3.--LES TOMBES DE L'EMPIRE THÉBAIN; LES HYPOGÉES.

Les derniers mastabas connus appartiennent à la XIIe dynastie, encore

sont-ils concentrés dans la plaine sablonneuse de Méïdoum et n'ont-ils

jamais été achevés. Deux systèmes les remplacèrent par toute l'Égypte.

Le premier conserve la chapelle construite au-dessus du sol et combine

la pyramide avec le mastaba. Le second creuse le tombeau entier dans le

roc, la chapelle comme le reste.

Le quartier de la nécropole d'Abydos, où furent enterrées les

générations du vieil empire thébain, nous offre les exemples les plus

anciens du premier système. Les tombes sont en grosses briques crues,

noires, sans mélange de paille ni de gravier. L'étage inférieur est un

mastaba à base carrée ou rectangulaire, dont le plus long côté atteint

quelquefois douze ou quinze mètres; les murs sont perpendiculaires

et rarement assez élevés pour qu'un homme puisse se tenir debout à

l'intérieur. Sur cette façon de socle se dresse une pyramide pointue,

dont la hauteur varie entre quatre et dix mètres, et dont les faces

étaient revêtues d'une couche de pisé unie, peinte en blanc. La mauvaise

qualité du sol a empêché qu'on y creusât la salle funéraire; on s'est

donc résigné à la cacher dans la maçonnerie. Une sorte de chambre ou

plutôt de four, voûté en encorbellement, a été ménagé au centre et

abrite souvent la momie (Fig.140); plus souvent encore, le caveau a été

pratiqué moitié dans le mastaba, moitié dans les fondations, et le vide

supérieur n'est là que pour servir de dégagement (Fig.141). Dans bien

des cas, il n'y avait aucune chapelle extérieure; la stèle, posée sur le

soubassement ou encadrée extérieurement sur la face, marque l'endroit du

sacrifice. Ailleurs, on a construit en avancée un vestibule carré où

les parents s'assemblaient (Fig.142). Assez rarement un mur d'enceinte

construit à hauteur d'appui enveloppe le monument et délimite le terrain

qui lui appartenait. Cette forme mixte demeura fort en usage dans les

cimetières de Thèbes, à partir des premières années du moyen empire.

Plusieurs rois de la XIe dynastie et les grands personnages de leur cour

se firent édifier à Drah aboûl Neggah des tombes semblables à celles

d'Abydos (Fig.143). Pendant les siècles suivants, les proportions

relatives du mastaba et de la pyramide se modifièrent; le mastaba, qui

n'était souvent qu'un soubassement insignifiant, reprit peu à peu sa

hauteur primitive, tandis que la pyramide s'abaissa et finit par n'être

plus qu'un pyramidion sans importance (Fig.144). Tous ceux de ces

tombeaux qui ornaient les nécropoles thébaines à l'époque des Ramessides

ont péri, mais les peintures contemporaines nous en font connaître les

nombreuses variétés, et la chapelle d'un des Apis morts sous

Amenhotpou III est encore là pour prouver que la mode s'en était étendue

à Memphis. Du pyramidion, quelques traces subsistent à peine; mais le

mastaba est intact. C'est un massif en calcaire, carré, monté sur un

soubassement, étayé de quatre colonnes aux angles et bordé d'une

corniche évasée; un escalier de cinq marches mène à la chambre

intérieure (Fig.145).

[Illustration: Fig. 140]

[Illustration: Fig. 141]

[Illustration: Fig. 142]

[Illustration: Fig. 143]

[Illustration: Fig. 144]

[Illustration: Fig. 145]

Les modèles les plus anciens du second genre, ceux qu'on voit à Gizèh

parmi les mastabas de la IVe dynastie, ne sont ni grands ni très ornés.

On commença à en soigner l'exécution vers la VIe dynastie, et dans les

localités lointaines, à Bershéh, à Shéikh-Sâid, à Kasr-es-Sayad, à

Neggadéh. L'hypogée n'atteignit son plein développement qu'un peu plus

tard, pendant les siècles qui séparent les derniers rois memphites des

premiers rois thébains. Les parties diverses du mastaba s'y retrouvent.

L'architecte choisissait de préférence des veines de calcaire bien en

vue, sises assez haut dans la montagne pour ne pas être menacées par

l'exhaussement progressif du sol, assez bas pour que le cortège funèbre

pût y monter aisément, et y creusait les tombes. Les plus belles

appartiennent aux principales familles féodales qui se partageaient

l'Égypte: les princes de Minièh reposent à Béni-Hassan, ceux de Khmounou

à Bershèh, ceux de Siout et d'Éléphantine à Siout même et en face

d'Assouân. Tantôt, comme à Siout, à Bershèh, à Thèbes, elles sont

dispersées aux divers étages de la montagne; tantôt, comme à Syène

(Fig.146) et à Béni-Hassan, elles suivent les ondulations du filon et

sont rangées sur une ligne à peu près droite. Un escalier, construit

sommairement en pierres à moitié brutes, menait de la plaine à l'entrée

du tombeau: il est détruit ou enseveli sous les sables à Béni-Hassan et

à Thèbes, mais les fouilles récentes ont mis au jour celui d'une des

tombes d'Assouân. Le cortège funèbre, après l'avoir escaladé lentement,

s'arrêtait un moment à l'entrée de la chapelle. Le plan n'était pas

nécessairement uniforme dans un même groupe. Plusieurs des tombeaux de

Béni-Hassan ont un portique dont toutes les parties, piliers, bases,

entablement, ont été prises dans la roche; pour Amoni et pour

Khnoumhotpou (Fig.147), il se compose de deux colonnes polygonales. A

Syène (Fig.148), la baie étroite qui s'ouvre dans la muraille de

rocher est coupée, vers le tiers de sa hauteur, par un linteau

rectangulaire qui réserve une porte dans la porte même. A Siout,

l'hypogée d'Hapizoufi était précédé d'un véritable porche d'environ 7

mètres de haut, arrondi en voûte, peint et sculpté avec amour. Le plus

souvent on se contentait d'aplanir et de dresser un pan de montagne sur

un espace plus ou moins considérable, selon les dimensions qu'on

prétendait donner au tombeau. Cette opération avait le double avantage

de créer sur le devant une petite plate-forme fermée de trois côtés, et

de développer en façade une surface à peu près verticale, qu'on

décorait, ou non, à la fantaisie du maître. La porte pratiquée au

milieu, quelquefois n'avait point de cadre, quelquefois était encadrée

De deux montants et d'un linteau légèrement saillants. Les inscriptions,

quand elle en avait, étaient fort simples. Dans le haut, une ou

plusieurs lignes horizontales. A droite et à gauche, une ou deux lignes

verticales, accompagnées d'une figure humaine assise ou debout: c'était,

avec une prière, le nom, les titres et la filiation du défunt. La

chapelle n'a, en général, qu'une seule chambre carrée ou oblongue, au

plafond plat ou légèrement voûté, sans autre jour que de la porte.

Quelquefois des piliers, taillés en pleine pierre au moment de

l'excavation, lui donnent l'aspect d'une petite salle hypostyle. Amoni

et Khnoumhotpou, à Béni-Hassan, avaient chacun quatre de ces piliers

(Fig.149); d'autres en ont six ou huit et sont d'ordonnance

irrégulière. L'hypogée n° 7 était d'abord une simple salle à plafond

arrondi, de six colonnes sur trois rangs. Plus tard, il fut agrandi vers

la droite, et la partie nouvelle forma une sorte de portique à plafond

plat supporté par quatre colonnes (Fig.150).

[Illustration: Fig. 146]

[Illustration: Fig. 147]

[Illustration: Fig. 148]

[Illustration: Fig. 149]

[Illustration: Fig. 150]

Ménager un serdab dans la roche vive était presque impossible, et,

d'autre part, c'était exposer les statues mobiles au vol ou à la

mutilation que les laisser dans une pièce accessible à tout venant. Le

serdab fut transformé et se combina avec la stèle des mastabas antiques.

La fausse porte d'autrefois devint une niche pratiquée dans la muraille

du fond, presque toujours en face de la porte réelle. Les statues du

mort et de sa femme y trônent, sculptées dans la pierre vive. Les parois

sont ornées des scènes de l'offrande, et la décoration entière de

l'hypogée converge vers elle, comme celle du mastaba convergeait vers la

stèle. C'est toujours, dans l'ensemble, la même série de tableaux, mais

avec des additions notables. La marche du cortège funéraire, la prise de

possession du tombeau par le double, qui sont à peine indiquées

autrefois, s'étalent avec ostentation sur les murs de l'hypogée thébain.

Le convoi se déroule avec ses pleureuses, ses troupes d'amis, ses

porteurs d'offrandes, ses barques, son catafalque traîné par des boeufs.

Il arrive à la porte; la momie, dressée sur ses pieds, reçoit l'adieu de

la famille et subit les dernières cérémonies qui doivent l'initier à la

vie d'au delà (Fig.151). Le sacrifice et les préliminaires qu'il

évoque, le labourage, les semailles, la moisson, l'élève des bestiaux,

les métiers manuels, sont sculptés ou peints, comme jadis, à profusion

de couleurs. Sans doute, bien des détails y figurent qu'on ne rencontre

pas sous les premières dynasties, ou sont absents qui ne manquent jamais

dans le voisinage des pyramides; les siècles avaient marché, et vingt

siècles changent beaucoup aux usages de la vie journalière, même dans

l'indestructible Égypte. On y chercherait presque en vain les troupeaux

de gazelles privées, car, sous les Ramsès, on n'entretenait plus ces

animaux que par exception à l'état domestique. En revanche, le cheval

avait envahi la vallée du Nil, et piaffe sur les murs, à l'endroit où

paissaient les gazelles. Les métiers sont plus nombreux et plus

compliqués, les outils plus perfectionnés, les actions du mort plus

variées et plus personnelles. L'idée d'une rétribution future n'existait

pas, ou existait peu, au temps où l'on avait réglé la décoration des

tombeaux. Ce que l'homme avait fait ici-bas n'avait aucune influence sur

le sort qui l'attendait dans la mort; bon ou mauvais, du moment que les

rites avaient été célébrés sur lui et les prières récitées, il était

riche et heureux. C'en était donc assez pour établir son identité

d'énoncer son nom, ses titres, sa filiation; on n'avait que faire de

décrire son passé par le menu. Mais, quand la croyance à des récompenses

ou à des châtiments prédomina dans les esprits, on s'avisa qu'il était

utile de garantir à chacun le mérite de ses actions particulières, et

l'on joignit à l'espèce d'extrait de l'état civil, qui avait suffi

jusqu'alors, des renseignements biographiques précis. Quelques mots

d'abord, puis, vers la VIe dynastie, de vraies pages d'histoire où un

ministre, Ouni, raconte les services qu'il a rendus sous quatre rois;

puis, vers le commencement du nouvel empire, des dessins et des

tableaux, qui conspirent avec l'écriture à immortaliser les faits et

gestes du maître. Khnoumhotpou de Béni-Hassan expose en détail les

origines et la grandeur de ses ancêtres. Khiti étale sur ses murailles

les péripéties de la vie militaire: exercices des soldats, danses de

guerre, sièges de forteresses, batailles sanglantes. La XVIIIe dynastie

continue, en cela comme en tout, la tradition des âges précédents. Aï

retrace, dans son bel hypogée de Tell-el-Amarna, les épisodes de son

Mariage avec la fille de Khouniaton. Nofirhotpou de Thèbes avait reçu

d'Harmhabi la décoration du Collier d'or; il reproduit avec complaisance

les moindres circonstances de l'investiture, le discours du roi,

l'année, le jour où lui fut conférée la récompense suprême. Tel autre,

qui avait travaillé au cadastre, se montre accompagné d'arpenteurs

traînant la chaîne et préside à l'enregistrement de la population

humaine, comme Ti présidait jadis au dénombrement de ses boeufs. La

stèle elle-même participe au caractère nouveau que revêt la décoration

murale. Elle proclame, outre les prières ordinaires, le panégyrique du

mort, le résumé de sa vie, trop rarement son _cursus honorum_ avec dates

à l'appui.

[Illustration: Fig. 151]

Quand l'espace le permettait, le caveau tombait directement sous la

chapelle. Le puits, tantôt était pratiqué au coin d'une des chambres,

tantôt s'amorçait au dehors en avant de la porte. Dans les grandes

nécropoles, à Thèbes par exemple ou à Memphis, la superposition des

trois parties n'était pas toujours possible; à vouloir donner au puits

la profondeur normale, on risquait d'effondrer les tombeaux situés à

l'étage inférieur de la montagne. On remédia à ce danger, soit en

poussant fort loin un couloir, à l'extrémité duquel on forait le puits,

soit en disposant, sur un même plan horizontal ou modérément incliné,

les pièces que le mastaba plaçait sur un même plan vertical. Le couloir

est alors percé au milieu de la paroi du fond; la longueur moyenne en

varie entre 6 et 40 mètres. Le caveau est presque toujours petit et sans

ornement, ainsi que le couloir. L'âme, sous les dynasties thébaines, se

Passait aussi bien de décoration que sous les dynasties memphites; mais

quand on se décidait à garnir les murailles, les figures et les

inscriptions avaient trait à sa vie et fort peu à la vie du double. Au

tombeau de Harhotpou, qui est du temps des Ousirtasen, et dans les

hypogées du même genre, les murs, celui de la porte excepté, sont

partagés en deux registres. Le supérieur appartient au double et porte,

avec la table d'offrandes, l'image des mêmes objets de ménage qu'on voit

dans certains mastabas de la VIe dynastie: étoffes, bijoux, armes,

parfums, dont Harhotpou avait besoin pour assurer à ses membres une

éternelle jeunesse. L'inférieur était au double et à l'âme, et on lit

les fragments de plusieurs livres liturgiques, _Livre des morts, Rituel

de l'embaumement, Rituel des funérailles_, dont les vertus magiques

protégeaient l'âme et soutenaient le double. Le sarcophage en pierre et

le cercueil lui-même sont noirs d'écriture. De même que la stèle était

comme le sommaire de la chapelle entière, le sarcophage et le cercueil

étaient le sommaire du caveau et formaient comme une chambre sépulcrale

dans la chambre sépulcrale. Textes, tableaux, tout ce qu'on y voit a

trait à la vie de l'âme et à sa sécurité dans l'autre monde.

A Thèbes comme à Memphis, ce sont les tombes des rois qu'il convient de

consulter, si l'on veut juger du degré de perfection auquel pouvait

atteindre la décoration des couloirs et du caveau. Des plus anciennes,

qui étaient situées dans la plaine ou sur le versant méridional de la

montagne, rien ne subsiste aujourd'hui. Les momies d'Amenhotpou Ier et

de Thoutmos III, de Soqnounrî et d'Harhotpou ont survécu à l'enveloppe

de pierre qui était censée les défendre. Mais, vers le milieu de la

XVIIIe dynastie, toutes les bonnes places étaient prises, et l'on dut

chercher ailleurs un terrain libre où établir un nouveau cimetière

royal. On alla d'abord assez loin, au fond de la vallée qui débouche

vers Drah abou'l Neggah; Amenhotpou III, Aï, d'autres peut-être, y

furent enterrés; puis on songea à se rapprocher de la ville des vivants.

Derrière la colline qui borne au nord la plaine thébaine, se creusait

Jadis une sorte de bassin, fermé de tous les côtés, et sans autre

communication avec le reste du monde que des sentiers périlleux. Il se

divise en deux branches, croisées presque en équerre: l'une regarde le

sud-est, tandis que l'autre s'allonge vers le sud-ouest et se divise en

rameaux secondaires. A l'est, une montagne se dresse, dont la croupe

rappelle, avec des proportions gigantesques, le profil de la pyramide à

degrés de Saqqarah. Les ingénieurs remarquèrent que ce vallon était

séparé du ravin d'Amenhotpou III par un simple seuil d'environ 500

coudées d'épaisseur. Ce n'était pas de quoi effrayer des mineurs aussi

exercés que l'étaient les Égyptiens. Ils taillèrent dans la roche vive

une tranchée, profonde de 50 à 60 coudées, au bout de laquelle un

passage étranglé, semblable à une porte, donne accès dans le vallon.

Est-ce sous Harmhabi, est-ce sous Ramsès Ier que fut entrepris ce

travail gigantesque? Ramsès Ier est le plus ancien roi dont on ait

retrouvé la tombe en cet endroit. Son fils Séti Ier, puis son petit-fils

Ramsès II vinrent s'y loger à ses côtés, puis les Ramsès l'un après

l'autre; Hrihor fut peut-être le dernier et ferma la série. Ces tombeaux

réunis ont valu à la vallée le nom de Vallée des Rois, qu'elle a gardé

jusqu'à nos jours. Le tombeau n'est pas là tout entier. La chapelle est

au loin dans la plaine, à Gournah, au Ramesséum, à Médinét-Habou, et

nous l'avons déjà décrite. Comme la pyramide memphite, la montagne

thébaine ne renferme que les couloirs et le caveau. Pendant le jour,

l'âme pure ne courait aucun danger sérieux; mais le soir, au moment où

les eaux éternelles, qui roulent sur la voûte des cieux, tombaient vers

l'Occident en larges cascades et s'engouffraient dans les entrailles de

La terre, elle pénétrait, avec la barque du soleil et son cortège de

dieux lumineux, dans un monde semé d'embûches et de périls. Douze heures

durant, l'escadre divine parcourait de longs corridors sombres, où des

génies, les uns hostiles, les autres bienveillants, tantôt s'efforçaient

de l'arrêter, tantôt l'aidaient à surmonter les difficultés du voyage.

D'espace en espace, une porte, défendue par un serpent gigantesque,

s'ouvrait devant elle et lui livrait l'accès d'une salle immense,

remplie de flamme et de fumée, de monstres aux figures hideuses et de

bourreaux qui torturaient les damnés; puis les couloirs recommençaient

étroits et obscurs, et la course à l'aveugle au sein des ténèbres, et

les luttes contre les génies malfaisants, et l'accueil joyeux des dieux

propices. A partir du milieu de la nuit, on remontait vers la surface de

la terre. Au matin, le soleil avait atteint l'extrême limite de la

contrée ténébreuse et sortait à l'orient pour éclairer un nouveau jour.

Les tombeaux des rois étaient construits sur le modèle du monde

infernal. Ils avaient leurs couloirs, leurs portes, leurs salles

voûtées, qui pénétraient profondément au sein de la montagne. La

distribution dans la vallée n'en était déterminée par aucune

considération de dynastie ou de succession au trône. Chaque souverain

attaquait le rocher à l'endroit où il espérait rencontrer une veine de

pierre convenable, et avec si peu de souci des prédécesseurs, que les

ouvriers durent parfois changer de direction pour éviter d'envahir un

hypogée voisin. Les devis de l'architecte n'étaient qu'un simple projet,

qu'on modifiait à volonté et qu'on ne se piquait pas d'exécuter

fidèlement; ainsi les mesures et la distribution réelles du tombeau de

Ramsès IV (Fig.152) sont en désaccord avec les cotes et l'agencement du

plan qu'un papyrus du musée de Turin nous a conservé (Fig.153).

[Illustration: Fig. 152]

[Illustration: Fig. 153]

Rien pourtant n'était plus simple que la disposition générale: une porte

carrée, très sobre d'ornements, un couloir qui aboutit à une chambre

plus ou moins étendue, au fond de laquelle s'ouvre un second corridor

qui conduit à une seconde chambre, et de là parfois à d'autres salles,

dont la dernière renfermait le cercueil. Dans quelques tombeaux, le tout

est de plain-pied et une pente douce, à peine coupée par deux ou trois

marches basses, conduit de l'entrée à la paroi du fond. Dans d'autres,

les parties sont disposées en étage l'une derrière l'autre. Un escalier

long et raide, et un corridor en pente (A) mènent, chez Séti Ier

(Fig.154), à un premier appartement (B), composé d'une petite

antichambre et de deux salles à piliers. Un second escalier (C), ouvert

dans le sol de l'antichambre, mène à un second appartement (D) plus

vaste que le premier, et qui abritait le sarcophage. Le tombeau n'était

pas destiné à s'arrêter là. Un troisième escalier (E) avait été pratiqué

au fond de la salle principale, qui devait sans doute mener à un nouvel

ensemble de pièces: la mort du roi a seule arrêté les ouvriers. Les

variantes de plan ne sont pas très considérables, si on passe d'un

hypogée à l'autre. Chez Ramsès III, la galerie d'entrée est flanquée de

huit petites cellules latérales. Presque partout ailleurs, on ne

remarque de différences que celles qui proviennent du degré d'achèvement

des peintures et du plus ou moins d'étendue des couloirs. Le plus petit

des hypogées s'arrête à 16 mètres, celui de Séti Ier, qui est le plus

long, descend jusqu'à plus de 150 mètres et n'est pas achevé. Les mêmes

ruses qui avaient servi aux ingénieurs des pyramides servaient à ceux

des syringes thébaines pour dépister les recherches des malfaiteurs,

faux puits destinés à dérouter les indiscrets, murailles peintes et

sculptées bâties en travers des couloirs; l'enterrement terminé, on

obstruait l'entrée avec des quartiers de roche, et on rétablissait du

mieux qu'on pouvait la pente naturelle de la montagne.

[Illustration: Fig. 154]

Séti Ier nous a légué le type le plus complet que nous possédions de ce

genre de sépulture; figures et hiéroglyphes y sont de véritables modèles

de dessin et de sculpture gracieuse. L'hypogée de Ramsès III est déjà

inférieur. La plus grande partie en est peinte assez sommairement: les

jaunes y abondent, les bleus et les rouges rappellent les tons que les

enfants choisissent pour leurs premiers barbouillages. Plus tard, la

médiocrité règne en souveraine, le dessin s'amollit, les couleurs

deviennent de plus en plus criardes, et les derniers tombeaux ne sont

plus que la caricature lamentable de ceux de Séti Ier et de Ramsès III.

La décoration est la même partout, et partout procède du même principe

qui a présidé à la décoration des pyramides. A Thèbes comme à Memphis,

il s'agissait d'assurer au double la libre jouissance de sa maison

nouvelle, d'introduire l'âme au milieu des divinités du cycle solaire et

du cycle osirien, de la guider à travers le dédale des régions

infernales; mais les prêtres thébains s'ingéniaient à rendre sensible

aux yeux par le dessin ce que les Memphites confiaient par l'écriture à

la mémoire du mort, et lui accordaient de voir ce qu'il était jadis

obligé de lire sur les parois de sa tombe. Où les textes d'Ounas

racontent qu'Ounas, identifié au soleil, navigue sur les eaux d'en haut

ou s'introduit dans les Champs Élysées, les scènes de Séti Ier montrent

Séti dans la barque solaire, et celles de Ramsès III, Ramsès III dans

les Champs Élysées (Fig.155). Où les murs d'Ounas ne donnent que les

prières récitées sur la momie pour lui ouvrir la bouche, lui rendre

l'usage des membres, l'habiller, la parfumer, la nourrir, ceux de Séti

Ier représentent la momie elle-même et les statues supports du double

entre les mains des prêtres qui leur ouvrent la bouche, les habillent,

les parfument, leur tendent les plats divers du repas funèbre. Les

plafonds étoilés des pyramides reproduisent la figure du ciel, mais sans

indiquer à l'âme le nom des étoiles; sur les plafonds de quelques

syringes, les constellations sont tracées chacune avec son image, des

tables astronomiques donnent l'état du ciel de quinze jours en quinze

jours pendant les mois de l'année égyptienne, et l'âme n'avait qu'à

lever les yeux pour savoir dans quelle partie du firmament sa course la

menait chaque nuit. L'ensemble est comme un récit illustré des voyages

du soleil, et par suite de l'âme, à travers les vingt-quatre heures du

jour. Chaque heure est représentée, et son domaine, qui était divisé en

circonscriptions plus petites dont la porte était gardée par un serpent

gigantesque, _Face de feu, oeil de flamme, Mauvais oeil_. La troisième

heure du jour était celle où se décidait le sort des âmes: le dieu

Toumou les pesait et leur assignait un séjour selon les indications de

la balance. L'âme coupable était livrée aux cynocéphales assesseurs du

tribunal, qui la chassaient à coups de verge, après l'avoir changée en

truie ou en quelque animal impur; innocente, elle passait dans la

cinquième heure, où ses pareilles cultivaient les champs, fauchaient les

épis de la moisson céleste, et, le travail accompli, se divertissaient

sous la garde des génies bienveillants. Au delà de la cinquième heure,

les mers du ciel n'étaient plus qu'un vaste champ de bataille: les

dieux de lumière pourchassaient, entraînaient, enchaînaient le serpent

Apopi et finissaient par l'étrangler à la douzième heure. Leur triomphe

n'était pas de longue durée. Le soleil, à peine victorieux, était

emporté par le courant dans le royaume des heures de la nuit, et dès

l'entrée, il était assailli, comme Virgile et Dante aux portes de

l'enfer, par des bruits et par des clameurs épouvantables. Chaque cercle

avait sa voix qu'on ne pouvait confondre avec la voix des autres: l'un

s'annonçait comme par un immense bourdonnement de guêpes, l'autre comme

par les lamentations des femmes et des femelles quand elles pleurent les

maris et les mâles, l'autre comme par un grondement de tonnerre. Le

sarcophage lui-même était chargé de ces tableaux joyeux ou sinistres. Il

était d'ordinaire en granit rose ou noir, et si large, que souvent il ne

pouvait entrer dans la vallée par la porte des rois. On devait le hisser

à grand'peine au sommet de la colline de Déir-el-Baharî, puis, de là, le

descendre à destination. Comme il était la dernière pièce du mobilier

funéraire dont on s'occupât, on n'avait pas toujours le loisir de

l'achever. Quand il était terminé, les scènes et les textes qui le

couvrent en faisaient le résumé de l'hypogée entier. Le mort y

retrouvait une fois de plus l'image de ses destinées surhumaines et y

apprenait à connaître le bonheur des dieux. Les tombes privées

recevaient rarement une décoration aussi complète; cependant deux

hypogées de la XXVIe dynastie, celui de Pétaménophis à Thèbes et celui

de Bokenranf à Memphis, peuvent rivaliser sous ce rapport avec les

syringes royales. Le premier renferme une édition complète du _Livre des

morts_, le second de longs extraits du même livre et des formules qui

remplissent les pyramides.

[Illustration: Fig. 155]

Chaque partie de la tombe, comme elle avait sa décoration, avait son

mobilier particulier. Il ne reste que peu de traces de celui de la

chapelle: la table d'offrandes qui était en pierre est d'ordinaire tout

ce qui en subsiste. Les objets déposés dans le serdab, dans les

couloirs, dans le caveau, ont mieux résisté aux ravages du temps et des

hommes. Sous l'ancien empire, les statues étaient toujours confinées

dans le serdab. La chambre ne renfermait guère, en dehors du sarcophage,

que des chevets en calcaire et en albâtre, des oies en pierre, rarement

des palettes de scribe, très souvent des vases de formes diverses en

terre cuite, en diorite, en granit, en albâtre, en calcaire compact,

enfin des provisions de graines alimentaires, et les ossements des

victimes sacrifiées le jour de l'enterrement. Sous les dynasties

thébaines, le ménage du mort devint plus complet et plus riche. Les

statues des domestiques et de la famille, qui jadis accompagnaient dans

le serdab les statues du mort, sont reléguées au caveau et diminuent de

taille. En revanche, bien des objets qui jadis étaient simplement

représentés sur la muraille s'en sont détachés: ainsi les barques

funéraires avec leur équipage, la momie, les pleureuses, les prêtres,

les amis éplorés, les offrandes, pains en terre cuite estampés au nom du

maître, et qu'on appelle improprement cônes funéraires, grappes de

raisin et moules en calcaire avec lesquelles le mort était censé se

fabriquer à lui-même des boeufs, des oiseaux, des poissons en pâte qui

lui tenaient lieu des animaux en chair. Le mobilier, les ustensiles de

toilette et de cuisine, les armes, les instruments de musique abondent,

la plupart brisés au moment de la mise au tombeau; on les tuait de la

sorte afin que leur âme allât servir l'âme de l'homme dans l'autre

monde. Les petites statuettes en pierre, en bois, en émail bleu, blanc

ou vert, sont jetées par centaines et même par milliers au milieu de

l'amas des meubles et des provisions. Ce sont d'abord à proprement

parler des réductions des statues du serdab, destinées comme elles à

servir de corps au double, puis à l'âme; on les habille alors comme

l'individu dont elles portent le nom s'habillait pendant la vie. Plus

tard, leur rôle s'amoindrit, et leurs fonctions se bornèrent à répondre

pour le maître, et à exécuter, en son lieu et place, les travaux et la

Corvée dans les champs célestes, quand il y était convoqué par les

dieux. On les appelle alors _répondants (Oushbîti)_, on leur met au

poing les instruments de labourage, et on leur donne presque toujours la

semblance d'un corps momifié, dont les mains et le visage seraient

dégagés des bandelettes. Les canopes, avec leurs têtes d'épervier, de

cynocéphale, de chacal et d'homme, étaient réservés, dès la XIe

dynastie, aux viscères qu'on était obligé d'extraire de la poitrine et

du ventre pendant l'embaumement. La momie elle-même se charge de plus en

plus de cartonnages, de papyrus, d'amulettes qui lui font comme une

armure magique, dont chaque pièce préserve les membres et l'âme qui les

anime de la destruction.

En théorie, chaque Égyptien avait droit à une maison éternelle, édifiée

sur le plan dont je viens d'indiquer les transformations; mais les

petites gens se passaient fort bien de tout ce qui était nécessaire aux

morts de condition. On les enfouissait où la place coûtait le moins,

dans de vieilles tombes violées et abandonnées, dans des fissures

naturelles de la montagne, dans des puits ou dans des fosses communes.

A Thèbes, au temps des Ramessides, de grandes tranchées creusées dans le

sable attendaient les cadavres. Les rites accomplis, les fossoyeurs

recouvraient légèrement les momies de la journée, parfois isolées,

parfois associées par deux ou trois, parfois empilées, sans qu'on eût

cherché à les disposer par couches régulières. Quelques-unes n'avaient

de protection que leurs bandages, d'autres étaient enveloppées de

branches de palmier liées en façon de bourriche. Les plus soignées ont

une boîte en bois mal dégrossie, sans inscription ni peinture. Beaucoup

sont affublées de vieux cercueils d'occasion, qu'on ne s'était pas donné

la peine d'ajuster à la taille du nouveau propriétaire, ou sont jetées

dans une caisse fabriquée avec les débris de deux ou trois caisses

brisées. De mobilier funéraire, il n'en était point question pour des

marauds pareils; tout au plus ont-ils avec eux une paire de souliers en

cuir, des sandales en carton peint ou en osier tressé, un bâton de

voyage pour les chemins célestes, des bagues en terre émaillée, des

bracelets ou des colliers d'un seul fil de petites perles bleues, des

figurines de Phtah, d'Osiris, d'Anubis, d'Hathor, de Bastit, des yeux

mystiques, des scarabées, surtout des cordes roulées autour du bras, du

cou, de la jambe, de la taille, et destinées à préserver le cadavre des

influences magiques.

L'archéologie égyptienne · 第 19 / 35 题