--Monsieur, vous qui êtes instruit, dit Buvat à son commis d'ordre,
pourrai-je sans indiscrétion vous demander ce que c'était que
l'instrument de torture appelé brodequin?
--Mon cher monsieur Buvat, répondit l'employé, visiblement flatté du
compliment que lui adressait le bonhomme, je puis vous en parler
savamment, j'ai vu donner la question l'année passée à Duchauffour.
--Alors, monsieur, je serais curieux de savoir....
--Les brodequins, mon cher Buvat, reprit d'un ton important monsieur
Ducoudray, ne sont rien autre chose que quatre planches à peu près
pareilles à des douves de tonneaux.
--Très bien!
--On vous met (quand je dis vous, vous comprenez, mon cher Buvat, que
c'est à titre de généralité et non pas pour vous faire une application
personnelle), on vous met donc la jambe droite d'abord entre deux
planches, puis on assure les planches avec deux cordes, puis on en fait
autant à la jambe gauche, puis on rassemble les deux jambes, et entre
les planches du milieu on introduit des coins qu'on enfonce à coups de
maillets: cinq pour la question ordinaire, dix pour la question
extraordinaire.
--Mais, dit Buvat d'une voix altérée, mais, monsieur Ducoudray, cela
doit vous mettre les jambes dans un état déplorable.
--C'est-à-dire que cela vous les broie tout bonnement. Au sixième coin,
par exemple, les jambes de Duchauffour ont crevé, et au huitième, la
moelle des os coulait avec le sang par les ouvertures.
Buvat devint pâle comme la mort et s'assit sur l'échelle double pour ne
pas tomber.
--Jésus! murmura-t-il. Que me dites-vous là, monsieur Ducoudray!
--L'exacte vérité, mon cher Buvat. Lisez le supplice d'Urbain Grandier;
vous trouverez son procès-verbal de torture, et alors vous verrez si je
vous en impose.
--J'en tiens un. Je tiens celui de ce pauvre monsieur Van den Enden.
--Eh bien! lisez alors.
Buvat reporta les yeux sur le livre et lut:
«Au premier coin:
Affirme qu'il a dit la vérité, qu'il n'a rien à dire davantage, qu'il
endure innocemment.
Au deuxième coin:
Dit qu'il a avoué tout ce qu'il savait.
Au troisième coin:
A crié: Ah! mon Dieu, mon Dieu! J'ai dit tout ce que j'ai su.
Au quatrième coin:
A dit qu'il ne pouvait rien avouer autre chose que ce que l'on savait
déjà, c'est-à-dire qu'il avait copié un plan de gouvernement qui lui
était donné par le chevalier de Rohan.»
Buvat s'essuya le front avec son mouchoir.
Au cinquième coin:
A dit: Aïe, aïe, mon Dieu! mais n'a point voulu dire autre chose.
Au sixième coin:
A crié: Aïe, mon Dieu!
Au septième coin:
A crié: Je suis mort!
Au huitième coin:
A crié: Ah! mon Dieu! je ne puis parler, puisque je n'ai rien à dire.
Au neuvième coin, qui est l'enfoncement d'un gros coin:
A dit: Mon Dieu! mon Dieu! à quoi bon me martyriser ainsi! vous savez
bien que je ne puis rien dire; et puisque je suis condamné à mort,
faites-moi mourir.
Au dixième coin:
A dit: Oh! messieurs, que voulez-vous que je dise? Oh! merci, mon Dieu!
je me meurs! je me meurs!»
--Eh bien! eh bien! qu'est-ce que vous avez donc, Buvat? s'écria
Ducoudray en voyant le bonhomme pâlir et chanceler. Eh bien! voilà que
vous vous trouvez mal!
--Ah! monsieur Ducoudray, dit Buvat, laissant tomber le livre en se
traînant jusqu'à son fauteuil, comme si ses jambes brisées ne pouvaient
plus le soutenir; ah! monsieur Ducoudray, je sens que je m'en vais!
--Voilà ce que c'est que de faire la lecture au lieu de travailler, dit
l'employé; si vous vous contentiez d'inscrire vos titres sur votre
registre et de coller vos étiquettes sur le dos de vos volumes, cela ne
vous arriverait pas. Mais monsieur Buvat lit! monsieur Buvat veut
s'instruire!
--Eh bien! père Buvat, cela va-t-il mieux? dit Ducoudray.
--Oui, monsieur, car ma résolution est prise, prise irrévocablement, il
ne serait pas juste, ma foi! que je portasse la peine d'un crime que je
n'ai pas commis. Je me dois à la société, à ma pupille; à moi-même.
Monsieur Ducoudray, si monsieur le conservateur me demande, vous direz
que je suis sorti pour une affaire indispensable.
Et Buvat, tirant le rouleau de papier de son bureau, enfonça son chapeau
sur sa tête, prit sa canne à pleine main, et sortit sans se retourner et
avec la majesté du désespoir.
--Savez-vous où il va? dit l'employé lorsqu'il fut parti.
--Non, répondit Ducoudray.
--Eh bien! il va jouer au cochonnet aux Champs-Élysées ou aux
Porcherons.
L'employé se trompait. Buvat n'allait ni aux Champs-Élysées ni aux
Porcherons.