_De la Rougeole._
§. 203. La rougeole, à laquelle les hommes sont aussi généralement
assujetis qu'à la petite vérole, est une maladie à-peu-près de la même
espece, mais moins meurtriere, quoique dans quelques pays elle fasse
d'assez grands ravages. Dans celui-ci, l'on meurt plus rarement de la
maladie, que de ses suites.
Quelquefois il y a en même tems épidémie de petite vérole & de rougeole
dans le même endroit; plus souvent cependant, j'ai vu qu'elles régnoient
dans des années différentes. Il arrive aussi, que les deux maladies se
mêlent, & l'une survient à l'autre avant qu'elle soit finie; ce qui est
dangereux.
§. 204. Chez quelques malades, le mal s'annonce plusieurs jours à
l'avance, par une petite toux fréquente & seche, sans aucun autre mal.
Plus ordinairement elle s'annonce par un mal-aise général, des
alternatives de frissons & de chaleur, un mal de tête violent chez les
adultes, un assoupissement chez les enfans, un mal de gorge très fort,
&, ce qui caractérise la maladie, une rougeur & une chaleur
considérables dans les yeux, accompagnées d'un gonflement des paupieres,
d'un écoulement de larmes extrêmement âcres, & d'une si grande
sensibilité, qu'ils ne peuvent pas soutenir la lumiere; des éternûmens
très fréquens, & un écoulement par le nez, de la même matiere qui coule
des yeux. La chaleur & la fievre augmentent, le malade a de la toux, de
l'oppression, de l'angoisse, des envies de vomir continuelles, de
violentes douleurs dans les reins; quelquefois la diarrhée, & alors les
vomissemens sont moins considérables. D'autres fois un peu de sueur,
mais moins abondamment que dans la petite vérole; la langue est blanche,
la soif est souvent ardente; les accidens sont généralement plus
violens, qu'avant les petites véroles bénignes. Enfin le quatriéme, ou
le cinquiéme jour, quelquefois sur la fin du troisiéme, l'éruption se
fait très promptement, & très abondamment sur tout le visage, qui, dans
peu d'heures, est couvert de taches, donc chacune ressemble à une
morsure de puce, mais d'un rouge plus foncé, & dont plusieurs se
réunissant, forment des plaques rouges, plus ou moins larges; & qui
enflammant la peau, produisent une enflûre sensible au visage,
quelquefois même les yeux sont fermés. Chaque petite tache est un peu
élevée, sur tout au visage, où l'on s'en apperçoit à l'oeil & au doigt.
Dans le reste du corps, cette élévation n'est presque sensible que par
la rudesse qu'elle donne à la peau. Après avoir commencé par le visage,
l'éruption se continue sur la poitrine, le dos, les bras, les cuisses,
les jambes. Elle est ordinairement très abondante sur la poitrine & sur
le dos; il arrive même quelquefois, qu'on trouve des plaques rouges sur
la poitrine, avant qu'il se soit fait aucune éruption sur le visage. Le
malade a souvent, comme dans les petites véroles, des saignemens de nez
abondans, qui emportent le mal de tête, d'yeux & de gorge.
Quand la maladie est fort douce, presque tous les accidens diminuent
après l'éruption, comme dans la petite vérole; mais ordinairement le
changement en bien, n'est pas aussi sensible que dans cette premiere
maladie. Les vomissemens cessent, il est vrai, presqu'entierement, mais
la fievre, la toux, le mal de tête continuent; & j'ai vu quelquefois,
qu'un vomissement de matieres bilieuses, un ou deux jours après
l'éruption, soulageoit beaucoup plus que l'éruption même. Le troisiéme
ou le quatriéme jour de l'éruption, la rougeur diminue, les taches ou
boutons se desséchent, & tombent en petites écailles; la peau même
intermédiaire tombe de la même maniere, & se trouve remplacée par une
nouvelle, qui s'est formée dessous. Le neuviéme jour, quand la maladie
est allée vite; le onziéme, quand elle a été fort lente, il ne reste
aucun vestige de rougeur, & la peau est d'abord très bien racommodée.
§. 205. Mais le malade n'est pas guéri, à moins que pendant le tems de
la maladie, ou d'abord après, il n'ait eu quelqu'évacuation
considérable, comme les vomissemens dont j'ai parlé tout à l'heure, ou
une diarrhée bilieuse, ou des urines, ou des sueurs abondantes; car,
quand il survient quelqu'une de ces évacuations, la fievre disparoît, le
malade reprend des forces, & se guérit entierement. Quelquefois aussi,
sans aucune de ces évacuations, la transpiration insensible dissipe les
restes du venin, & le malade se porte très bien; mais d'autres fois, ce
venin, s'il ne s'évacue pas entierement, se jette sur le poulmon, y
produit une légere inflammation; l'oppression, la toux, l'angoisse, la
fievre reviennent, & le malade est dans un grand danger. Souvent l'orage
est moins violent; mais il est long, & il reste des toux très
opiniâtres, qui ont plusieurs caracteres de coqueluches. En 1758, il y
eut ici une épidémie de rougeoles extrêmement nombreuse: presque tous
ceux qui l'eurent, & qui ne furent pas extrêmement bien soignés, eurent
aussi cette toux, qui étoit très forte & très rebelle.
§. 206. Quoique ce soit-là la marche de la maladie abandonnée à
elle-même, ou mal soignée, & sur-tout traitée par un régime chaud; quand
on a soin de modérer la fievre dans les commencemens, de délayer, &
d'entretenir les évacuations, ces mauvaises suites sont extrêmement
rares.
§. 207. La façon de traiter cette maladie est la même que pour la petite
vérole. 1. Si la fievre est forte, le pouls dur, l'oppression violente,
tous les symptomes graves, on fait une ou deux saignées. 2. L'on donne
des lavemens & des bains de jambes; la violence du mal en regle la
quantité. 3. Les ptisanes Nº. 2 ou 4, ou un thé de sureau ou de tilleul,
auquel on mêle une cinquiéme partie de lait. 4. Les parfums d'eau
chaude. 5. Dès que les rougeurs commencent à pâlir, on purge avec la
potion Nº. 22. 6. On tient le malade au régime, après cette purgation,
encore une couple de jours, & ensuite on le met à celui des
convalescens. 7. S'il survient, dans le tems que l'éruption doit se
faire, des accidens semblables à ceux qui surviennent dans la petite
vérole, on y remédie de la même maniere.
§. 208. Quand on n'a pas suivi cette méthode, & que les accidens décrits
§. 205 surviennent, il faut traiter la maladie comme une inflammation
commençante, & faire tout ce qui vient d'être dit §. 207. Si le mal
n'est pas violent, l'on peut se passer de la saignée. S'il y a long-tems
qu'il dure dans des enfans gras, chargés d'humeurs, lents, pâles, il
faut joindre aux mêmes secours, sans saignées, la potion Nº. 8, & les
vésicatoires aux jambes.
§. 209. Il arrive souvent que l'éloignement des secours les fait
négliger, & il se forme une véritable suppuration dans le poulmon, avec
une fievre lente. J'ai vu plusieurs enfans dans des villages, périr de
cette façon. Alors cet état est de la même nature que celui décrit §. 63
& 77, & finit de même, souvent par une diarrhée très peu douloureuse, &
quelquefois puante, qui emmene la malade. Dans ces cas il faut employer
tous les secours prescrits §. 70, art. 2, 3, 4, la poudre Nº. 14, le
lait & l'exercice. Mais il est si difficile de faire prendre la poudre
aux enfans, qu'il faut quelquefois se borner au lait, & j'ai vu souvent
que dans ces cas il opéroit seul des guérisons très difficiles.
J'avertis que jamais il n'opere aussi efficacement que quand on le prend
seul sans aucun autre aliment, & qu'il est très important de ne lui en
associer aucun qui ait le plus petit dégré d'aigreur. Les personnes
aisées peuvent prendre en même-tems avec succès pour leur boisson, les
eaux de Passy, de Forges, de Selter, ou quelques autres très legeres, &
qui n'ont que très peu de minéral. On les emploie également avec succès
dans tous les cas dans lesquels la cure dont je parle est nécessaire.
§. 210. Quelquefois il reste une toux fort séche, avec beaucoup de
chaleur dans la poitrine & dans tout le corps, de l'altération, la
langue séche & la peau aussi extrêmement séche. J'ai guéri cet état, en
faisant respirer la vapeur d'eau chaude, en faisant prendre des bains
tiedes, & en ne donnant, pendant plusieurs jours, que de l'eau & du
lait.
Je réitére, avant que de finir, que le venin de la rougeole est
extrêmement âcre. Il paroît avoir quelque rapport avec l'humeur
bilieuse, qui produit les érésipelles, & par-là même cette maladie
demande des soins, sans quoi il est à craindre qu'elle n'ait des suites
fâcheuses. J'ai vu depuis peu une jeune fille qui avoit un peu langui
depuis une rougeole essuyée il y a trois ans, & chez laquelle il avoit
enfin formé une ulcération au col; le lait coupé avec la salse pareille
l'a rétablie.
§. 211. L'on a inoculé la rougeole dans les païs où elle est très
mauvaise, & cette méthode auroit aussi de grands avantages dans
celui-ci; mais il en est comme de l'inoculation de la petite vérole,
elle ne peut être utile au peuple qu'au moyen d'un hôpital.