A ROLLINAT.

Je suis bien fâché d'avoir écrit ce mauvais livre qu'on appelle _Lélia_,

non pas que je m'en repente: ce livre est l'action la plus hardie et la

plus loyale de ma vie, bien que la plus folle et la plus propre à me

dégoûter de ce monde à cause des résultats. Mais il y a bien des choses

dont on enrage et dont on se moque en même temps, bien des guêpes qui

piquent et qui impatientent sans mettre en colère, bien des contrariétés

qui font que la vie est maussade, et qui ne sont pas tout à fait le

désespoir qui tue. Le plaisir d'avoir fait ces choses en efface bientôt

l'atteinte.

Si je suis fâché d'avoir écrit _Lélia_, c'est parce que je ne peux plus

l'écrire. Je suis dans une situation d'esprit qui ressemble tellement à

celle que j'ai dépeinte, et que j'éprouvais en faisant ce livre, que ce

me serait aujourd'hui un grand soulagement de pouvoir le recommencer.

Malheureusement, on ne peut pas faire deux ouvrages sur la même pensée

sans y apporter beaucoup de modifications. L'état de mon esprit, lorsque

je fis _Jacques_ (qui n'a point encore paru), me permit de corriger

beaucoup ce personnage de _Lélia_, de l'habiller autrement et d'en

faciliter la digestion au bon public. A présent je n'en suis plus à

_Jacques_, et au lieu d'arriver à un troisième état de l'âme, je retombe

au premier. Eh quoi! ma période de _parti pris_ n'arrivera-t-elle pas?

Oh! si j'y arrive, vous verrez, mes amis, quels profonds philosophes,

quels antiques stoïciens, quels ermites à barbe blanche se promèneront à

travers mes romans! quelles pesantes dissertations, quels magnifiques

plaidoyers, quelles superbes condamnations, quels pieux sermons

découleront de ma plume! comme je vous demanderai pardon d'avoir été

jeune et malheureux, comme je vous prônerai la sainte sagesse des

vieillards et les joies calmes de l'égoïsme! Que personne ne s'avise

plus d'être malheureux dans ce temps-là; car aussitôt je me mettrai à

l'ouvrage, et je noircirai trois mains de papier pour lui prouver qu'il

est un sot et un lâche, et que, quant à moi, je suis parfaitement

heureux. Je serai aussi faux, aussi bouffi, aussi froid, aussi inutile

que Trenmor, type dont je me suis moqué plus que tout le monde, et avant

tout le monde; mais ils n'ont pas compris cela. Ils n'ont pas vu que,

mettant diverses passions ou diverses opinions sous des traits humains,

et étant forcé par la logique de faire paraître aussi la raison humaine,

je l'avais été chercher au bagne, et qu'après l'avoir plantée comme une

potence au milieu des autres bavards, j'en avais tiré à la fin un grand

bâton blanc, qui s'en va vers les champs de l'avenir, chevauché par les

follets.

Tu me demandes (je t'entends) si c'est une comédie que ce livre que tu

as lu si sérieusement, toi véritable Trenmor de force et de vertu, qui

sais penser tout ce que le mien sait dire, et faire tout ce que le mien

sait indiquer.--Je te répondrai que oui et que non, selon les jours. Il

y eut des nuits de recueillement, de douleur austère, de résignation

enthousiaste, où j'écrivis de fort belles phrases de bonne foi. Il y eut

des matinées de fatigue, d'insomnie, de colère, où je me moquai de la

veille et où je pensai tous les blasphèmes que j'écrivis. Il y eut des

après-midi d'humeur ironique et facétieuse, où, échappant comme

aujourd'hui au pédantisme des donneurs de consolation, je me plus à

faire Trenmor le philosophe plus creux qu'une gourde et plus impossible

que le bonheur. Ce livre, si mauvais et si bon, si vrai et si faux, si

sérieux et si railleur, est bien certainement le plus profondément, le

plus douloureusement, le plus âcrement senti que cervelle en démence ait

jamais produit. C'est pourquoi il est contrefait, mystérieux, et de

réussite impossible. Ceux qui ont cru lire un roman ont eu bien raison

de le déclarer détestable. Ceux qui ont pris au réel ce que l'allégorie

cachait de plus tristement chaste ont eu bien raison de se scandaliser.

Ceux qui ont espéré voir un traité de morale et de philosophie ressortir

de ces caprices ont fort bien fait de trouver la conclusion absurde et

fâcheuse. Ceux-là seuls qui, souffrant des mêmes angoisses, l'ont écouté

comme une plainte entrecoupée, mêlée de fièvre, de sanglots, de rires

lugubres et de jurements, l'ont fort bien compris, et ceux-là l'aiment

sans l'approuver. Ils en pensent absolument ce que j'en pense; c'est un

affreux crocodile très-bien disséqué, c'est un coeur tout saignant,

mis à nu, objet d'horreur et de pitié.

Où est l'époque où l'on n'eût pas osé imprimer un livre sans l'avoir

muni, en même temps que du privilége du roi, d'une bonne moralité, bien

grosse, bien bourgeoise, bien rebattue, bien inutile? Les gens de

coeur et de tête ne manquaient jamais de prouver absolument le

contraire de ce qu'ils voulaient prouver. L'abbé Prévost tout en

démontrant par la bouche de Tiberge que c'est un grand malheur et un

grand avilissement de s'attacher à une fille de joie, prouva par

l'exemple de Desgrieux que l'amour ennoblit tout, et que rien n'est

rebutant de ce qui est profondément senti par un généreux coeur. Pour

compléter la bévue, Tiberge est inutile. Manon est adorable, et le livre

est un sublime monument d'amour et de vérité.

Jean-Jacques a beau faire, Julie ne redevient chère au lecteur qu'à

l'heure de la mort, en écrivant à Saint-Preux qu'elle n'a pas cessé de

l'aimer. C'est madame de Staël, la logique, la raisonneuse, l'utile, qui

fait cette remarque. Madame de Staël remarque encore que la lettre qui

défend le suicide est bien supérieure à la lettre qui le condamne.

Hélas! pourquoi écrire contre sa conscience, ô Jean-Jacques? s'il est

vrai, comme beaucoup le pensent, que vous vous êtes donné la mort,

pourquoi nous l'avoir caché? pourquoi tant de déraisonnements sublimés

pour celer un désespoir qui vous déborde? Martyr infortuné qui avez

voulu être philosophe classique comme un autre, pourquoi n'avoir pas

crié tout haut? cela vous aurait soulagé, et nous boirions les gouttes

de votre sang avec plus de ferveur; nous vous prierions comme un Christ

aux larmes saintes.

Est-ce beau, est-ce puéril, cette affectation d'utilité philanthropique?

Est-ce la liberté de la presse, ou l'exemple de Goethe suivi par

Byron, ou la raison du siècle qui nous en a délivrés? Est-ce un crime de

dire tout son chagrin, tout son ennui? Est-ce vertu de le cacher?

Peut-être, se taire, oui: mais mentir! mais avoir le courage d'écrire

des volumes pour déguiser aux autres et à soi-même le fond de son âme!

Eh bien! oui, c'était beau! Ces hommes-là travaillaient à se guérir et à

faire servir leur guérison aux autres malades. En tâchant de persuader,

ils se persuadaient. Leur orgueil, blessé par les hommes, se relevait en

déclarant aux hommes qu'ils avaient su se guérir tout seuls de leurs

atteintes. Sauveurs ingénus de vos ingénus contemporains, vous n'avez

pas aperçu le mal que vous semiez sous les fleurs saintes de votre

parole! vous n'avez pas songé à cette génération que rien n'abuse, qui

examine et dissèque toutes les émotions, et qui, sous les rayons de

votre gloire chrétienne, aperçoit vos fronts pâles sillonnés par

l'orage! Vous n'avez pas prévu que vos préceptes passeraient de mode, et

que vos douleurs seules nous resteraient, à nous et à nos descendants!

V

Lettres d'un voyageur · 第 24 / 52 题