«Restez en paix, mes frères, et laissez le pape vider ses querelles
lui-même. Les foudres de Rome sont éteintes, et le feu de la colère
brûle en vain les entrailles des hommes de Dieu. Leur anathème n'est
plus qu'un son dont le vent se joue comme de l'écume des flots
grondeurs. L'hérésiarque n'est plus forcé d'aller se réfugier dans les
montagnes, et d'user la plante de ses pieds à fuir les vengeances de
l'Église. La foi est devenue ce que Jésus a voulu qu'elle fût: un espoir
offert aux âmes libres, et non un joug imposé par les puissants et les
riches de la terre. Restez en paix, mes frères, Dieu n'épouse pas les
querelles du pape.
«Imprudents qui voulez les réconcilier, vous ne savez pas le mal que
vous feriez à l'Église si vous étouffiez cette voix rebelle! Vous ne
savez pas que le pape est bien content et bien fier d'avoir un ennemi:
que ne donnerait-il pas pour en avoir deux, pour qu'un autre Luther
entraînât la foule vers ses pas! Mois le monde est indifférent désormais
aux débats théologiques; il lit les plaidoyers de l'hérétique, parce
qu'ils sont beaux; il ne lit pas les jugements du pape, parce qu'ils
sont catholiques et rien de plus. Lisez-les, mes frères, puisque le pape
vous les impose; mais priez tout bas pour l'ennemi du pape.
«Vous avez bien assez travaillé, vous avez bien assez souffert en ce
monde, vieux débris du plus ancien peuple de la terre! vos barbes
blanches sont encore tachées du sang de vos frères, et la neige du mont
Ararat en a été rougie jusqu'à la cime, où s'arrêta l'arche sainte. Le
cimeterre turc a rasé vos têtes jusqu'aux os, et l'infidèle s'est baigné
la cheville dans les pleurs des derniers enfants de Japhet. La méfiance,
qui plisse parfois vos fronts sereins, est le cachet qu'y a laissé la
persécution. Mais rassurez-vous, mes frères, et sachez bien qu'il y a
loin du pouvoir d'un pape romain à celui du moindre cadi turc d'un
village de l'Arménie. Restez en paix, et soyez sûrs que le pape prie
pour son ennemi, de peur que Dieu ne le lui retire.
«Le déluge de sang a cessé, votre arche a touché ces grèves fertiles; ne
quittez pas votre île heureuse. Cultivez vos fleurs et cueillez vos
fruits. Voyez! vos raisins rougissent déjà, et les pampres chargés de
grappes se penchent sur les flots, comme pour boire, dans un jour de
fatigue. Tout est couleur de rose ici, les lauriers, les marbres, le
ciel et l'onde. Chaque matin vous saluez le soleil qui sort des
montagnes de votre patrie, et vous aspirez dans ses rayons la rosée de
vos cimes natales. De quoi voulez-vous inquiéter vos âmes paisibles?
Enseignez aux orphelins de vos frères la langue que parlèrent les
premiers hommes, et surtout racontez-leur l'histoire de votre esclavage,
afin qu'ils gardent la liberté que vous avez si chèrement payée. Mais ne
leur parlez pas de l'ennemi du pape; c'est bien inutile, hélas! Quand
ils seront grands, l'Église sera pacifiée, et le successeur de Capellari
n'aura pas un ennemi au soleil.
«Restez donc en paix, mes frères, car Dieu a remis son arc dans les
nuées. Du monde inconnu qui est au delà de votre île, un messager vous
est venu. Vous l'avez pris pour la colombe, tant sa voix était belle et
son aspect candide. Mais le pape vous dit que la colombe est un corbeau.
Dites comme lui, ô fils de Noé le prudent! Mais si l'ennemi du pape,
battu par quelque tempête, revient quelque jour s'asseoir à l'abri de
vos figuiers, passez bien doucement derrière le feuillage, ô bons pères!
et courbez vers lui le beau fruit au manteau déchiré[D]. Les hirondelles
de l'Adriatique ne l'iront pas dire à Rome. S'il entre dans votre
chapelle, laissez-le courber son vaste front devant votre madone. C'est
un Turc qui l'a peinte, et pourtant elle est bien belle et bien
chrétienne. Peut-être entendra-t-elle la prière de l'hérésiarque. Mais
si elle le convertit à l'Église romaine, gardez-vous bien de vous vanter
du miracle opéré chez vous, frère Hiéronyme; c'est vous qui, sous peine
d'excommunication, seriez forcé de vous déclarer l'ennemi du pape.»
* * * * *
--Et toi, l'abbé, lui dis-je, ne serais-tu pas tenté, par hasard, de
devenir l'ennemi du pape? Ce rôle étrange ne leurre-t-il pas ton orgueil
de quelque dangereuse promesse? Mais c'est plus difficile en ce temps-ci
que d'improviser une satire, prends-y garde. Le rôle est grave, et il ne
suffit pas d'être un prêtre éloquent; il faut être un grand caractère
pour lever l'étendard de la révolte dans le concile. Respecte
silencieusement l'habit que tu portes, à moins que tu ne te sentes aussi
marqué du sceau fatal d'une grande destinée.
L'abbé, sans s'apercevoir de la fatuité de sa réponse, et s'abandonnant
naïvement à une douloureuse préoccupation, dit en secouant la tête:--Il
eût mieux valu cent fois être un gratteur de guitare à la toilette des
Cydalises, passer sa vie à rire et à faire des bouts-rimés, que de
souffrir le poids des réflexions qui s'obstinent à creuser cette pauvre
tête. O Lamennais! où êtes-vous? O Capellari! que faites-vous? De cette
soutane noire, linceul de nos gloires passées, ne sortira-t-il qu'un
seul homme? tous ceux qui s'y ensevelissent descendront-ils sans honneur
dans l'oubli du tombeau?
--O mon cher abbé, lui dis-je en pressant sa main, prends garde à ce qui
se passe en toi! prends garde au démon de l'orgueil! Efface tes vers,
voici venir Hiéronyme; laisse à ce moine sa tranquille prudence et son
obscur bonheur. N'éveille pas en lui le serpent caché; qui sait s'il n'a
pas songé bien des fois, lui aussi, à être un homme? Laisse faire la
reine du monde nouveau, l'intelligence, qui approche à pas de géant, et
qui fera de nous ce que je sais bien, sans ton secours ni le mien.
* * * * *
Quand nous repassâmes devant l'île des Fous, Beppa se plaignit qu'on lui
fît faire deux fois cette route.--Je déteste leurs cris, dit-elle; cela
me rend malade, et ma souffrance n'adoucit point la leur.--Ils ne crient
pas toujours, lui dis-je en lui montrant le vieillard que nous avions vu
deux heures auparavant. Il était toujours à la même place et dans la
même attitude. Sa figure était pâle et morne comme nous l'avions
laissée, et il contemplait encore les flots.--C'est bien pis que s'il
criait, dit Beppa. Mon Dieu! quelle effrayante figure! quel calme
désespoir! A quoi songe-t-il et que regarde-t-il? Que se passe-t-il dans
cette tête chauve qui ne sent pas les rayons du soleil? Ils sont lourds
comme du plomb, et il les supporte depuis deux heures!--Et peut-être les
supporte-t-il ainsi tous les jours, dit le docteur. J'en ai connu un qui
se croyait un aigle, et qui s'est tellement obstiné à regarder le
soleil, qu'il en est devenu aveugle. Quand il eut perdu la vue, sa
fantaisie n'en fut que plus opiniâtre. Il croyait en contempler encore
le disque lumineux, et prétendait, au milieu des ténèbres de la nuit,
voir sa chambre inondée d'une clarté éblouissante.--Plaise à Dieu, dit
Beppa, que celui-ci ait quelque manie stupide de ce genre! il ne
souffrirait pas. Mais je crains bien qu'à cette heure il ne soit pas
fou, et qu'il sache seulement qu'il est captif. Comme il regarde
l'horizon! Pauvre homme! tu n'iras jamais jusqu'à cette première lame de
l'Adriatique, et il y a peut-être dans ton cerveau un volcan qui
voudrait te lancer au bout du monde.--Il ne s'en est peut-être pas fallu
l'épaisseur d'un cheveu sous son crâne, dit le docteur, qu'il ne fût un
homme de génie et qu'il ne remplît l'univers de son nom. Peut-être y
a-t-il des instants où il le sent, et où il s'aperçoit qu'il faut mourir
à l'hôpital des fous!--Voguons, voguons, dit Beppa; voici le front de
l'abbé qui se plisse.
* * * * *
La lune montait dans le ciel, quand, après avoir dîné longuement, et
longuement causé dans un café, nous arrivâmes à la Piazzetta.--Ce fils
de chien dont la mère était une vache ne se dérangera pas, grommela
Catullo, qui avait le vin misanthrope, ce soir-là.--A qui s'adresse
cette apostrophe généalogique? dit le docteur. En se retournant il vit
un Turc qui avait ôté ses babouches et une partie de son vêtement, et
qui s'était agenouillé sur la dernière marche du traguet, si près de
l'eau qu'il mouillait sa barbe et son turban à chacune des nombreuses
invocations qu'il adressait à la lune.--Ah! ah! dit le docteur, ce
monsieur a choisi un étrange prie-Dieu; l'heure l'aura surpris au moment
où il appelait une gondole; il aura été forcé de se jeter le visage
contre terre en entendant sonner le coup de sa prière.--Ce n'est pas
cela, dit l'abbé; il s'est mis là pour que personne ne pût passer devant
lui et ne vînt à traverser son oraison; son culte lui commande de
recommencer autant de fois qu'il passe de gens entre lui et la lune.
En parlant ainsi, il mit sa canne en travers des jambes de Catullo, qui
voulait poser brutalement le pied sur la rive et repousser le Turc pour
nous faire aborder.--Laisse-le, dit l'abbé; celui-là aussi est un
croyant.--Et comment voulez-vous faire, dit le gondolier, si cet animal
sans baptême ne se dérange pas?
En effet, le traguet étant bordé de deux petites rampes de bois, nous ne
pouvions aborder sans traverser quelque peu l'oraison du musulman.--Eh
bien! dit l'abbé, nous attendrons qu'il ait fini: assieds-toi, et ne dis
mot.--Catullo alla s'asseoir sur sa poupe en secouant la tête; il était
facile de voir qu'il n'approuvait en rien les principes de
l'abbé.--Qu'importe, dit celui-ci en se tournant vers nous, que la
madone s'appelle Marie ou Phingari? La vierge mère de la Divinité, c'est
toujours la même pensée allégorique; c'est la foi qui donne naissance à
tous les cultes et à toutes les vertus.--Vous êtes bien hérétique, ce
soir, monsieur l'abbé, dit Beppa; pour moi je n'aime pas les Turcs, non
parce qu'ils adorent la lune, mais parce qu'ils tiennent les femmes dans
l'esclavage.--Sans compter qu'ils coupent la tête à leurs esclaves, dit
Catullo d'un air indigné.--Mon oncle, dit le docteur, a été témoin d'un
fait que cette prière turque me rappelle. Un jour, il y a environ
cinquante ans, un musulman fut surpris ainsi par l'heure de la prière,
comme il se trouvait sur la rive des Esclavons. Il s'arrêta au beau
milieu des quais, et commença, après avoir ôté ses babouches, les
dévotions d'usage. Une troupe de polissons qui voyait apparemment ce
spectacle pour la première fois, se prit à rire, l'entourant avec
curiosité, et répétant ironiquement ses génuflexions et le mouvement de
ses lèvres. Le Turc continua sa prière sans paraître s'apercevoir de
cette raillerie. Les polissons, encouragés, redoublèrent de singeries,
et peu à peu s'enhardirent jusqu'à ramasser des cailloux et à les lui
jeter au visage. Le croyant resta impassible; sa figure ne trahit pas la
moindre altération, et il n'omit pas une parole de son oraison. Mais,
quand elle fut finie, il se releva, prit par le cou le premier petit
malheureux qui lui tomba sous la main, et lui plongea son kandjar dans
la gorge avec la même tranquillité que si c'eût été un poulet; puis il
se retira, sans dire une seule parole, laissant le cadavre ensanglanté à
la place où sa prière avait été profanée. Le sénat délibéra sur ce
meurtre, et il fut décidé que le Turc avait exercé une vengeance
légitime. Il ne fut fait aucune poursuite contre lui.
Ce récit, que Catullo écouta, la tête penchée et l'oreille basse, parut
lui inspirer un profond respect pour l'idolâtre; car, quand celui-ci eut
fini de prier, non-seulement il attendit patiemment qu'il eût remis son
dolman, mais encore il lui présenta ses babouches. Le Turc ne fit pas un
geste de remercîment, ne parut pas s'apercevoir de notre politesse, et
alla rejoindre ses compagnons, qui fumaient autour de la colonne de
Saint-Théodore.--Ceux-là sont des muscadins, dit l'abbé lorsque nous
passâmes auprès d'eux. Ils n'ont pas fait leur prière. Ce sont des
négociants établis à Venise, et que l'air de notre civilisation a
corrompus. Ils boivent du vin, renient le prophète, ne vont point à la
mosquée, et ne se déchaussent point pour saluer Phingari; mais ils n'en
valent pas mieux, car ils ne croient à rien, et ils ont perdu toute la
poétique naïveté de leur idolâtrie, sans ouvrir leur âme à la vérité
austère de l'Évangile. Cependant ils sont encore honnêtes parce qu'ils
sont Turcs, et qu'un Turc ne peut pas être fripon.
Après nous être séparés pour prendre quelques heures de repos, nous nous
retrouvâmes à la fête ou _sagra_ du Rédempteur. Chaque paroisse de
Venise célèbre magnifiquement sa fête patronale à l'envi l'une de
l'autre; toute la ville se porte aux dévotions et aux réjouissances qui
ont lieu à cette occasion. L'île de la Giudecca, dans laquelle est
située l'église du Rédempteur, étant une des plus riches paroisses,
offre une des plus belles fêtes. On décore le portail d'une immense
guirlande de fleurs et de fruits; un pont de bateaux est construit sur
le canal de la Giudecca, qui est presque un bras de mer en cet endroit;
tout le quai se couvre de boutiques de pâtissiers, de tentes pour le
café, et de ces cuisines de bivouac appelées _frittole_, où les
marmitons s'agitent comme de grotesques démons, au milieu de la flamme
et des tourbillons de fumée d'une graisse bouillante, dont l'âcreté doit
prendre à la gorge ceux qui passent en mer à trois lieues de la côte. Le
gouvernement autrichien défend la danse en plein air, ce qui nuirait
beaucoup à la gaieté de la fête chez tout autre peuple; par bonheur, les
Vénitiens ont dans le caractère un immense fonds de joie; leur pêché
capital est la gourmandise, mais une gourmandise babillarde et vive, qui
n'a rien de commun avec la pesante digestion des Anglais et des
Allemands; les vins muscats de l'Istrie à six sous la bouteille
procurent une ivresse expansive et facétieuse.
Toutes ces boutiques de comestibles sont ornées de feuillage, de
banderoles, de ballons en papier de couleur qui servent de lanternes;
toutes les barques en sont ornées, et celles des riches sont décorées
avec un goût remarquable. Ces lanternes de papier prennent toutes les
formes: ici ce sont des glands qui tombent en festons lumineux autour
d'un baldaquin d'étoffes bariolées; là ce sont des vases d'albâtre de
forme antique, rangés autour d'un dais de mousseline blanche dont les
rideaux transparents enveloppent les convives; car on soupe dans ces
barques, et l'on voit, à travers la gaze, briller l'argenterie et les
bougies mêlées aux fleurs et aux cristaux. Quelques jeunes gens habillés
en femmes entr'ouvrent les courtines et débitent des impertinences aux
passants. A la proue s'élève une grande lanterne qui a la figure d'un
trépied, d'un dragon ou d'un vase étrusque, dans laquelle un gondolier,
bizarrement vêtu; jette à chaque instant une poudre qui jaillit en
flammes rouges et en étincelles bleues.
Toutes ces barques, toutes ces lumières qui se réfléchissent dans l'eau,
qui se pressent, et qui courent dans tous les sens le long des
illuminations de la rive, sont d'un effet magique. La plus simple
gondole où soupe bruyamment une famille de pêcheurs est belle avec ses
quatre fanaux qui se balancent sur les têtes avinées, avec sa lanterne
de la proue, qui, suspendue à une lance plus élevée que les autres,
flotte, agitée par le vent, comme un fruit d'or porté par les ondes. Les
jeunes garçons rament et mangent alternativement; le père de famille
parle latin au dessert,--le latin des gondoliers, qui est un recueil de
jeux de mots et de prétendues traductions patoises, quelquefois
plaisantes et toujours grotesques;--les enfants dorment, les chiens
aboient et se provoquent en passant.
Ce qu'il y a encore de beau et de vraiment républicain dans les moeurs
de Venise, c'est l'absence d'étiquette et la bonhomie des grands
seigneurs. Nulle part peut-être il n'y a des distinctions aussi marquées
entre les classes de la société, et nulle part elles ne s'effacent de
meilleure foi. On reconnaît un noble au fond de sa gondole, rien qu'à sa
manière de hausser et de baisser la glace. Un agioteur juif aura beau
imiter scrupuleusement l'élégance d'un dandy, on ne le confondra jamais
avec le plus simplement vêtu des descendants d'une antique famille; et
un gondolier de place, quoi qu'il fasse, n'aura jamais, dans sa manière
de ramer, l'allure à la fois élégante et majestueuse de ceux qu'on
appelle gondoliers de palais. Mais il n'est pas une fête publique qui ne
réunisse tous les rangs sans distinction, sans privilèges et sans
antipathie. Le peuple, qui se moque de tout, se moque des disgrâces de
la noblesse, et, au carnaval, l'un de ses déguisements favoris consiste
à s'affubler d'une perruque immense, d'un habit ridicule, et à s'en
aller par les rues, l'épée au côté, avec des bas crottés et des souliers
percés, offrant sa protection, ses richesses et son palais à tous les
passants. Cette mascarade s'appelle l'_illustrissimo_. Elle est devenue
classique comme Polichinelle, Arighella, Giacometto et Pantalon. Mais,
en dépit de cette cruelle dérision, le peuple aime encore ses vieux
nobles, ces hommes des derniers temps de la république, qui furent si
riches, si prodigues et si dupes, si magnifiques et si vains, si bornés
et si bons; ces hommes qui choisirent pour leur dernier doge Manin,
lequel se mit à pleurer comme un enfant quand on lui dit que Napoléon
s'approchait, et qui lui envoya les clefs de Venise, au moment où le
conquérant s'en retournait, la jugeant imprenable.
Ils ont toujours été affables et paternels avec le peuple, et ne fuient
jamais sa grosse joie, parce qu'à Venise elle n'est vraiment pas
repoussante comme ailleurs, et que ce peuple a de l'esprit jusque dans
la grossièreté; le peuple répond à cette confiance, et il n'y a pas
d'exemple qu'un noble ait été insulté dans une taverne ou dans la
confusion d'une régate. Tout va pêle-mêle. Les uns rient de la gravité
des autres, ceux-ci s'amusent de l'extravagance de ceux-là. La gondole
fermée du vieux noble, la barque resplendissante du banquier ou du
négociant, et le bateau brut du marchand de légumes, soupent et voguent
ensemble sur le canal, se heurtent, se poussent, et l'orchestre du riche
se mêle aux rauques chansons du pauvre. Quelquefois le riche fait taire
ses musiciens pour s'égayer des refrains graveleux du bateau;
quelquefois le bateau fait silence et suit la gondole pour écouter la
musique du riche.
Cette bonne intelligence se retrouve partout; l'absence de chevaux et de
voitures dans les rues, et la nécessité pour tous d'aller sur l'eau,
contribuent beaucoup à l'égalité des manières. Personne ne crotte et
n'écrase son semblable. Il n'y a point là l'humiliation de passer à pied
auprès d'un carrosse; nul n'est forcé de se déranger pour un autre, et
tous consentent à se faire place. Au café, tout le monde est assis
dehors. Le climat l'ordonne, et ce ne sont pas les grands, mais les
frileux, qui restent au dedans. Un pêcheur de Chioggia appuie ses coudes
déguenillés à la même table qu'un grand seigneur. Il y a bien des cafés
de prédilection pour les élégants, pour les artistes, pour les nobles:
chacun aime à trouver là sa société de tous les soirs; mais dans
l'occasion (que la chaleur rend fréquente) on entre dans la première
taverne venue, et personne ne songe à critiquer ou même à remarquer une
femme de bon ton, assise dans un cabaret pour boire une _semata_ ou pour
manger du poisson frais.
Les Vénitiennes sont coquettes et amoureuses de parure. La richesse de
leurs toilettes fait un singulier contraste avec le _sans-façon_ de
leurs habitudes. Est-ce à cette simplicité seigneuriale qu'il faut
attribuer la manière hardie dont les hommes du peuple les regardent? Un
cocher de fiacre à Paris n'est pas un homme pour la femme qui monte dans
sa voiture. Ici un gondolier regarde la jambe de toute femme qui sort de
sa gondole. La sentence de La Bruyère: _Un jardinier n'est un homme
qu'aux yeux d'une religieuse_, serait un mon-sens à Venise. Beppa n'a
certes pas une figure agaçante ni des manières éventées. L'autre jour,
comme nous passions auprès d'une barque pleine de manants, l'un d'eux,
qui récitait, c'est-à-dire qui écorchait une strophe de Tasse,
s'interrompit pour la montrer à ses compagnons en s'écriant: Voici la
belle Herminie!
L'ostentation des anciens nobles est encore dans le caractère de la
population; l'usage de la _sagra_ en offre une preuve: chaque année, le
paroissial et son chapitre délibèrent et choisissent un ordonnateur pour
la fête patronale, à peu près comme on choisit une quêteuse dans une
paroisse de Paris. Les fonctions de cet ordonnateur sont d'appliquer le
produit annuel des aumônes et des offrandes à la décoration de l'église,
à l'illumination, et à la musique du choeur; on prend ordinairement le
plus généreux et le plus riche. Dévot ou non, il met toujours son
ambition à surpasser son prédécesseur en magnificence; et si le revenu
de la paroisse ne lui suffit pas, il contribue de sa bourse aux frais de
la fête. Aussi le peuple s'amuse beaucoup; les prêtres sont satisfaits,
et distribuent à pleines mains les absolutions et les indulgences à
l'ordonnateur, à sa famille et à ses serviteurs. Il y a quelques jours,
un simple particulier n'a pas dépensé moins de quinze mille francs pour
une messe.
A deux heures du matin, comme nous n'avions pas pris de vivres dans la
gondole, parce qu'après tout, c'est la plus incommode manière de manger
qu'il y ait au monde, nous rentrâmes dans la ville, et nous allâmes
souper au restaurant de Sainte-Marguerite, qui avait aussi ses ballons
de papier suspendus à la treille. Nous allâmes nous asseoir au fond du
jardin, et l'abbé nous fit servir des soles accommodées avec du raisin
de Corinthe, des graines de pin et du citron confit. Jules et Beppa
s'animèrent si bien la tête et les entrailles avec le vin de Bragance et
les macarons au girofle, qu'ils ne voulurent jamais nous permettre de
retourner chez nous. Il fallut aller voir le lever du soleil à l'île de
Torcello. Catullo, étant à demi ivre et incapable de ramer seul un
quart du chemin, nous proposa d'aller chercher ses compères César et
Gambierazi: l'un qui fut fait nicoloto le mois dernier, en jurant sur le
crucifix haine éternelle aux Castellans; l'autre qui remplit avec
Catullo le rôle de grand prêtre, en versant l'encre de seppia sur la
tête du néophyte et en dictant la formule du serment. En expiation de
ces cérémonies païennes et républicaines, ils furent mis tous trois en
prison avec une vingtaine d'assistants; je crois t'avoir raconté cela
dans une de mes lettres. J'étais impatient de voir ces gondoliers
illustres. Mais, hélas! que les hommes célèbres démentent souvent d'une
manière fâcheuse l'idée que nous nous en formons! César, le néophyte,
est bossu, et Gambierazi, le pontife, a les jambes en vis de pressoir.
Le plus agréable des trois est encore Catullo, qui ne boite que d'une
jambe, et qui ne manque jamais de dire, en parlant de lord Byron:--Je
l'ai vu, il était boiteux.--Hélas! hélas! le divin poëte Catulle était
Vénète; qui sait si l'ivrogne écloppé qui conduit notre gondole ne
descend pas de lui en droite ligne?
Ces trois monstres, à l'aide de la voile et du vent, nous conduisirent
très-vite à Torcello, et le soleil se levait quand nous nous enfonçâmes
gaiement dans les sentiers verts de cette belle île.
Torcello est, de tous les îlots des lagunes où vinrent se réfugier les
habitants de la Vénétie lors de l'irruption des barbares en Italie,
celui qui conserve le plus de traces de cette époque d'émigration et de
terreur. L'église et une fabrique en ruine sont les vestiges de la ville
que ces réfugiés y construisirent. L'église, par sa construction
irrégulière et le mélange de richesses antiques et de matériaux
grossiers qui la composent, atteste la précipitation avec laquelle elle
fut bâtie. On y employa les débris d'un temple d'Aquilée, soustraits à
la ruine de cette capitale des provinces vénètes. La nef a encore la
forme circulaire d'un temple païen, et de précieuses colonnes d'un
marbre africain sculpté en Grèce soutiennent le toit de briques chargé
de ronces qui s'échappent en festons et s'ouvrent un chemin dans les
crevasses des corniches. La coupole et la partie intérieure du portique
sont couvertes de mosaïques exécutées par des artistes grecs. Ces
mosaïques, qui datent du onzième siècle, sont hideuses de dessin comme
toutes celles de cette époque de décadence, mais remarquables de
solidité. C'est de Venise que l'art de la mosaïque s'est répandu dans
toute l'Italie, et ces fonds d'or qui donnent un si grand relief aux
figures, et se conservent si intacts et si brillants sous la poussière
des siècles, sont formés de petites plaques de verre doré que l'on
fabriquait à Murano, île voisine de celle-ci. Peu à peu l'art du dessin,
perdu en Grèce et retrouvé en Italie, s'appliqua à rectifier la
mosaïque, et les dernières qui furent exécutées dans l'église de
Saint-Marc, par les frères Zuccati, avaient été dessinées par Titien.
L'abbé voulut nous persuader que les madones en mosaïque du onzième
siècle avaient un caractère austère et grandiose, où le sentiment de la
foi parlait plus haut que la grâce poétique des beaux temps de la
peinture. Il fallut bien avouer que dans ces grandes figures du type
grec, dans ces yeux fendus, dans ces profils aquilins, il y a quelque
chose de ferme et d'imposant comme les préceptes de la foi nouvelle.
L'abbé en revint à sa fantaisie, tant soit peu païenne, de faire de la
Vierge une allégorie religieuse. Il voulut en trouver la preuve dans les
diverses expressions que ces figures révérées reçurent des grands
artistes, et nous montrer, dans chacun de leurs types favoris, un reflet
de leur âme. Titien avait, selon lui, révélé sa foi robuste et
tranquille dans cette grande figure de Marie qui monte au ciel avec une
attitude si forte et un regard si radieux, tandis que la nuée d'or
s'entr'ouvre, et que Jéhovah s'avance pour la recevoir.
Raphaël et Corrège, amants et poëtes, avaient répandu sur le front de
leurs vierges une douceur plus mélancolique et une plus humaine
tendresse pour la Divinité; ce n'est pas le ciel seul qu'elles
contemplent, c'est Jésus, Dieu d'amour et de pardon, qu'elles caressent
saintement.
Enfin, Giambellino et Vivarini, les peintres aimés de Beppa, avaient
confié au sourire de leurs _madonnettes_ la naïve jeunesse de leurs
coeurs.--O Giambellino! s'écria Beppa, que je t'aurais aimé! que je me
serais plu a tes puérilités charmantes! comme j'aurais soigné ton
chardonneret bien-aimé! comme j'aurais écouté dans mes rêves la viole et
la mandoline de tes petits anges voilés de leurs longues ailes, souples,
mélodieux et mignons comme des mésanges! Que j'aurais respiré avec
délices ces fleurs que ta main a ravies à l'Éden, et que firent éclore
les pleurs d'Ève et de Marie! Comme j'aurais frémi en baisant le léger
feuillage qui flotte sur les cheveux d'or de tes pâles chérubins! Comme
j'aurais timidement contemplé tes vierges adolescentes, si pures et si
saintes que le regard humain craint de les profaner! J'aurais conservé
mon âme sereine afin de leur ressembler.--Tu leur ressembles, Beppa!
s'écria l'abbé avec un regard qu'il lança sur elle comme un éclair. Mais
il reporta aussitôt sa vue sur la grande et sombre madone grecque,
emblème de souffrance et d'énergie, qui se dressait au-dessus de nos
têtes.--O foi triste et sublime! dit-il en étouffant un soupir. Le
visage de cet honnête jeune homme exprima la satisfaction d'un
douloureux triomphe, et le sourire d'amertume que l'indignation
généreuse ramène si souvent sur ses lèvres s'effaça pour tout le jour.
«Qu'on m'impose des sacrifices, me dit-il souvent, qu'on m'ordonne de
vaincre et de macérer l'imagination rebelle, d'enfoncer dans mon coeur
les sept dards qui percent le sein de Marie; qu'on me donne à souffrir,
c'est bien. Ce qui tue, c'est l'inaction, c'est de sentir tout son être
inutile, toute sa force perdue; c'est de n'avoir rien à combattre, rien
à immoler.» Je ne serais pas surpris que l'abbé se laissât aller parfois
à caresser des pensées dangereuses, des sentiments funestes, afin
d'avoir la joie d'en triompher.
Le docteur alla s'endormir au milieu des orties, sur la chaise curule en
pierre qui servit, dit-on, jadis aux préteurs romains chargés de
percevoir l'impôt sur les pêcheurs des lagunes. La tradition populaire
gratifie cette chaise du nom de trône d'Attila, bien que le conquérant
barbare, ayant fait une vaine tentative d'invasion sur ces îles, et
ayant vu ses vaisseaux échouer, à l'heure de la marée descendante, sur
les paludes dont il ne connaissait point les canaux navigables, se fût
retiré, abandonnant même la chétive conquête de la péninsule de
Chioggia. Jules resta à examiner les étranges contrevents de l'église,
formés, comme dans les temples orientaux, d'une grande pierre plate
tournant sur un pivot et sur des gonds. L'abbé alla faire visite à son
confrère de Torcello, dont le blanc prieuré, perdu dans les rameaux des
jardins, faisait envie à la romanesque Beppa. J'allai seul, rêvant et
ramassant des fleurs pour elle, à travers les traînes de Torcello, plus
belles, hélas! que celles de ma Vallée Noire. Une profusion de liserons
éclatants grimpait le long des haies, et formait souvent au-dessus du
sentier des berceaux plus riches et plus élégants que si la main de
l'homme s'en fût mêlée. Huit ou dix maisons, vingt peut-être,
disséminées au milieu des vergers, renferment toute la population de
l'île. Tous les habitants étaient déjà partis pour la pêche. Un silence
inconcevable régnait sur cette nature si prodigue, que l'homme s'en
occupe à peine, et y reçoit en pur don ce que chez nous il achète au
prix de ses sueurs. Les papillons rasaient le tapis de fleurs étendu
sous mes pieds, et, peu habitués sans doute aux tracasseries des enfants
ou des entomologistes, venaient se reposer jusque sur le bouquet que
j'avais à la main. Torcello est un désert cultivé. Au travers des
taillis d'osier et des buissons d'althæra courent des ruisseaux d'eau
marine, où le pétrel et la sarcelle se promènent voluptueusement. Çà et
là un chapiteau de marbre, un fragment de sculpture du Bas-Empire, une
belle croix grecque brisée, percent dans les hautes herbes. L'éternelle
jeunesse de la nature sourit au milieu de ces ruines. L'air était
embaumé, et le chant des cigales interrompait seul le silence religieux
du matin. J'avais sur la tête le plus beau ciel du monde, à deux pas de
moi les meilleure amis. Je fermai les yeux, comme je fais souvent, pour
résumer les diverses impressions de ma promenade, et me composer une vue
générale du paysage que je venais de parcourir. Je ne sais comment, au
lieu des lianes, des bosquets et des marbres de Torcello, je vis
apparaître des champs aplanis, des arbres souffrants, des buissons
poudreux, un ciel gris, une végétation maigre, obstinément tourmentée
par le soc et la pioche, des masures hideuses, des palais ridicules, la
France en un mot.--Ah! tu m'appelles donc! lui dis-je. Je sentis un
étrange mouvement de désir et de répugnance. O patrie! nom mystérieux à
qui je n'ai jamais pensé, et qui ne m'offres encore qu'un sens
impénétrable! le souvenir des douleurs passées que tu évoques est-il
donc plus doux que le sentiment présent de la joie? Pourrais-je
t'oublier si je voulais? et d'où vient que je ne le veux pas?