Me voici rentré dans ma cellule, mon ami... Pourquoi l'ai-je

quittée! Jamais homme n'a senti battre, entre ces froides

murailles, un coeur plus troublé que mon misérable coeur! Ah! je

ne veux pas maudire notre pauvre raison, notre sagesse, notre

morale, notre philosophie humaines: n'est-ce pas ce qui nous

reste encore de plus noble et de meilleur? Mais, Dieu du ciel!

que c'est peu de chose! Quels guides suspects et quels faibles

soutiens!

Ecoute un triste récit. -- Hier, grâce à madame de Malouet, je

restai seul au château tout le jour et toute la soirée. Je fus

donc tranquille autant que je pouvais l'être. Vers minuit,

j'entendis revenir les voitures, et bientôt après tout bruit

cessa. Il était, je crois, trois heures du matin quand je fus

tiré de l'espèce de torpeur fébrile qui me tient lieu de

sommeil depuis quelques nuits, par le bruit très-rapproché

d'une porte qu'on semblait ouvrir ou refermer dans la cour

avec précaution. Je ne sais par quelle bizarre et soudaine

liaison d'idées un incident si ordinaire attira mon attention

et m'agita l'esprit. Je quittai brusquement le fauteuil dans

lequel je m'étais assoupi, et je m'approchai d'une fenêtre:

je vis distinctement un homme qui s'éloignait d'une allure

discrète dans la direction de l'avenue. Il me fut facile de

juger que la porte par laquelle il venait de sortir était

celle qui donne accès dans l'aile du château contiguë à la

bibliothèque. Cette partie de l'habitation contient plusieurs

appartements consacrés aux hôtes de passage; je savais qu'ils

étaient tous vides en ce moment, -- à moins que madame de

Palme, comme il arrivait souvent, n'eût pris pour la nuit le

logement qui lui était toujours réservé dans ce pavillon.

Tu devines quelle étrange pensée me traversa le cerveau.

Tantôt je la repoussais comme un épouvantable folie; tantôt,

retrouvant, dans le champ d'une expérience déjà longue, des

faits d'observation qui prêtaient de la vraisemblance à cette

pensée, je l'accueillais avec une sorte d'ironie cynique, et

j'aimais presque à l'admettre comme un dénoûment odieux mais

décisif. -- La première clarté de l'aube m'a surpris livré à

ces angoisses mentales, évoquant mes souvenirs, examinant

puérilement les circonstances les plus minutieuses qui

pouvaient tendre à confirmer ou à détruire mes soupçons. J'ai

dû enfin à l'excès de fatigue deux heures d'une accablement

dont je suis sorti plus maître de ma raison. Je n'ai pu douter

à mon réveil de l'apparition qui avait frappé mes yeux pendant

la nuit; mais il m'a semblé que je l'avais interprétée avec

une hâte folle, et que mon esprit malade lui avait attribué

l'explication la moins vraisemblable. En supposant enfin que

mes pires pressentiments dussent se trouver justifiés, j'avais

lieu assurément de me sentir l'âme profondément attristée

devant un témoignage si douloureux, si impudent, de la

mobilité et de la perversité d'un coeur de femme; mais j'avais

perdu tout droit de m'en montrer offensé: le plus vulgaire

sentiment de dignité me faisait un devoir de l'indifférence,

au moins apparente. S'il était possible qu'on eût cherché

contre moi une vengeance à un tel prix, on n'en lirait pas du

moins le succès sur mon visage. Quant à ma souffrance, je me

disais, je me répétais que mon départ et mon éloignement lui

enlèveraient bientôt ce qu'elle aurait de plus aigu et de plus

insupportable.

Je suis descendu à dix heures et demie, comme de coutume.

Madame de Palme était dans le salon: elle avait donc passé la

nuit au château. Cependant, il m'a suffi de la voir pour

perdre l'ombre même du soupçon. Elle causait d'un air

tranquille au milieu d'un groupe. Elle m'a salué de son doux

sourire habituel. Je me suis senti délivré d'un poids immense.

J'échappais à un tourment d'une nature si pénible et si amère,

que l'impression franche de ma douleur primitive, dégagée des

honteuses complications dont j'avais pu la croire aggravée, me

semblait presque aimable. Jamais mon coeur n'avait rendu à

cette jeune femme un hommage plus tendre et plus ému. Je lui

savais gré du fond de l'âme d'avoir rendu la pureté à ma

blessure et à mon souvenir.

L'après-midi devait être consacrée à une promenade à cheval

sur les bords de la mer. Dans l'effusion de coeur qui succédait

aux anxiétés de la nuit, je me rendis très-volontiers aux

instances de M. de Malouet, qui, s'appuyant de mon départ

prochain, me pressait de l'accompagner à cette partie de

plaisir. Notre cavalcade, recrutée, selon l'usage, de quelques

jeunes gens des environs, sortait vers deux heures de la cour

du château. Nous cheminions joyeusement depuis quelques

minutes, et je n'étais pas le moins gai de la bande, quand

madame de Palme est venue subitement se placer à côté de moi.

-- Je vais commettre une lâcheté, a-t-elle dit; je m'étais

pourtant bien promis,... mais j'étouffe!

Je l'ai regardée: l'expression égarée de ses traits et de ses

yeux m'a soudain frappé d'effroi.

-- Eh bien, a-t-elle repris d'une voix dont je n'oublierai

jamais l'accent, vous l'avez voulu:... je suis une femme

perdue!

Aussitôt elle a poussé son cheval et m'a quitté, me laissant

atterré sous ce coup d'autant plus sensible que j'avais cessé

de le craindre, et qu'il m'atteignait avec un raffinement que

je n'avais pas même prévu. Il n'y avait eu, en effet, dans la

voix de la malheureuse femme aucune trace d'insolente

fanfaronnade: c'était la voix même du désespoir, un cri de

douleur navrante et de timide reproche, -- tout ce qui pouvait

ajouter dans mon âme à la torture d'un amour souillé et brisé

le désordre d'une pitié profonde et d'une conscience alarmée.

Quand j'ai eu la force de regarder autour de moi, je me suis

étonné de mon aveuglement. Parmi les courtisans les plus

assidus de madame de Palme figure un M. de Mauterne, dont

l'éloignement pour moi, quoique contenu dans les limites du

savoir-vivre m'a souvent paru revêtir une teinte presque

hostile. M. de Mauterne est un homme de mon âge, grand, blond,

d'une élégance plus robuste que distinguée, et d'une beauté

régulière mais fade et empesée. Il a les talents du monde,

beaucoup d'entreprises et nul esprit. Son air et sa conduite,

dans le cours de cette fatale promenade, m'eussent appris dès

le début, si j'avais eu l'idée de les observer, qu'il se

croyait le droit de ne redouter désormais aucune rivalité près

de madame de Palme. Il s'attribuait franchement le premier

rôle dans toutes les scènes auxquelles elle se trouvait mêlée;

il l'accablait de soins avec une mine importante et discrète;

il affectait de lui parler à voix basse, et ne négligeait rien

enfin pour initier le public au secret de sa faveur. A cet

égard, il perdait ses peines: le monde, après avoir épuisé sa

méchanceté sur des fautes imaginaires, semble jusqu'ici se

refuser à l'évidence qui provoque vainement ses regards.

Pour moi, mon ami, il m'est difficile de te peindre le chaos

d'émotions et de pensées qui se heurtaient et se confondaient

en moi. Le sentiment qui me dominait peut-être avec le plus de

violence, c'était celui de ma haine contre cet homme, d'un

haine implacable, -- d'une haine éternelle. J'étais, au reste,

plus choqué, plus désolé que surpris du choix qu'on avait fait

de lui; c'était le premier venu; on l'avait pris avec une

sorte d'indifférence et de dédain, comme on ramasse une arme

de suicide, lorsque le suicide est une fois résolu. -- Quant à

mes sentiments pour elle, tu les devines: nulle apparence de

colère, une affreuse tristesse, une compassion attendrie, un

remords vague, et par-dessus tout un regret passionné,

furieux! Je savais enfin combien je l'avais aimée! Je

comprenais à peine les raisons qui, deux jours auparavant, me

semblaient si fortes, si impérieuses, et qui m'avaient paru

établir entre elle et moi une barrière infranchissable. Tous

ces obstacles du passé disparaissaient devant l'abîme présent,

qui me semblait le seul réel, -- le seul impossible à combler,

le seul qui eût existé jamais! -- Chose étrange! Je voyais

clairement, aussi clairement qu'on voit le soleil, que

l'impossible, l'irréparable était là, et je ne pouvais

l'accepter,... je ne pouvais m'y résigner! Je voyais cette

femme perdue pour moi aussi irrévocablement que si la tombe

eût été fermée sur son cercueil, et je ne pouvais renoncer à

elle!... Mon esprit s'égarait alors dans des projets, dans des

résolutions insensées: je voulais chercher querelle à M. de

Mauterne, le forcer à se battre sur l'heure... Je sentais que

je l'aurais écrasé... Puis je voulais m'enfuir avec elle,

l'épouser, la prendre avec sa honte après l'avoir refusée

pure!... Oui, cette démence m'a tenté! Pour l'écarter de ma

pensée, j'ai dû me répéter cent fois que le dégoût et le

désespoir étaient les seuls fruits que pût porter jamais cette

union d'une main flétrie et d'une main sanglante... Ah! Paul,

que j'ai souffert!

Madame de Palme a montré, pendant toute la durée de la

promenade, une surexcitation fiévreuse qui se trahissait

surtout par de folles prouesses d'équitation. J'entendais par

intervalles les éclats de sa gaieté exaltée qui résonnaient à

mon oreille comme des plaintes déchirantes. Une seule fois

encore, elle m'a adressé la parole en passant près de moi:

-- Je vous fais horreur, n'est-ce pas? m'a-t-elle dit.

J'ai secoué la tête et j'ai baissé les yeux sans lui répondre.

Nous sommes rentrés au château vers quatre heures. Je gagnais

ma chambre, quand un tumulte confus de voix, de cris et de pas

précipités sous le vestibule m'a glacé le coeur. Je suis

redescendu à la hâte; on m'a dit que madame de Palme venait de

tomber dans une violente crise nerveuse. On l'avait portée

dans le salon. J'ai reconnu à travers la porte la voix douce

et grave de madame de Malouet, à laquelle se mêlait je ne sais

quel vagissement pareil à celui d'un enfant malade. -- Je me

suis enfui.

J'étais décidé à quitter sans retard ce lieu de malheur. Rien

n'eût pu m'y retenir un instant de plus. Ta lettre, qu'on

m'avais remise au retour, m'a servi à colorer d'un prétexte

vraisemblable mon départ improvisé. On connaît ici l'amitié

qui nous lie. J'ai dit que tu avais besoin de moi dans les

vingt-quatre heures. J'avais eu soin, à toute occurrence, de

faire venir depuis trois jours une voiture et des chevaux de

la ville la plus proche. En quelques minutes, mes préparatifs

ont été achevés; j'ai donné au cocher l'ordre de partir en

avant et d'aller m'attendre à l'extrémité de l'avenue, pendant

que je ferais mes adieux. -- M. de Malouet m'a paru n'avoir

aucun soupçon de la vérité: le bon vieillard s'est attendri

en recevant mes remercîments, et m'a réellement témoigné une

affection singulière et sans proportion avec la brève durée de

nos relations. J'ai à peine eu moins à me louer de M. de

Breuilly. Je me reproche la caricature que je t'ai donnée un

jour pour le portrait de ce noble coeur.

Madame de Malouet a voulu m'accompagner dans l'avenue quelques

pas plus loin que son mari; je sentais son bras trembler sous

le mien, pendant qu'elle me chargeait de quelques commissions

indifférentes pour Paris. Au moment où nous allions nous

séparer et comme je serrais sa main avec effusion elle m'a

retenu doucement.

-- Eh bien, monsieur, m'a-t-elle dit d'une voix presque

éteinte, Dieu n'a point béni notre sagesse!

-- Madame, nos coeurs lui sont ouverts;... il a dû lire notre

sincérité... Il voit ce que je souffre; d'ailleurs, j'espère

humblement qu'il me pardonne.

-- N'en doutez pas,... n'en doutez pas, a-t-elle repris d'un

accent brisé. Mais elle! elle!... Ah! pauvre enfant!

-- Ayez pitié d'elle, madame. Ne l'abandonnez pas. Adieu!

Je l'ai quittée à la hâte, et je suis parti; mais, au lieu de

m'acheminer vers le bourg de ***, je me suis fait conduire sur

la route de l'abbaye jusqu'au haut des collines; j'ai prié le

cocher d'aller seul au bourg et de revenir me prendre demain

de grand matin à la même place. Mon ami, je ne puis

t'expliquer la tentation bizarre et irrésistible qui m'a pris

de passer une dernière nuit dans cette solitude où j'ai été si

tranquille, si heureux, et il y a si peu de temps, mon Dieu!

Me voici donc dans ma cellule. Qu'elle me paraît froide,

sombre et triste! Le ciel aussi s'est mis en deuil. Depuis mon

arrivée dans ce pays et malgré la saison, je n'avais vu que

des jours et des nuits d'été. Ce soir, un glacial ouragan

d'automne s'est déchaîné sur la vallée; le vent siffle dans

les ruines et en arrache des fragments qui tombent lourdement

sur le sol. Une pluie violente bat mes vitraux. Il me semble

qu'il pleut des larmes!

Des larmes! j'en ai le coeur rempli,... et pas une ne veut

monter jusqu'à mes yeux! -- J'ai prié pourtant, j'ai prié Dieu

longuement, -- non pas, mon ami, ce Dieu insaisissable que nous

poursuivons vainement au delà des étoiles et des mondes, mais

le seul Dieu vraiment secourable aux affligés, le Dieu de mon

enfance, -- le Dieu de cette pauvre femme!

Ah! je ne veux plus songer qu'à mon retour près de toi. Après-demain,

mon ami, et peut-être avant que cette lettre

. . . . . . . . . . . . .

Viens, Paul! Si tu peux quitter ta mère, viens, je t'en

supplie, viens me soutenir. Dieu me frappe!

J'écrivais cette ligne interrompue, quand, au milieu des

bruits confus de la tempête, mon oreille a cru saisir le son

d'une voix, d'une plainte humaine. Je me suis jeté à ma

fenêtre; je me suis penché au dehors pour percer les ténèbres,

et j'ai entrevu sur le sol noir et inondé une forme vague, une

sorte de paquet blanchâtre. En même temps, un gémissement plus

distinct est monté jusqu'à moi. -- Une lueur de la terrible

vérité m'a traversé l'esprit comme une lame aiguë. -- J'ai

gagné dans la nuit la porte du moulin; près du seuil, j'ai vu

un cheval abandonné; il portait une selle de femme. Je me suis

précipité en courant vers l'autre face des ruines, et, dans le

clos qui est situé sous la fenêtre de ma cellule et qui garde

encore des traces de l'ancien cimetière des moines, j'ai

trouvé l'infortunée. Elle était là, assise et comme écrasée

sur une vieille dalle tumulaire, grelottant de tous ses

membres sous les torrents d'eau glacée qu'un ciel impitoyable

versait sans relâche sur sa légère toilette de fête. J'ai

saisi ses deux mains, essayant de la relever.

-- Ah! malheureuse enfant! qu'avez-vous fait? ah! malheureuse!

-- Oui, bien malheureuse! a-t-elle murmuré d'une voix faible

comme un souffle.

-- Mais vous vous tuez!

-- Tant mieux!... tant mieux!

-- Vous ne pouvez rester là!... Venez!...

J'ai vu qu'elle était hors d'état de se soutenir.

-- Ah! Dieu bon! Dieu puissant! que faire?... Qu'allez-vous

devenir maintenant? Que voulez-vous de moi?...

Elle n'a pas répondu. Elle tremblait, et ses dents se

heurtaient. Je l'ai enlevée dans mes bras et je l'ai emportée.

On réfléchit vite dans de tels instants. Aucun moyen

imaginable pour la faire sortir de cette vallée, où les

voitures ne peuvent pénétrer. Rien n'était désormais possible

pour sauver son honneur; il ne fallait plus songer qu'à la

vie. J'ai gravi rapidement les degrés de ma cellule, et je

l'ai déposée dans un fauteuil près du foyer, que j'ai rallumé

à la hâte; puis j'ai réveillé mes hôtes. J'ai donné à la

meunière une explication vague et confuse. Je ne sais ce

qu'elle en a compris, mais c'est une femme, elle a eu pitié.

Elle a rendu à madame de Palme les premiers soins. Son mari

est parti aussitôt à cheval, portant à la marquise de Malouet

ce billet de ma main:

"Madame,

"Elle est ici, mourante. Au nom du Dieu de miséricorde, je

vous invoque, je vous conjure... Venez consoler, venez bénir

celle qui ne peut plus attendre que de vous en ce monde des

paroles de bonté et de pardon.

"Veuillez dire à madame de Pontbrian ce que vous jugerez

nécessaire."

Elle me demandait. Je suis retourné près d'elle. Je l'ai

trouvée encore assise devant le feu. Elle n'avait pas voulu se

laisser mettre dans le lit qu'on lui avait préparé. En

m'apercevant, -- singulière préoccupation de femme! -- sa

première pensée a été pour le costume de paysanne contre

lequel elle venait d'échanger ses vêtements imprégnés d'eau et

souillés de boue.

Elle s'est mise à rire en me le montrant; mais son rire s'est

tourné presque aussitôt en convulsions que j'ai eu de la peine

à calmer.

Je m'étais placé près d'elle: elle ne pouvait se réchauffer;

elle avait une horrible fièvre; ses yeux étincelaient. Je l'ai

suppliée de consentir à prendre le repos complet qui convenait

seul à son état.

-- A quoi bon? m'a-t-elle dit. Je ne suis pas malade. Ce qui me

tue, ce n'est pas la fièvre; ce n'est pas le froid, c'est la

pensée qui me brûle là (elle se frappait le front); c'est la

honte, -- c'est votre mépris et votre haine, -- bien mérités

maintenant!

Mon coeur a éclaté, Paul; je lui ai dit tout, ma passion, mes

regrets, mes remords! J'ai couvert de baisers ses mains

tremblantes, son front glacé, ses cheveux humides... J'ai

répandu dans sa pauvre âme brisée tout ce que l'âme d'un homme

peut contenir de tendresse, de pitié, d'adoration! Elle a su

que je l'aimais; elle n'a pu en douter!

Elle m'a écouté avec ravissement.

-- C'est maintenant, m'a-t-elle dit, c'est maintenant qu'il ne

faut pas me plaindre. Jamais je n'ai été si heureuse de ma

vie. Je ne méritais pas cela... Je ne puis rien souhaiter de

plus,... rien espérer de mieux;... je ne regretterai rien.

Elle s'est assoupie. Ses lèvres entr'ouvertes ont un sourire

pur et paisible; mais elle est prise par intervalle de

tressaillements terribles, et ses traits s'altèrent

profondément.

Je la veille en t'écrivant.

Madame de Malouet vient d'arriver avec son mari. Je l'avais

bien jugée! Sa voix et ses paroles ont été d'une mère. Elle

avait eu soin d'amener son médecin. La malade est couchée dans

un bon lit, entourée, aimée. Je suis plus tranquille, quoique

un délire effrayant se soit déclaré à son réveil.

Madame de Pontbrian a refusé absolument de venir auprès de sa

nièce. Elle aussi, je l'avais bien jugée, l'excellente

chrétienne!

Je me suis fait le devoir de ne plus mettre le pied dans la

cellule, que madame de Malouet ne quitte plus. La contenance

de M. de Malouet m'épouvante, et cependant il m'assure que le

médecin ne s'est pas encore prononcé.

_______________

Le médecin est sorti. J'ai pu lui parler.

-- C'est, m'a-t-il dit, une fluxion de poitrine compliquée

d'une fièvre cérébrale.

-- Cela est bien grave, n'est-ce pas?

-- Très-grave.

-- Mais le danger est-il immédiat?

-- Je vous le dirai ce soir. L'état est si violent, qu'il ne

peut durer longtemps. Il faut que la crise s'atténue ou que la

nature cède.

-- Vous n'espérez rien, monsieur?

Il a regardé le ciel et s'est éloigné.

Je ne sais pas ce qui se passe en moi, mon ami... Tous ces

coups se succèdent si vite! C'est la foudre.

Cinq heures du soir.

On a mandé à la hâte le prêtre que j'ai souvent rencontré au

château. C'est un ami de madame de Malouet, un vieillard

simple et plein de charité. Il est sorti un instant de cette

chambre funeste; je n'ai osé l'interroger. J'ignore ce qui se

passe. Je redoute de l'apprendre, et cependant mon oreille

recueille avidement les moindres bruits, les sons les plus

insignifiants: une porte qui se ferme, un pas plus rapide

dans l'escalier, me frappent de terreur.

Pourtant... si vite! C'est impossible!

________

Paul! mon ami,... mon frère! Où es-tu?... Tout est fini!

Il y a une heure, j'ai vu descendre le médecin et le prêtre.

M. de Malouet les suivait.

-- Montez, m'a-t-il dit. Allons! du courage, monsieur. Soyez

homme.

Je suis entré dans la cellule: madame de Malouet y était

demeurée seule; elle était à genoux près du lit, et m'a fait

signe de m'approcher.

J'ai regardé celle qui allait cesser de souffrir. Quelques

heures avaient suffi pour empreindre tous les ravages de la

mort sur ce visage charmant; mais la vie et la pensée

rayonnaient encore dans ses yeux: elle m'a reconnu aussitôt.

-- Monsieur,... m'a-t-elle dit.

Puis, se reprenant après une pause:

-- George, je vous ai bien aimé. Pardonnez-moi d'avoir

empoisonné votre vie de ce triste souvenir!

Je suis tombé sur mes genoux; j'ai voulu parler, je ne le

pouvais pas; mes larmes coulaient brûlantes sur sa main déjà

inerte et froide comme un marbre.

-- Et vous aussi, madame, a-t-elle repris, pardonnez-moi la

peine,... le mal que je vous fais!

-- Mon enfant! a dit la vieille dame, je vous bénis du fond du

coeur.

Puis il y a eu un silence, au milieu duquel j'ai entendu tout

à coup un soupir profond et brisé... Ah! ce soupir suprême, ce

dernier sanglot d'une mortelle douleur, Dieu aussi l'a

entendu, il l'a recueilli!

Il l'a entendu!... il entend aussi ma prière ardente,

éplorée!... il faut que je le croie, mon ami. Oui, pour ne pas

céder en ce moment à quelques tentation de désespoir, il faut

que je croie fermement à un Dieu qui nous aime, qui voit d'un

oeil attendri les déchirements de nos faibles coeurs,... qui

daignera un jour de sa main paternelle refaire les noeuds

brisés par la cruelle mort!... Ah! devant la dépouille

inanimée d'un être adoré, quel coeur assez desséché, quel

cerveau assez flétri par le doute pour ne pas repousser à

jamais l'odieuse pensée que ces mots sacrés: Dieu, justice,

amour, immortalité, ne sont que de vaines syllabes qui n'ont

point de sens!

Adieu, Paul. Tu sais ce qui me reste à faire. Si tu peux

venir, je t'attends; sinon, mon ami, attends-moi. Adieu.

IX

LE MARQUIS DE MALOUET A M. PAUL B... A PARIS

Château de Malouet, 20 octobre.

Monsieur, c'est pour moi un devoir aussi impérieux que pénible

de vous retracer les faits qui ont amené le malheur suprême

dont une voie plus prompte vous a porté la nouvelle avec tous

les ménagements qui nous ont été permis, malheur qui achève

d'accabler nos âmes, déjà si cruellement éprouvées. Vous le

savez, monsieur, quelques semaines, quelques jours nous

avaient suffi, à madame de Malouet et à moi, pour connaître,

pour apprécier votre ami, pour lui vouer une éternelle

affection, qui devait se changer trop tôt en un éternel

regret.

Je en vous parlerai point, monsieur, des tristes circonstances

qui ont précédé cette dernière catastrophe. Vous n'ignorez, je

le sais, aucun trait de la fatale passion qu'avaient inspirée

à une malheureuse jeune femme les mérites et les qualités que

nous sommes réduits à pleurer aujourd'hui. Je ne vous dirai

rien des scènes de deuil qui ont suivi la mort de madame de

Palme. Un autre deuil les recouvre déjà dans notre souvenir.

La conduite de M. George durant ces tristes journées, la

sensibilité profonde et en même temps l'élévation morale dont

il ne cessa de nous donner le spectacle, avaient achevé de lui

gagner nos coeurs. J'aurais voulu vous le renvoyer aussitôt,

monsieur; je voulais l'éloigner de ce lieu désolé, je voulais

le conduire moi-même dans vos bras, puisqu'une préoccupation

douloureuse vous retenait à Paris; mais il s'était imposé le

devoir de ne pas abandonner si promptement ce qui restait de

l'infortunée.

Nous l'avions recueilli près de nous; nous l'entourions de nos

soins. Il ne sortait du château que pour faire chaque jour à

deux pas un pieux pèlerinage. Sa santé cependant s'altérait

visiblement. Avant-hier, dans la matinée, madame de Malouet le

pressa de nous accompagner, M. de Breuilly et moi, dans une

promenade à cheval. Il y consentit, quoique avec peine. Nous

partîmes. Chemin faisant, il se prêta de tout son courage aux

efforts que nous tentions pour l'engager dans notre entretien,

et le tirer de son accablement. Je le vis sourire pour la

première fois depuis bien des heures, et je commençais à

espérer que le temps, la force d'âme, les soins de l'amitié

pourraient rendre un peu de calme à son souvenir, quand, au

détour de la route, un hasard déplorable nous mit face à face

avec M. de Mauterne.

Ce jeune homme était à cheval: deux amis et deux dames

l'accompagnaient. Nous suivions le même direction de

promenade; mais son allure était plus rapide que la nôtre: il

nous dépassa en nous saluant, et je ne remarquai pour moi dans

son air rien qui pût attirer l'attention. Je fus donc fort

surpris d'entendre M. de Breuilly, l'instant d'après, murmurer

entre ses dents:

-- Ceci est une infâme lâcheté!

M. George, qui, au moment de la rencontre, avait pâli et

détourné légèrement la tête, regarda vivement M. de Breuilly:

-- Quoi donc, monsieur? de quoi parlez-vous?

-- De l'insolence de ce fat!

J'interpellai M. de Breuilly avec force, lui reprochant sa

manie querelleuse, et affirmant qu'il n'y avait eu trace de

provocation ni dans l'attitude ni sur les traits de M. de

Mauterne, lorsqu'il avait passé près de nous.

La petite comtesse · 第 6 / 7 段