Depuis quelques jours, nous errons sur l'archipel vénitien, cherchant un
peu d'air vital hors de cette ville de marbre qui est devenue un miroir
ardent; ce mois-ci surtout, les nuits sont étouffantes. Ceux qui
habitent l'intérieur de la cité dorment tout le jour, les uns sur leurs
grands sofas, si bien adaptés à la mollesse du climat, les autres sur le
plancher des barques. Le soir, ils cherchent le frais sur les balcons,
ou prolongent la veillée sous les tentes des cafés, lesquels
heureusement ne se ferment jamais. Mais on n'entend plus les rires et
les chansons accoutumés. Les rossignols et les gondoliers ont perdu la
voix. Des milliers de petits coquillages phosphorescents brillent au
pied des murs, et des algues chargées d'étincelles passent dans l'eau
noire autour des gondoles endormies. Rien n'interrompt plus le silence
des nuits que le cri aigu des mulots qui folâtrent sur les marches des
perrons. De longs nuages noirs arrivent des Alpes et passent sur Venise
en la couvrant de grands éclairs silencieux; mais ils vont se briser au
delà de l'Adriatique, et l'air s'embrase de l'électricité qu'ils ont
apportée.
Les enfants du peuple et les chiens caniches sont, avec les poissons,
les seuls êtres qui ne souffrent pas de cette sécheresse. Ils ne sortent
de l'eau que pour manger ou dormir, et le reste du temps ils nagent
pêle-mêle. Pour nous, qui avons le malheur d'avoir des chemises, et qui
ne pouvons passer la vie à les ôter et à les remettre, nous cherchons
l'air de la mer, que la Providence a fait si bon en tout pays, et qui
court généreusement en plein midi sur les lagunes. Les seuls voyageurs
que nous rencontrions là sont de pauvres petits papillons affamés qui se
hasardent à passer d'un îlot à l'autre pour y trouver quelque fleur que
le soleil n'ait pas dévorée, mais qui succombent souvent à la fatigue et
tombent dans une vague avant d'avoir pu achever leur longue et
périlleuse traversée.
Hier nous passâmes devant l'île de San-Servilio, qui est occupée par les
fous et les infirmes. A travers une des grilles qui donnent sur les
flots, nous vîmes un vieillard pâle et maigre assis à sa fenêtre, les
coudes appuyés sur le bord. Il tenait son front dans une de ses mains;
ses yeux caves étaient fixés sur l'horizon. Un instant il ôta sa main,
essuya son front étroit et chauve, et retomba aussitôt dans son
immobilité. Il y avait, dans cette immobilité même, quelque chose de si
terrible que mes yeux s'y attachèrent involontairement. Quand nous eûmes
tourné l'angle de la façade, je vis que les regards de Beppa avaient
suivi cette direction et se reportaient sur moi.--Était-ce un fou? me
dit-elle.--Un fou furieux, lui répondis-je.
Un homme jeune encore, un peu gros, vermeil, d'une figure agréable,
qu'ombrageaient de beaux cheveux noirs bouclés et humides de sueur,
sortit des buissons qui bordent le jardin et s'avança sur la grève. Il
tenait un râteau, et son air n'avait rien d'extravagant; mais il nous
adressa d'un ton amical des paroles sans suite qui trahirent le
dérangement de son cerveau. L'abbé était assis à la proue, et, avec
cette vive et saisissante physionomie que personne ne contemple
indifféremment, il regardait ce fou d'un air bienveillant. _Addio,
caro!_ lui cria l'amateur de jardinage en voyant que nous n'abordions
pas à l'hospice. Il dit cette parole d'un ton de regret affectueux et
doux: et, nous envoyant encore un adieu de la main, il reprit son
travail avec un empressement enfantin.--Il doit y avoir un bon sentiment
dans cette pauvre tête, dit l'abbé; car il y a de la sérénité sur ce
visage et de l'harmonie dans cette voix. Qui sait de quoi l'on peut
devenir fou? Il ne faut qu'être né meilleur ou pire que le commun des
hommes, pour perdre ou la raison ou le bonheur.--Bon fou, dit-il en
envoyant gaiement une bénédiction vers l'horticulteur, Dieu te préserve
de guérir!--
Nous arrivâmes à l'île de Saint-Lazare, où nous avions une visite à
faire aux moines arméniens. Le frère Hiéronyme, avec sa longue barbe
blanche surmontée d'une moustache noire et sa figure si belle et si
douce au premier coup d'oeil, vint nous recevoir. Avec une infatigable
complaisance de vanité monacale, il nous promena de l'imprimerie à la
bibliothèque et du cabinet de physique au jardin. Il nous montra ses
momies, ses manuscrits arabes, le livre imprimé en vingt-quatre langues
sous sa direction, ses papyrus égyptiens et ses peintures chinoises. Il
parla espagnol avec Beppa, italien avec le docteur, allemand et anglais
avec l'abbé, français avec moi; et chaque fois que nous lui faisions
compliment sur son immense savoir, son regard, plein de ce mélange
d'hypocrisie et d'ingénuité qui est particulier aux physionomies
orientales, semblait nous dire: S'il ne m'était pas commandé d'être
humble, je vous ferais voir que j'en sais bien davantage.
--Vous êtes Français, me dit-il, vous connaissez l'abbé de Lamennais? Je
voudrais bien rencontrer quelqu'un qui le connût.--Certainement, je le
connais beaucoup, répondis-je effrontément, curieux de savoir ce que
l'on pensait de l'abbé de Lamennais en Arménie.--Eh bien! quand vous le
verrez, dit le moine, dites-lui que son livre... Il s'arrêta en jetant
un regard méfiant sur l'abbé, et acheva ainsi sa phrase, commencée
peut-être dans un autre but: Dites-lui que son dernier livre nous a fait
beaucoup de peine.--Ah! dit l'abbé, qui, pour n'être que Vénitien, n'en
a pas moins la pénétration d'un Grec, savez-vous, mon frère, que M. de
Lamennais est un homme d'un immense orgueil, et qui s'imagine devoir
compte de ses opinions à l'Europe entière? Savez-vous qu'il est bien
capable de considérer votre couvent comme une imperceptible fraction de
son auditoire?
--Carliste! c'est un carliste! dit le père Hiéronyme en secouant la
tête.--Parbleu! il me paraît étrange d'entendre parler de ces choses-là
dans le lieu et dans le pays où nous sommes, dis-je à voix basse à
l'abbé, tandis que l'Arménien était distrait par Beppa qui touchait à sa
grande Bible manuscrite, et qui passait insolemment ses petits doigts
sur les vives couleurs des peintures grecques semées sur les
marges.--Vous allez voir qu'il dira du mal de Lamennais, s'il se méfie
de nous, dit l'abbé; excitez-le un peu.--Est-ce que vous ne trouvez pas,
mon père, dis-je au moine, que M. de Lamennais est un grand poëte
sacré?--Poëte! poëte! répéta-t-il d'un air effrayé; vous ne savez donc
pas le jugement de Sa Sainteté?--Non, répondis-je.--Eh bien! mon fils,
sachez-le; ce nouvel écrit est abominable, et il est défendu à tout
chrétien de le lire.--Malheureusement je ne savais point cela,
répondis-je, et je l'ai lu sans penser à mal.--Ce malheur-là a pu
arriver à bien d'autres, dit l'abbé en souriant. C'est un génie si
dangereux que celui de M. de Lamennais! On peut bien le lire jusqu'au
bout sans s'apercevoir du danger.--Sans doute, reprit le moine, ce n'est
qu'après l'avoir lu, quand on y réfléchit, qu'on aperçoit le serpent
caché sous les fleurs de la séduction.--C'est ce qui vous est arrivé
après l'avoir lu, n'est-ce pas, mon frère? dit l'abbé.--Je ne dis point
que je l'aie lu, repartit le moine. Cela aurait bien pu m'arriver sans
que je fusse fort coupable; jugez-en: l'abbé de Lamennais vint ici après
son entrevue avec le pape; il parla avec moi. Tenez, il était assis à la
place où vous êtes. Je vivrais cent ans que je n'oublierais ni sa
figure, ni sa voix, ni ses paroles. Il me fit une grande impression,
j'en conviens, et je vis tout de suite que c'était un de ces hommes qui
peuvent, lorsqu'ils le veulent, servir la religion vigoureusement. Je
m'imaginai qu'il était rentré de bonne foi dans le sein de l'Église, et
que désormais il serait son plus orthodoxe défenseur. Que voulez-vous,
il parlait si bien! il parlait comme il écrit... _A ce qu'on dit, il
écrit bien_, ajouta l'Arménien, qui se méfiait toujours du sourire
ironique de l'abbé. Ce fut au point, continua-t-il, que je le priai
sincèrement de m'envoyer le premier ouvrage qu'il publierait.--Et il
vous l'a envoyé? demanda l'abbé.--Je ne dis point qu'il me l'ait envoyé,
reprit aussitôt le moine. S'il me l'eût envoyé, ce ne serait pas ma
faute. Qui pouvait prévoir que cet homme si pieux et si bon ferait un
livre abominable?--Mais êtes-vous bien sûr, lui dis-je, qu'il soit
abominable?--Comment, si j'en suis sûr!--Si vous ne l'avez pas lu?--Mais
la circulaire du pape?--Ah! j'oubliais, repris-je.--Lorsque cette
circulaire nous est arrivée, dit le moine, j'étais, comme vous, dans
l'erreur sur le compte de M. de Lamennais. Je disais à mes frères: Voyez
un peu quelles grâces ineffables Dieu a répandues sur ce saint homme!
voyez comme un instant de doute et de souffrance a fait place en lui à
une foi vive et ardente! c'est l'effet de son entrevue avec le
pape.--Vous disiez cela encore, après avoir lu le livre? dit l'abbé
persévérant dans sa taquinerie.--Je ne dis point que je l'aie dit alors,
répondit le moine. D'ailleurs, quand je l'aurais dit? je n'avais pas
reçu la circulaire.--Cette circulaire me chagrine beaucoup, lui dis-je.
Voyez donc! j'étais enthousiasmé du livre et de l'auteur; je sentais, en
le lisant, éclore en moi une foi plus vive; l'amour de Dieu, l'espoir de
voir son règne s'accomplir sur la terre, m'avaient transporté au pied du
trône éternel. Jamais je n'avais prié avec autant de ferveur;
j'éprouvais presque, chose inouïe en ces jours-ci, la soif du martyre.
Cela ne vous a-t-il point produit le même effet, mon père?--Si je
n'avais pas reçu la circulaire du pape... dit le moine d'un air ému et
contrarié; mais que voulez-vous? Quand le pape déclare que le livre est
contraire à la religion, à l'Église, aux moeurs, et au gouvernement
de... de... Il se frappa le front sans pouvoir trouver le nom de
Louis-Philippe 1er; ce fut le seul moment où il fut un peu Arménien
et moine. Les Français, continua-t-il, ont beaucoup d'obstination dans
leurs opinions politiques. M. de Lamennais est un carliste.--Savez-vous
bien au juste, mon père, ce que c'est que d'être carliste? lui
demandai-je.--Il paraît, répondit-il, que cela est très-contraire aux
opinions du pape.--Ma foi! je n'y comprends plus rien, dis-je à voix
basse à l'abbé; ou cet Arménien fait un étrange amphigouri dans sa tête,
ou le pape craint le juste-milieu autant que les moines arméniens
craignent le pape.--Je vous demande pardon, dit le frère Hiéronyme en se
rapprochant de nous d'un air curieux, j'ai peut-être blessé vos opinions
particulières en parlant ainsi.--Comme je ne songeais point à répondre,
l'abbé me poussa le coude et me dit:--Vous n'entendez donc pas que le
père Hiéronyme vous demande quelle est votre opinion particulière?--En
vérité, repris-je, je n'en ai point d'autre que celle-ci: le Monde se
meurt, et les religions s'en vont.--Hélas! oui, la religion s'en va si
l'on n'y prend garde, dit l'Arménien; les doctrines nouvelles
s'infiltrent peu à peu dans l'antique vérité, comme l'eau dans le
marbre, et ceux qui pourraient être les flambeaux de la foi se servent
de la lumière pour égarer le troupeau. Quant à moi, continua-t-il en
prenant un air de confidence, j'ai un grand désir et presque un projet
arrêté: c'est de demander la permission d'aller trouver l'abbé de
Lamennais, en quelque lieu qu'il soit, et de le supplier au nom de la
religion, au nom de sa gloire, au nom de l'amitié que j'ai ressentie
pour lui en le voyant, de rentrer dans le giron de la sainte Église
romaine et de redresser ses voies. J'ai tant de choses à lui dire!
ajouta-t-il naïvement, je suis sûr que je viendrais à bout de le
convertir.--L'abbé se détourna pour cacher un rire moqueur; puis il fit
le tour du cabinet, tandis que le moine le suivait du regard, avec cet
oeil oriental, si beau et si brillant, qui semble tenir de l'aigle et
du chat. Quand l'abbé eut fait semblant de regarder tous les objets
d'histoire naturelle, il sortit, et Beppa pria l'Arménien de lui lire
quelques lignes des diverses langues orientales dont les manuscrits
étaient épars sur la table, afin d'écouter et de comparer les diverses
musiques de ces langues inconnues à son oreille. Je laissai le docteur
avec elle, au moment où ils se montraient fort satisfaits du syriaque et
commençaient à goûter quelque peu le chaldéen; j'allai rejoindre l'abbé,
qui se promenait, d'un air rêveur, dans le cloître, le long des arcades
ouvertes sur un préau rempli de soleil et de fleurs éclatantes.--Voilà
ce que c'est que de jouer au plus fin avec son pareil, lui dis-je en
riant. Tu as voulu faire de l'esprit, et tu as été pris pour un espion,
l'abbé; c'est bien fait.
Il ne me répondit pas, et parut suivre une conversation très-animée avec
un interlocuteur imaginaire.--Vous n'iriez point, disait-il en ajoutant
un mot patois qui équivaut à notre inimitable _plus souvent!_ Vous le
dites, mais vous ne le feriez point; vous ne quitteriez pas tout
cela.--Il regardait et montrait en gesticulant les jardins et les
galeries du couvent. En se retournant, il m'aperçut et partit d'un
éclat de rire.--L'idée de ce moine, me dit-il, qui veut aller convertir
M. de Lamennais, me trotte par la cervelle; que t'en semble?--Mais
combien veux-tu parier, repris-je, que si le pape te chargeait de cette
mission, tu ne répugnerais nullement à la remplir?--Je le crois bien,
répondit-il; voir cet homme et causer avec lui, crois-tu que ce soit un
événement à dédaigner dans la vie d'un pauvre prêtre?--Et que lui
dirais-tu?--Que je l'admire, que je l'ai lu, et que je suis
malheureux.--Ce n'est pas une raison pour briser ces arbustes qui ne
t'ont rien fait, ni pour tourmenter ce brave moine qui a eu peur de ton
rabat, et qui s'est cru obligé de déplorer l'erreur de celui qu'il
admire peut-être autant que toi.--Ce moine? il a fait semblant de
s'intéresser à des choses qui ne l'intéressent nullement. Ils sont
savants et polis, mais ils sont moines avant tout, et tout ce qui se
passe au delà de leurs murailles leur est parfaitement indifférent.
Pourvu qu'on les laisse tranquillement jouir de leurs richesses, ils
répéteront toujours servilement le mot d'ordre du pouvoir qui les
protége. Laïque ou religieux, peu leur importe, et croyez bien qu'ils
ont un souverain plus sacré que le pape: c'est l'empereur François, qui
leur a donné ce couvent et cet îlot fertile, où lord Byron est venu
étudier les langues orientales, et que M. de Marcellus a visité
dernièrement, comme l'attestent les quatre beaux vers qu'il a écrits sur
l'album des voyageurs.
--Je sais de lui un quatrain non moins beau, repris-je; c'est celui
qu'il a improvisé et écrit de sa propre main aux pieds de la statue de
la Victoire, à Brescia. Le voici:
Elle marche, elle vole, et dispense la gloire;
On est tenté de l'adorer.
Et _même_ en contemplant cette _noble_ Victoire,
Après avoir vu Rome, il _nous_ faut l'admirer.
--Je parie que M. de Marcellus ne peut pas souffrir l'abbé de Lamennais,
dit l'abbé, et qu'il le réfute victorieusement!--Que t'importe, méchant
tonsuré? lui dis-je. Laisse M. de Marcellus improviser des quatrains
tout le long de l'Italie; laisse ces pauvres moines goûter le repos
acheté au prix des violences et des persécutions féroces qu'ils ont
essuyées dans leur patrie de la part des Turcs. Le soin qu'ils prennent
d'élever de jeunes Arméniens, et de conserver par l'imprimerie les
monuments de leur langue, qui possède des historiens et des poëtes
admirables, n'est-il pas d'ailleurs un travail noble et utile?--Mais ils
vendent très-cher leurs livres et leurs leçons, et pourtant ils sont
riches. Un de leurs élèves alla faire fortune en Amérique et y mourut,
il y a peu d'années, en leur léguant quatre millions.--Eh bien! tant
mieux, répondis-je, il leur fallait du luxe, et ils en ont. Dis-moi,
l'abbé, t'imagines-tu un couvent sans fleurs rares, sans colonnes de
porphyre, sans pavé de mosaïque, sans bibliothèque et sans tableaux? Des
moines qui n'ont pas tout cela sont des êtres immondes auxquels nous ne
viendrions certainement pas rendre visite. Pour moi, je suis bien fâché
que ces merveilleux couvents d'autrefois, ces véritables musées des
reliques de l'art et de la science, aient été pillés pour enrichir
certains généraux et fournisseurs de l'armée française, des tueurs
d'hommes et des larrons. Je déplore la perte de cette race de vieux
moines qui blanchissaient sur les livres, et qui épuisaient les sciences
humaines au point de n'avoir plus à exercer la puissance de leurs
cerveaux que dans les rêves de l'alchimie et de l'astrologie. Ces
instruments de physique et ce laboratoire m'avaient transporté aux temps
poétiques de la vie monacale; maudits soient ce moine bavard avec sa
politique étrange, et M. de Marcellus avec ses sublimes quatrains, qui
m'ont si brusquement rappelé au temps présent!
--Tu ris de tout cela, homme léger, dit l'abbé en fronçant le sourcil,
et tu as raison; car notre siècle ne mérite plus qu'ironie et pitié.
Malheur à celui qui croit encore à quelque chose! Consume-toi dans ton
cercle de fer, ô flambeau inutile de l'intelligence! Ardeur de la foi,
rêves de grandeurs divines, vous rongerez en vain la poitrine et le
cerveau du croyant; les hommes sourient et passent indifférents Ah! je
ris comme un fou!--Il me tourna brusquement le dos, et s'enfonça d'un
air chagrin sous un berceau de vigne. J'eus envie de le suivre; sa
tristesse me faisait peine. Mais je vis passer dans l'eau une dorade qui
s'élançait sur une seppia, et, curieux de voir la singulière défense de
ce pauvre animal informe contre l'agile nageur, je me penchai sur la
grève. Je vis alors le calamajo, l'_encrier_, c'est ainsi qu'on appelle
ici cette espèce de seppia, lancer son encre à la figure de l'ennemi,
qui fit une grimace de dégoût et s'éloigna fort désappointé. Le calamajo
fit à sa manière quelques gambades agréables sur le sable; mais ce
divertissement ne fut pas de longue durée. La dorade revint
traîtreusement, et, par derrière, le saisit et l'emporta au fond de
l'eau avant qu'il eût songé à se servir de son ingénieux stratagème.
Cette guerre me fit oublier celle du pape avec M. de Lamennais, et je
restai un quart d'heure à me bronzer au soleil, dans la contemplation
imbécile de quelques brins d'herbes où vivaient en bonne intelligence
deux ou trois mille coquillages. Cette société paraissait florissante,
lorsqu'un goëland effronté vint, sous mes yeux, la bouleverser d'un coup
d'aile et presque l'anéantir. Rien ne peut donc subsister, pensai-je; et
je me rappelai les tristes réflexions de l'abbé. J'allai le rejoindre;
mais, à ma grande surprise, je le trouvai riant tout de bon et relisant
d'un air de satisfaction, en se caressant la barbe, des lignes qu'il
venait d'écrire avec le bout d'une ardoise sur le méridien du jardin. Je
me penchai sur son épaule, et je lus des vers vénitiens qu'il venait de
composer, et dont j'ai essayé de faire tant bien que mal la traduction.