CHAPITRE IX.

_De l'Apoplexie._

§. 135. Tout le monde connoît l'apoplexie, qui est une perte subite de

tous les sens, & de tous les mouvemens volontaires, pendant laquelle le

pouls se conserve, & la respiration est gênée. Je m'étendrai peu sur

cette maladie, qui n'est pas fréquente dans les campagnes, & dont j'ai

parlé fort au long dans une lettre à Monsieur de HALLER, qui vient de

paroître.

§. 136. L'on en distingue ordinairement deux especes; l'apoplexie

sanguine, & l'apoplexie séreuse. Elles dépendent l'une & l'autre, de ce

que les vaisseaux du cerveau s'engorgent, & qu'alors ils empêchent les

fonctions des nerfs. Toute la différence qu'il y a entre l'une &

l'autre, c'est que la premiere a lieu chez les personnes qui sont

fortes, robustes, qui ont un vrai sang, pesant, épais, inflammatoire, &

qui en ont beaucoup: c'est alors une vraie maladie inflammatoire.

L'autre attaque les personnes moins robustes, dont le sang est plus

aqueux, plutôt visqueux que dense ou épais, dont les vaisseaux sont

lâches, qui ont beaucoup d'humeurs.

§. 137. Quand la premiere est à son plus haut degré; c'est ce qu'on

appelle coup de sang, ou apoplexie foudroyante, elle tue dans la minute.

Ce cas n'est pas susceptible de remede. Quand le mal est moins violent,

& qu'on trouve le malade avec un pouls fort, plein, élevé, le visage

rouge, & enflé, le col gonflé, la respiration gênée & bruyante, ne

sentant rien, n'ayant d'autre mouvement, que quelques efforts pour

vomir, il n'y en a même pas toujours, il faut sur-le-champ, 1. découvrir

entierement la tête du malade, lui couvrir très peu le reste du corps,

lui procurer un air très frais, & lui desserrer entierement le col. 2.

Le mettre autant qu'il est possible; la tête haute & les pieds pendans.

3. Lui faire une saignée au bras, par une très grosse ouverture, de

douze à seize onces, suivant la force avec laquelle le sang vient. On la

réiterera jusques à trois & quatre fois, si les circonstances le

demandent, ou au bras ou au pied. 4. Donner un lavement avec la

décoction des premieres herbes émollientes qui se présenteront, quatre

cuillerées d'huile, & une cuillerée de sel. On le réiterera de trois en

trois heures. 5. S'il est possible, lui faire avaler beaucoup d'eau, sur

chaque pot de laquelle on auroit mis trois dragmes de nitre. 6. Dès que

la violence du pouls a diminué, que la respiration est moins

embarrassée, & le visage moins enflammé, il faut faire prendre la

décoction Nº. 22; ou, si l'on ne pouvoit pas l'avoir à tems, trois

quarts d'once, ou une once de crême de tartre, & beaucoup de petit lait;

remede qui m'a très bien réussi dans un cas, où je n'en avois point

d'autre. 7. Eviter toute liqueur spiritueuse, vin, eaux distillées, soit

en boisson, en application, ou même en senteur. L'on ne doit toucher,

irriter, remuer le malade, que le moins qu'il est possible; en un mot on

doit éviter, tout ce qui peut agiter. Ce conseil est absolument

contraire aux usages communs; mais il est cependant fondé en raison,

confirmé par l'expérience, & absolument nécessaire. En effet tout le mal

vient de ce que le sang se porte en trop grande quantité, & avec trop de

force au cerveau, qui étant comprimé empêche tout mouvement des nerfs.

Pour rétablir ces mouvemens, il faut donc débarrasser le cerveau, en

diminuant la force du sang; mais les liqueurs, les vins, les esprits,

les sels volatils, l'agitation, les frictions l'augmentent, & par-là

même, elles augmentent l'embarras du cerveau & la maladie; au lieu que

tout ce qui calme la circulation, contribue à rappeller plutôt le

mouvement. 8. On doit lier fortement les cuisses sous le jarret; par-là

on empêche le sang de revenir des jambes, & il s'en porte moins à la

tête. Si le malade paroît peu à peu, & à mesure qu'il prend des remedes,

passer dans un état moins violent, l'on peut espérer. Si après les

premieres évacuations générales, son état empire; il est tout-à-fait

mal.

§. 138. Quand il se guérit, l'usage des sens revient; mais il reste

souvent un peu de délire pendant quelque tems, & presque toujours une

paralysie sur la langue, un bras, une jambe, & les muscles du même côté

du visage. Cette paralysie se guerit quelquefois peu à peu, par des

purgations rafraichissantes de tems en tems, & une diete très peu

nourrissante. Tous les remedes chauds sont extrêmement nuisibles, &

peuvent occasionner une nouvelle attaque. L'émetique pourroit être

mortel, & l'a été plus d'une fois. L'on doit absolument l'éviter; il ne

faut pas même aider, par de l'eau tiede, les efforts que le malade fait

pour vomir. Ils ne dépendent point des matieres qui sont dans l'estomac,

mais de l'embarras du cerveau; & plus ils sont considérables, plus cet

embarras augmente; parceque, pendant qu'ils ont lieu, le sang ne peut

pas revenir de la tête, & par-là-même le cerveau en est surchargé.

§. 139. L'autre espece a les mêmes symptomes; excepté que le pouls n'est

ni si élevé, ni si fort; que le visage est moins rouge, quelquefois même

pâle; la respiration paroit moins gênée, & il y a quelquefois plus de

facilité & plus d'abondance dans les vomissemens. Comme elle attaque des

personnes moins sanguines, moins fortes, moins échauffées, la saignée

n'est souvent point nécessaire. Il n'est au moins jamais nécessaire de

la réitérer; & si le pouls est peu plein & point dur, elle pourroit être

nuisible. Il faut au reste 1. situer le malade comme dans l'autre

espece, quoique cela soit un peu moins nécessaire. 2. Lui donner un

lavement; mais sans huile, avec le double de sel, & la grosseur d'un

petit oeuf de savon; ou avec quatre ou cinq tiges de gratiole, ou herbe

au pauvre homme. 3. On purge avec la poudre Nº. 21. 4. L'on peut, pour

boisson, donner une forte infusion de melisse, & réitérer deux fois par

jour le lavement. 5. Purger derechef le troisieme jour. 6. Appliquer

d'abord au gras des jambes des vesicatoires. 7. Si la nature paroit

vouloir se dégager par les sueurs, on doit l'aider; & j'ai vu souvent

qu'un thé de chardon bénit produisoit très bien cet effet. Si l'on prend

ce parti, il faut soutenir la sueur, sans bouger s'il est possible

pendant plusieurs jours: il est arrivé alors qu'au bout de neuf jours,

le malade étoit délivré de toute paralysie, qui survient ordinairement

après cette apoplexie tout comme après l'autre.

§. 140. Les apoplexies sont sujettes à des rechûtes; & chaque nouvelle

attaque est plus dangereuse que la précédente, ainsi il est extrêmement

important de chercher à les prévenir. On prévient l'une & l'autre espece

par une diete severe, & en retranchant beaucoup de la quantité ordinaire

des alimens; & la précaution la plus essentielle, pour quiconque a eu

une attaque, c'est de renoncer au souper. Ceux qui ont eu une attaque de

la premiere espece, doivent être encore plus exacts que les autres; ils

doivent se priver de tout ce qui est succulent, aromatique, âcre; du

vin, des liqueurs, du caffé. Ils doivent faire un grand usage des

jardinages, des fruits, des acides; manger peu de viande, & point de

noire; prendre toutes les semaines deux ou trois prises de la poudre Nº.

23, le matin à jeun, dans un verre d'eau; se purger deux ou trois fois

par an, avec la potion Nº. 22; prendre journellement de l'exercice;

éviter les chambres trop chaudes, & l'ardeur du soleil; se coucher de

bonheur, se lever matin; n'être jamais plus de huit heures au lit; & si

l'on remarque qu'il se forme beaucoup de sang, & qu'il se porte à la

tête, il faut sans hésiter, faire une saignée, & se mettre perdant

quelques jours, à une diete totale, sans aucun aliment solide. Les bains

chauds sont pernicieux dans ces cas. Dans l'autre espece, §. 139, au

lieu de se purger avec le remede Nº. 22, il faut se purger avec le Nº.

21.

§. 141. Les mêmes secours propres à prévenir une rechûte, peuvent

empêcher une premiere attaque, si on les emploie à tems; car quoique

l'attaque d'apoplexie soit très prompte, cependant la maladie s'annonce

plusieurs semaines, quelquefois plusieurs mois, même des années, à

l'avance; par des vertiges, des pesanteurs de tête, de legers embarras

de langue, des paralysies momentanées, tantôt d'une partie, tantôt d'une

autre; quelquefois des dégoûts & des envies de vomir, sans qu'on puisse

soupçonner aucun embarras dans les premieres voies, ou aucune autre

cause dans l'estomac ou dans le voisinage; un changement difficile à

décrire, dans la physionomie; des douleurs vives & passageres près du

coeur; une diminution dans les forces, sans cause sensible; & quelques

autres signes, qui marquent que les humeurs se portent trop à la tête, &

que les fonctions du cerveau sont gênées.

Il y a des personnes qui sont sujettes à des attaques, qui dépendent de

la même cause que l'apoplexie, & qu'on peut regarder comme de très

legeres apoplexies, dont on soutient plusieurs attaques, & qui ne

dérangent que très peu la santé. Tout-à-coup le sang se porte à la tête,

le malade est étourdi, il perd toutes ses forces, il a quelquefois des

nausées, sans cependant que la connoissance, le sentiment & le mouvement

se perdent tout-à-fait. La tranquillité, une saignée, des lavemens

dissipent l'accès: on en prévient les retours par le régime ordonné §.

140. & sur-tout par un usage abondant de la poudre Nº. 23. A la fin, un

de ces accès dégénere en apoplexie mortelle; mais on peut la retarder

très long-tems, par un régime exact, & en évitant toutes les passions

fortes, & sur tout la colere.

Avis au peuple sur sa santé ou traité des maladies les plus fréquentes · 第 38 / 157 题