans issue a plusieurs profondeurs, et diverses races
d'hommes en remontent ou en descendent les degrés. Des pleurs et des
rires sortent des entrailles de cet enfer. Au plus bas, les plus déchus,
les plus abrutis, qui dorment dans la fange de plaisirs sans nom; moins
bas, les furieux qui hurlent et blasphèment contre Dieu, qu'ils ont
méconnu et qui les a foudroyés; ailleurs les cyniques, qui nient la
vertu et le bonheur, et qui cherchent à faire tomber les autres aussi
bas qu'eux. Mais il en est qui surnagent sur les miasmes empoisonnés de
leur Tartare, et qui, s'asseyant sur les premières marches de l'escalier
fatal, disent: Seigneur, puisque je ne puis repasser le seuil, je
mourrai ici et ne descendrai pas. Ceux-là pleurent et se lamentent; car
ils sont encore assez près de Dieu pour savoir ce qui eût pu être et ce
qu'ils auraient dû faire. Et ils espèrent en une autre vie, parce qu'ils
ont gardé le sentiment du beau éternel et le moyen de le posséder.
Ceux-là se repentent et travaillent, non pour rentrer dans cette vie
mortelle, mais pour l'expier; ils disent la vérité aux hommes sans
crainte de les blesser, car ceux qui ne sont plus du monde n'ont rien à
ménager, rien à redouter; on ne peut plus leur faire ni bien ni mal; on
ne peut plus les faire tomber; ils se sont précipités. Puissent-ils,
comme Curtius, apaiser la colère céleste et fermer l'abîme derrière eux!
Mais il me semble, François, que je deviens emphatique; heureusement
j'aperçois venir mon vieux Malgache: il y a quinze mois que je ne l'ai
vu; il vient tout essoufflé, tout palpitant de joie. Le voilà sous ma
fenêtre; mais, diable! il s'arrête; il vient d'apercevoir une violette
difforme, il la cueille, et cela lui donne à penser. Me voilà effacé de
sa mémoire; si je ne vais à sa rencontre, il retournera chez lui avec sa
violette monstre et sans m'avoir vu. J'y cours. Adieu, Pylade.