_Inflammation de Poitrine._
§. 45. L'inflammation de poitrine, ou Peripneumonie, ou Fluxion de
poitrine, est une inflammation du poulmon, & plus ordinairement d'un
seul de ses côtés. Les signes qui la font connoître sont, un frisson
plus ou moins long, pendant lequel le malade est quelquefois fort
inquiet & angoissé, symptome essentiel, & qui m'a servi plus d'une fois
à distinguer cette maladie à coup sûr, dès son premier moment; la
chaleur qui suit le frisson, & qui, pendant quelques heures, est souvent
mêlée de retour de froid; le pouls est vite, assez fort, médiocrement
plein, dur, & reglé quand le mal est médiocre; petit, mol, irrégulier
quand la maladie est très grave; un sentiment legerement douloureux dans
l'un des côtés de la poitrine; quelquefois, une espece de serrement sur
le coeur; quelquefois, des douleurs dans tout le corps, surtout le long
des reins; de l'oppression, au moins le plus souvent, car quelquefois il
y en a peu; la nécessité d'être presque toujours couché sur le dos, ne
pouvant l'être que très rarement sur les côtés; une toux, quelquefois
seche, & alors elle est plus douloureuse, d'autres fois accompagnée de
crachats plus ou moins pleins de sang, souvent de sang pur; une douleur
ou au moins une pesanteur de tête, souvent des rêveries, presque
toujours le visage rouge; d'autres fois de la pâleur & un air étonné dès
le commencement, ce qui est d'un facheux présage; les levres, la langue,
le palais, la peau seches; l'haleine chaude, les urines peu abondantes &
rouges dans les commencemens, plus abondantes moins rouges & déposant
beaucoup de sediment dans la suite; fréquemment de l'altération;
quelquefois des envies de vomir, dans le commencement, qui, en en
imposant à gens peu instruits, ont souvent porté à donner un émétique,
qui est mortel, surtout à cette époque; une chaleur universelle, un
redoublement presque tous les soirs, pendant lequel la toux est plus
aigre, & les crachats moins abondans. Les meilleurs crachats sont ceux
qui ne sont ni trop liquides ni trop durs; mais d'une consistance
médiocre, ressemblant à ce qu'on crache sur la fin d'un rhume, mais plus
jaunes, & mêlés d'un peu de sang, qui diminue peu à peu, & disparoît
ordinairement avant le septieme jour. Quelquefois l'inflammation monte
le long de la trachée artére, & occasionne au malade une suffocation &
un sentiment douloureux, quand il avale, qui lui persuade qu'il a un mal
de gorge.
§. 46. Quand le mal est très violent, ou quand il le devient; le malade
ne peut respirer qu'assis. Le pouls devient très petit & très vite; le
visage devient livide, la langue noire, les yeux s'égarent, le malade a
une angoisse inexprimable, il s'agite continuellement dans son lit;
quelquefois un bras est dans une espece de paralysie; les réveries ne le
quittent point, il ne peut ni veiller ni dormir; la peau de la poitrine
& du col se couvrent quelquefois, surtout quand l'air est étouffé & le
mal extrême & violent, de taches livides, plus ou moins considérables;
les forces s'épuisent, la difficulté de respirer augmente d'un moment à
l'autre; le malade tombe dans une léthargie, & meurt bientôt, d'une mort
affreuse & assez commune dans les campagnes par l'effet des remedes
échauffans, qu'on emploie dans ce cas. L'on a vu l'usage de ces remedes
augmenter la maladie à un tel point, que le coeur se fendoit, comme
l'ouverture du cadavre l'a prouvé.
Si la maladie attaque tout-à-coup & avec violence, si le froid dure
plusieurs heures, & s'il est suivi d'une chaleur brulante, si le cerveau
s'embarrasse dès le commencement, si le malade a une petite diarrhée
avec tenesme, s'il craint le lit, s'il sue trop, ou s'il a la peau
extrêmement aride, si son caractere paroît changé, s'il a beaucoup de
peine à cracher, la maladie est très dangereuse.
§. 47. Il faut d'abord mettre le malade au régime, & avoir soin qu'il ne
boive jamais trop froid. Sa boisson doit être la ptisane d'orge Nº. 2,
ou le lait d'amande Nº. 4, ou celle Nº. 7. Les jus d'herbes, qui entrent
dans cette derniere, sont un excellent remede dans ce cas; parcequ'ils
fondent puissamment ce sang épais qui forme l'inflammation. Pendant que
la fievre est extrêmement violente, que le malade ne crache pas
suffisamment, qu'il rêve, qu'il a très mal à la tête, ou qu'il crache le
sang pur, il faut donner le lavement Nº. 5, trois fois, ou au moins deux
fois dans vingt-quatre heures. Mais le remede principal c'est la
saignée. Dès que le froid a fini, il faut tirer tout à la fois douze
onces de sang du bras, & même, si le malade est jeune & robuste,
quatorze ou seize. Cette forte saignée soulage plus, que si on tiroit
vingt-quatre onces en trois fois.
§. 48. Quand la maladie est telle qu'elle est décrite §. 45, cette
saignée soulage considérablement le malade, pendant quelques heures;
mais le mal revient, & pour prévenir cela, il faut, à moins que tout
n'aille extrêmement bien, réiterer la saignée au bout de quatre heures,
& tirer encore douze onces de sang. Souvent cela suffit. Mais si au bout
de huit ou dix heures, la maladie paroissoit se ranimer, il faudroit
réiterer une troisieme, même une quatrieme fois. Mais en employant les
autres secours nécessaires, j'ai rarement eu besoin de cette quatrieme
saignée, & fréquemment je m'en tiens aux deux premieres. S'il y a
plusieurs jours que la maladie a commencé, si la fievre est encore
forte, la respiration difficile, si le malade ne crache pas, ou s'il
crache trop de sang, il faut, sans s'embarrasser du jour, faire une
saignée, fût-ce le dixieme. Le sang dans cette maladie, & dans toutes
les autres maladies inflammatoires, est extrêmement épais; &, presque
d'abord qu'on l'a tiré, il se forme dessus, cette peau blanche, coriace,
que chacun connoît, & qu'on appelle _croute pleurétique_. L'on regarde
comme un bien, lorsque dans chaque saignée, elle devient moins dure &
moins épaisse que dans les précédentes. Cela est généralement vrai, si
en même tems le malade se trouve mieux; mais si l'on ne faisoit
attention qu'au sang seul, on se tromperoit souvent. Il arrive même, que
dans l'inflammation de poitrine la plus violente, cette croute ne se
forme point; ce qu'on regarde comme un signe très dangereux. Il y a
d'ailleurs, à cet égard plusieurs bisarreries, qui dépendent des plus
petites circonstances: ainsi il ne faut point se fonder uniquement sur
cette croute, pour regler les saignées; &, en général, il ne faut pas
trop croire que l'état du sang dans la palette, puisse nous faire juger
avec certitude de son véritable état dans le corps.
§. 49. Quand le malade est dans l'état décrit (§. 46.) non seulement la
saignée ne sert à rien; mais quelquefois même elle est nuisible, par le
prompt affoiblissement dans lequel elle jette; &, en général, dans ce
cas, tous les remedes sont inutiles; & c'est toujours une très mauvaise
marque, dans cette maladie, quand la saignée ne soulage pas, ou quand il
y a des circonstances qui obligent à la menager.
§. 50. Tous les jours l'on mettra les jambes, une demi heure, dans un
bain d'eau tiede, en envelopant exactement le malade, afin que le froid
n'arrête pas la transpiration que le bain favorise.
§. 51. De deux en deux heures, il prendra une tasse de la potion Nº. 8,
qui facilite toutes les évacuations, & principalement les crachats.
§. 52. Quand l'oppression est considérable, & la toux seche, l'on fait
respirer au malade la vapeur de l'eau bouillante, dans laquelle on a mis
un peu de vinaigre. Pour cela on s'y prend de deux façons; ou en mettant
sous le visage du malade, qui doit être assis, un vase rempli de cette
eau chaude, & en envelopant la tête du malade, & le vase avec un linge
qui retient la vapeur; ou en lui tenant devant la bouche, une éponge
trempée dans cette même liqueur bouillante. La seconde méthode est moins
efficace, mais elle fatigue moins le malade. Quand le mal est très
pressant, on emploie au lieu d'eau, le vinaigre pur; & souvent cette
vapeur a sauvé des malades, qui paroissoient au bord du tombeau: mais il
faut qu'elle soit continuée pendant plusieurs heures.
§. 53. L'on applique aussi avec succès, sur la gorge & sur la poitrine,
les remedes Nº. 9.
§. 54. Quand la fievre est extrêmement forte, il faut donner toutes les
heures, une cuillerée de la potion Nº. 10; mais sans que cela fasse rien
diminuer de la quantité des autres boissons qu'on peut prendre
immédiatement après, ou auxquelles on peut la mêler.
§. 55. Tant que le mal empire, ou reste dans le même état, il faut
continuer les mêmes secours; mais si le troisieme (ce qui est rare), le
quatrieme, le cinquieme jour, le mal prend une tournure plus favorable,
si les redoublemens sont moins violens, la toux moins forte, les
crachats moins sanglans, la respiration plus aisée, la tête plus
dégagée, la langue un peu moins seche, les urines moins rouges, & plus
abondantes; il suffit alors de se tenir au regime, & de prendre un
lavement tous les soirs. Souvent le redoublement du quatrieme jour est
le plus fort.
§. 56. La maladie acheve de se dissiper par les crachats; souvent par
les urines, qui, le sept, ou le neuf, ou le onzieme jour, quelquefois
dans les jours intermediaires, commencent à déposer un sédiment d'un
blanc roux très abondant, quelquefois un vrai pus. Ensuite il survient
des sueurs, qui alors sont favorables autant qu'elles étoient nuisibles
au commencement. Quelques heures avant que les évacuations dont je parle
viennent, il survient quelquefois différens accidens très effrayans,
comme de l'angoisse, des palpitations, de l'irrégularité dans le pouls,
plus d'oppression, des mouvemens convulsifs, (c'est ce qu'on appelle
l'état critique); mais ils ne sont pas dangereux, moyennant qu'on ne
fasse rien mal-à-propos. Ces accidens dépendent de l'humeur purulente
qui se déplace, circule dans les humeurs, & irrite différentes parties,
jusqu'à ce que l'évacuation ait commencé; alors tous les accidens
finissent, & ordinairement le sommeil revient. Mais je dois insister sur
la nécessité de la prudence dans ces circonstances. Quelquefois c'est la
foiblesse, d'autres fois les convulsions, ou quelques autres accidens,
qui effraient. Si l'on fait, comme il arrive tous les jours, la sottise
d'ordonner des remedes particuliers pour ces accidens, comme des
cordiaux spiritueux, de la thériaque, des confections, du castor, de la
rue, l'on trouble la nature dans ses opérations; la crise ne se fait
point; la matiere qui devoit s'évacuer, ou par les selles, ou par les
urines, ou par la sueur, ne s'évacue point; mais elle se dépose sur
quelque partie interne ou externe. Si c'est sur une partie interne, le
malade meurt d'abord, ou il se forme une nouvelle maladie plus facheuse,
& moins guerissable que la premiere. Si c'est sur l'extérieur du corps,
le malheur est moins grand, & il faut, dès qu'on s'en apperçoit, mettre
sur cette partie des cataplasmes émolliens, qui l'amenent à maturité, &
l'ouvrir dès qu'on le peut.
§. 57. Pour prévenir ces accidens, il faut quand les symptomes
effrayans, dont j'ai parlé surviennent, ne rien changer du tout au
traitement, excepté qu'on doit donner le lavement émollient Nº. 5, &
appliquer de deux en deux heures, une flannelle trempée dans l'eau
tiede, qui couvre tout le ventre, & fasse presque tout le tour du corps,
derriere les reins. L'on peut aussi augmenter un peu la quantité de la
boisson, & diminuer celle de la nourriture pendant tout le tems que cet
état violent dure.
§. 58. Je n'ai point parlé d'émétique, ni de purgatifs; parcequ'ils sont
tout-à-fait contraires dans cette maladie. Les anodins, ou remedes
propres à faire dormir, sont aussi généralement mauvais. Il y a quelques
cas cependant, dans lesquels ils peuvent être utiles; mais ils sont si
difficiles à connoître, qu'on ne doit jamais se les permettre, quand on
n'a pas un Medecin. J'ai vu plusieurs malades, que ces remedes pris
mal-à-propos, ont jettés dans une étisie incurable. Lorsque tout a bien
été, ordinairement le malade est très bien le quatorzieme jour; & alors
on peut, s'il a appetit, le mettre au regime des convalescens §. 42.
S'il a encore du dégoût, la bouche mauvaise, la tête pesante, on doit le
purger avec la potion Nº. 11.
§. 59. Il survient quelquefois des saignemens de nez, même après
plusieurs saignées, qui sont très favorables, & soulagent ordinairement
beaucoup plus que les saignées. On doit s'attendre à ces saignemens,
lorsqu'après les saignées, le malade est mieux à plusieurs égards, &
qu'il reste encore un grand mal de tête, avec les yeux vifs & le nez
rouge. Il ne faut rien faire pour les arrêter; ce qui seroit très
dangereux. Ils s'arrêtent d'eux-mêmes. D'autres fois, mais plus
rarement, la maladie se dissipe par une diarrhée, legerement
douloureuse, de matieres bilieuses.
§. 60. Si les crachats se suppriment tout-à-coup sans qu'il survienne
aucune autre évacuation, l'oppression & l'angoisse reviennent d'abord, &
le danger est pressant. Si la maladie n'est pas fort avancée, si le
malade est robuste, s'il n'a pas été beaucoup saigné, s'il y avoit
encore du sang dans les crachats, si le pouls est fort ou dur, il faut
sur-le-champ saigner, faire respirer continuellement la vapeur d'eau
chaude & de vinaigre, & faire boire beaucoup de la ptisane Nº. 2, plus
chaude qu'à l'ordinaire. Si les circonstances sont opposées; au lieu de
la saignée, il faut appliquer deux vesicatoires aux jambes, & faire
boire beaucoup de la ptisane Nº. 12. Les causes qui produisent le plus
souvent cette suppression des crachats, sont 1. un refroidissement
subit; 2. l'air trop chaud; 3. les remedes trop échauffans; 4. les
sueurs trop abondantes; 5. un purgatif pris mal à propos; 6. quelque
passion trop vive.
§. 61. Quand on n'a pas saigné suffisamment, ou assez tôt, quelquefois
même, comme je l'ai vu, quand on a si fort affoibli le malade, par trop
de saignées, que les évacuations par les selles, les urines, les
crachats, la transpiration, ne sont pas bien faites; quand ces
évacuations ont été dérangées par quelqu'autre cause, ou que la maladie
n'a pas été bien traitée, les vaisseaux enflammés ne se débarrassent pas
de l'humeur qui les engorge; mais il arrive, dans le poulmon, ce que
chacun voit arriver tous les jours sur la peau. Si une tumeur
inflammatoire ne se résout pas, si elle ne se dissipe pas
insensiblement, elle devient abcès. Il en est de même du poulmon; si
l'inflammation ne se dissipe pas, elle se change en abcès, qu'on appelle
vomique; & cet abcès, comme ceux qu'on voit à l'extérieur, reste souvent
enfermé long-tems dans son sac, sans que ce sac se creve & que le pus
s'épanche.
§. 62. Si l'inflammation n'étoit pas extrêmement profonde dans le
poulmon, & qu'elle s'étendît jusques à sa surface, c'est-à-dire près des
côtes, le sac creve à l'extérieur du poulmon, & le pus se répand dans la
cavité de la poitrine, entre le poulmon, les côtes & le diaphragme
(c'est cette membrane qui sépare la poitrine du ventre). Quand
l'inflammation est plus profonde, alors l'abcès se creve dans
l'intérieur même du poulmon. Si l'ouverture est petite, de façon qu'il
ne puisse sortir que peu de pus à la fois, si la quantité totale du pus
n'est pas considérable, si le malade est encore fort, il crache ce pus &
se trouve soulagé. Mais si la vomique est considérable, ou si
l'ouverture est grande, & qu'il se répande une grande quantité de pus à
la fois, ou si le malade est très foible, il meurt dans le moment où la
vomique s'ouvre, & cela quelquefois lorsqu'on s'y attend le moins. J'ai
vu un malade mourir, en portant une cuilleree de soupe à sa bouche; un
autre en se mouchant. Il n'y avoit aucun symptome, qui pût faire croire
leur mort plus prochaine dans ce moment que quelques heures auparavant.
Le pus sort ordinairement par la bouche, après la mort; & les cadavres
sont très promptement corrompus.
L'on appelle _vomique couverte_, celle qui n'a pas percé; _ouverte_
celle qui est rompue. Il est important de traiter exactement cette
matiere, parceque ces vomiques tuent beaucoup de gens dans les
campagnes, sans qu'on soupçonne même dequoi ils meurent. J'en ai eu un
exemple, il n'y a que quelques jours, chez un Regent de village. Il
avoit une vomique couverte, très considérable dans le poulmon gauche,
qui étoit la suite d'une inflammation de poitrine mal conduite dans les
commencemens. Il me parut qu'il ne pouvoit pas vivre vingt-quatre
heures; & il mourut en effet dans des angoisses inexprimables. J'ai lieu
de croire, qu'il mourut quand la vomique creva; il sortit beaucoup de
pus de sa bouche après sa mort.
§. 63. L'on ne peut ni voir, ni toucher, ce qu'il y a dans la poitrine;
c'est ce qui fait que souvent l'on n'a pas connu les vomiques. Les
signes suivans font présumer qu'elles se forment. Les évacuations qui
sont nécessaires pour la guerison n'ont pas eu lieu dans les quatorze
premiers jours. Au bout de ces quatorze jours, le malade n'est pas
gueri, ni même considérablement soulagé; mais au contraire, la fievre
continue d'être assez forte, avec un pouls toujours vite, ordinairement
mol & foible, quelquefois cependant assez dur, souvent ondoyant; la
respiration est encore gênée, avec de petits frissons de tems en tems,
un redoublement de fievre le soir, les joues rouges, les levres seches,
de l'altération.
L'augmentation de ces mêmes symptomes, annonce que le pus est tout
formé; la toux est plus continue; elle redouble au moindre mouvement, ou
dès que le malade a pris quelque nourriture; il ne peut se coucher que
du côté malade, souvent il ne peut point se coucher du tout; mais il est
obligé d'être tout le jour assis, quelquefois même sans oser s'appuyer
sur les reins, crainte d'augmenter la toux & l'oppression; il ne peut
point dormir; il a une fievre continue, & souvent des intermittences
dans le pouls. Non-seulement la fievre augmente tous les soirs; mais la
plus petite dose d'alimens, le plus leger mouvement, un peu de toux, une
legere agitation de l'ame, un peu de chaleur dans la chambre, un
bouillon un peu trop fort ou un peu trop salé, augmentent dans le moment
la vitesse du pouls. Le malade est inquiet, il a des momens d'angoisse
terribles, accompagnés & suivis de sueurs sur la poitrine, & surtout au
visage. Il sue pendant la nuit; ses urines sont rougeâtres, quelquefois
écumeuses, d'autres fois huileuses. Il lui monte tout à coup des feux au
visage; il a ordinairement un gout horrible dans la bouche, chez les
uns, de vieux fromage, chez les autres, d'oeufs pourris ou de viande
corrompue: ils maigrissent considérablement. Il y en a que rien ne
désaltere, ils ont la bouche & la langue seches, la voix foible &
rauque, les yeux enfoncés, souvent quelque chose d'un peu égaré dans la
vue; ils ont un dégout général; & s'ils desirent certains alimens avant
que de les voir, ils les rebutent dès qu'on les leur offre; les forces
se perdent.
Outre ces symptomes, l'on remarque quelquefois, du côté malade, une très
legere enflure, & un changement de couleur presqu'insensible. Si la
vomique est placée tout à fait au bas du poulmon, dans la partie
intérieure, c'est-à-dire, près du milieu de la poitrine, on peut sentir,
dans quelques sujets, du gonflement, en pressant le creux de l'estomac,
surtout quand le malade tousse.
§. 64. Quand une vomique est formée, tant qu'elle ne se vuide pas, tous
les accidens que j'ai détaillés augmentent, & la vomique s'étend; tout
le côté du poulmon malade devient quelquefois un sac de pus; le côté
sain est comprimé; le malade meurt suffoqué, après des angoisses
terribles, avec le poulmon plein de pus, sans en avoir jamais craché.
Il est important, pour éviter ces malheurs, de procurer la rupture de la
vomique, dès que l'on est sûr qu'elle existe; & comme il vaut mieux
qu'elle se rompe dans le poulmon, parcequ'alors on peut la cracher, que
dans la cavité de la poitrine, par les raisons que je détaillerai plus
bas, il faut faire en sorte que cette rupture se fasse intérieurement.
§. 65. Les moyens les plus efficaces pour cela, sont 1. de faire
respirer continuellement au malade la vapeur d'eau chaude. 2. Quand on
a, par ce moyen, ramolli la partie du sac de l'abcès, où l'on souhaite
que la rupture se fasse, on donne au malade une grande quantité de
liquide, & d'un liquide fort émollient; comme ptisane d'orge, lait
d'amande, bouillon gras, eau & lait. Par là on tient l'estomac toujours
plein, & la résistance au poulmon étant considérable de ce côté, les
matieres se portent naturellement du côté de la trachée artère, ou
conduit de l'air, où il y a moins de résistance. D'ailleurs, cette
plénitude de l'estomac contribue à exciter la toux; ce qui est un bien.
3. On cherche à faire tousser le malade, en lui faisant flairer du
vinaigre chaud, ou en injectant, dans la gorge, au moyen d'une petite
seringue, telle que les enfans en font partout avec du sureau, un peu
d'eau ou de vinaigre. 4. On le fait crier, lire, rire; tous ces moyens
contribuent à faire rompre l'abcès, aussi bien que le suivant. 5. On le
met dans une voiture qui le secoue, mais après avoir eu le soin de lui
faire prendre beaucoup des boissons que je viens d'indiquer. Les
secousses décident quelquefois tout-à-coup cette rupture.
§. 66. J'ai vu, il y a quelques années, une servante de campagne, qui
après une inflammation de poitrine, restoit languissante, sans qu'on
soupçonnât son mal; s'étant mise sur une charrette, qui alloit chercher
du foin, la roue heurta violemment contre un arbre; elle s'évanouit, &
au même instant, rendit beaucoup de pus. Elle continuoit à en cracher;
c'est alors que je fus instruit de son mal, & de ce qui lui étoit
arrivé. Elle guerit très bien.
Un Officier de ce pays, servant en Piemont, languissoit depuis quelques
mois, & venoit chez lui pour essayer de se remettre, sans l'esperer
beaucoup. En entrant au pays, par la route de S. Bernard, étant obligé
de faire quelques pas à pied, il fit une chute, resta évanoui pendant
plus d'un quart d'heure, rendit une grande quantité de pus, & se trouva
dans le moment même extrêmement soulagé. Je lui ordonnai un regime, &
des remedes, il se rétablit parfaitement, & dut peut-être la vie à cet
accident. 6. On fait prendre de deux en deux heures une cuillerée à
soupe de la potion Nº. 8.
§. 67. Plusieurs malades ont un évanouissement au moment où la vomique
s'ouvre. On peut leur faire flairer un peu de vinaigre.
§. 68. Si le malade n'étoit pas trop affoibli avant la rupture de
l'abcès, si le pus est blanc, bien conditionné, si la fievre diminue, si
l'angoisse, l'oppression, les sueurs finissent, si la toux est moins
violente, si le malade a plus d'aisance dans sa situation, s'il recouvre
le sommeil, & l'appetit, si ses forces reviennent, si la quantité des
crachats diminue journellement par degrés, si les urines redeviennent
meilleures; l'on doit espérer, qu'en employant les secours que je vais
prescrire, le malade se guerira radicalement.
§. 69. Mais, au contraire, quand les forces sont épuisées avant la
rupture, que la matiere est trop claire, brune, verte, jaune, sanglante,
puante; que le pouls reste vîte & foible; que l'appétit, les forces, le
sommeil ne reviennent pas, l'on ne doit point espérer de guérison, & les
meilleurs remedes sont inutiles: l'on doit cependant les tenter.
§. 70. Ces remedes sont: 1º. Si la matiere paroit épaisse, gluante,
qu'elle ait de la peine à se détacher, il faut donner de deux en deux
heures, une cuillerée à soupe de la potion Nº. 8, & boire entre deux, de
demi-heure en demi-heure, une tasse de la boisson Nº. 13. L'on prend de
quatre heures en quatre heures, un peu de crême d'orge, ou de ris. 2º.
Quand la matiere n'a pas besoin de ces remedes pour être évacuée, on ne
les emploie pas, mais on continue la même nourriture qu'on mêle avec
parties égales de lait, ou à laquelle, ce qui est beaucoup plus
efficace, on substitue la même quantité de lait fraîchement tiré d'une
bonne vache, qui dans ce cas fait la seule nourriture du malade. 3º. On
lui donne quatre fois par jour, de deux en deux heures, en commençant de
bon matin, une prise de la poudre Nº. 14, délayée dans un peu d'eau, ou
réduite en bol avec un peu de syrop ou de miel. Sa boisson ordinaire
est, ou un lait d'amande, ou une ptisane d'orge, ou de l'eau avec un
quart de lait. 4º. Il faut se promener tous les jours à cheval, en
voiture, en charrette, suivant que les forces & les circonstances le
permettent. Mais de tous ces exercices, celui du trot du cheval est sans
comparaison le plus utile & le plus à la portée de tout le monde.
§. 71. Le peuple, peu instruit, ne regarde comme reméde, que ce qu'on
avale. Il a peu de foi au régime & aux autres secours diététiques; il
regardera l'exercice du cheval comme inutile. C'est une erreur
dangereuse, dont je voudrois le désabuser. Ce secours est le plus
efficace de tous; celui sans lequel on ne doit point espérer de guérir
ce mal, quand il est grave; celui qui peut presque le guérir seul,
moyennant qu'on ne prenne point d'alimens contraires; enfin on l'a
regardé, avec raison, comme le vrai spécifique de cette maladie.
§. 72. 5º. Les influences de l'air sont plus considérables dans cette
maladie que dans aucune autre; ainsi l'on doit chercher à le rendre bon
dans la chambre du malade. Pour cela il faut l'airer très souvent, la
parfumer de tems en tems, mais très legerement, avec un peu de vinaigre,
& y mettre dans la saison le plus d'herbes, de fleurs, de fruits qu'il
sera possible. Si l'on a le malheur d'être dans un air mal-sain, il y a
peu d'espoir de guérir, à moins qu'on n'en change.
§. 73. Il y a des malades qui se sont guéris de ces maladies, les uns en
ne prenant quoi que ce soit que du petit lait de beure, (de la battue);
les autres, des melons & des concombres, ou des fruits d'été de toute
espece. Mais je conseille de s'en tenir à la méthode que je viens
d'indiquer, comme la plus sûre.
§. 74. Il suffit que le malade aille à la selle de deux, ou même de
trois jours l'un: ainsi il ne faut pas prodiguer les lavemens, ils
pourroient procurer une diarrhée qui seroit très à craindre. Quand le
pus diminue, & que le malade se trouve mieux à tous égards, c'est une
preuve que la plaie se nettoie & se cicatrise peu à peu. Si la
suppuration continue à être abondante, si le pus paroît moins beau, si
la fievre revient tous les soirs, il est à craindre que la plaie, au
lieu de se cicatriser, ne dégénere en ulcere; ce qui est très fâcheux.
Le malade tombe alors dans l'étisie confirmée, & meurt au bout de
quelques mois.
§. 75. Je ne connois point de meilleur remede, dans ce cas, que la
continuation des mêmes §. 70. & sur-tout le cheval. On peut, dans
quelque cas, employer les parfums d'eau chaude avec les herbes
vulnéraires & un peu d'huile de térébenthine Nº. 15. Je les ai vu
réussir; mais le plus sûr est de consulter un Médecin, qui examine s'il
n'y a point quelque complication qui met obstacle à la guérison. Si la
toux empêche le malade de dormir, on peut lui donner le soir deux ou
trois cuillerées à soupe du remede Nº. 16, dans un verre de lait
d'amande ou de ptisane d'orge.
§. 76. Les mêmes causes qui suppriment tout-à-coup les crachats dans
l'inflammation de poitrine, peuvent aussi arrêter l'expectoration
commencée d'une vomique; alors le malade tombe dans l'oppression,
l'angoisse, la fievre, la foiblesse. Il faut remédier sur le champ à cet
état par la vapeur de l'eau chaude, une cuillerée de la potion Nº. 8,
toutes les heures; une grande quantité de ptisane Nº. 12, & de
l'exercice. Dès que l'expectoration revient, la fievre & les autres
accidens cessent. J'ai vu cette suppression, chez des sujets robustes,
occasionner promptement une inflammation au tour de la vomique, qui
m'obligeoit à faire une saignée, après laquelle le crachement revenoit
d'abord.
§. 77. Il arrive souvent que la vomique se nettoie entierement; les
crachats tarissent presque tout à fait, le malade est bien, il se croit
guéri; bien-tôt le mal-aise, l'oppression, la toux, la fievre
recommencent; il vuide une nouvelle vomique, crache pendant quelques
jours, & se remet. Au bout de quelque tems la même scene reparoit, &
cette alternative de bien & de mal dure souvent pendant des mois & des
années: ce cas a lieu quand la vomique se nettoie peu à peu & que ses
parois se rapprochent sans se cicatriser, alors il suinte insensiblement
une nouvelle matiere. Pendant quelques jours, le malade n'en est point
incommodé; mais dès qu'il y en a une certaine quantité, il est mal
jusqu'à ce que l'évacuation soit faite. L'on voit des gens, avec ce mal,
jouir en apparence d'une assez bonne santé. On peut le regarder comme
une espece de cautere intérieur qui se nettoie de lui-même de tems en
tems, chez les uns souvent, chez les autres rarement, & avec lequel on
peut vivre assez long-tems. Quand il a duré un certain tems, il est
incurable. Dans les commencemens il cede au lait, à l'exercice du
cheval, & à l'usage du remede Nº. 14.
§. 78. L'on sera surpris que je ne parle point, dans le traitement d'un
abcès au poulmon, & de l'étisie ou phtysie qui en est la suite, des
remedes qu'on appelle balsamiques, qu'on emploie si fréquemment, comme
la térébenthine, le baume du Pérou, celui de la Mecque, l'encens, le
mastic, la myrrhe, le storax, le baume de soufre. J'en dirai un mot,
parcequ'il est autant de mon objet de détruire les préjugés favorables
aux mauvais remedes, que d'accréditer les bons.
Je dis donc que si je n'ai point employé ces remedes, c'est que je suis
convaincu que les effets en sont généralement fâcheux dans ces cas; que
je vois tous les jours qu'ils font un mal très réel; qu'ils retardent la
guérison, & que souvent ils rendent mortelle une maladie très
guérissable. Ils ne se digerent point; ils obstruent les petits
vaisseaux du poulmon, qu'il faudroit désobstruer; ils occasionnent
évidemment, à moins que la dose ne soit extrêmement petite, de la
chaleur & de l'oppression. J'ai vu plusieurs fois, aussi clairement
qu'il étoit possible, que des pilules dans lesquelles entroient la
myrrhe, la térébenthine & le baume du Pérou, occasionnoient, au bout
d'une heure, de l'agitation dans le pouls, de la rougeur, de
l'altération & de l'oppression. Enfin l'on pourroit démontrer à toute
personne non prévenue, que ces remedes sont réellement nuisibles dans ce
cas; & je souhaite ardemment qu'on se désabuse sur leur compte, & qu'ils
perdent cette réputation qu'ils ont malheureusement usurpée. Je sais
qu'un grand nombre de très habiles gens les emploient journellement dans
ces maladies; mais ils les quitteront dès qu'ils se donneront la peine
d'observer leurs effets, indépendamment de ceux des autres remedes
auxquels ils les mêlent, & qui en corrigent le danger. J'ai vu un malade
qu'un Chirurgien étranger, qui demeuroit à Orbe, avoit voulu guérir
d'une étisie, en lui faisant prendre du lard fondu, qui avoit augmenté
le mal. Ce conseil paroît absurde, & il l'est: cependant les balsamiques
qu'on ordonne ne se digerent peut-être gueres mieux que le lard. La
poudre Nº. 14 tient tout ce que les balsamiques promettent; elle n'a
aucun de leurs inconvéniens, & elle a toutes les qualités qu'on leur
prête; mais il ne faut pas la donner dans le tems qu'il y a encore
inflammation, ou qu'elle survient de nouveau, & il ne faut mêler aucun
autre aliment au lait.
Ce fameux remede nommé l'antihectique, n'a point non-plus, dans ces cas,
les vertus qu'on lui suppose. Je m'en sers très souvent dans quelques
toux opiniâtres des enfans avec le lait, & alors il est très utile: mais
j'en ai rarement vu des effets sensibles chez les grandes personnes, &
dans ces cas je craindrois qu'il ne fît du mal.
§. 79. Si au lieu de créver intérieurement, la vomique creve
extérieurement, le pus s'épanche dans la poitrine. L'on connoît que cela
est arrivé par le sentiment du malade, qui s'apperçoit d'un mouvement
singulier, accompagné assez ordinairement d'une défaillance;
l'oppression & l'angoisse finissent sur le champ, la fievre diminue; la
toux continue cependant ordinairement, mais moins violente & sans aucune
expectoration. L'amandement ne dure pas long-tems, parceque le pus
augmentant tous les jours & devenant plus âcre, le poulmon se trouve
gêné, irrité, rongé; la difficulté de respirer, la fievre, la chaleur,
la soif, l'insomnie, le dégoût, la maigreur reviennent avec plusieurs
autres accidens qu'il est inutile de détailler ici, & sur-tout de
fréquentes foiblesses. Le malade doit être au régime, qui retarde le
progrès du mal aussi long-tems qu'il est possible, mais il n'y a point
de remede, que d'ouvrir la poitrine entre deux côtes, pour évacuer par
ce moyen ce pus, & arrêter les desordres qu'il occasionne, c'est ce
qu'on appelle l'opération de l'Empyeme. Je n'en parlerai pas,
parcequ'elle ne doit être faite que par d'habiles gens, & ce n'est pas
pour eux que j'écris. J'avertis seulement qu'elle est moins douloureuse
qu'effrayante, & que si l'on attend trop long-tems à la faire, elle
devient inutile, & le malade meurt misérablement.
§. 80. L'on voit tous les jours que les inflammations extérieures se
gangrennent. La même chose arrive au poulmon, quand la fievre est
excessive, l'inflammation naturellement très violente, ou qu'on
l'augmente par des remedes chauds. Une angoisse insoutenable, une très
grande foiblesse, des défaillances fréquentes, le froid des extrémités,
une eau livide & puante, qui sort au lieu de crachat, quelquefois des
plaques noirâtres sur la poitrine, font connoître ce triste état. J'ai
vu dans un cas de cette espece, chez un homme qui avoit été attaqué de
cette maladie après une marche forcée à pied, & à qui l'on avoit donné
un vin avec des aromates pour le faire suer, l'haleine si horriblement
puante, que sa femme eut plusieurs foiblesses en le servant; je ne
trouvai plus de pouls ni de raison, & je ne lui ordonnai rien. Il mourut
une heure après, au commencement du troisieme jour.
§. 81. L'Inflammation peut aussi se durcir, & il se forme alors ce qu'on
appelle un squirrhe; c'est une tumeur fort dure, qui ne fait pas de
douleur. On connoît que cela arrive, quand la maladie ne se termine
d'aucune des façons dont j'ai parlé; que cependant la fievre & les
autres accidens se dissipent; mais que la respiration reste toujours un
peu gênée; que cependant le malade conserve un sentiment incommode dans
un côté de la poitrine, & qu'il a de tems en tems une toux séche qui
augmente après l'exercice & après le repas. Ce mal ne se guérit que bien
rarement; mais on voit des gens qui en sont atteints & qui vivent
longues années, sans de grands maux. Ils doivent éviter toutes les
occasions d'échauffement qui pourroient aisément procurer une nouvelle
inflammation au tour de cette tumeur, & les suites en seroient très
dangereuses.
§. 82. Les remedes les plus propres à détruire ce mal, & dont j'ai vu
quelques bons effets, sont le petit lait Nº. 17, & les pilules Nº. 18.
L'on prend vingt pilules, & une pinte de petit lait tous les matins
pendant long-tems, & l'on respire de tems en tems la vapeur de l'eau
chaude.
§. 83. Le poulmon, dans l'état naturel de parfaite santé, touche la
membrane qui tapisse l'intérieur de la poitrine, mais qui ne lui est pas
attachée. Il arrive souvent, après l'inflammation de poitrine, la
pleurésie, & dans d'autres cas, que ces deux parties se colent l'une à
l'autre, & ne se détachent jamais; mais c'est à peine un mal. On
l'ignore ordinairement, parceque la santé n'en est point dérangée, &
l'on ne fait jamais rien pour y remédier. J'ai vu cependant quelques cas
dans lesquels cette adhérence nuisoit évidemment.