_Des maux de Dents._
§. 128. Les maux de dents qui sont quelquefois si longs & si violens,
qu'ils occasionnent des insomnies opiniâtres, beaucoup de fievre, des
rêveries, des inflammations, des abcès, des ulceres, des caries, des
convulsions, des syncopes, dépendent de trois causes principales. 1º. De
la carie des dents. 2º. De l'inflammation du nerf des dents, ou de la
membrane qui les enveloppe; ce qui entraîne celle de la gencive. 3º.
D'une humeur catharrale, froide, qui se jette sur ces parties.
§. 129. Dans le premier cas, la carie ayant mis le nerf à nud, l'air,
les alimens, les boissons, l'humeur même de la carie l'irritent, & cette
irritation produit des douleurs plus ou moins violentes. Quand la dent
est extrêmement gâtée, il n'y a point de remede que de l'arracher, sans
quoi les douleurs continuent, l'haleine devient puante, la gencive se
perd, les autres dents, & souvent même la machoire se carient:
d'ailleurs elle empêche l'usage des dents voisines, qui se couvrent de
tartre, & périssent. Quand le mal est moins considérable, on peut
quelquefois en arrêter les progrès en brûlant la dent avec un fer chaud,
ou en la plombant si elle en est susceptible. L'on se sert aussi de
différentes liqueurs, & même d'eau forte & d'esprit de vitriol; mais ces
remedes sont extrêmement dangereux & doivent être bannis. Si l'on craint
les opérations que je viens d'indiquer, on peut se servir d'essence de
gérofle, dans laquelle on trempe un coton qu'on applique sur la carie;
ce qui soulage souvent pour assez longtems. L'on emploie aussi une
teinture d'opium appliquée de la même façon. On peut mêler ces deux
remedes ensemble à doses égales. J'ai réussi plusieurs fois avec la
liqueur minérale anodine d'Hoffman; elle paroît pendant quelques instans
augmenter la douleur; mais le soulagement vient ordinairement après
qu'on a craché quelquefois. Un gargarisme fait avec l'argentine bouillie
dans de l'eau, soulage souvent les douleurs qui viennent de carie, &
plusieurs personnes dans ce cas se sont bien trouvées d'en faire un
usage habituel. Ce remede ne peut point nuire; il est même utile pour
les gencives. D'autres se soulagent en frottant tout le visage avec du
miel.
§. 130. La seconde cause, c'est l'inflammation du nerf dans l'intérieur,
ou de la membrane à l'extérieur de la dent; on la connoît par le
tempéramment, l'âge, le genre de vie du malade. Ceux qui sont jeunes,
sanguins, qui s'échauffent beaucoup, ou par le travail, ou par les
alimens & les boissons, ou par les veilles, ou par d'autres excès, ceux
qui étoient accoûtumés à quelques hémorragies, ou naturelles, ou
artificielles, & qui ne les ont plus, y sont très exposés. La douleur
vient ordinairement promptement, & souvent après quelque cause
d'échauffement. Le pouls est fort & plein, le visage assez rouge, la
bouche extrêmement chaude; l'on a souvent beaucoup de fievre & un
violent mal de tête, la gencive s'enflamme, se gonfle, & quelquefois il
s'y forme un abcès, d'autrefois il arrive que l'humeur se jette à
l'extérieur, la joue enfle & la douleur diminue. Quand la joue enfle,
mais sans que la douleur diminue, c'est alors une augmentation, & non
pas un changement de mal. Dans cette espece, il faut employer le
traitement des maladies inflammatoires, & recourir à la saignée, qui
ordinairement soulage sur-le-champ. Après la saignée, on emploie le
régime rafraîchissant, les bains de pied, les lavemens; on se gargarise
avec l'eau d'orge, l'eau & le lait; on applique sur la joue des
cataplasmes émolliens. S'il survient un abcès, on le fait meurir en
tenant presque continuellement dans la bouche du lait chaud, ou des
figues cuites dans du lait; & dès qu'il paroît mûr, on le fait ouvrir,
ce qui est aisé & point douloureux. Quelquefois le mal, quoiqu'il
dépende de cette cause, n'est pas si violent; mais il dure fort
long-tems, & revient dès qu'on s'est échauffé, dès qu'on est au lit, dès
qu'on prend quelque mets échauffant, quelque liqueur, du vin, du caffé.
Il faut dans ces cas faire une saignée, sans laquelle les autres remedes
sont inutiles, & prendre quelques soirs de suite des bains de pied
tiedes, & une prise de la poudre Nº. 20. La privation totale de vin &
celle de viande, surtout le soir, ont guéri plusieurs personnes qui
avoient des maux de dents très opiniâtres.
Tous les remedes chauds dans cette espece sont pernicieux, & souvent
l'opium, la thériaque, les pilules de styrax, bien loin de produire
l'effet qu'on en attend, ont empiré les douleurs.
§. 131. Quand le mal dépend d'une transpiration arrêtée, qui se jette
sur les mêmes parties, le mal est ordinairement, quoiqu'aussi
douloureux, accompagné de symptômes moins violens. Le pouls n'est ni
fort, ni plein, ni fréquent, la bouche est moins chaude, l'on enfle
moins. Dans ces cas il faut purger avec la poudre Nº. 21; ce qui guérit
quelquefois radicalement des maux très invétérés. Ensuite on peut faire
usage de la ptisane des bois Nº. 71; elle a guéri des maux de dents qui
avoient résisté à d'autres cures pendant plusieurs années; mais elle
seroit pernicieuse dans l'autre espece. Les vesicatoires à la nuque ou
ailleurs, il n'importe trop où, ont fait souvent un très bon effet, en
détournant l'humeur & en rétablissant la transpiration. Enfin l'on peut
employer avec le plus grand succès dans cette espece, surtout après la
purgation, les pilules de styrax, l'opium, la thériaque. Les remedes
âcres, comme le tabac ficelé ou en corde, la racine de piretre en
faisant saliver, évacuent une partie de l'humeur qui cause la maladie &
diminuent la douleur. La fumée de tabac guérit aussi quelquefois dans
cette espece, soit en faisant cracher, soit parcequ'elle a quelque chose
d'anodin qui participe des vertus de l'opium.
§. 132. Comme cette cause est souvent l'effet d'une foiblesse d'estomac,
il arrive tous les jours qu'on voit des personnes dont le mal augmente à
mesure qu'elles prennent des rafraîchissans. L'augmentation du mal fait
qu'elles doublent la dose du remede, & les douleurs croissent à
proportion. Il faut nécessairement quitter cette méthode, & employer les
remedes stomachiques & propres à rétablir la transpiration. La poudre
Nº. 14 a produit souvent d'excellens effets, quand je l'ai ordonnée dans
ces cas, & elle ne manque jamais d'emporter très promptement les maux de
dents, qui reviennent périodiquement à certains jours & à certaines
heures. J'ai guéri quelques personnes en leur conseillant l'usage du
vin, dont elles ne buvoient point.
§. 133. Outre les maux de dents qui dépendent des trois causes
principales que j'ai indiquées, & qui sont les plus fréquens: il y en a
de très longs & de très cruels, qui sont occasionnés par une acreté
générale de la masse du sang, & qui ne se guérissent que par les remedes
propres à corriger cette âcreté. Quand elle est de nature scorbutique,
le raifort sauvage, (la poivrée), le cresson, le beccabunga, (la fava),
l'oseille, l'alleluya la détruisent. Si elle est d'une nature
différente, elle demande d'autres remedes; mais le plan de cet ouvrage
ne permet point d'entrer dans ces détails. Comme le mal est long, il
donne le tems d'aller consulter.
La goutte & le rhumatisme se jettent quelquefois sur les dents, &
occasionnent les douleurs les plus cruelles, qu'il faut traiter comme
les maladies dont elles dépendent.
§. 134. L'on comprend par ce qu'on vient de dire, ce que c'est que cette
bisarrerie imaginaire qu'on attribue aux maux de dents, parcequ'un
remede qui a soulagé l'un, ne soulage pas l'autre. Cela vient de ce que
ces remedes sont toujours ordonnés sans connoissance de cause, qu'on ne
fait point attention à la nature du mal; qu'on traite une douleur de
carie, comme une douleur d'inflammation; celle-ci comme une douleur de
fluxion froide, & cette derniere comme une douleur causée par l'âcreté
scorbutique. Ainsi il n'est point étonnant que l'on échoue. Les Médecins
eux-mêmes ne donnent peut-être pas toujours assez d'attention à la
nature du mal, & lorsqu'ils la connoissent, ils se bornent trop à des
remedes foibles & incapables de produire l'effet nécessaire. Si le mal
est de nature inflammatoire, rien ne peut le soulager que la saignée.
Il en est des maux de dents comme de tous les autres, ils dépendent de
plusieurs causes, & si l'on ne combat pas cette cause par les remedes,
bien loin de guérir, l'on augmente le mal.
J'ai guéri de violens maux de dents de la machoire inférieure, en
appliquant une emplâtre composée de farine, de blanc d'oeuf,
d'eau-de-vie & de mastic, à l'angle de cette machoire, dans l'endroit où
l'on sent battre l'artere. J'ai aussi soulagé des maux de tête
extrêmement violens, en appliquant la même emplâtre sur l'artere des
tempes.