Les derniers mastabas connus appartiennent à la XIIe dynastie, encore
sont-ils concentrés dans la plaine sablonneuse de Méïdoum et n'ont-ils
jamais été achevés. Deux systèmes les remplacèrent par toute l'Égypte.
Le premier conserve la chapelle construite au-dessus du sol et combine
la pyramide avec le mastaba. Le second creuse le tombeau entier dans le
roc, la chapelle comme le reste.
Le quartier de la nécropole d'Abydos, où furent enterrées les
générations du vieil empire thébain, nous offre les exemples les plus
anciens du premier système. Les tombes sont en grosses briques crues,
noires, sans mélange de paille ni de gravier. L'étage inférieur est un
mastaba à base carrée ou rectangulaire, dont le plus long côté atteint
quelquefois douze ou quinze mètres; les murs sont perpendiculaires
et rarement assez élevés pour qu'un homme puisse se tenir debout à
l'intérieur. Sur cette façon de socle se dresse une pyramide pointue,
dont la hauteur varie entre quatre et dix mètres, et dont les faces
étaient revêtues d'une couche de pisé unie, peinte en blanc. La mauvaise
qualité du sol a empêché qu'on y creusât la salle funéraire; on s'est
donc résigné à la cacher dans la maçonnerie. Une sorte de chambre ou
plutôt de four, voûté en encorbellement, a été ménagé au centre et
abrite souvent la momie (Fig.140); plus souvent encore, le caveau a été
pratiqué moitié dans le mastaba, moitié dans les fondations, et le vide
supérieur n'est là que pour servir de dégagement (Fig.141). Dans bien
des cas, il n'y avait aucune chapelle extérieure; la stèle, posée sur le
soubassement ou encadrée extérieurement sur la face, marque l'endroit du
sacrifice. Ailleurs, on a construit en avancée un vestibule carré où
les parents s'assemblaient (Fig.142). Assez rarement un mur d'enceinte
construit à hauteur d'appui enveloppe le monument et délimite le terrain
qui lui appartenait. Cette forme mixte demeura fort en usage dans les
cimetières de Thèbes, à partir des premières années du moyen empire.
Plusieurs rois de la XIe dynastie et les grands personnages de leur cour
se firent édifier à Drah aboûl Neggah des tombes semblables à celles
d'Abydos (Fig.143). Pendant les siècles suivants, les proportions
relatives du mastaba et de la pyramide se modifièrent; le mastaba, qui
n'était souvent qu'un soubassement insignifiant, reprit peu à peu sa
hauteur primitive, tandis que la pyramide s'abaissa et finit par n'être
plus qu'un pyramidion sans importance (Fig.144). Tous ceux de ces
tombeaux qui ornaient les nécropoles thébaines à l'époque des Ramessides
ont péri, mais les peintures contemporaines nous en font connaître les
nombreuses variétés, et la chapelle d'un des Apis morts sous
Amenhotpou III est encore là pour prouver que la mode s'en était étendue
à Memphis. Du pyramidion, quelques traces subsistent à peine; mais le
mastaba est intact. C'est un massif en calcaire, carré, monté sur un
soubassement, étayé de quatre colonnes aux angles et bordé d'une
corniche évasée; un escalier de cinq marches mène à la chambre
intérieure (Fig.145).
[Illustration: Fig. 140]
[Illustration: Fig. 141]
[Illustration: Fig. 142]
[Illustration: Fig. 143]
[Illustration: Fig. 144]
[Illustration: Fig. 145]
Les modèles les plus anciens du second genre, ceux qu'on voit à Gizèh
parmi les mastabas de la IVe dynastie, ne sont ni grands ni très ornés.
On commença à en soigner l'exécution vers la VIe dynastie, et dans les
localités lointaines, à Bershéh, à Shéikh-Sâid, à Kasr-es-Sayad, à
Neggadéh. L'hypogée n'atteignit son plein développement qu'un peu plus
tard, pendant les siècles qui séparent les derniers rois memphites des
premiers rois thébains. Les parties diverses du mastaba s'y retrouvent.
L'architecte choisissait de préférence des veines de calcaire bien en
vue, sises assez haut dans la montagne pour ne pas être menacées par
l'exhaussement progressif du sol, assez bas pour que le cortège funèbre
pût y monter aisément, et y creusait les tombes. Les plus belles
appartiennent aux principales familles féodales qui se partageaient
l'Égypte: les princes de Minièh reposent à Béni-Hassan, ceux de Khmounou
à Bershèh, ceux de Siout et d'Éléphantine à Siout même et en face
d'Assouân. Tantôt, comme à Siout, à Bershèh, à Thèbes, elles sont
dispersées aux divers étages de la montagne; tantôt, comme à Syène
(Fig.146) et à Béni-Hassan, elles suivent les ondulations du filon et
sont rangées sur une ligne à peu près droite. Un escalier, construit
sommairement en pierres à moitié brutes, menait de la plaine à l'entrée
du tombeau: il est détruit ou enseveli sous les sables à Béni-Hassan et
à Thèbes, mais les fouilles récentes ont mis au jour celui d'une des
tombes d'Assouân. Le cortège funèbre, après l'avoir escaladé lentement,
s'arrêtait un moment à l'entrée de la chapelle. Le plan n'était pas
nécessairement uniforme dans un même groupe. Plusieurs des tombeaux de
Béni-Hassan ont un portique dont toutes les parties, piliers, bases,
entablement, ont été prises dans la roche; pour Amoni et pour
Khnoumhotpou (Fig.147), il se compose de deux colonnes polygonales. A
Syène (Fig.148), la baie étroite qui s'ouvre dans la muraille de
rocher est coupée, vers le tiers de sa hauteur, par un linteau
rectangulaire qui réserve une porte dans la porte même. A Siout,
l'hypogée d'Hapizoufi était précédé d'un véritable porche d'environ 7
mètres de haut, arrondi en voûte, peint et sculpté avec amour. Le plus
souvent on se contentait d'aplanir et de dresser un pan de montagne sur
un espace plus ou moins considérable, selon les dimensions qu'on
prétendait donner au tombeau. Cette opération avait le double avantage
de créer sur le devant une petite plate-forme fermée de trois côtés, et
de développer en façade une surface à peu près verticale, qu'on
décorait, ou non, à la fantaisie du maître. La porte pratiquée au
milieu, quelquefois n'avait point de cadre, quelquefois était encadrée
De deux montants et d'un linteau légèrement saillants. Les inscriptions,
quand elle en avait, étaient fort simples. Dans le haut, une ou
plusieurs lignes horizontales. A droite et à gauche, une ou deux lignes
verticales, accompagnées d'une figure humaine assise ou debout: c'était,
avec une prière, le nom, les titres et la filiation du défunt. La
chapelle n'a, en général, qu'une seule chambre carrée ou oblongue, au
plafond plat ou légèrement voûté, sans autre jour que de la porte.
Quelquefois des piliers, taillés en pleine pierre au moment de
l'excavation, lui donnent l'aspect d'une petite salle hypostyle. Amoni
et Khnoumhotpou, à Béni-Hassan, avaient chacun quatre de ces piliers
(Fig.149); d'autres en ont six ou huit et sont d'ordonnance
irrégulière. L'hypogée n° 7 était d'abord une simple salle à plafond
arrondi, de six colonnes sur trois rangs. Plus tard, il fut agrandi vers
la droite, et la partie nouvelle forma une sorte de portique à plafond
plat supporté par quatre colonnes (Fig.150).
[Illustration: Fig. 146]
[Illustration: Fig. 147]
[Illustration: Fig. 148]
[Illustration: Fig. 149]
[Illustration: Fig. 150]
Ménager un serdab dans la roche vive était presque impossible, et,
d'autre part, c'était exposer les statues mobiles au vol ou à la
mutilation que les laisser dans une pièce accessible à tout venant. Le
serdab fut transformé et se combina avec la stèle des mastabas antiques.
La fausse porte d'autrefois devint une niche pratiquée dans la muraille
du fond, presque toujours en face de la porte réelle. Les statues du
mort et de sa femme y trônent, sculptées dans la pierre vive. Les parois
sont ornées des scènes de l'offrande, et la décoration entière de
l'hypogée converge vers elle, comme celle du mastaba convergeait vers la
stèle. C'est toujours, dans l'ensemble, la même série de tableaux, mais
avec des additions notables. La marche du cortège funéraire, la prise de
possession du tombeau par le double, qui sont à peine indiquées
autrefois, s'étalent avec ostentation sur les murs de l'hypogée thébain.
Le convoi se déroule avec ses pleureuses, ses troupes d'amis, ses
porteurs d'offrandes, ses barques, son catafalque traîné par des boeufs.
Il arrive à la porte; la momie, dressée sur ses pieds, reçoit l'adieu de
la famille et subit les dernières cérémonies qui doivent l'initier à la
vie d'au delà (Fig.151). Le sacrifice et les préliminaires qu'il
évoque, le labourage, les semailles, la moisson, l'élève des bestiaux,
les métiers manuels, sont sculptés ou peints, comme jadis, à profusion
de couleurs. Sans doute, bien des détails y figurent qu'on ne rencontre
pas sous les premières dynasties, ou sont absents qui ne manquent jamais
dans le voisinage des pyramides; les siècles avaient marché, et vingt
siècles changent beaucoup aux usages de la vie journalière, même dans
l'indestructible Égypte. On y chercherait presque en vain les troupeaux
de gazelles privées, car, sous les Ramsès, on n'entretenait plus ces
animaux que par exception à l'état domestique. En revanche, le cheval
avait envahi la vallée du Nil, et piaffe sur les murs, à l'endroit où
paissaient les gazelles. Les métiers sont plus nombreux et plus
compliqués, les outils plus perfectionnés, les actions du mort plus
variées et plus personnelles. L'idée d'une rétribution future n'existait
pas, ou existait peu, au temps où l'on avait réglé la décoration des
tombeaux. Ce que l'homme avait fait ici-bas n'avait aucune influence sur
le sort qui l'attendait dans la mort; bon ou mauvais, du moment que les
rites avaient été célébrés sur lui et les prières récitées, il était
riche et heureux. C'en était donc assez pour établir son identité
d'énoncer son nom, ses titres, sa filiation; on n'avait que faire de
décrire son passé par le menu. Mais, quand la croyance à des récompenses
ou à des châtiments prédomina dans les esprits, on s'avisa qu'il était
utile de garantir à chacun le mérite de ses actions particulières, et
l'on joignit à l'espèce d'extrait de l'état civil, qui avait suffi
jusqu'alors, des renseignements biographiques précis. Quelques mots
d'abord, puis, vers la VIe dynastie, de vraies pages d'histoire où un
ministre, Ouni, raconte les services qu'il a rendus sous quatre rois;
puis, vers le commencement du nouvel empire, des dessins et des
tableaux, qui conspirent avec l'écriture à immortaliser les faits et
gestes du maître. Khnoumhotpou de Béni-Hassan expose en détail les
origines et la grandeur de ses ancêtres. Khiti étale sur ses murailles
les péripéties de la vie militaire: exercices des soldats, danses de
guerre, sièges de forteresses, batailles sanglantes. La XVIIIe dynastie
continue, en cela comme en tout, la tradition des âges précédents. Aï
retrace, dans son bel hypogée de Tell-el-Amarna, les épisodes de son
Mariage avec la fille de Khouniaton. Nofirhotpou de Thèbes avait reçu
d'Harmhabi la décoration du Collier d'or; il reproduit avec complaisance
les moindres circonstances de l'investiture, le discours du roi,
l'année, le jour où lui fut conférée la récompense suprême. Tel autre,
qui avait travaillé au cadastre, se montre accompagné d'arpenteurs
traînant la chaîne et préside à l'enregistrement de la population
humaine, comme Ti présidait jadis au dénombrement de ses boeufs. La
stèle elle-même participe au caractère nouveau que revêt la décoration
murale. Elle proclame, outre les prières ordinaires, le panégyrique du
mort, le résumé de sa vie, trop rarement son _cursus honorum_ avec dates
à l'appui.
[Illustration: Fig. 151]
Quand l'espace le permettait, le caveau tombait directement sous la
chapelle. Le puits, tantôt était pratiqué au coin d'une des chambres,
tantôt s'amorçait au dehors en avant de la porte. Dans les grandes
nécropoles, à Thèbes par exemple ou à Memphis, la superposition des
trois parties n'était pas toujours possible; à vouloir donner au puits
la profondeur normale, on risquait d'effondrer les tombeaux situés à
l'étage inférieur de la montagne. On remédia à ce danger, soit en
poussant fort loin un couloir, à l'extrémité duquel on forait le puits,
soit en disposant, sur un même plan horizontal ou modérément incliné,
les pièces que le mastaba plaçait sur un même plan vertical. Le couloir
est alors percé au milieu de la paroi du fond; la longueur moyenne en
varie entre 6 et 40 mètres. Le caveau est presque toujours petit et sans
ornement, ainsi que le couloir. L'âme, sous les dynasties thébaines, se
Passait aussi bien de décoration que sous les dynasties memphites; mais
quand on se décidait à garnir les murailles, les figures et les
inscriptions avaient trait à sa vie et fort peu à la vie du double. Au
tombeau de Harhotpou, qui est du temps des Ousirtasen, et dans les
hypogées du même genre, les murs, celui de la porte excepté, sont
partagés en deux registres. Le supérieur appartient au double et porte,
avec la table d'offrandes, l'image des mêmes objets de ménage qu'on voit
dans certains mastabas de la VIe dynastie: étoffes, bijoux, armes,
parfums, dont Harhotpou avait besoin pour assurer à ses membres une
éternelle jeunesse. L'inférieur était au double et à l'âme, et on lit
les fragments de plusieurs livres liturgiques, _Livre des morts, Rituel
de l'embaumement, Rituel des funérailles_, dont les vertus magiques
protégeaient l'âme et soutenaient le double. Le sarcophage en pierre et
le cercueil lui-même sont noirs d'écriture. De même que la stèle était
comme le sommaire de la chapelle entière, le sarcophage et le cercueil
étaient le sommaire du caveau et formaient comme une chambre sépulcrale
dans la chambre sépulcrale. Textes, tableaux, tout ce qu'on y voit a
trait à la vie de l'âme et à sa sécurité dans l'autre monde.
A Thèbes comme à Memphis, ce sont les tombes des rois qu'il convient de
consulter, si l'on veut juger du degré de perfection auquel pouvait
atteindre la décoration des couloirs et du caveau. Des plus anciennes,
qui étaient situées dans la plaine ou sur le versant méridional de la
montagne, rien ne subsiste aujourd'hui. Les momies d'Amenhotpou Ier et
de Thoutmos III, de Soqnounrî et d'Harhotpou ont survécu à l'enveloppe
de pierre qui était censée les défendre. Mais, vers le milieu de la
XVIIIe dynastie, toutes les bonnes places étaient prises, et l'on dut
chercher ailleurs un terrain libre où établir un nouveau cimetière
royal. On alla d'abord assez loin, au fond de la vallée qui débouche
vers Drah abou'l Neggah; Amenhotpou III, Aï, d'autres peut-être, y
furent enterrés; puis on songea à se rapprocher de la ville des vivants.
Derrière la colline qui borne au nord la plaine thébaine, se creusait
Jadis une sorte de bassin, fermé de tous les côtés, et sans autre
communication avec le reste du monde que des sentiers périlleux. Il se
divise en deux branches, croisées presque en équerre: l'une regarde le
sud-est, tandis que l'autre s'allonge vers le sud-ouest et se divise en
rameaux secondaires. A l'est, une montagne se dresse, dont la croupe
rappelle, avec des proportions gigantesques, le profil de la pyramide à
degrés de Saqqarah. Les ingénieurs remarquèrent que ce vallon était
séparé du ravin d'Amenhotpou III par un simple seuil d'environ 500
coudées d'épaisseur. Ce n'était pas de quoi effrayer des mineurs aussi
exercés que l'étaient les Égyptiens. Ils taillèrent dans la roche vive
une tranchée, profonde de 50 à 60 coudées, au bout de laquelle un
passage étranglé, semblable à une porte, donne accès dans le vallon.
Est-ce sous Harmhabi, est-ce sous Ramsès Ier que fut entrepris ce
travail gigantesque? Ramsès Ier est le plus ancien roi dont on ait
retrouvé la tombe en cet endroit. Son fils Séti Ier, puis son petit-fils
Ramsès II vinrent s'y loger à ses côtés, puis les Ramsès l'un après
l'autre; Hrihor fut peut-être le dernier et ferma la série. Ces tombeaux
réunis ont valu à la vallée le nom de Vallée des Rois, qu'elle a gardé
jusqu'à nos jours. Le tombeau n'est pas là tout entier. La chapelle est
au loin dans la plaine, à Gournah, au Ramesséum, à Médinét-Habou, et
nous l'avons déjà décrite. Comme la pyramide memphite, la montagne
thébaine ne renferme que les couloirs et le caveau. Pendant le jour,
l'âme pure ne courait aucun danger sérieux; mais le soir, au moment où
les eaux éternelles, qui roulent sur la voûte des cieux, tombaient vers
l'Occident en larges cascades et s'engouffraient dans les entrailles de
La terre, elle pénétrait, avec la barque du soleil et son cortège de
dieux lumineux, dans un monde semé d'embûches et de périls. Douze heures
durant, l'escadre divine parcourait de longs corridors sombres, où des
génies, les uns hostiles, les autres bienveillants, tantôt s'efforçaient
de l'arrêter, tantôt l'aidaient à surmonter les difficultés du voyage.
D'espace en espace, une porte, défendue par un serpent gigantesque,
s'ouvrait devant elle et lui livrait l'accès d'une salle immense,
remplie de flamme et de fumée, de monstres aux figures hideuses et de
bourreaux qui torturaient les damnés; puis les couloirs recommençaient
étroits et obscurs, et la course à l'aveugle au sein des ténèbres, et
les luttes contre les génies malfaisants, et l'accueil joyeux des dieux
propices. A partir du milieu de la nuit, on remontait vers la surface de
la terre. Au matin, le soleil avait atteint l'extrême limite de la
contrée ténébreuse et sortait à l'orient pour éclairer un nouveau jour.
Les tombeaux des rois étaient construits sur le modèle du monde
infernal. Ils avaient leurs couloirs, leurs portes, leurs salles
voûtées, qui pénétraient profondément au sein de la montagne. La
distribution dans la vallée n'en était déterminée par aucune
considération de dynastie ou de succession au trône. Chaque souverain
attaquait le rocher à l'endroit où il espérait rencontrer une veine de
pierre convenable, et avec si peu de souci des prédécesseurs, que les
ouvriers durent parfois changer de direction pour éviter d'envahir un
hypogée voisin. Les devis de l'architecte n'étaient qu'un simple projet,
qu'on modifiait à volonté et qu'on ne se piquait pas d'exécuter
fidèlement; ainsi les mesures et la distribution réelles du tombeau de
Ramsès IV (Fig.152) sont en désaccord avec les cotes et l'agencement du
plan qu'un papyrus du musée de Turin nous a conservé (Fig.153).
[Illustration: Fig. 152]
[Illustration: Fig. 153]
Rien pourtant n'était plus simple que la disposition générale: une porte
carrée, très sobre d'ornements, un couloir qui aboutit à une chambre
plus ou moins étendue, au fond de laquelle s'ouvre un second corridor
qui conduit à une seconde chambre, et de là parfois à d'autres salles,
dont la dernière renfermait le cercueil. Dans quelques tombeaux, le tout
est de plain-pied et une pente douce, à peine coupée par deux ou trois
marches basses, conduit de l'entrée à la paroi du fond. Dans d'autres,
les parties sont disposées en étage l'une derrière l'autre. Un escalier
long et raide, et un corridor en pente (A) mènent, chez Séti Ier
(Fig.154), à un premier appartement (B), composé d'une petite
antichambre et de deux salles à piliers. Un second escalier (C), ouvert
dans le sol de l'antichambre, mène à un second appartement (D) plus
vaste que le premier, et qui abritait le sarcophage. Le tombeau n'était
pas destiné à s'arrêter là. Un troisième escalier (E) avait été pratiqué
au fond de la salle principale, qui devait sans doute mener à un nouvel
ensemble de pièces: la mort du roi a seule arrêté les ouvriers. Les
variantes de plan ne sont pas très considérables, si on passe d'un
hypogée à l'autre. Chez Ramsès III, la galerie d'entrée est flanquée de
huit petites cellules latérales. Presque partout ailleurs, on ne
remarque de différences que celles qui proviennent du degré d'achèvement
des peintures et du plus ou moins d'étendue des couloirs. Le plus petit
des hypogées s'arrête à 16 mètres, celui de Séti Ier, qui est le plus
long, descend jusqu'à plus de 150 mètres et n'est pas achevé. Les mêmes
ruses qui avaient servi aux ingénieurs des pyramides servaient à ceux
des syringes thébaines pour dépister les recherches des malfaiteurs,
faux puits destinés à dérouter les indiscrets, murailles peintes et
sculptées bâties en travers des couloirs; l'enterrement terminé, on
obstruait l'entrée avec des quartiers de roche, et on rétablissait du
mieux qu'on pouvait la pente naturelle de la montagne.
[Illustration: Fig. 154]
Séti Ier nous a légué le type le plus complet que nous possédions de ce
genre de sépulture; figures et hiéroglyphes y sont de véritables modèles
de dessin et de sculpture gracieuse. L'hypogée de Ramsès III est déjà
inférieur. La plus grande partie en est peinte assez sommairement: les
jaunes y abondent, les bleus et les rouges rappellent les tons que les
enfants choisissent pour leurs premiers barbouillages. Plus tard, la
médiocrité règne en souveraine, le dessin s'amollit, les couleurs
deviennent de plus en plus criardes, et les derniers tombeaux ne sont
plus que la caricature lamentable de ceux de Séti Ier et de Ramsès III.
La décoration est la même partout, et partout procède du même principe
qui a présidé à la décoration des pyramides. A Thèbes comme à Memphis,
il s'agissait d'assurer au double la libre jouissance de sa maison
nouvelle, d'introduire l'âme au milieu des divinités du cycle solaire et
du cycle osirien, de la guider à travers le dédale des régions
infernales; mais les prêtres thébains s'ingéniaient à rendre sensible
aux yeux par le dessin ce que les Memphites confiaient par l'écriture à
la mémoire du mort, et lui accordaient de voir ce qu'il était jadis
obligé de lire sur les parois de sa tombe. Où les textes d'Ounas
racontent qu'Ounas, identifié au soleil, navigue sur les eaux d'en haut
ou s'introduit dans les Champs Élysées, les scènes de Séti Ier montrent
Séti dans la barque solaire, et celles de Ramsès III, Ramsès III dans
les Champs Élysées (Fig.155). Où les murs d'Ounas ne donnent que les
prières récitées sur la momie pour lui ouvrir la bouche, lui rendre
l'usage des membres, l'habiller, la parfumer, la nourrir, ceux de Séti
Ier représentent la momie elle-même et les statues supports du double
entre les mains des prêtres qui leur ouvrent la bouche, les habillent,
les parfument, leur tendent les plats divers du repas funèbre. Les
plafonds étoilés des pyramides reproduisent la figure du ciel, mais sans
indiquer à l'âme le nom des étoiles; sur les plafonds de quelques
syringes, les constellations sont tracées chacune avec son image, des
tables astronomiques donnent l'état du ciel de quinze jours en quinze
jours pendant les mois de l'année égyptienne, et l'âme n'avait qu'à
lever les yeux pour savoir dans quelle partie du firmament sa course la
menait chaque nuit. L'ensemble est comme un récit illustré des voyages
du soleil, et par suite de l'âme, à travers les vingt-quatre heures du
jour. Chaque heure est représentée, et son domaine, qui était divisé en
circonscriptions plus petites dont la porte était gardée par un serpent
gigantesque, _Face de feu, oeil de flamme, Mauvais oeil_. La troisième
heure du jour était celle où se décidait le sort des âmes: le dieu
Toumou les pesait et leur assignait un séjour selon les indications de
la balance. L'âme coupable était livrée aux cynocéphales assesseurs du
tribunal, qui la chassaient à coups de verge, après l'avoir changée en
truie ou en quelque animal impur; innocente, elle passait dans la
cinquième heure, où ses pareilles cultivaient les champs, fauchaient les
épis de la moisson céleste, et, le travail accompli, se divertissaient
sous la garde des génies bienveillants. Au delà de la cinquième heure,
les mers du ciel n'étaient plus qu'un vaste champ de bataille: les
dieux de lumière pourchassaient, entraînaient, enchaînaient le serpent
Apopi et finissaient par l'étrangler à la douzième heure. Leur triomphe
n'était pas de longue durée. Le soleil, à peine victorieux, était
emporté par le courant dans le royaume des heures de la nuit, et dès
l'entrée, il était assailli, comme Virgile et Dante aux portes de
l'enfer, par des bruits et par des clameurs épouvantables. Chaque cercle
avait sa voix qu'on ne pouvait confondre avec la voix des autres: l'un
s'annonçait comme par un immense bourdonnement de guêpes, l'autre comme
par les lamentations des femmes et des femelles quand elles pleurent les
maris et les mâles, l'autre comme par un grondement de tonnerre. Le
sarcophage lui-même était chargé de ces tableaux joyeux ou sinistres. Il
était d'ordinaire en granit rose ou noir, et si large, que souvent il ne
pouvait entrer dans la vallée par la porte des rois. On devait le hisser
à grand'peine au sommet de la colline de Déir-el-Baharî, puis, de là, le
descendre à destination. Comme il était la dernière pièce du mobilier
funéraire dont on s'occupât, on n'avait pas toujours le loisir de
l'achever. Quand il était terminé, les scènes et les textes qui le
couvrent en faisaient le résumé de l'hypogée entier. Le mort y
retrouvait une fois de plus l'image de ses destinées surhumaines et y
apprenait à connaître le bonheur des dieux. Les tombes privées
recevaient rarement une décoration aussi complète; cependant deux
hypogées de la XXVIe dynastie, celui de Pétaménophis à Thèbes et celui
de Bokenranf à Memphis, peuvent rivaliser sous ce rapport avec les
syringes royales. Le premier renferme une édition complète du _Livre des
morts_, le second de longs extraits du même livre et des formules qui
remplissent les pyramides.
[Illustration: Fig. 155]
Chaque partie de la tombe, comme elle avait sa décoration, avait son
mobilier particulier. Il ne reste que peu de traces de celui de la
chapelle: la table d'offrandes qui était en pierre est d'ordinaire tout
ce qui en subsiste. Les objets déposés dans le serdab, dans les
couloirs, dans le caveau, ont mieux résisté aux ravages du temps et des
hommes. Sous l'ancien empire, les statues étaient toujours confinées
dans le serdab. La chambre ne renfermait guère, en dehors du sarcophage,
que des chevets en calcaire et en albâtre, des oies en pierre, rarement
des palettes de scribe, très souvent des vases de formes diverses en
terre cuite, en diorite, en granit, en albâtre, en calcaire compact,
enfin des provisions de graines alimentaires, et les ossements des
victimes sacrifiées le jour de l'enterrement. Sous les dynasties
thébaines, le ménage du mort devint plus complet et plus riche. Les
statues des domestiques et de la famille, qui jadis accompagnaient dans
le serdab les statues du mort, sont reléguées au caveau et diminuent de
taille. En revanche, bien des objets qui jadis étaient simplement
représentés sur la muraille s'en sont détachés: ainsi les barques
funéraires avec leur équipage, la momie, les pleureuses, les prêtres,
les amis éplorés, les offrandes, pains en terre cuite estampés au nom du
maître, et qu'on appelle improprement cônes funéraires, grappes de
raisin et moules en calcaire avec lesquelles le mort était censé se
fabriquer à lui-même des boeufs, des oiseaux, des poissons en pâte qui
lui tenaient lieu des animaux en chair. Le mobilier, les ustensiles de
toilette et de cuisine, les armes, les instruments de musique abondent,
la plupart brisés au moment de la mise au tombeau; on les tuait de la
sorte afin que leur âme allât servir l'âme de l'homme dans l'autre
monde. Les petites statuettes en pierre, en bois, en émail bleu, blanc
ou vert, sont jetées par centaines et même par milliers au milieu de
l'amas des meubles et des provisions. Ce sont d'abord à proprement
parler des réductions des statues du serdab, destinées comme elles à
servir de corps au double, puis à l'âme; on les habille alors comme
l'individu dont elles portent le nom s'habillait pendant la vie. Plus
tard, leur rôle s'amoindrit, et leurs fonctions se bornèrent à répondre
pour le maître, et à exécuter, en son lieu et place, les travaux et la
Corvée dans les champs célestes, quand il y était convoqué par les
dieux. On les appelle alors _répondants (Oushbîti)_, on leur met au
poing les instruments de labourage, et on leur donne presque toujours la
semblance d'un corps momifié, dont les mains et le visage seraient
dégagés des bandelettes. Les canopes, avec leurs têtes d'épervier, de
cynocéphale, de chacal et d'homme, étaient réservés, dès la XIe
dynastie, aux viscères qu'on était obligé d'extraire de la poitrine et
du ventre pendant l'embaumement. La momie elle-même se charge de plus en
plus de cartonnages, de papyrus, d'amulettes qui lui font comme une
armure magique, dont chaque pièce préserve les membres et l'âme qui les
anime de la destruction.
En théorie, chaque Égyptien avait droit à une maison éternelle, édifiée
sur le plan dont je viens d'indiquer les transformations; mais les
petites gens se passaient fort bien de tout ce qui était nécessaire aux
morts de condition. On les enfouissait où la place coûtait le moins,
dans de vieilles tombes violées et abandonnées, dans des fissures
naturelles de la montagne, dans des puits ou dans des fosses communes.
A Thèbes, au temps des Ramessides, de grandes tranchées creusées dans le
sable attendaient les cadavres. Les rites accomplis, les fossoyeurs
recouvraient légèrement les momies de la journée, parfois isolées,
parfois associées par deux ou trois, parfois empilées, sans qu'on eût
cherché à les disposer par couches régulières. Quelques-unes n'avaient
de protection que leurs bandages, d'autres étaient enveloppées de
branches de palmier liées en façon de bourriche. Les plus soignées ont
une boîte en bois mal dégrossie, sans inscription ni peinture. Beaucoup
sont affublées de vieux cercueils d'occasion, qu'on ne s'était pas donné
la peine d'ajuster à la taille du nouveau propriétaire, ou sont jetées
dans une caisse fabriquée avec les débris de deux ou trois caisses
brisées. De mobilier funéraire, il n'en était point question pour des
marauds pareils; tout au plus ont-ils avec eux une paire de souliers en
cuir, des sandales en carton peint ou en osier tressé, un bâton de
voyage pour les chemins célestes, des bagues en terre émaillée, des
bracelets ou des colliers d'un seul fil de petites perles bleues, des
figurines de Phtah, d'Osiris, d'Anubis, d'Hathor, de Bastit, des yeux
mystiques, des scarabées, surtout des cordes roulées autour du bras, du
cou, de la jambe, de la taille, et destinées à préserver le cadavre des
influences magiques.