CHAPITRE PREMIER.

Comment les pickwickiens firent et cultivèrent la connaissance d'une

couple d'agréables jeunes gens, appartenant à une des professions

libérales; comment ils folâtrèrent sur la glace; et comment se termina

leur visite.

«Eh bien! Sam, il gèle toujours?» dit M. Pickwick à son domestique

favori, comme celui-ci entrait dans sa chambre le matin du jour de Noël,

pour lui apprêter l'eau chaude nécessaire.

«L'eau du pot à eau n'est plus qu'un masque de glace, monsieur.

--Une rude saison, Sam!

--Beau temps pour ceux qui sont bien vêtus, monsieur, comme disait

l'ours blanc en s'exerçant à patiner.

--Je descendrai dans un quart d'heure, Sam, reprit M. Pickwick, en

dénouant son bonnet de nuit.

--Très-bien, monsieur, vous trouverez en bas une couple de carabins.

--Une couple de quoi? s'écria M. Pickwick en s'asseyant sur son lit.

--Une couple de carabins, monsieur.

--Qu'est-ce que c'est qu'un carabin? demanda M. Pickwick, incertain si

c'était un animal vivant ou quelque comestible.

--Comment! vous ne savez pas ce que c'est qu'un carabin, monsieur. Mais

tout le monde sait que c'est un chirurgien.

--Oh! un chirurgien?

--Justement, monsieur. Quoique ça, ceux-là ne sont que des chirurgiens

en herbe; ce sont seulement des apprentis.

--En d'autres termes, ce sont, je suppose, des étudiants en médecine?»

Sam Weller fit un signe affirmatif.

«J'en suis charmé, dit M. Pickwick, en jetant énergiquement son bonnet

sur son couvre-pieds. Ce sont d'aimables jeunes gens, dont le jugement

est mûri par l'habitude d'observer et de réfléchir; dont les goûts sont

épurés par l'étude et par la lecture: je serai charmé de les voir.

--Ils fument des cigares au coin du feu dans la cuisine, dit Sam.

--Ah! fit M. Pickwick en se frottant les mains, justement ce que j'aime:

surabondance d'esprits animaux et de socialité.

--Et il y en a un, poursuivit Sam, sans remarquer l'interruption de son

maître; il y en a un qui a ses pieds sur la table, et qui pompe ferme de

l'eau-de-vie; pendant que l'autre qui parait amateur de mollusques, a

pris un baril d'huîtres entre ses genoux, il les ouvre à la vapeur, et

les avale de même, et avec les coquilles il vise not' jeune popotame qui

est endormi dans le coin de la cheminée.

--Excentricités du génie, Sam. Vous pouvez vous retirer.»

Sam se retira, en conséquence, et M. Pickwick, au bout d'un quart

d'heure, descendit pour déjeuner.

«Le voici à la fin, s'écria le vieux Wardle. Pickwick, je vous présente

le frère de miss Allen, M. Benjamin Allen. Nous l'appelons Ben, et vous

pouvez en faire autant, si vous voulez. Ce gentleman est son ami intime,

monsieur....

--M. Bob Sawyer,» dit M. Benjamin Allen. Et là-dessus, M. Bob Sawyer et

M. Benjamin Allen éclatèrent de rire en duo.

M. Pickwick salua Bob Sawyer, et Bob Sawyer salua M. Pickwick; après

quoi Ben et son ami intime s'occupèrent très-assidûment des comestibles,

ce qui donna au philosophe la facilité de les examiner.

M. Benjamin Allen était un jeune homme épais, ramassé, dont les cheveux

noirs avaient été taillés trop courts, dont la face blanche était

taillée trop longue. Il s'était embelli d'une paire de lunettes, et

portait une cravate blanche. Au-dessous de son habit noir, qui était

boutonné jusqu'au menton, apparaissait le nombre ordinaire de jambes,

revêtues d'un pantalon couleur de poivre, terminé par une paire de

bottes imparfaitement cirées. Quoique les manches de son habit fussent

courtes, elles ne laissaient voir aucun vestige de manchettes; et

quoique son visage fût assez large pour admettre l'encadrement d'un col

de chemise, il n'était orné d'aucun appendice de ce genre. Au total, son

costume avait l'air un peu moisi, et il répandait autour de lui une

pénétrante odeur de cigares à bon marché.

M. Bob Sawyer, couvert d'un gras vêtement bleu moitié paletot, moitié

redingote, d'un large pantalon écossais, d'un grossier gilet à doubles

revers, avait cet air de prétention mal propre, cette tournure

fanfaronne, particulière aux jeunes gentlemen qui fument dans la rue

durant le jour, y chantent et y crient durant la nuit, appellent les

garçons des tavernes par leur nom de baptême, et accomplissent dans la

rue divers autres exploits non moins facétieux; il portait un gros

bâton, orné d'une grosse pomme, se gardait de mettre des gants, et

ressemblait en somme à un Robinson Crusoé, tombé dans la débauche.

Telles étaient les deux notabilités auxquelles M. Pickwick fut présenté,

dans la matinée du jour de Noël.

«Superbe matinée, messieurs,» dit-il. M. Bob Sawyer fit un léger signe

d'assentiment à cette proposition, et demanda la moutarde à M. Benjamin

Allen.

--Êtes-vous venus de loin ce matin, messieurs? poursuivit M. Pickwick.

--De l'auberge du _Lion-Bleu_, à Muggleton, répondit brièvement M.

Allen.

--Vous auriez dû arriver hier au soir, continua M. Pickwick.

--Et c'est ce que nous aurions fait, répliqua Bob Sawyer, mais

l'eau-de-vie du _Lion-Bleu_ était trop bonne pour la quitter si vite;

pas vrai, Ben?

--Certainement, répondit celui-ci, et les cigares n'étaient pas mauvais,

ni les côtelettes de porc frais non plus, hein Bob?

--Assurément, repartit Bob;» et les amis intimes recommencèrent plus

vigoureusement leur attaque sur le déjeuner, comme si le souvenir du

souper de la veille leur avait donné un nouvel appétit.

«Mastique, Bob, dit Allen à son compagnon, d'un air encourageant.

--C'est ce que je fais, répondit M. Bob; et, pour lui rendre justice,

il faut convenir qu'il s'en acquittait joliment.

--Vive la dissection pour donner de l'appétit, reprit M. Bob Sawyer, en

regardant autour de la table.»

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II · 第 16 / 73 题