On ne saurait parcourir une galerie égyptienne sans être surpris du
nombre prodigieux de menues figures en pierre fine qui sont parvenues
jusqu'à nous. On n'y voit pas encore le diamant, le rubis ni le saphir;
mais, à cela près, le domaine du lapidaire était aussi étendu qu'il
l'est aujourd'hui et comprenait l'améthyste, l'émeraude, le grenat,
l'aigue-marine, le cristal de roche, la prase, les mille variétés de
l'agate et du jaspe, le lapis-lazuli, le feldspath, l'obsidienne, des
roches comme le granit, la serpentine, le porphyre, des fossiles comme
l'ambre jaune et certaines espèces de turquoises, des résidus de
sécrétions animales comme le corail, la nacre, la perle, des oxydes
métalliques comme l'hématite, la turquoise orientale et la malachite.
Le plus grand nombre de ces substances étaient taillées en perles
rondes, carrées, ovales, allongées en fuseau, en poire, en losange.
Enfilées et disposées sur plusieurs rangs, on en fabriquait des
colliers, et c'est par myriades qu'on les ramasse dans le sable des
nécropoles, à Memphis, à Erment, près d'Akhmîm et d'Abydos. La
perfection avec laquelle beaucoup d'entre elles sont calibrées, la
netteté de la perce, la beauté du poli, font honneur aux ouvriers; mais
là ne s'arrêtait pas leur science. Sans autre instrument que la pointe,
ils les façonnaient en mille formes diverses, coeurs, doigts humains,
serpents, animaux, images de divinités. C'étaient autant d'amulettes, et
on les estimait moins peut-être pour l'agrément du travail que pour les
vertus surnaturelles qu'on leur attribuait. La boucle de ceinture en
cornaline était le sang d'Isis et lavait les péchés de son maître
(Fig.205). La grenouille rappelait l'idée de la renaissance (Fig.206);
la colonnette en feldspath vert (Fig.207), celle du rajeunissement
divin. L'oeil mystique, l'ouza (Fig.208), lié au poignet ou au bras par
une cordelette, protégeait contre le mauvais oeil, contre les paroles
d'envie ou de colère, contre la morsure des serpents. Le commerce
répandait ces objets dans les régions du monde antique, et plusieurs
d'entre eux, ceux surtout qui représentaient le scarabée sacré, furent
imités au dehors par les Phéniciens, par les Syriens, en Grèce, en Asie
Mineure, en Etrurie, en Sardaigne. L'insecte s'appelait en égyptien
_khopirrou_, et son nom dérivait, croyait-on, de la racine _khopiri_,
devenir. On fit de lui, par un jeu de mots facile à comprendre,
l'emblème de l'existence terrestre et des devenirs successifs de l'homme
dans l'autre monde. L'amulette en forme de scarabée (Fig.209) est donc
un symbole de durée présente ou future; le garder sur soi était une
garantie contre la mort. Mille significations mystiques découlèrent de
ce premier sens. Chacune d'elles fut rattachée subtilement à l'un des
actes ou des usages de la vie journalière, et les scarabées se
multiplièrent à l'infini. Il y en a de toute matière et de toute
grandeur, à tête d'épervier, de bélier, d'homme, de taureau, les uns
fouillés aussi curieusement sur le ventre que sur le dos, les autres
plats et unis par-dessous, d'autres enfin qui retiennent à peine le
vague contour de l'insecte et qu'on appelle scarabéoïdes. Ils sont
percés, dans le sens de la longueur, d'un trou par lequel on passait une
mince tige de bois, un fil de bronze ou d'argent, une cordelette pour
les suspendre. Les plus gros étaient comme l'image du coeur. On les
collait sur la poitrine des momies, ailes déployées, et une prière,
tracée sur le plat, adjurait le coeur de ne point porter témoignage
contre le mort au jour du jugement. Pour plus d'efficacité, on joignait
à la formule quelques scènes d'adoration: le disque de la lune acclamé
par deux cynocéphales sur le corselet, deux Ammon accroupis sur les
élytres, sur le plat la barque solaire, et, sous la barque,
Osiris-momie, accroupi entre Isis et Nephthys qui l'enveloppent de leurs
ailes. Les petits scarabées, après avoir servi de phylactère, finirent
par n'être plus que des bijoux sans valeur religieuse, comme les croix
que nos femmes portent au cou en complément de leur toilette. On en
faisait des chatons de bague, les pendeloques d'un collier ou d'une
boucle d'oreille, les perles d'un bracelet. Le plat est souvent nu, plus
souvent orné de dessins creusés dans la masse, sans modelé d'aucune
sorte; le relief proprement dit, celui du camée, était inconnu des
lapidaires égyptiens avant l'époque grecque. Les sujets n'ont pas été
encore classés, ni même recueillis entièrement. Ce sont de simples
combinaisons de lignes, des enroulements, des entrelacs sans
signification précise, des symboles auxquels le propriétaire attachait
un sens mystérieux, et que personne, sauf lui, ne pouvait comprendre, le
nom et les titres d'un individu, des cartouches royaux ayant un intérêt
historique, des souhaits de bonheur, des éjaculations pieuses, des
conjurations magiques. Plusieurs scarabées d'obsidienne et de cristal
remontent à la VIe dynastie. D'autres, assez grossiers et sans écriture,
sont en améthyste, en émeraude et même en grenat; ils appartiennent aux
commencements du premier empire thébain. A partir de la XVIIIe dynastie,
on les compte par milliers, et le travail en est d'un fini proportionné
au plus ou moins de dureté de la pierre. C'est, du reste, le cas pour
toutes les sortes d'amulettes. Les têtes d'hippopotame, les âmes à
visage humain, les coeurs qu'on ramasse à Taoud, au sud de Thèbes, sont
à peine ébauchés; l'améthyste et le feldspath vert d'où on les dégageait
présentaient à la pointe une résistance, presque invincible. Au
contraire, les boucles de ceinture, les équerres, les chevets en jaspe
rouge, en cornaline et en hématite, sont ciselés jusque dans les
moindres détails; les pierres étaient de celles qu'un instrument
médiocre attaque sans difficulté. Le lapis-lazuli est tendre, cassant;
il tient mal ses arêtes et semble ne se plier à aucune finesse. Les
Égyptiens y ont façonné pourtant des portraits de déesses, des Isis, des
Nephthys, des Nit, des Sokhit, qui sont de véritables merveilles de
délicatesse. Les reliefs du corps y sont poussés avec autant d'assurance
que s'ils étaient ménagés dans une matière moins capricieuse, et les
traits du visage, ne perdent rien à être étudiés à la loupe. La plupart
du temps on a procédé d'une autre méthode. Au lieu de détailler le
relief, on l'a abrégé autant que possible, et on l'a procuré par larges
plans contrariés, sacrifiant le rendu de chaque partie à l'effet de
l'ensemble. Les saillants et les creux du visage sont accentués
fortement. L'épaisseur du cou, la coupe de la gorge et de l'épaule,
l'étroitesse de la taille, l'évasement des hanches, la rondeur du ventre
sont exagérés. Une arête presque tranchante dessine la ligne de la
cuisse et du tibia. Les pieds et les mains sont légèrement agrandis.
Tout cela est le produit d'un calcul à la fois hardi et judicieux. Une
réduction mathématiquement exacte du modèle n'est pas aussi heureuse
qu'on pourrait croire, lorsqu'il s'agit de sculpter en miniature. La
tête perd son caractère, le cou paraît trop faible, le buste n'est plus
qu'un cylindre inégalement bosselé, les extrémités ne semblent plus
assez solides pour soutenir le poids du corps, les lignes principales ne
se démêlent plus du chaos des secondaires. En supprimant le plus des
formes accessoires, et en développant celles qui contribuent à
l'expression, les Égyptiens ont échappé au danger de ne faire que des
figurines insignifiantes. L'oeil rabat de lui-même ce qu'il y a de trop
dans ce qu'il voit et suppose le reste. Grâce à cette tricherie habile,
telle statuette de divinité, qui mesure à peine trois centimètres, a
presque l'ampleur et la gravité d'un colosse.
[Illustration: Fig. 205]
[Illustration: Fig. 206]
[Illustration: Fig. 207]
[Illustration: Fig. 208]
[Illustration: Fig. 209]
Le mobilier des dieux et celui des morts étaient pour une bonne part en
pierre solide et durable. J'ai signalé ailleurs les petits obélisques
funéraires qui proviennent des tombes de l'ancien empire, les bases
d'autel, les stèles, les tables d'offrandes. La mode était de fabriquer
les tables en albâtre ou en calcaire au temps des pyramides, en granit
ou en grès rouge sous les rois thébains, en basalte ou en serpentine, à
partir de la XXVIe dynastie; mais la mode n'avait rien d'obligatoire, et
l'on en trouve de toute pierre à toutes les époques. Quelques-unes ne
sont que des disques plats ou creusés légèrement en cuvette. D'autres
sont rectangulaires et étalent, à la partie supérieure, des pains, des
vases, des quartiers de boeuf et de gazelle, des fruits sculptés en
relief. Dans celle de Sitou, la libation, au lieu de s'écouler au
dehors, était recueillie dans un bassin carré, divisé en étages pour
montrer la hauteur de l'eau du Nil dans les réservoirs de Memphis, aux
différentes saisons, vingt-cinq coudées en été pendant l'inondation,
vingt-trois en automne et au commencement de l'hiver, vingt-deux à la
fin de l'hiver et au printemps. Ces formes diverses prêtent peu au beau;
une des tables de Saqqarah est pourtant une oeuvre véritable d'art. Elle
est en albâtre. Deux lions debout, accotés, soutiennent une tablette
rectangulaire, inclinée en pente douce; une rigole conduit la libation
dans un vase placé entre la queue des deux bêtes. Les oies en albâtre de
Lisht ne manquent pas non plus de mérite; elles sont coupées en long par
le milieu et dûment évidées en manière de boîte. Celles que j'ai vues
ailleurs, et en général toutes les figures d'offrandes, pains, gâteaux,
têtes de boeuf ou de gazelle, grappes de raisin noir en calcaire peint,
sont d'un goût douteux et d'une main maladroite. Elles ne sont pas
d'ailleurs très fréquentes, et je n'en ai guère rencontré en dehors des
tombes de la Ve et de la XIIe dynastie. Les canopes, au contraire,
étaient toujours d'un travail très soigné. On n'employait que deux
sortes de pierre à les fabriquer, le calcaire et l'albâtre; mais les
têtes qui les surmontent étaient souvent en bois peint. Les canopes de
Pepi Ier sont en albâtre; en albâtre aussi les têtes humaines des
canopes qui appartenaient au roi enterré dans la pyramide méridionale de
Lisht. L'une d'elles est même d'une finesse d'exécution qu'on ne saurait
comparer qu'à celle de la statue de Khâfrî. Les statuettes funéraires
les plus vieilles que nous ayons jusqu'à présent, celles de la XIe
dynastie, sont en albâtre, comme les canopes; mais, à partir de la
XIIIe, on en taillait en calcaire fin. Le travail en est de valeur très
inégale. Quelques-unes sont de véritables chefs-d'oeuvre et nous rendent
la physionomie du mort aussi fidèlement qu'une statue pourrait le faire.
Les vases à parfums complétaient le mobilier des temples et des tombes.
La nomenclature est loin d'en être fixée, et la plupart des termes
spéciaux, que les textes nous fournissent, restent encore sans
équivalent pour nous. Le grand nombre était en albâtre, tourné et poli:
les uns, disgracieux et lourds (Fig.210); les autres d'une élégance et
d'une diversité de galbe, qui fait honneur à l'esprit inventif des
ouvriers. Ils sont fuselés et pointus par en bas (Fig.211), ou arrondis
de la panse, étroits à la gorge, plats à la base (Fig.212). Ils n'ont
point d'ornements, si ce n'est parfois deux boutons de lotus, en guise
d'anse, deux mufles de lion, une petite tête de femme, qui fait saillie
à la naissance du goulot (Fig.213). Les plus petits n'étaient pas
destinés à contenir des liquides, mais des pommades, des onguents
médicinaux, des pâtes miellées. Une des séries les plus importantes
comprend des flacons au ventre rebondi, garnis au cou d'un léger rebord
cylindrique et d'un couvercle plat (Fig.214). Les Egyptiens y mettaient
la poudre d'antimoine avec laquelle ils se noircissaient les sourcils et
les yeux. Cet étui à kohol était un des objets de toilette le plus
répandu, le seul peut-être dont l'usage fût commun à toutes les classes
de la société. La fantaisie s'en mêlant, on lui donna toute sorte de
formes empruntées à l'homme, aux plantes, aux animaux. C'est un lotus
ouvert, un hérisson, un épervier, un singe serrant une colonne contre sa
poitrine ou grimpant le long d'une jarre, une figure grotesque du dieu
Bîsou, une femme agenouillée dont le corps évidé contenait la poudre,
une jeune fille qui porte une amphore. L'imagination des artistes une
fois lancée dans cette voie ne connut plus de limites, et tout leur fut
bon, le granit, le diorite, la brèche et le jade rosé, l'albâtre, puis
le calcaire tendre, dont le grain se prêtait mieux à rendre leurs
caprices, puis une substance plus complaisante et plus souple encore, la
terre peinte et émaillée.
[Illustration: Fig. 210]
[Illustration: Fig. 211]
[Illustration: Fig. 212]
[Illustration: Fig. 213]
[Illustration: Fig. 214]
Si l'art de modeler et de cuire la terre ne s'est pas développé aussi
pleinement en Égypte qu'il a fait en Grèce, ce n'est pas faute de
matière première. La vallée du Nil fournit en abondance une argile fine
et ductile, dont on aurait pu tirer le plus heureux parti si on s'était
donné la peine de la préparer avec soin; mais on lui préféra toujours
les métaux et la pierre dure pour les objets de luxe, et le potier se
contenta de fournir aux besoins les plus communs du ménage ou de la vie
courante. La terre était prise sans choix, à l'endroit même où l'ouvrier
se trouvait pour le moment, mal lavée, mal pétrie, puis façonnée au
doigt, sur un tour en bois des plus primitifs, qu'on manoeuvrait avec la
main. La cuisson était fort inégale. Certaines pièces ont été à peine
exposées à la flamme et fondent au contact de l'eau; d'autres ont la
dureté de la tuile. Les tombes de l'ancien empire renferment chacune
quelques vases d'une pâte jaune ou rouge, mêlée souvent, comme celle des
briques, de paille ou d'herbe finement hachée. Ce sont des jarres de
forte taille, sans pied, ni anse, à la panse ovoïde, au col bas, à
l'orifice largement ouvert et bordé d'un bourrelet, des marmites et des
pots de ménage où l'on emmagasinait les provisions du mort, des coupes
plus ou moins profondes, des assiettes à fond plat, semblables à celles
que les fellahs emploient aujourd'hui encore, parfois même des services
de table ou de cuisine en miniature, destinés à remplacer les services
de grandeur naturelle, trop coûteux pour les pauvres gens. La surface
est rarement vernie, rarement polie et lustrée, le plus souvent
recouverte d'une couche uniforme de peinture blanchâtre, qui n'a point
reçu le coup de feu et se détache au moindre choc. Aucun dessin à la
pointe, aucun ornement en creux ou en relief, aucune inscription, mais,
autour du col, les traces de quatre ou cinq filets parallèles noirs,
rouges ou jaunes. Les poteries des premières dynasties thébaines que
j'ai recueillies à El-Khozam et à Gébéléïn sont plus soignées
d'exécution que celles des dynasties memphites. Elles se répartissent en
deux classes. La première comprend des vases à panse lisse et nue, noire
par en bas, rouge sombre par en haut. L'examen des cassures montre que
la couleur était mêlée à la pâte pendant le brassage: les deux zones,
préparées séparément, étaient soudées ensuite de façon assez
irrégulière, puis glacées uniformément. La seconde classe contient des
vases de formes très variées, souvent bizarres, d'une terre rouge ou
jaune terne, grands cylindres fermés par un bout, plats, oblongs,
rappelant la coupe d'un bateau, burettes conjuguées, deux à deux, mais
ne communiquant pas ensemble (Fig.215). L'ornementation est répandue
sur toute la surface et consiste d'ordinaire en raies droites, tirées
parallèlement l'une à l'autre ou entre-croisées, en lignes ondées, en
rangées de points ou de petites croix combinées avec les lignes, le tout
en blanc quand le fond est rouge, en rouge brun quand il est jaune ou
blanchâtre. De temps en temps, des figures d'hommes ou d'animaux
s'intercalent au milieu des combinaisons géométriques. Le dessin en est
rude, presque enfantin, et c'est à peine si l'on y reconnaît des
troupeaux d'antilopes ou des scènes de chasse à la gazelle. Les
manoeuvres qui produisaient ces esquisses grossières étaient pourtant
contemporains des artistes qui décoraient les grottes de Béni-Hassan.
Pour la période des grandes conquêtes, les tombeaux thébains nous ont
fourni de pleins musées de poteries, malheureusement assez peu
intéressantes. D'abord des figurines funéraires, rapidement modelées à
la main dans des galettes d'argile allongées. Un peu de terre pincé
entre les doigts, et le nez sort de la masse; deux pastilles et deux
moignons ajoutés après coup représentent les yeux et les bras. Les plus
soignées ont été façonnées dans des moules en terre cuite dont nous
possédons de nombreux spécimens. Elles étaient généralement coulées
d'une seule pièce, puis retouchées légèrement, cuites, peintes, au
sortir du four, en rouge, en jaune et en blanc, chargées enfin
d'hiéroglyphes à la pointe ou au pinceau. Plusieurs sont d'un style très
fin et égalent presque les figurines en calcaire: celles du scribe
Hori, conservées au musée de Boulaq, ont environ quarante centimètres de
haut et montrent ce que les Égyptiens auraient pu faire en ce genre
s'ils avaient voulu s'y adonner. Les cônes funéraires étaient des objets
de pure dévotion, que l'art le plus consommé n'aurait pas réussi à
rendre élégants. Figurez-vous une masse de terre conique, étirée de
long, timbrée à la base d'un cachet sur lequel étaient imprimés le nom,
la filiation, les titres du possesseur, et enduite jusqu'à la pointe
d'une couche de couleur blanchâtre: c'étaient des simulacres de pains
d'offrandes, destinés à nourrir le mort éternellement. Beaucoup des
vases qu'on déposait dans la tombe sont peints en imitation d'albâtre,
de granit, de basalte, de bronze ou même d'or, et sont la contrefaçon à
bon marché des vases en matières précieuses que les riches donnaient aux
momies. Parmi ceux qui ont servi à contenir de l'eau et des fleurs,
quelques-uns sont revêtus de dessins au trait rouge et noir (Fig.216),
cercles et rubans concentriques (Fig.217), méandres, emblèmes religieux
(Fig.218), lignes croisées simulant des filets à mailles étroites,
cordons de fleurs ou de boutons, tiges chargées de feuilles qui
descendent du goulot sur la panse ou remontent de la panse au goulot:
ceux du tombeau de Sennotmou avaient, sur l'une des faces, un large
collier, analogue au collier des momies, et peint des plus vives
couleurs pour imiter les fleurs naturelles ou les émaux. Les canopes en
terre cuite, rares à la XVIIe dynastie, deviennent de plus en plus
fréquents à mesure que Thèbes s'appauvrit. Les têtes qui les recouvrent
sont ordinairement jolies de coupe et d'expression, surtout la tête
humaine. Modelées à la main, évidées pour diminuer le poids, puis cuites
longuement, on les revêtait chacune des couleurs particulières au génie
qu'elles représentaient. Vers la XXe dynastie, l'usage s'établit d'y
enfermer le corps des animaux sacrés. Ceux qu'on trouve près d'Akhmîm
contenaient des chacals et des éperviers; ceux de Saqqarah, des
serpents, des rats embaumés, des oeufs; ceux d'Abydos, des ibis. Les
derniers sont de beaucoup les plus beaux. La déesse protectrice Khouit
étend ses ailes sur la panse, tandis qu'Hor et Thot présentent la
bandelette et le vase à onguent: le tout est en bleu et rouge sur fond
blanc. A partir de l'époque grecque, la pauvreté augmentant toujours, la
fabrication s'étendit des canopes aux cercueils. L'isthme de Suez,
Ahnas-el-Médinéh, le Fayoum, Assouân, la Nubie, possèdent des nécropoles
entières ou l'on ne rencontre que des sarcophages en terre cuite.
Plusieurs ont l'apparence des caisses oblongues, arrondies aux deux
bouts, au couvercle en dos d'âne. Celles qui ont encore la forme humaine
sont de style barbare. La tête est surmontée d'une sorte de boudin qui
simule l'ancienne coiffure égyptienne, les traits du visage sont
indiqués en deux ou trois coups de pouce ou d'ébauchoir: deux petites
pelotes, appliquées gauchement sur la poitrine, marquent un cercueil de
femme. Même en ces derniers temps de la civilisation égyptienne, les
pièces les plus grossières sont les seules qui gardent la teinte
naturelle de la terre. Là, comme ailleurs, on la cachait presque
toujours sous une couche de couleur ou d'émail richement coloré.
[Illustration: Fig. 215]
[Illustration: Fig. 216]
[Illustration: Fig. 217]
[Illustration: Fig. 218]
Le verre a été connu en Égypte de toute antiquité. La fabrication en est
représentée dans quelques tombeaux, plusieurs milliers d'années avant
notre ère (Fig.219). L'ouvrier, assis devant le foyer, recueillait au
bout de sa canne une petite quantité de matière en fusion, et la
soufflait prudemment, en ayant soin de la maintenir à la flamme pour
l'empêcher de durcir pendant l'opération. L'analyse chimique montre que
le verre égyptien avait à peu près la même composition que le nôtre;
mais il renferme, outre la silice, la chaux, l'alumine, la soude, des
quantités relativement considérables de substances étrangères, cuivre,
oxyde de fer et de manganèse, dont on ne savait pas le débarrasser.
[Illustration: Fig. 219]
Aussi n'est-il presque jamais d'une teinte très pure; il a une nuance
incertaine qui tire sur le jaune ou sur le vert. Certaines pièces, de
mauvaise fabrication, se sont décomposées dans toute leur épaisseur, et
tombent, à la moindre pression, en lamelles ou en poussière irisée.
D'autres n'ont pas trop souffert du temps ou de l'humidité, mais elles
sont striées et pleines de bulles. D'autres enfin, mais peu, sont d'une
homogénéité et d'une limpidité parfaites. La vogue ne s'attachait pas,
comme chez nous, aux verres incolores; elle était aux verres de couleur,
opaques ou transparents. On les teignait en mêlant des oxydes
métalliques aux ingrédients ordinaires, du cuivre et du cobalt pour les
bleus, du cuivre pour les verts, du manganèse pour les violets et pour
les bruns, du fer pour les jaunes, du plomb ou de l'étain pour les
blancs. Une variété de rouge haricot renferme trente pour cent de bronze
et s'enveloppe d'une couche de vert-de-gris sous l'influence de
l'humidité. Toute cette chimie était empirique et de pur instinct. Les
ouvriers trouvaient autour d'eux les éléments nécessaires, ou les
recevaient du dehors, et s'en servaient tels quels, sans être toujours
assurés d'obtenir l'effet qu'ils recherchaient: beaucoup de leurs
combinaisons les plus harmonieuses étaient dues au hasard, et ils ne
pouvaient pas les reproduire à volonté. Les masses qu'ils obtenaient de
la sorte atteignaient parfois des dimensions considérables: les auteurs
classiques nous parlent de stèles, de cercueils, de colonnes d'une seule
pièce. A l'ordinaire, on n'employait le verre qu'à la fabrication des
petits objets, surtout à la contrefaçon des pierres fines. Si peu
coûteuses qu'elles fussent sur les marchés de l'Égypte, elles n'étaient
pas accessibles à tout le monde. Les verriers imitèrent l'émeraude, le
jaspe, le lapis-lazuli, la cornaline, et cela avec une telle perfection
que nous sommes souvent embarrassés aujourd'hui pour distinguer les
pierres vraies des fausses. On les coulait dans des moules en pierre ou
en calcaire à la forme qu'on voulait, perles, disques, anneaux,
pendeloques de colliers, rubans et baguettes étroites, plaques chargées
d'hommes ou d'animaux, images de dieux et de déesses. On en faisait des
yeux et des sourcils pour le visage des statues en pierre ou en bronze,
des bracelets pour leurs poignets, on les sertissait dans le creux des
hiéroglyphes, on les découpait en hiéroglyphes, on en composait des
inscriptions entières qu'on encadrait dans le bois, dans la pierre ou
dans le métal. Les deux caisses où reposait la momie de Notemit, mère du
pharaon Hrihor-Siamon, sont décorées de cette manière. Une feuille d'or
les recouvre en entier, à l'exception de la coiffure et de quelques
Détails: les textes et les parties principales de l'ornementation sont
formés d'émaux, dont les teintes vives se détachent sur le ton mat de
l'or. Les momies du Fayoum étaient enduites de plâtre ou de stuc, où
L'on incrustait les scènes et les légendes qu'on se contentait de
peindre partout ailleurs. Les plus grandes étaient composées de
plusieurs morceaux de verre, rapportés et retouchés au ciseau à
l'imitation d'un bas-relief. Ainsi, la déesse Mâït a les nus, la face,
les mains, les pieds, en bleu turquoise, la coiffure en bleu très
sombre, la plume en filets alternativement bleus et jaunes, la robe en
rouge haricot. Sur le naos en bols, récemment découvert dans le
voisinage de Daphné, et sur un fragment de cercueil du musée de Turin,
les hiéroglyphes en verre multicolore ressortent directement sur le fond
sombre du bois. Le tout forme un ensemble d'un éclat et d'une richesse à
peine concevables. Verres filigranés, verres gravés et taillés, verres
soudés, verres simulant le bois, la paille, la corde, les Égyptiens
n'ont rien ignoré. J'ai eu entre les mains une règle carrée, formée de
baguettes multicolores agglutinées, et dont la tranche laissait lire le
cartouche d'un des Amenemhât: le motif se prolongeait dans la masse, et,
à quelque endroit de la hauteur qu'on le coupât, le cartouche
reparaissait. Les verres à miniatures remplissent presque à eux seuls
une vitrine entière du musée de Boulaq. Ici, c'est un singe à quatre
pattes, qui flaire un gros fruit posé à terre. Là, un portrait de femme,
dessiné de face, sur fond blanc ou vert d'eau encadré de rouge. La
plupart des plaques ne représentent que des rosaces, des étoiles, des
fleurs isolées ou mariées en bouquet. Une des plus petites porte un
boeuf Apis, à la robe blanche et noire, debout, marchant: le travail en
est si délicat qu'il ne perd rien à être examiné à la loupe. La plupart
des objets de ce genre ne sont pas antérieurs à la première dynastie
saïte; mais les fouilles exécutées à Thèbes ont prouvé que, dès le Xe
siècle avant notre ère, le goût et, par suite, la fabrication des verres
multicolores étaient chose commune en Égypte. On a recueilli, à
Gournét-Murraï et à Shéikh-Abd-el-Gournah, non seulement les amulettes à
l'usage des morts, colonnettes, coeurs, yeux mystiques, hippopotames
debout sur leurs pattes de derrière, canards accouplés, en pâtes bleues,
rouges, jaunes, mélangées, mais des vases du type de ceux qu'on est
accoutumé à considérer comme étant de travail phénicien et cypriote.
Voici, par exemple, une petite oenochoé en verre bleu clair semi-opaque
(Fig.220): l'inscription au nom de Thoutmos III, les oves du goulot et
les palmes de la panse sont tracés en jaune. Voici encore une ampoule
lenticulaire, haute de huit centimètres (Fig.221), à fond bleu marin
d'une intensité et d'une pureté admirables, sur lequel un semis de
feuilles de fougère s'enlève en jaune, d'un trait fin et hardi; deux
petites anses vert clair s'attachent au col et un filet jaune court sur
le rebord du goulot. Une amphore de même taille est d'un vert olive
profond et demi-transparent (Fig.222). Une ceinture de chevrons bleus
et jaunes, saisis entre quatre lignes jaunes, lui serre la panse à
l'endroit le plus large; les anses sont vert clair et le filet est bleu
tendre. La princesse Nsikhonsou avait à côté d'elle, dans la cachette de
Déir-el-Baharî, des gobelets de travail analogue, sept en pâte unie vert
clair, jaune, bleue, quatre en une pâte noire mouchetée de blanc, un
seul enveloppé de feuilles de fougère multicolores, disposées sur deux
rangs (Fig.223). Les manufactures étaient donc en pleine activité dès
le temps des grandes dynasties thébaines. Des monceaux de scories,
mêlées à des rebuts de cuisson, marquent encore, au Ramesséum, à El-Kab,
sur le tell d'Ashmounéïn, la place où leurs fourneaux s'allumaient.
[Illustration: Fig. 220]
[Illustration: Fig. 221]
[Illustration: Fig. 222]
[Illustration: Fig. 223]
Les Égyptiens émaillaient la pierre. La moitié au moins des scarabées,
des cylindres et des amulettes que renferment nos musées, sont en
calcaire, en schiste, en lignite, revêtus d'une glaçure colorée.
L'argile ordinaire ne leur paraissait pas sans doute appropriée à ce
genre de décoration. Ils la remplaçaient par plusieurs sortes de terre,
l'une blanche et sableuse, l'autre bise et fine, produite par la
Pulvérisation d'un calcaire spécial, qu'on trouve en abondance aux
environs de Qénéh, de Louxor et d'Assouân, une troisième rougeâtre et
mêlée de grès en poudre et de brique pilée. Ces substances diverses sont
bien connues sous les noms également inexacts de _porcelaines_ ou
_faïences égyptiennes_. Les plus anciennes, à peine lustrées, sont
couvertes d'un enduit excessivement mince, sauf dans le creux des
hiéroglyphes et des figures, où la matière vitreuse accumulée tranche,
par son aspect luisant, sur le ton mat des parties environnantes. Le
vert est de beaucoup la couleur la plus fréquente sous les anciennes
dynasties; mais le jaune, le rouge, le brun, le violet, le bleu,
n'étaient point dédaignés. Le bleu l'emporta dans les manufactures
thébaines, dès les premières années du moyen empire. C'est, d'ordinaire,
un bleu brillant et doux, imitant la turquoise ou le lapis-lazuli. Le
musée de Boulaq possédait jadis trois hippopotames de cette nuance,
découverts à Drah-aboûl-Neggah, dans la tombe d'un Entouf. Un était
couché, les deux autres sont debout dans un marais, et le potier a
dessiné sur leur corps, à l'encre noire, des fourrés de roseaux et de
lotus au milieu desquels volent des oiseaux et des papillons (Fig.224).
C'était une manière de montrer la bête dans son milieu naturel. Le bleu
en est profond, éclatant, et il faut descendre vingt siècles d'un coup
pour en retrouver d'aussi pur, parmi les statuettes funéraires qui
proviennent de Déir-el-Baharî. Le vert reparaît avec les dynasties
saïtes, plus pâle qu'aux anciennes époques. Il domine dans le nord de
l'Égypte, à Memphis, à Bubaste, à Saïs, mais sans éliminer entièrement
le bleu. Les autres nuances n'ont été d'usage courant que pendant quatre
ou cinq siècles, d'Ahmos Ier aux Ramessides. C'est alors, mais alors
seulement, qu'on voit se multiplier les _Répondants_ à vernis blanc ou
rouge, les fleurs de lotus et les rosaces jaunes, rouges et violettes,
les boîtes à kohol bariolées. Les potiers du temps d'Amenhotpou III
avaient un goût particulier pour les tons gris et violets. Les olives au
nom de ce pharaon et des princesses de sa famille portent des
hiéroglyphes en bleu léger sur un fond mauve des plus délicats. Le
vase de la reine Tiï, au musée de Boulaq, est d'un gris mêlé de bleu;
il a, autour du goulot, des ornements et des légendes en deux couleurs.
La fabrication des émaux multicolores paraît avoir atteint son plus
grand développement sous Khouniaton: du moins est-ce à Tell-Amarna que
j'en ai trouvé les modèles les plus fins et les plus légers, des bagues
jaunes, vertes, violettes, des fleurettes blanches ou bleues, des
poissons, des luths, des grenades, des grappes de raisin. Telle
figurine d'Hor a le corps bleu et la face rouge; tel chaton de bague
porte, sur une surface bleu clair, le nom du roi réservé en violet. Si
restreint que soit l'espace, les tons divers ont été posés avec une
telle sûreté de main qu'ils ne se confondent jamais, mais tranchent
vivement l'un sur l'autre. Un vase à poudre d'antimoine, ciselé et monté
sur un pied à jour, est glacé de rouge brun (Fig.225). Un autre, qui a
la forme d'un épervier mitré, est bleu, rehaussé de taches noires; il
appartenait jadis au roi Ahmos Ier. Un troisième, creusé dans un
hérisson de bonne volonté, est d'un vert chatoyant (Fig.226). Une tête
de pharaon, d'un bleu mat, porte une coiffure rayée de bleu sombre. Si
belles que soient ces pièces, le chef-d'oeuvre de la série est la
statuette du premier prophète d'Amon Ptahmos, à Boulaq. Les hiéroglyphes
et les détails du maillot funéraire ont été gravés en relief, sur un
fond blanc d'une égalité admirable, puis remplis d'émaux. Le visage et
les mains sont bleu turquoise, la coiffure est jaune à raies violettes,
violets également sont les caractères de l'inscription et le vautour qui
déploie ses ailes sur la poitrine. Le tout est harmonieux, brillant,
léger: aucune bavure n'émousse la pureté des contours ou la netteté des
traits.
[Illustration: Fig. 224]
[Illustration: Fig. 225]
[Illustration: Fig. 226]
La poterie émaillée fut commune en tous temps. Les tasses à pied
(Fig.227), les bols bleus, arrondis du fond et ornés d'yeux mystiques,
de lotus, de poissons (Fig.228), de palmes à l'encre noire, sont en
général de la XVIIIe, de la XIXe ou de la XXe dynastie. Les ampoules
lenticulaires, à vernis verdâtre, garnies de rangs de perles ou d'oves
sur la tranche, de colliers sur la panse, et flanquées de deux singes
accroupis en guise d'anses, appartiennent toutes, ou peu s'en faut, au
règne d'Apriès et d'Amasis (Fig.229). Manches de sistre, coupes, vases
à boire en forme de lotus à demi épanoui, plats, écuelles de table, les
Égyptiens aimaient cette vaisselle fraîche au toucher, agréable à l'oeil
et facile à tenir propre. Poussaient-ils le goût de l'émail jusqu'à en
recouvrir les murs mêmes de leurs maisons? Rien ne permet de l'affirmer
ou de le nier avec certitude, et les quelques exemples que nous avons de
ce mode de décoration proviennent tous d'édifices royaux. On lit le
prénom et la bannière de Pepi Ier sur une brique jaune, les noms de
Ramsès III sur une verte, ceux de Séti Ier et de Sheshonq sur des
fragments rouges et blancs. Une des chambres de la pyramide à degrés de
Saqqarah avait gardé jusqu'au commencement du siècle sa parure de
faïence (Fig.230). Elle était revêtue aux trois quarts de plaques
vertes, oblongues, légèrement convexes au dehors, mais plates à la face
interne (Fig.231); une saillie carrée, percée d'un trou, servait à les
assembler par derrière, sur une seule ligne horizontale, au moyen d'une
baguette de bois. Les trois bandes qui encadraient la porte du fond sont
historiées aux titres d'un pharaon mal classé des premières dynasties
memphites. Les hiéroglyphes s'enlèvent en bleu, en rouge, en vert, en
jaune, sur un ton chamoisé. Vingt siècles plus tard, Ramsès III essaya
d'un genre nouveau à Tell-el-Yahoudî. Cette fois ce n'est plus d'une
seule chambre, c'est d'un temple entier qu'il s'agit. Le noyau de la
bâtisse était en calcaire et en albâtre; mais les tableaux, au lieu
d'être sculptés comme à l'ordinaire, étaient en une sorte de mosaïque,
où la pierre découpée et la terre vernissée se combinaient à parties
presque égales. L'élément le plus fréquemment répété est une rondelle en
frite sableuse, revêtue d'un enduit bleu ou gris, sur lequel se
détachent en nuance crème des rosaces simples, (Fig.232) ou encadrées
de dessins géométriques (Fig.233), des toiles d'araignées, des fleurs
ouvertes. Le bouton central est en relief, les feuilles et les réseaux
sont incrustés dans la masse. Ces rondelles, dont le diamètre varie d'un
à dix centimètres, étaient fixées à la paroi au moyen d'un ciment très
fin. On les employait à dessiner des ornements très divers,
enroulements, rinceaux, filets parallèles, tels qu'on les voit sur un
pied d'autel et sur une base de colonne conservés à Boulaq. Les
cartouches étaient en général d'une seule pièce, ainsi que les figures:
les détails, creusés ou modelés sur la terre avant la cuisson, étaient
ensuite recouverts chacun du ton qui lui appartenait. Les lotus et les
feuillages qui couraient sur le soubassement ou le long des corniches
étaient au contraire formés de morceaux indépendants: chaque couleur est
une pièce découpée de manière à s'ajuster exactement aux pièces voisines
(Fig.234). Le temple avait été exploité au commencement du siècle, et
le Louvre possédait, depuis Champollion, des figures de prisonniers qui
en proviennent. Ce qui en restait a été démoli, il y a quelques années,
par les marchands d'antiquités, et les débris en sont dispersés un peu
partout. Mariette en recueillit à grand'peine les fragments les plus
importants, le nom de Ramsès III, qui nous donne la date de la
construction, des bordures de lotus et d'oiseaux à mains humaines
(Fig.235), des têtes d'esclaves nègres (Fig.236) ou asiatiques. La
destruction de ce monument est d'autant plus fâcheuse que les Égyptiens
n'ont pas dû en édifier beaucoup du même type. La brique émaillée, le
carreau, la mosaïque d'émail se gâtent aisément: c'était là un vice
rédhibitoire pour un peuple épris de force et d'éternité.
[Illustration: Fig. 227]
[Illustration: Fig. 228]
[Illustration: Fig. 229]
[Illustration: Fig. 230]
[Illustration: Fig. 231]
[Illustration: Fig. 232]
[Illustration: Fig. 233]
[Illustration: Fig. 234]
[Illustration: Fig. 235]
[Illustration: Fig. 236]
2.--LE BOIS, L'IVOIRE, LE CUIR
ET LES MATIÈRES TEXTILES.
L'ivoire, l'os, la corne sont assez rares dans les musées: ce n'est pas
une raison pour croire que les Égyptiens n'en aient pas tiré bon parti.
La corne ne dure guère: certains insectes en sont très friands et la
détruisent en fort peu de temps. L'os et l'ivoire perdent aisément leur
consistance et deviennent friables. Les Égyptiens connaissaient les
éléphants de toute antiquité; peut-être même les ont-ils rencontrés dans
la Thébaïde, au moment où ils s'y installèrent, car le nom de l'île
d'Éléphantine est écrit avec l'image d'un de ces animaux, dès la Ve
dynastie. L'ivoire leur arrivait des régions du haut Nil par dents et
par demi-dents. Ils le teignaient à volonté en vert ou en rouge, mais
lui laissaient le plus souvent sa teinte naturelle et l'employaient
beaucoup en menuiserie, pour incruster des chaises, des lits et des
coffrets; ils en fabriquaient aussi des dés à jouer, des peignes, des
épingles à cheveux, des ustensiles de toilette, des cuillers d'un
travail délicat (Fig.237), des étuis à collyre creusés dans une colonne
surmontée d'un chapiteau, des encensoirs formés d'une main qui supporte
un godet en bronze où brûler des parfums, des boumérangs couverts au
trait de divinités et d'animaux fantastiques. Quelques-uns de ces objets
sont de véritables oeuvres d'art: ainsi, à Boulaq, un manche de poignard
qui représente un lion, les reliefs plaqués sur la boîte à jeu de Touaï,
qui vivait à la fin de la XVIIe dynastie, une figurine de la Ve dynastie
malheureusement mutilée, mais qui garde encore des traces de couleur
rose, et la statue en miniature d'Abi, qui mourut sous la XIIIe. Elle
est juchée majestueusement sur une colonne en campane. Le personnage
regarde droit devant lui, d'un air majestueux que ses oreilles très
écartées de la tête rendent tant soit peu comique. La touche est large
et spirituelle. Le morceau pourrait être comparé sans trop de
désavantage aux bons ivoires italiens de la Renaissance.
[Illustration: Fig. 237]
L'Égypte ne nourrit pas beaucoup d'arbres, encore la plupart de ceux
qu'elle produit sont-ils impropres à la sculpture. Les deux espèces les
plus répandues, le palmier et le doum, sont d'une fibre grossière et par
trop inégale. Quelques variétés de sycomore et d'acacia ont seules un
corps dont le grain souple et fin se prête au travail du ciseau. Le bois
n'en était pas moins la matière favorite des sculpteurs qui voulaient
faire vite et à bon marché. Ils le choisissaient parfois pour des
oeuvres d'importance, telles que les supports du double, et nous jugeons
par le Shéikh-el-beled de quelle hardiesse et de quelle ampleur ils
savaient le traiter. Mais les billots ou les poutres dont ils
disposaient avaient rarement la longueur et la largeur suffisante pour
qu'on en tirât une statue d'une seule pièce. Le Shéikh-el-beled
lui-même, qui cependant n'est pas de grandeur naturelle, est un
assemblage de morceaux tenus par des chevilles carrées. On s'accoutuma
donc à ramener les sujets qu'on voulait exécuter en bois à des
proportions telles qu'on pût les tailler tout entiers dans un même bloc;
sous les dynasties thébaines, les statues d'autrefois sont devenues des
statuettes. L'art ne perdit rien à cette décroissance, et plus d'une
parmi ces figurines est comparable aux plus beaux ouvrages de l'ancien
empire. La meilleure peut-être est au musée de Turin, et appartient à la
XXe dynastie. Elle représente une fillette sans vêtement qu'une ceinture
étroite passée sur les reins. Elle est encore à cet âge indécis où le
sexe n'est pas développé et où les formes tiennent à la fois du garçon
et de la femme. La tête est d'une expression douce et mutine: c'est, à
trente siècles de distance, le portrait de ces gracieuses filles
d'Eléphantine qui se promènent nues sous le regard des étrangers, sans
gêne et sans impudeur. Trois petits hommes du musée de Boulaq sont
probablement contemporains de la figurine de Turin. Ceux-là sont revêtus
du costume d'apparat et ce n'est que justice, car l'un d'eux était le
favori du roi, Hori, surnommé Râ. Ils marchent droit, d'un mouvement
calme et mesuré, le buste bien effacé, la tête haute: l'expression de
leur physionomie est maligne et rusée. Un officier (Fig.238), qui a
pris sa retraite au Louvre, est en demi-costume militaire du temps
d'Amenhotpou III et de ses successeurs: perruque légère, sarrau collant
à manches courtes, pagne bridant sur la hanche, descendant à peine
jusqu'à mi-cuisse et garni sur le devant d'une pièce d'étoffe bouffante,
gaufrée dans le sens de la longueur. Il a pour voisin un prêtre
(Fig.239) coiffé de petites mèches étagées, vêtu de la jupe longue
tombant à mi-jambe et s'étalant en une sorte de tablier plissé. Il
supporte à deux mains un insigne divin, consistant en une tête de bélier
surmontée du disque solaire, le tout emmanché au bout d'une hampe
solide. Officier et prêtre sont peints en brun rouge, à l'exception des
cheveux qui sont noirs, de la cornée des yeux qui est blanche et de
l'insigne divin qui est jaune. Chose curieuse, leur camarades de
vitrine, la petite dame Nâï, est peinte comme eux en rouge et non en
jaune, qui est la couleur réglementaire des femmes en Égypte (Fig.240).
Elle est prise dans un peignoir collant, garni de haut en bas d'une
broderie en fil blanc. Elle porte au cou un collier d'or à trois rangs,
et aux poignets des bracelets d'or, sur la tête une perruque dont les
tresses descendent jusqu'à la naissance de la gorge. Le bras droit pend
le long du corps, et la main tenait un objet, probablement un miroir en
métal, qui a disparu: le bras gauche est replié sur la poitrine, et la
main serre une tige de lotus dont le bouton pointe entre les seins. Le
corps est souple et bien fait, la gorge jeune, droite et peu développée,
la face large et souriante avec une expression de douceur et de
vulgarité. L'artiste n'a pas su éviter la lourdeur dans l'agencement de
la coiffure, mais le buste est modelé avec une élégance chaste, la robe
dessine les formes sans les exposer trop indiscrètement, le geste par
lequel la jeune femme ramène la fleur sur sa poitrine est rendu avec
finesse et naturel. Ce sont là des portraits, et, comme les modèles
n'étaient pas d'ordre très relevé, on peut supposer qu'ils ne s'étaient
pas adressés pour les avoir aux faiseurs en renom: ils avaient eu
recours à des ouvriers sans prétention, mais la science de la forme et
la sûreté de l'exécution sont bien propres à prouver jusqu'à quel point
l'influence de la grande école de sculpture qui florissait alors à
Thèbes s'exerçait fortement, même sur les gens de métier.
[Illustration: Fig. 238]
[Illustration: Fig. 239]
[Illustration: Fig. 240]
Elle est plus sensible encore quand on étudie l'attirail de la toilette
et le mobilier proprement dit. Ce ne serait pas petite affaire que de
passer en revue tous les menus ustensiles de parure féminine, auxquels
la fantaisie des artistes donnait une forme ingénieuse et spirituelle.
Les manches de miroir représentent le plus souvent une tige de lotus ou
de papyrus, surmontée d'une fleur épanouie d'où sort le disque de métal
poli; quelquefois une jeune fille nue ou vêtue d'une chemise étroite le
tient en équilibre sur sa tête. Les épingles à cheveux se terminent en
serpent lové, en museau de chacal, de chien, en bec d'épervier. La
pelote dans laquelle elles sont plantées est un hérisson ou une tortue,
dont la carapace est percée de trous selon un dessin régulier. Les
chevets, sur lesquels on appuyait la tête pour dormir, étaient décorés
de reliefs empruntés aux mythes de Bîsou et de Sokhit: la tête
grimaçante du dieu s'étale sur les bas côtés ou sur la base. Mais c'est
surtout dans l'exécution des cuillers à parfum ou des étuis à collyre
que brille le génie inventif des ouvriers. On se servait des cuillers
pour manier, sans trop se salir, soit des essences, soit des pommades,
soit les fards de différentes couleurs dont hommes et femmes se
teignaient les joues, les lèvres, le bord et le dessous des yeux, les
ongles, la paume des mains. Les motifs sont empruntés généralement à la
faune ou à la flore du Nil. Un des étuis de Boulaq a la figure d'un veau
couché, creusé pour servir de boîte: la tête et le dos de l'animal
s'enlèvent et font couvercle. Une cuiller du même musée représente un
chien qui se sauve, emportant un énorme poisson dans sa gueule: le corps
du poisson est le bol de la cuiller (Fig.241). L'autre est un cartouche
qui jaillit d'un lotus épanoui, un fruit de lotus posé sur un bouquet de
fleurs (Fig.242) ou un simple récipient triangulaire (Fig.243) flanqué
de deux boutons. Les plus soignées combinent avec ces données la figure
humaine. Une jeune fille nue, sauf une ceinture qui lui serre les
hanches, nage, tenant la tête bien hors de l'eau (Fig.244); ses deux
bras allongés poussent un canard creusé en boîte, et dont les deux
ailes, s'écartant à volonté, tiennent lieu de couvercle. Au Louvre,
c'est encore une jeune fille (Fig.245), mais perdue dans les lotus et
qui cueille un bouton. Une botte de tiges, d'où s'échappent deux fleurs
épanouies, réunit le manche au bol de la cuiller, dont l'ovale tourne sa
partie ronde au dehors, sa pointe à l'intérieur. Ailleurs, la jeune
fille (Fig.246) est encadrée entre deux tiges fleuries et marche en
jouant de la guitare à long manche. Ailleurs encore, la musicienne est
debout sur une barque (Fig.247) ou est remplacée par une porteuse
d'offrandes. Parfois enfin, c'est un esclave qui s'avance, courbé sous
le poids d'un énorme sac. Tous ces personnages ont chacun leur
physionomie et leur âge caractérisés nettement.
[Illustration: Fig. 241]
[Illustration: Fig. 242]
[Illustration: Fig. 243]
[Illustration: Fig. 244]
[Illustration: Fig. 245]
[Illustration: Fig. 246]
[Illustration: Fig. 247]
La cueilleuse de lotus est bien née, comme l'indique sa chevelure nattée
avec soin et la jupe plissée dont elle est habillée. Les dames thébaines
étaient vêtues de long, et celle-là ne s'est troussée haut qu'afin de
pouvoir marcher par les roseaux sans mouiller ses vêtements. Au
contraire, les deux musiciennes et la nageuse sont de condition
inférieure ou servile. Deux d'entre elles n'ont qu'une ceinture, la
troisième a un jupon court lié négligemment. La porteuse d'offrandes
dont on affublait les enfants. C'est une de ces adolescentes minces et
fluettes, comme on en voit beaucoup encore chez les fellahs des bords du
Nil, et sa nudité ne l'empêche pas d'être de naissance ingénue; les
enfants nobles ne commençaient à prendre le costume de leur sexe que
vers l'âge de puberté. Enfin l'esclave (Fig.249), avec ses lèvres
épaisses, son nez plat, sa mâchoire lourde et bestiale, son front
déprimé, sa tête glabre en pain de sucre, est évidemment la caricature
d'un prisonnier étranger. La mine abrutie avec laquelle il s'en va
pliant sous le faix a été fort bien saisie, et les saillies anguleuses
du corps, le type de la tête, l'agencement des diverses parties,
rappellent l'aspect général des terres cuites grotesques de l'Asie
Mineure. Tous les détails de nature groupés autour du sujet principal
et qui l'encadrent, la forme des fleurs et des feuilles, l'espèce des
oiseaux, sont rendus avec un grand amour de l'exactitude et avec un
certain esprit. Des trois canards que la porteuse d'offrandes a liés par
les pattes et laisse pendre à son bras, deux se sont résignés à leur
sort et sont là ballants, le cou tendu, l'oeil ouvert; le troisième
relève la tête et bat de l'aile pour protester. Les deux oiseaux d'eau
perchés sur les lotus écoutent, au repos et le bec sur le jabot, la
joueuse de luth. L'expérience leur a appris qu'il ne faut pas se
déranger pour des chansons et qu'une jeune fille n'est à craindre qu'à
la condition d'être armée. La vue d'un arc et d'une flèche les met en
fuite dans les bas-reliefs, comme de nos jours la vue d'un fusil fait
s'envoler une bande de pies. Les Égyptiens connaissaient à merveille les
habitudes des animaux et se sont plu à les reproduire exactement.
L'observation de tous les menus faits était devenue instinctive chez
eux, et donnait aux moindres productions de leurs mains ce caractère de
réalité dont nous sommes frappés aujourd'hui.
[Illustration: Fig. 248]
[Illustration: Fig. 249]
Les meubles n'étaient pas plus nombreux dans l'Égypte ancienne qu'ils ne
sont dans l'Égypte actuelle. Chez les pauvres, quelques nattes et des
huches en terre battue. Chez les gens de la classe moyenne, des coffrets
à linge et des escabeaux. Chez les riches seuls, des lits, des
fauteuils, des divans, des tables: armoires, buffets, dressoirs,
commodes, la plupart des pièces qui composent notre mobilier étaient
inconnus. L'art du menuisier n'en était pas moins porté à un haut degré
de perfection dès les anciennes dynasties. Les ais, dressés à
l'herminette, emmortaisés, collés, réunis par des chevilles en bois dur
ou des épines d'acacia, jamais par des clous métalliques, étaient polis,
puis revêtus de peintures. Les coffres sont généralement juchés sur
quatre pieds droits, parfois assez élevés. Le couvercle est plat ou
arrondi selon une courbe spéciale (Fig.250), que les Égyptiens ont
aimée de tout temps, rarement taillé en pointe comme le toit de nos
maisons (Fig.25l). Il s'enlève le plus souvent tout entier, souvent il
tourne autour d'une cheville enfoncée dans l'épaisseur de l'un des
montants, parfois enfin il roule sur des pivots en bois, analogues à
ceux de nos armoires (Fig.252). Les panneaux, dont la grande surface se
prêtait étonnamment à la décoration artistique, sont rehaussés de
peintures, incrustés d'ivoire, d'argent, de plaques d'émail, de bois
précieux. Peut-être sommes-nous mal placés aujourd'hui pour juger de
l'habileté que les Égyptiens déployaient à l'occasion, et de la variété
des formes qu'ils inventaient à chaque époque. Presque tous les meubles
qui nous restent proviennent des tombeaux et sont, ou bien des
imitations à bon marché de meubles précieux destinées à être enfermées
dans le caveau avec les morts, ou bien des meubles de nature
particulière, dont l'usage était exclusivement réservé aux momies.
[Illustration: Fig. 250]
[Illustration: Fig. 251]
[Illustration: Fig. 252]
Les momies étaient, en effet, les clients les plus certains des
menuisiers. Partout ailleurs, l'homme n'emportait au delà de la vie
qu'un petit nombre d'objets: en Égypte, il ne se contentait pas à moins
d'un mobilier complet. Le cercueil était à lui seul un véritable
monument, dont la construction mettait en branle une escouade d'ouvriers
(Fig.253). La mode en variait selon les époques. Aux temps de l'empire
memphite et du premier empire thébain, on ne rencontre guère que de
grandes caisses rectangulaires, en bois de sycomore, à couvercle et à
fonds plats, composées de plusieurs pièces assemblées au moyen de
chevilles également en bois. Le modèle n'en est pas élégant, mais la
décoration en est des plus curieuses. Le couvercle n'a pas de corniche.
Une longue bande d'hiéroglyphes en occupe le milieu à l'extérieur;
tantôt simplement tracée à l'encre ou à la couleur, tantôt sculptée à
même le bois, puis remplie de pâte bleuâtre, elle ne contient que le
nom et le titre du défunt, parfois une courte formule de prière en sa
faveur. La surface intérieure est enduite d'une couche épaisse de stuc,
ou blanchie au lait de chaux: on y inscrivait d'ordinaire le chapitre
XVII du _Livre des Morts_, aux encres rouge et noire et en beaux
hiéroglyphes cursifs. La cuve consiste en huit planches verticales,
disposées deux à deux, pour les parois, et en trois planches
horizontales pour le fond. Elle est décorée quelquefois, à l'extérieur,
de grandes rainures prismatiques terminées en feuilles de lotus
entre-croisées, comme celles qu'on rencontre sur les sarcophages en
pierre. Le plus souvent elle est ornée, sur la gauche, de deux yeux
grands ouverts et de deux portes monumentales, sur la droite, de trois
portes, en tout semblables à celles qu'on voit dans les hypogées
contemporains. Le cercueil est en effet la maison propre du mort, et,
comme tel, il doit présenter sur ses faces un résumé des prières et des
tableaux qui s'espaçaient sur les murs de la tombe entière. Les formules
et les représentations nécessaires sont écrites et illustrées à
l'intérieur, presque dans le même ordre où nous les trouvons au fond des
mastabas. Chaque paroi est divisée en trois registres, et chaque
registre contient ou bien une dédicace au nom du mort, ou bien la figure
des objets qui lui appartiennent, ou bien les textes du Rituel qu'on
récitait à son intention. Le tout agencé habilement, sur un fond imitant
assez exactement le bois précieux, forme un tableau d'un trait hardi et
d'une couleur harmonieuse. Le menuisier n'avait que la moindre part au
travail, et les longues boîtes où l'on enfermait les morts les plus
anciens n'exigeaient pas de lui une grande habileté. Il n'en fut pas de
même dès qu'on s'avisa de donner au cercueil l'aspect général du corps
humain. Deux types sont alors en présence. Dans le plus ancien, la momie
sert de modèle à son enveloppe. Les pieds et les jambes sont réunis tout
du long. Les saillies du genou, les rondeurs du mollet, de la cuisse et
du ventre, sont indiquées de façon sommaire et se modèlent vaguement
sous le bois. La tête, seule vivante sur ce corps inerte, est dégagée
entièrement. Le mort est emprisonné dans une sorte de statue de
lui-même, assez bien équilibrée pour qu'on pût, à l'occasion, la dresser
sur ses pieds comme sur une base. Ailleurs, il est étendu sur sa tombe,
et sa figure, sculptée en ronde bosse, sert de couvercle à sa momie. La
tête est chargée de la perruque à marteaux, la casaque de batiste
blanche presque transparente voile le buste à demi, le jupon couvre les
jambes de ses plis serrés. Les pieds sont chaussés de sandales
élégantes, les bras s'allongent ou se replient sur la poitrine, les
mains tiennent des emblèmes divers, la croix ansée, la boucle de
ceinture, le tat, ou, comme la femme de Sennotmou à Boulaq, une
guirlande de lierre. Ce genre de gaine momiforme est rare sous les
dynasties menaphites; Menkaourî, le Mykérinos des Grecs, nous en a donné
pourtant un exemple mémorable. Très fréquente à la XIe dynastie, elle
n'est souvent, alors, qu'un tronc d'arbre évidé, où l'on a sculpté
grossièrement une tête et des pieds humains. Le masque est bariolé de
couleurs éclatantes, jaune, rouge, vert; les cheveux et la coiffure sont
rayés de noir ou de bleu. Un collier s'étale pompeusement sur la
poitrine. Le reste du cercueil est, ou bien enveloppé des longues ailes
dorées d'Isis et de Nephthys, ou bien revêtu d'un ton uniforme, jaune ou
blanc, et illustré parcimonieusement de figures ou de bandes
d'hiéroglyphes bleues et noires. Les plus soignés parmi les cercueils
des rois de la XVIIIe dynastie, que j'ai déterrés à Déir-el-Baharî,
appartiennent à ce type et ne se signalent que par le fini du travail et
par la perfection vraiment extraordinaire avec laquelle l'ouvrier a
reproduit les traits du souverain. Le masque d'Ahmos Ier, celui
d'Amenhotpou Ier, celui de Thoutmos II, sont de véritables
chefs-d'oeuvre en leur genre. Celui de Ramsès II ne porte d'autre trace
De peinture qu'une raie noire, afin d'accentuer la coupe de l'oeil;
modelé sans doute à l'image du Pharaon Hrihor, qui restaura l'appareil
funèbre de son puissant prédécesseur; il est presque comparable aux
meilleures oeuvres des statuaires contemporains (Fig.254). Deux des
cercueils, ceux de la reine Nofritari et de sa fille Ahhotpou II, sont
de taille gigantesque et mesurent plus de 3 mètres de haut. On dirait,
à les voir debout (Fig.255), une des cariatides qui ornent la cour de
Médinét-Habou, mais en plus petit. Le corps est emmailloté et n'a plus
que l'apparence indécise d'un corps humain. Les épaules et le buste sont
revêtus d'un réseau en relief, dont chaque maille se détache en bleu sur
le fond jaune de l'ensemble. Les mains s'échappent de cette espèce de
mantelet et se croisent sur la poitrine en serrant la croix ansée,
symbole de la vie. La tête est un portrait: face large et ronde, grands
yeux, expression douce et insignifiante, lourde perruque surmontée de la
coiffure et des longues plumes d'Amon ou de Mout. On se demande quel
motif a poussé les Égyptiens à fabriquer ces pièces extraordinaires.
Les deux reines étaient de petite taille et leur momie était comme
perdue dans la cavité; il fallut les caler à grand renfort de chiffons
pour les empêcher de ballotter et de se détériorer. Grandeur à part, la
simplicité est le caractère de ces deux cercueils comme elle l'est des
autres cercueils royaux ou privés de cette époque qui sont parvenus
jusqu'à nous. Vers le milieu de la XIXe dynastie, la mode changea. On ne
se contenta plus d'une seule caisse sobrement ornée: on voulut en avoir
deux, trois, même quatre, emboîtées l'une dans l'autre et couvertes de
peintures ou d'inscriptions. Souvent alors l'enveloppe extérieure est un
sarcophage à oreillettes carrées, à couvercle en dos d'âne, dont les
fonds, peints en blanc, sont chargés de figures du mort, en adoration
devant les dieux du groupe Osirien. Lorsqu'elle a la forme humaine, elle
garde encore quelque chose de la nudité primitive: la face est coloriée,
un collier recouvre la poitrine, une bande d'hiéroglyphes descend
jusqu'aux pieds; le reste est d'un ton uniforme, noir, brun ou jaune
sombre. Les caisses intérieures étaient d'un luxe presque extravagant,
faces et mains rouges, roses, dorées, bijoux peints et parfois simulés
au moyen de morceaux d'émail incrustés dans le bois, scènes et légendes
multicolores, le tout englué de ce vernis jaune dont j'ai parlé plus
haut. Le contraste est frappant entre l'abondance d'ornements qu'on
remarque à ces époques et la sobriété des époques antérieures: il faut
se rendre à Thèbes même, au lieu de la sépulture, pour en comprendre la
raison. Les particuliers et les rois des dynasties conquérantes
employaient ce qu'ils avaient de ressources et d'énergie à se creuser
des hypogées. Les parois en étaient sculptées ou peintes, le sarcophage
était taillé dans un bloc immense de granit ou d'albâtre ouvragé
finement; peu importait que le bois où dormait la momie fût simplement
décoré. Les Égyptiens de la décadence et leurs maîtres n'avaient plus,
comme les générations qui les avaient précédés, la faculté de puiser
indéfiniment dans les trésors de l'Égypte et des pays voisins. Ils
étaient pauvres, et la médiocrité de leur budget ne leur permettait pas
d'entreprendre de longs travaux: ils renoncèrent, ou du moins presque
tous, à se préparer des tombes monumentales, et dépensèrent ce qui leur
restait d'argent à se fabriquer de belles caisses en bois de sycomores.
Le luxe de leurs cercueils n'est, en résumé, qu'une preuve de plus à
joindre aux preuves déjà nombreuses que nous avons de leur faiblesse et
de leur pauvreté. Lorsque les princes Saïtes eurent rétabli, pour
quelques siècles, les affaires du pays, les sarcophages en pierre
reparurent et l'enveloppe en bois reprit quelque chose de la simplicité
des beaux temps; mais ce renouveau ne dura pas, et la conquête
macédonienne amena dans les modes funéraires la même révolution
qu'autrefois la chute des Ramessides. On en revint à l'usage des caisses
doubles et triples, aux excès de peinture, aux dorures criardes;
l'habileté des manoeuvres d'époque gréco-romaine qui ont habillé les
morts d'Akhmîm pour leur dernière demeure est moindre, leur mauvais goût
ne le cède en rien à celui des fabricants de cercueils thébains qui
vivaient sous les derniers Ramsès.
[Illustration: Fig. 253]
[Illustration: Fig. 254]
[Illustration: Fig. 255]
Le reste du mobilier funèbre ne donnait pas aux menuisiers moins
d'ouvrage que les momies. On voulait des coffres de différente taille
pour le trousseau du mort, pour ses intestins, pour ses figurines
funéraires, des tables pour ses repas, des chaises, des tabourets, des
lits où étendre le cadavre, des traîneaux pour l'amener au tombeau, même
des chars de guerre ou de promenade. Les coffrets où l'on enfermait les
canopes, les statuettes funéraires, les vases à libations, sont divisés
en plusieurs compartiments: un chacal accroupi est posé quelquefois
par-dessus et sert comme de poignée pour soulever le couvercle. Ils
étaient munis chacun d'un petit traîneau, pour qu'on pût les traîner sur
le sol pendant les cérémonies de l'enterrement. Les lits ne sont pas
rares. Beaucoup sont identiques aux _angarebs_ des Nubiens actuels, de
simples cadres en bois, sur lesquels on tendait de grosses étoffes ou
des lanières en cuir entre-croisées. La plupart n'ont guère plus d'un
mètre et demi en longueur; le dormeur ne pouvait pas s'y étendre, mais y
reposait pelotonné sur lui-même. Les lits ornés étaient de la même
longueur que les nôtres, ou à peu près. Le châssis en était le plus
souvent horizontal, quelquefois incliné légèrement de la tête aux pieds.
Il était souvent assez élevé au-dessus du sol, et on y montait au moyen
d'un banc ou même d'un petit escalier portatif. Le détail ne nous en
serait guère connu que par les monuments figurés, si, en 1884 et 1885,
je n'en avais découvert deux complets, l'un à Thèbes, dans une tombe de
la XIIIe dynastie, l'autre à Akhmîm, dans la nécropole gréco-romaine.
Deux lions de bonne volonté ont étiré leur corps en guise de châssis, la
tête au chevet, la queue recourbée sur les pieds du dormeur. Au-dessus
s'élève une sorte de baldaquin, qui servait lors de l'exposition des
momies. Rhind en avait déjà rapporté un qui orne aujourd'hui le musée
d'Édimbourg (Fig.256). C'est un temple, dont le toit arrondi est
soutenu par d'élégantes colonnettes en bois peint. Une porte gardée par
deux serpents familiers était censée donner accès à l'intérieur. Trois
disques ailés, de plus en plus grands, garnissaient les corniches
superposées au-dessus de la porte, et une rangée d'uraeus lovés se
dressait au couronnement de l'édifice. Le baldaquin du lit de la XIIIe
dynastie est beaucoup plus simple, une sorte de balustrade en bois
découpé et enluminé, à l'imitation des paquets de roseaux qui décorent
le haut des parois de temple, le tout surmonté de la corniche ordinaire.
Dans le lit de l'époque grecque (Fig.257), les balustres sont remplacés
sur les côtés par des figures de la déesse Mâït, sculptées et peintes,
accroupies et la plume aux genoux. A la tête et au pied, Isis et
Nephthys se tiennent debout et étendent leurs bras frangés d'ailes. La
voûte est à jour: des vautours y planent au-dessus de la momie, et deux
statuettes d'Isis et de Nephthys agenouillées pleurent sur elle. Les
traîneaux qui menaient les morts au tombeau étaient, eux aussi, décorés
d'une sorte de baldaquin, mais d'aspect très différent. C'est encore un
naos, mais à panneaux pleins, comme ceux que j'ai découverts, en 1886,
dans la chambre de Sennotmou à Gournét-Mourraï. Quand on y pratiquait
quelques jours, c'étaient des lucarnes carrées par lesquelles on
apercevait la tête de la momie: Wilkinson en a décrit un de ce genre,
d'après les peintures d'une tombe thébaine (Fig.258). Dans tous les
cas, les panneaux étaient mobiles. Le mort une fois déposé sur la
planche du traîneau, on les dressait chacun en sa place; le toit
recourbé et garni de sa corniche posait sur le tout et formait
couvercle. Plusieurs des fauteuils du Louvre et du British Museum ont
été fabriqués vers la XIe dynastie. Ce ne sont pas les moins beaux, et
l'un d'eux (Fig.259) a conservé une vivacité de couleurs
extraordinaires. Le cadre, jadis garni d'un treillis de cordelettes,
repose sur quatre pieds de lion. Le dossier est orné de deux fleurs et
d'une ligne de losanges en marqueterie d'ébène et d'ivoire, qui se
détache sur un champ rouge. Des tabourets de travail semblable
(Fig.260), et des pliants, dont les pieds sont formés par des têtes
d'oies aplaties, se trouvent dans tous les musées. Les Pharaons et les
hauts fonctionnaires recherchaient des modèles plus compliqués. Leurs
sièges étaient parfois fort hauts. Ils avaient pour bras deux lions
courants, ou pour supports des prisonniers de guerre liés dos à dos
(Fig.261). Un escabeau, placé sur le devant, servait de marchepied pour
y monter, ou de point d'appui au personnage assis. Nous ne possédons
jusqu'à présent aucun meuble de ce genre.
[Illustration: Fig. 256]
[Illustration: Fig. 257]
[Illustration: Fig. 258]
[Illustration: Fig. 259]
[Illustration: Fig. 260]
[Illustration: Fig. 261]
Les peintures nous montrent qu'on corrigeait la dureté des fonds cannés
ou treillissés en les recouvrant de matelas et de coussins richement
ouvrés. Les coussins et les matelas ont disparu, et l'on a supposé
qu'ils étaient recouverts en tapisserie. Sans doute la tapisserie était
connue en Égypte, et un bas-relief de Béni-Hassan (Fig.262) nous
apprend comment on la fabriquait. Le métier, quoique très simple,
rappelle celui dont se servent aujourd'hui encore les tisserands
d'Akhmîm. Il est horizontal et se compose de deux cylindres minces, ou
plutôt de deux bâtons, séparés par un espace d'un mètre cinquante, et
engagés chacun dans deux grosses chevilles plantées dans le sol à
quatre-vingts centimètres l'une de l'autre ou environ. Les lisses de la
chaîne étaient attachées solidement, puis roulées autour du cylindre de
tête jusqu'à tension convenable. Des bâtons de croisure, disposés
d'espace en espace, facilitent l'introduction des broches chargées de
fils. Le travail commençait par en bas, ainsi qu'on fait encore aux
Gobelins. Le tissu était tassé et égalisé au moyen d'un peigne grossier,
puis enroulé au fur et à mesure sur le cylindre inférieur. On fabriquait
ainsi des tentures et des tapis décorés les uns de figures, les autres
de dessins géométriques, zigzags ou damiers (Fig.263); toutefois, un
examen attentif des monuments m'a démontré que la plupart des sujets où
l'on a cru reconnaître des exemples de tapisserie sont en cuir peint et
découpé. L'industrie du cuir était très florissante. Il y a peu de
musées qui ne possèdent une paire au moins de sandales ou de ces
bretelles de momie, dont les bouts sont en peau estampée, et portent une
figure de dieu ou de Pharaon, une légende hiéroglyphique, une rosace,
parfois le tout réuni. Ces petits monuments ne remontent guère plus haut
que le temps des grands-prêtres d'Ammon ou des premiers Bubastites.
C'est à la même époque qu'on doit attribuer l'immense dais du musée de
Boulaq. Le catafalque sur lequel la momie reposait, pendant le transport
de la maison mortuaire au tombeau, était garni souvent d'une couverture
d'étoffe ou de cuir souple. Parfois les côtés retombaient droit, parfois
ils étaient relevés en guise de rideaux par des embrasses et laissaient
apercevoir le cercueil. Le dais de Déir-el-Baharî fut préparé pour la
princesse Isimkheb, fille du grand-prêtre Masahirti, femme du
grand-prêtre Menkhopirrî, mère du grand-prêtre Pinotmou III. La pièce
centrale, plus longue que large, se divise en trois bandes d'un cuir
bleu céleste qui a passé au gris perle. Les deux latérales sont semées
d'étoiles jaunes: sur celle du milieu s'étagent des vautours, dont les
ailes étendues protègent le mort. Quatre pièces, formées de carrés verts
et rouges, disposés en damier, se rattachent aux quatre côtés. Celles
qui pendent sur les côtés longs sont reliées à la centrale par une
bordure d'ornements. A droite, des scarabées aux ailes déployées
alternent avec les cartouches du roi Pinotmou II, sous une frise de fers
de lance. A gauche, (Fig.264), le motif est plus compliqué. Une touffe
de lotus, flanquée des cartouches royaux, occupe le centre; viennent
ensuite deux antilopes agenouillées chacune sur une corbeille, puis deux
bouquets de papyrus, enfin deux scarabées, semblables à ceux de l'autre
bordure. La frise en fers de lance court au-dessus. La technique de cet
objet est très curieuse. Les hiéroglyphes et les figures étaient
découpés dans de larges feuilles de cuir, comme nous faisons nos
chiffres et nos lettres dans des plaques en cuivre. On cousait ensuite,
sous les vides ainsi ménagés, des lanières de cuir de la couleur qu'on
voulait donner aux ornements ou aux caractères, et, pour dissimuler le
rapiéçage, on étalait par derrière de longs morceaux de cuir blanc ou
jaune clair. Malgré les difficultés d'agencement que présente ce
travail, le résultat obtenu est des plus remarquables. La silhouette des
gazelles, des scarabées et des fleurs est aussi nette et aussi élégante
que si elle était tracée au pinceau sur une muraille ou sur une feuille
de papyrus. Le choix des motifs est heureux, la couleur harmonieuse et
vive à la fois. Les ouvriers qui ont conçu et exécuté le dais d'Isimkheb
avaient une longue pratique de ce système de décoration et du genre de
dessin qu'il comportait. Je ne doute pas, quant à moi, que les coussins
des fauteuils et des divans royaux, les voiles des barques funéraires ou
divines sur lesquelles on embarquait les momies et les statues des
dieux, ne fussent le plus souvent en cuir. La voile en damier d'une des
barques peintes au tombeau de Ramsès III (Fig.265) rappelle à s'y
méprendre les pans en damier du dais. Les vautours et les oiseaux
fantastiques d'une autre barque (Fig.266) ne sont ni plus étranges ni
plus difficiles à obtenir en cuir que les vautours et les gazelles
d'Isimkheb.
[Illustration: Fig. 262]
[Illustration: Fig. 263]
[Illustration: Fig. 264]
[Illustration: Fig. 265]
[Illustration: Fig. 266]
Les témoignages anciens nous permettent d'affirmer que les Égyptiens
d'autrefois brodaient aussi bien que ceux du moyen âge. Les deux
cuirasses qu'Amasis donna, l'une aux Lacédémoniens, l'autre au temple
d'Athéna à Lindos, étaient en lin, mais ornées de figures d'animaux en
fil d'or et de pourpre: chaque fil se composait de trois cent
soixante-cinq brins tous distincts. Si nous remontons plus haut, nous
voyons, par les monuments figurés, que les Pharaons avaient des
vêtements chargés de bordures en tapisserie ou en broderie, appliquées
ou exécutées à même l'étoffe. Les plus simples consistent en une ou
plusieurs bandes de nuance foncée courant parallèlement au liséré.
Ailleurs, on aperçoit des palmettes ou des séries de disques et de
points, des feuillages, des méandres, et même, ça et là, des figures
d'hommes, de divinités ou d'animaux, dessinées probablement à
l'aiguille. Aucune des étoffes qu'on a trouvées jusqu'à présent sur les
momies royales n'est décorée de la sorte et ne nous permet de juger la
qualité et la technique de ce travail. Une fois, seulement, j'ai
découvert, sur le corps d'une des princesses de Déir-el-Bahari, un
cartouche brodé en fil rosé pâle. Les Égyptiens de la bonne époque
paraissent avoir estimé particulièrement les étoffes unies, surtout les
blanches. Ils les fabriquaient avec une habileté merveilleuse, sur un
métier identique de tous points à celui qu'ils avaient inventé pour la
tapisserie. Les portions de linceul qui enveloppent les mains et les
bras de Thoutmos III sont aussi ténues que la plus fine mousseline de
l'Inde, et mériteraient le nom d'_air tissé_, aussi bien au moins que
les gazes de Cos. C'est là toutefois pure question de métier où l'art
n'a rien à réclamer. L'usage de la broderie et de la tapisserie ne se
répandit communément en Égypte que vers la fin de la domination persane
et le commencement de la domination grecque, sous l'influence des
premiers Lagides. Alexandrie fut peuplée en partie de colons phéniciens,
syriens, juifs qui y apportèrent avec eux les procédés de fabrication
usités dans leur pays et y fondèrent des manufactures bientôt
florissantes. Pline attribue aux Alexandrins l'invention de tisser à
plusieurs lisses les étoffes qu'on appelle brocarts (polymita); et, au
temps des premiers Césars, c'était un fait reconnu que «l'aiguille de
Babylone était désormais vaincue par le peigne du Nil». Les tapisseries
alexandrines n'étaient pas décorées presque exclusivement de dessins
géométriques, comme les vieilles tapisseries égyptiennes: on y voyait,
au témoignage des anciens, des figures d'animaux et même d'hommes. Rien
ne nous est resté des chefs-d'oeuvre qui remplissaient le palais des
Ptolémées, mais des fragments ont été découverts en Égypte, qu'on peut
attribuer à la basse époque impériale, l'enfant à l'oie, décrit par
Wilkinson, les divinités marines d'une pièce que j'ai achetée à Coptos.
Les nombreux linceuls brodés et garnis de bandes en tapisserie, qu'on a
découverts récemment au Fayoum et près d'Akhmîm, proviennent presque
tous de tombes coptes et relèvent, par conséquent, de l'art byzantin
plus que de l'art égyptien.