Ce billet qui eût paru bien froid à une femme de notre époque, parce
qu'il ne disait juste que ce que celui qui écrivait voulait dire, parut
fort suffisant au chevalier, et véritablement était fort passionné pour
l'époque; aussi d'Harmental le plia-t-il sans y rien changer, et
l'attacha-t-il comme le premier sous le collier de Mirza; puis enlevant
alors le sucrier, que la gourmande petite bête suivit des yeux jusqu'à
l'armoire où d'Harmental le renferma, le chevalier ouvrit la porte de sa
chambre et indiqua du geste à Mirza ce qui lui restait à faire. Soit
fierté, soit intelligence, Mirza ne se le fit point redire à deux fois,
s'élança dans l'escalier comme si elle avait des ailes, ne s'arrêta que
le temps juste de donner en passant un coup de dent à monsieur Boniface
qui rentrait de chez son procureur, traversa la rue comme un éclair et
disparut dans l'allée de la maison de Bathilde. Un instant encore
d'Harmental demeura avec inquiétude à la fenêtre, car il craignait que
Mirza n'allât rejoindre Buvat sous le berceau de chèvrefeuille, et que
la lettre ne se trouvât détournée ainsi de sa véritable destination.
Mais Mirza n'était point bête à commettre de semblables méprises, et
comme au bout de quelques secondes d'Harmental ne la vit point paraître
à la fenêtre de la terrasse, il en augura avec beaucoup de sagacité
qu'elle s'était arrêtée au quatrième. En conséquence, pour ne point trop
effaroucher la pauvre Bathilde, il ferma sa fenêtre, espérant qu'à
l'aide de cette concession, il obtiendrait quelque signe qui lui
indiquerait qu'on était en voie de lui pardonner.
Mais il n'en fut point ainsi: d'Harmental attendit vainement toute la
soirée et une partie de la nuit. À onze heures, la lumière, à peine
visible à travers les doubles rideaux, toujours hermétiquement fermés
s'éteignit tout à fait. Une heure encore d'Harmental veilla à sa fenêtre
ouverte pour saisir la moindre apparence de rapprochement; mais rien ne
parut, tout resta muet, comme tout était sombre, et force fut à
d'Harmental de renoncer à l'espoir de revoir Bathilde avant le
lendemain.
Mais le lendemain ramena les mêmes rigueurs: c'était un parti pris de
défense qui, pour un homme moins amoureux que d'Harmental, eût purement
et simplement indiqué la crainte de la défaite; mais le chevalier,
ramené par un sentiment véritable à la simplicité de l'âge d'or n'y vit,
lui, qu'une froideur à l'éternité de laquelle il commença de croire; il
est vrai qu'elle durait depuis vingt-quatre heures.
D'Harmental passa la matinée à rouler dans sa tête mille projets plus
absurdes les uns que les autres. Le seul qui eût le sens commun était
tout bonnement de traverser la rue, de monter les quatre étages de
Bathilde, d'entrer chez elle et de lui tout dire; il lui vint à l'esprit
comme les autres, mais comme c'était le seul qui fût raisonnable,
d'Harmental se garda bien de s'y arrêter. D'ailleurs, c'était une
hardiesse bien grande que de se présenter ainsi chez Bathilde sans y
être autorisé par le moindre signe, ou tout au moins sans y être conduit
par quelque prétexte. Une pareille façon de faire pouvait blesser
Bathilde, et elle n'était déjà que trop irritée; mieux valait donc
attendre, et d'Harmental attendit.
À deux heures, Brigaud entra et trouva d'Harmental d'une humeur
massacrante. L'abbé jeta un coup d'oeil de côté sur la fenêtre, toujours
hermétiquement fermée, et devina tout. Il prit une chaise, s'assit en
face de d'Harmental, et tournant ses pouces l'un autour de l'autre comme
il voyait faire au chevalier:
--Mon cher pupille, lui dit-il après un instant de silence, ou je suis
mauvais physionomiste, ou je lis sur votre visage qu'il vous est arrivé
quelque chose de profondément triste.
--Et vous lisez bien, mon cher abbé, dit le chevalier. Je m'ennuie.
--Ah! vraiment!
--Et si bien, continua d'Harmental, qui avait le soin d'épancher la bile
qu'il avait faite la veille, que je suis tout prêt à envoyer votre
conspiration à tous les diables.
--Oh! chevalier il ne faut pas jeter ainsi le manche après la cognée.
Comment! envoyer la conspiration à tous les diables quand elle va comme
sur des roulettes. Allons donc! et que diraient les autres?
--Vous êtes charmant, vous et les autres; les autres, mon cher, ils
courent le monde, ils vont au bal, à l'Opéra, ils ont des duels, des
maîtresses, de la distraction enfin, et ils ne sont pas forcés de se
tenir comme moi renfermés dans une mauvaise mansarde.
--Eh bien! mais ce piano, ces pastels?
--Avec cela que c'est encore bien distrayant, votre musique et votre
dessin!
--Ce n'est pas distrayant quand on dessine ou qu'on chante seul; mais
enfin quand on peut dessiner et chanter en compagnie, cela commence déjà
à mieux faire.
--Et avec qui diable voulez-vous que je dessine et que je chante?
--Vous avez d'abord les deux demoiselles Denis.
--Ah oui! avec cela qu'elles chantent juste et qu'elles dessinent bien,
n'est ce pas?
--Mon Dieu! je ne vous les donne pas comme des virtuoses et comme des
artistes, et je sais bien qu'elles ne sont pas de la force de votre
voisine. Eh bien! mais à propos, votre voisine?
--Eh bien! ma voisine?
--Pourquoi ne faites-vous pas de la musique avec elle, par exemple? Elle
qui chante si bien: cela vous distrairait.
--Est-ce que je la connais, ma voisine? Est-ce qu'elle ouvre seulement
sa fenêtre? Voyez, depuis hier matin, elle est barricadée chez elle. Ah!
oui, ma voisine, elle est aimable!
--Eh bien! voyez, on m'avait dit qu'elle était charmante, à moi.
--D'ailleurs, comment voulez-vous que nous chantions chacun dans notre
chambre? cela ferait un singulier duo!
--Non pas; chez elle.
--Chez elle! Est-ce que je lui suis présenté? Est-ce que je la connais?
--Eh bien mais! on prend un prétexte.
--Eh! depuis hier j'en cherche un.
--Et vous ne l'avez pas encore trouvé? un homme d'imagination comme
vous! Ah! mon cher pupille! je ne vous reconnais pas là.
--Tenez, l'abbé, trêve de plaisanterie, je ne suis pas en train
aujourd'hui; que voulez-vous, on a ses jours, et aujourd'hui je suis
stupide.
--Eh bien! ces jours-là on s'adresse à ses amis.
--À ses amis; pourquoi faire?
--Pour trouver le prétexte qu'on cherche vainement soi-même.
--Eh bien! l'abbé mon ami, trouvez-moi ce prétexte. Allons, j'attends.
--Rien n'est plus facile.
--Vraiment!
--Le voulez-vous?
--Faites attention à quoi vous vous engagez.
--Je m'engage à vous ouvrir la porte de votre voisine.
--D'une façon convenable?
--Comment donc, est-ce que j'en connais d'autres?
--L'abbé, je vous étrangle, si votre prétexte est mauvais.
--Et s'il est bon?
--S'il est bon, l'abbé, s'il est bon, vous êtes un homme adorable.
--Vous rappelez-vous ce qu'a dit le comte de Laval, de la descente que
la justice a faite dans sa maison du Val-de-Grâce, et la nécessité ou il
a été de renvoyer ses ouvriers et de faire enterrer sa presse?
--Parfaitement.
--Vous rappelez-vous la délibération qui a été prise à la suite de cela?
--Oui, que l'on se servirait d'un copiste.
--Enfin, vous rappelez-vous encore que je me suis chargé de trouver ce
copiste, moi?
--Je me le rappelle.
--Eh bien! ce copiste sur lequel j'ai jeté les yeux, cet honnête homme
que j'ai promis de découvrir, il est tout découvert. Mon cher chevalier,
c'est le tuteur de Bathilde.
--Buvat?
--Lui-même. Eh bien! je vous passe mes pleins pouvoirs; vous montez chez
lui, vous lui offrez des rouleaux d'or à gagner; la porte vous est
ouverte à deux battants, et vous chantez tant que vous voulez avec
Bathilde.
--Ah! mon cher Brigaud, s'écria d'Harmental en sautant au cou de l'abbé,
vous me sauvez la vie, parole d'honneur!
Et d'Harmental prit son chapeau et s'élança vers la porte. Maintenant
qu'il avait un prétexte, il ne redoutait plus rien.
--Eh bien! eh bien! dit Brigaud, vous ne me demandez même pas où le
bonhomme doit aller chercher les copies en question.
--Chez vous, pardieu!
--Non pas! non pas! jeune homme; non pas!
--Et chez qui?
--Chez le prince de Listhnay, rue du Bac, 110.
--Chez le prince de Listhnay!... Qu'est-ce que ce prince-là, l'abbé?
--Un prince de notre façon, d'Avranches, le valet de chambre de madame
du Maine.
--Et vous croyez qu'il jouera bien son rôle!
--Pas pour vous, peut-être, qui avez l'habitude de voir de vrais
princes, mais pour Buvat....
--Vous avez raison. Au revoir, l'abbé!
--Vous trouvez donc le prétexte bon?
--Excellent.
--Allez donc, en ce cas, et que Dieu vous garde!
D'Harmental descendit les marches de l'escalier quatre à quatre; puis
arrivé au milieu de la rue, et voyant à sa fenêtre l'abbé Brigaud qui le
regardait, il lui fit un dernier signe de la main et disparut sous la
porte de l'allée qui conduisait chez Bathilde.