À quatre heures et quelques minutes, d'Harmental aperçut Buvat qui
tournait le coin de la rue du Temps-Perdu, du côté de la rue Montmartre.
Le chevalier crut remarquer que l'honnête écrivain marchait d'une allure
plus pressée que d'habitude, et qu'au lieu de tenir sa canne
perpendiculairement comme fait un bourgeois qui marche, il la tenait
horizontalement comme un coureur qui trotte. Quant à cet air de majesté
qui avait tant frappé la veille monsieur Boniface, il avait entièrement
disparu pour faire place à une légère expression d'inquiétude. Il n'y
avait pas à s'y tromper, Buvat ne revenait si diligemment que parce
qu'il était inquiet de Bathilde: Bathilde était donc souffrante!
Le chevalier suivit des yeux le digne écrivain jusqu'au moment où il
disparut sous la porte de l'allée qui donnait entrée à la maison qu'il
habitait. D'Harmental, avec raison, présumait qu'il entrerait chez
Bathilde au lieu de remonter chez lui, et il espérait qu'il ouvrirait
enfin la fenêtre aux derniers rayons du soleil, qui depuis le matin
venait la caresser. Mais d'Harmental se trompait. Buvat se contenta de
soulever le rideau et de venir coller sa grosse face sur une vitre, tout
en tambourinant avec les deux mains sur les deux vitres voisines; encore
son apparition fut-elle de bien courte durée, car au bout d'un instant
il se retourna vivement comme fait un homme qu'on appelle; et, laissant
retomber le rideau de mousseline qu'il avait rejeté derrière lui, il
disparut. D'Harmental présuma que la disparition était motivée par un
appel à l'appétit de son voisin; cela lui rappela que, préoccupé de
l'obstination que mettait cette malheureuse fenêtre à ne pas s'ouvrir,
il avait oublié le déjeuner ce qui, il faut le dire à la honte de
d'Harmental, était une bien grande infraction à ses habitudes.
Or, comme il n'y avait pas de chance que la fenêtre s'ouvrît tant que
ses voisins seraient occupés à dîner, le chevalier résolut de mettre ce
moment à profit en dînant lui-même. En conséquence, il sonna son
concierge, lui ordonna d'aller chercher chez le rôtisseur le poulet le
plus gras et chez le fruitier les plus beaux fruits qu'il pourrait
trouver. Quant au vin, il lui en restait encore quelques vieilles
bouteilles de l'envoi que lui avait fait l'abbé Brigaud.
D'Harmental mangea avec un certain remords: il ne comprenait pas qu'il
put être à la fois si tourmenté et avoir tant d'appétit. Heureusement il
se rappela avoir lu, dans je ne sais quel moraliste, que la tristesse
creusait affreusement l'estomac. Cette maxime mit sa conscience en
repos, et il en résulta que le malheureux poulet fut dévoré jusqu'à la
carcasse.
Quoique l'action de dîner fût fort naturelle en elle-même et n'offrît,
certes, rien de répréhensible, d'Harmental, avant de se mettre à table,
avait fermé sa fenêtre tout en se ménageant par l'écartement du rideau,
un petit jour au moyen duquel il découvrait les étages supérieurs de la
maison qui faisait face à la sienne. Grâce à cette précaution, au moment
où il achevait son repas, il aperçut Buvat qui, sans doute, après avoir
terminé le sien, apparaissait à la fenêtre de sa terrasse. Comme nous
l'avons dit, il faisait un temps magnifique, aussi Buvat parut-il très
disposé à en profiter; mais comme Buvat était de ces êtres à part pour
qui le plaisir n'existe qu'à la condition qu'il sera partagé,
d'Harmental le vit se retourner, et à son geste, il présuma qu'il
invitait Bathilde, qui sans doute l'avait accompagné chez lui, à le
suivre sur la terrasse. En conséquence, un instant d'Harmental espéra
qu'il allait voir paraître la jeune fille, et se leva le coeur
bondissant; mais il se trompait. Si tentante que fût cette belle soirée,
si éloquente que fût la prière par laquelle Buvat invitait sa pupille à
en jouir, tout fut inutile; mais il n'en fut pas de même de Mirza qui,
sautant sur la fenêtre sans y être invitée, se mit à bondir joyeusement
sur la terrasse, en tenant à sa gueule le bout d'un ruban gorge de
pigeon qu'elle faisait flotter comme une banderole, et que d'Harmental
reconnut pour celui qui serrait le bonnet de nuit de son voisin.
Celui-ci le reconnut aussi, car se lançant aussitôt à la poursuite de
Mirza, il fit, en la poursuivant de toute la force de ses petites
jambes, trois ou quatre fois le tour de la terrasse, exercice qui se fût
sans doute indéfiniment prolongé, si Mirza n'avait eu l'imprudence de se
réfugier dans la fameuse caverne de l'hydre dont nous avons donné à nos
lecteurs une si pompeuse description. Buvat hésita un instant à plonger
son bras dans l'antre, mais enfin, faisant un effort de courage, il y
poursuivit la fugitive, et au bout d'un instant, le chevalier le vit
retirer sa main armée du bienheureux ruban, que Buvat passa et repassa
sur son genou pour en effacer les froissures, après quoi il le plia
proprement, et rentra dans sa chambre pour le serrer sans doute en
quelque tiroir où il fût à l'abri de l'espièglerie de Mirza.
C'était ce moment que le chevalier attendait. Il ouvrit sa fenêtre,
passa sa tête entre les deux battants entrouverts, et attendit. Au bout
d'un instant, Mirza sortit à son tour sa tête de la caverne, regarda
autour d'elle, bâilla, secoua ses oreilles et sauta sur la terrasse. En
ce moment le chevalier l'appela du ton le plus caressant et le plus
séducteur qu'il put prendre. Mirza tressaillit au son de la voix; puis
guidés par la voix, ses yeux se dirigèrent vers le chevalier. Au premier
regard elle reconnut l'homme aux morceaux de sucre, poussa un petit
grognement de joie, puis, avec une pensée d'instinctive gastronomie
aussi rapide que l'éclair, elle s'élança d'un seul bond par la fenêtre
de Buvat, comme fait le cerf Coco à travers son tambour, et disparut.
D'Harmental baissa la tête, et presque au même instant entrevit Mirza
qui traversait la rue comme une vision et qui, avant que le chevalier
eût eu le temps de refermer sa fenêtre, grattait déjà à sa porte.
Heureusement pour d'Harmental, Mirza avait la mémoire du sucre
développée à un degré égal où il avait, lui, celle des sons.
On devine que le chevalier ne fit point attendre la charmante petite
bête, qui s'élança toute bondissante dans la chambre, en laissant
échapper des signes non équivoques de la joie que lui donnait ce retour
inattendu. Quant à d'Harmental, il était presque aussi heureux que s'il
eût vu Bathilde. Mirza, c'était quelque chose de la jeune fille, c'était
sa levrette bien-aimée, tant caressée, tant baisée par elle, qui le jour
allongeait sa tête sur ses genoux, qui le soir couchait sur le pied de
son lit; c'était la confidente de ses chagrins et de son bonheur,
c'était en outre une messagère sûre, rapide, excellente, et c'est à ce
dernier titre surtout que d'Harmental l'avait attirée chez lui et venait
de si bien la recevoir.
Le chevalier mit Mirza à même du sucrier, s'assit à son secrétaire, et
laissant parler son coeur et courir sa plume, écrivit la lettre
suivante:
«Chère Bathilde, vous me croyez bien coupable, n'est-ce pas? mais vous
ne pouvez pas savoir les étranges circonstances dans lesquelles je me
trouve, et qui sont mon excuse; si j'étais assez heureux pour vous voir
un instant, un seul instant, vous comprendriez comment il y a en moi
deux personnages si différents, le jeune étudiant de la mansarde et le
gentilhomme des fêtes de Sceaux; ouvrez-moi donc ou votre fenêtre, pour
que je puisse vous voir, ou votre porte, pour que je puisse vous parler;
permettez-moi d'aller vous demander mon pardon à genoux. Je suis sûr que
lorsque vous saurez combien je suis malheureux, et surtout combien je
vous aime, vous aurez pitié de moi.
Adieu, ou plutôt au revoir, chère Bathilde; je donne à notre charmante
messagère tous les baisers que je voudrais déposer sur vos jolis pieds.
Adieu encore, je vous aime plus que je ne puis le dire, plus que vous ne
pouvez le croire, plus que vous ne vous en douterez jamais.