Au jour et à l'heure dits, c'est-à-dire six semaines après son départ de
la capitale, et à quatre heures de l'après-midi, d'Harmental, revenant
de Bretagne, entrait au grand galop de ses deux chevaux de poste dans la
cour du palais de Sceaux.
Des valets en grande livrée attendaient sur le perron, et tout annonçait
les préparatifs d'une fête. D'Harmental passa à travers leur double
haie, franchit le vestibule, et se trouva dans un grand salon au milieu
duquel causaient par groupes, en attendant la maîtresse de la maison,
une vingtaine de personnes dont la plupart étaient de sa connaissance.
C'étaient, entre autres, le comte de Laval, le marquis de Pompadour, le
poète Saint-Genest, le vieil abbé de Chaulieu, Saint-Aulaire, mesdames
de Rohan, de Croissy, de Charost et de Brissac.
D'Harmental alla droit au marquis de Pompadour, celui de toute cette
noble et intelligente société qu'il connaissait le plus. Tous deux
échangèrent une poignée de main, puis d'Harmental tirant Pompadour à
l'écart:
--Mon cher marquis, dit le chevalier, pourriez-vous m'apprendre comment
il se fait que, lorsque je croyais arriver tout juste pour un triste et
ennuyeux conciliabule politique, je me trouve jeté au milieu des
préparatifs d'une fête?
--Ma foi! je n'en sais rien, mon cher chevalier, répondit Pompadour; et
vous me voyez aussi étonné que vous, j'arrive moi-même de Normandie.
--Ah! vous arrivez aussi, vous?
--À l'instant même. Aussi faisais-je la même question que vous venez de
me faire à Laval. Mais il arrive de Suisse, et il n'en sait pas plus que
nous.
En ce moment, on annonça le baron de Valef.
--Ah! pardieu! voilà notre affaire, continua Pompadour; Valef est des
plus intimes de la duchesse, et il nous dira cela, lui.
D'Harmental et Pompadour allèrent à Valef, qui, de son côté, les
reconnaissant, vint droit à eux; d'Harmental et Valef ne s'étaient pas
revus depuis le jour du duel par lequel nous avons ouvert cette
histoire, de sorte qu'ils se serrèrent la main avec un grand plaisir.
Puis, après les premiers compliments échangés:
--Mon cher Valef, demanda d'Harmental, pourriez-vous me dire quel est le
but de cette grande réunion, quand je croyais être convoqué en très
petit comité?
--Ma foi! mon très cher, je n'en sais rien, dit Valef; j'arrive de
Madrid.
--Ah ça! mais tout le monde arrive donc ici? dit en riant Pompadour;
ah! voilà Malezieux. J'espère que celui-là n'arrive que de Dombes ou de
Châtenay, et comme en tout cas il a certainement passé par la chambre de
madame du Maine, nous allons enfin savoir de ses nouvelles....
À ces mots, Pompadour fit un signe à Malezieux, mais le digne chancelier
était trop galant pour ne pas s'acquitter d'abord de son devoir de
chevalier auprès des femmes. Il alla donc saluer mesdames de Rohan, de
Charost, de Croissy et de Brissac, puis il s'achemina vers le groupe que
formaient Pompadour, d'Harmental et de Valef.
--Ma foi! mon cher Malezieux, dit Pompadour, nous vous attendions avec
une grande impatience; nous arrivons des quatre coins du monde, à ce
qu'il paraît: Valef du midi, d'Harmental de l'occident, Laval de
l'orient, moi du nord, vous, je ne sais d'où; de sorte que, nous
l'avouons, nous serions curieux de savoir ce que nous venons faire à
Sceaux.
--Vous êtes venus assister à une grande solennité, messieurs, répondit
Malezieux; vous venez assister à la réception d'un nouveau chevalier de
la Mouche-à-Miel.
--Peste! dit d'Harmental, un peu piqué qu'on ne lui eût pas même laissé
la faculté de passer par la rue du Temps-Perdu avant de venir à Sceaux.
Je comprends alors pourquoi madame du Maine nous avait fait recommander
à tous d'être si exacts au rendez-vous; et quant à moi, je suis fort
reconnaissant à Son Altesse.
--D'abord, jeune homme, interrompit Malezieux, il n'y a ici ni madame du
Maine ni Altesse, il y a la belle fée Ludovise, la reine des Abeilles, à
laquelle chacun doit obéir aveuglément. Or, notre reine est la
toute-sagesse comme elle est la toute-puissance. Et quand vous saurez
quel est le chevalier de la Mouche que nous recevons en ce moment,
peut-être ne regretterez vous plus si fort la diligence que vous avez
faite.
--Et qui recevons-nous? demanda Valef, qui arrivant de plus loin était
naturellement le plus pressé de savoir pourquoi on l'avait fait venir.
--Nous recevons Son Excellence le prince de Cellamare.
--Ah! ah! C'est autre chose, fit Pompadour, et je commence à
comprendre.
--Et moi aussi, dit Valef.
--Et moi aussi, dit d'Harmental.
--Très bien! très bien! répondit en souriant Malezieux, et avant la fin
de la nuit vous comprendrez mieux encore. En attendant, laissez-vous
conduire. Ce n'est point la première fois que vous entrez quelque part
les yeux bandés, n'est-ce pas monsieur d'Harmental?
Et à ces mots, Malezieux s'avança vers un petit homme à la figure plate,
aux longs cheveux collants, aux regards envieux, qui paraissait tout
embarrassé de se trouver en si noble compagnie, et que d'Harmental
voyait pour la première fois. Aussi demanda-t-il aussitôt à Pompadour
quel était ce petit homme. Pompadour lui répondit que c'était le poète
Lagrange-Chancel.
Les deux jeunes gens regardèrent un instant le nouveau venu avec une
curiosité mêlée de dégoût, puis se retournant d'un autre côté et
laissant Pompadour s'avancer vers le cardinal de Polignac, qui entrait
en ce moment, ils allèrent causer dans l'embrasure d'une fenêtre de la
réception du nouveau chevalier de la Mouche-à-Miel.
L'ordre de la Mouche-à-Miel avait été fondé par madame la duchesse du
Maine à propos de cette devise empruntée à l'Aminte du Tasse, et qu'elle
avait prise à l'occasion de son mariage: _Piccola si, ma fa pur gravi le
ferite._ Devise que Malezieux, dans son éternel dévouement poétique
pour la petite fille du grand Condé, avait traduite ainsi:
_L'abeille, petit animal,_
_Fait de grandes blessures._
_Craignez son aiguillon fatal,_
_Évitez ses piqûres._
_Fuyez si vous pouvez les traits_
_Qui partent de sa bouche;_
_Elle pique et s'envole après,_
_C'est une fine mouche._
Cet ordre, comme tous les autres, avait sa décoration, ses officiers,
son grand-maître. Sa décoration était une médaille représentant d'un
côté une ruche et de l'autre la reine des Abeilles; cette médaille était
suspendue à la boutonnière par un ruban citron, et tout chevalier devait
en être décoré chaque fois qu'il venait à Sceaux. Ses officiers étaient
Malezieux, Saint-Aulaire, l'abbé de Chaulieu et Saint-Genest; son
grand-maître était madame du Maine. Il se composait de trente-neuf
membres et ne pouvait dépasser ce nombre. La mort de monsieur de Nevers
avait réduit ce nombre, et, comme Malezieux venait de l'annoncer à
d'Harmental, cette lacune allait être comblée par la nomination du
prince de Cellamare.
Le fait est que madame du Maine avait trouvé plus sûr de couvrir cette
réunion toute politique d'un prétexte tout frivole, certaine qu'elle
était qu'une fête dans les jardins de Sceaux paraîtrait moins suspecte à
Dubois et à Voyer d'Argenson qu'un conciliabule à l'Arsenal.
Aussi, comme on va le voir, rien n'avait-il été oublié pour rendre à
l'ordre de la Mouche-à-Miel son ancienne splendeur, et pour ressusciter
dans leur magnificence première ces fameuses nuits blanches qu'avait
tant raillées Louis XIV.
En effet, à quatre heures précises, moment fixé pour la cérémonie, la
porte du salon s'ouvrit, et l'on aperçut, dans une galerie tendue de
satin incarnat semé d'abeilles d'argent, sur un trône élevé de trois
marches, la belle fée Ludovise, à qui la petitesse de sa taille et la
délicatesse de ses traits, bien plus encore que la baguette d'or qu'elle
tenait à la main, donnaient l'apparence de l'être aérien dont elle avait
pris le nom. Elle fit un geste de la main, et toute sa cour, passant du
salon dans la galerie, se rangea en demi-cercle autour de son trône, sur
les marches duquel allèrent se placer les grands dignitaires de l'ordre.
Lorsque chacun fut à son poste, une porte latérale s'ouvrit, et Bessac,
enseigne des gardes de monseigneur le duc du Maine, portant le costume
de héraut, c'est-à-dire une robe cerise toute brodée d'abeilles
d'argent, et coiffé d'un bonnet en forme de ruche, entra et annonça à
haute voix:
--Son Excellence le prince de Cellamare.
Le prince entra, s'avança d'un pas grave vers la reine des Abeilles,
fléchit le genou sur la première marche de son trône, et attendit.
--Prince de Samarcand, dit alors le héraut, prêtez une oreille attentive
à la lecture des statuts de l'ordre que la grande fée Ludovise veut bien
vous conférer, et songez sérieusement à ce que vous allez faire.
Le prince s'inclina en signe qu'il comprenait toute l'importance de
l'engagement qu'il allait prendre. Le héraut continua:
Article premier.
--Vous jurez et promettez une fidélité inviolable, une aveugle
obéissance à la grande fée Ludovise, dictatrice perpétuelle de l'ordre
incomparable de la Mouche-à-Miel. Jurez par le sacré mont Hymette.
En ce moment, une musique cachée se fit entendre, et un choeur de
musiciens invisibles chanta:
_Jurez, seigneur de Samarcand;_
_Jurez, digne fils du grand khan._
--Par le sacré mont Hymette! je le jure, dit le prince.
Alors le choeur reprit, mais renforcé cette fois de la voix de tous les
assistants:
_Il principe di Samarcand,_
_Il digne figlio del gran'khan,_
_Ha guirato:_
_Sia ricevuto._
Après ce refrain répété trois fois, le héraut reprit la lecture de son
règlement:
Article deuxième.
--Vous jurez et promettez de vous trouver dans le palais enchanté de
Sceaux, chef-lieu de l'ordre de la Mouche-à-Miel, toutes les fois qu'il
sera question de tenir chapitre, et cela, toutes affaires cessantes,
sans même que vous puissiez vous excuser sous prétexte de quelque
incommodité légère, comme goutte, excès de pituite ou gale de Bourgogne.
Le choeur reprit:
_Jurez, seigneur de Samarcand;_
_Jurez, digne fils du grand khan._
--Par le sacré mont Hymette! je le jure, dit le prince.
Article troisième, continua le héraut:
Vous jurez et promettez d'apprendre incessamment à danser toute
contredanse comme _furstemberg_, derviches, pistolets, courantes,
sarabandes, gigues et autres, et de les danser en tout temps; mais
encore plus volontiers si faire se peut, pendant la canicule, et de ne
point quitter la danse, si cela ne vous est ordonné, que vos habits ne
soient percés de sueur, et que l'écume ne vous en vienne à la bouche.
Le choeur.
_Jurez, seigneur de Samarcand;_
_Jurez, digne fils du grand khan._
Le prince.
Par le sacré mont Hymette! je le jure.
Le héraut.
Article quatrième.
--Vous jurez et promettez d'escalader généreusement toutes les meules de
foin, de quelque hauteur qu'elles puissent être, sans que la crainte des
culbutes les plus affreuses puisse jamais vous arrêter.
Le choeur.
_Jurez, prince de Samarcand;_
_Jurez, digne fils du grand khan._
Le prince.
Par le sacré mont Hymette! je le jure.
Le héraut.
Article cinquième.
--Vous jurez et promettez de prendre en votre protection toutes les
espèces de mouches à miel, et de ne faire jamais mal à aucune, de vous
en laisser piquer courageusement sans les chasser, quelque endroit de
votre personne qu'il leur plaise d'attaquer, soit mains, joues, jambes,
etc.; dussent-elles, de ces piqûres, devenir plus grosses et plus
enflées que celles de votre majordome.
Le choeur.
_Jurez, prince de Samarcand;_
_Jurez, digne fils du grand khan._
Le prince.
Par le sacré mont Hymette! je le jure.
Le héraut.
Article sixième.
--Vous jurez et promettez de respecter le premier ouvrage des mouches à
miel, et à l'exemple de votre grande dictatrice, d'avoir en horreur
l'usage profane qu'en font les apothicaires, dussiez-vous crever de
réplétion.
Le choeur.
_Jurez, prince de Samarcand;_
_Jurez, digne fils du grand khan._
Le prince.
Par le sacré mont Hymette! je le jure.
Le héraut.
Article septième et dernier.
--Vous jurez et promettez enfin de conserver soigneusement la glorieuse
marque de votre dignité, et de ne jamais paraître devant votre
dictatrice sans avoir à votre côté la médaille dont elle va vous
honorer.
Le choeur.
_Jurez, prince de Samarcand;_
_Jurez, digne fils du grand khan._
Le prince.
Par le sacré mont Hymette! je le jure.
À ce dernier serment, le choeur général reprit:
_Il principe di Samarcand,_
_Il digno figlio del gran' khan,_
_Ha guirato:_
_Sia ricevuto._
Alors la fée Ludovise se leva, et prenant des mains de Malezieux la
médaille suspendue au ruban orange, et faisant signe au prince
d'approcher, elle prononça ces vers, dont le mérite était fort augmenté
par l'à-propos de la situation:
_Digne envoyé d'un grand monarque,_
_Recevez de ma main la glorieuse marque_
_De l'ordre qu'on vous a promis:_
_Thessandre, apprenez de ma bouche_
_Que je vous mets au rang de mes amis_
_En vous faisant chevalier de la Mouche._
Le prince mit un genou en terre, et la fée Ludovise lui passa au cou le
ruban orange et la médaille qu'il soutenait.
Au même instant, le choeur général éclata, chantant tout d'une voix:
_Viva semprè, viva, et in onore cresca_
_Il novo cavaliere della Mosca._
À la dernière mesure de ce choeur général, une seconde porte latérale
s'ouvrit à deux battants, et laissa voir un magnifique souper servi dans
une salle splendidement illuminée.
Le nouveau chevalier de la Mouche offrit alors la main à la dictatrice,
la fée Ludovise, et tous deux s'acheminèrent vers la salle à manger,
suivis du reste des assistants.
Mais, à la porte de la salle à manger, ils furent arrêtés par un bel
enfant habillé en Amour, et qui portait à la main un globe de cristal
dans lequel on voyait autant de petits billets roulés qu'il y avait de
convives. C'était une loterie d'un nouveau genre, et qui était bien
digne de servir de suite à la cérémonie que nous venons de raconter.
Parmi les cinquante billets que renfermait cette loterie, il y en avait
dix sur lesquels étaient écrits les mots: chanson, madrigal, épigramme,
impromptu, etc., etc. Ceux auxquels tombaient ces billets étaient forcés
d'acquitter leur dette séance tenante et pendant le repas. Les autres
n'étaient tenus qu'à applaudir, à boire et à manger.
À la vue de cette loterie poétique, les quatre dames se récrièrent sur
la faiblesse de leur esprit, qui devait les exempter d'un pareil
concours; mais madame la duchesse du Maine déclara que personne ne
devait être exempt des chances du hasard. Seulement, les dames étaient
autorisées à prendre un collaborateur, et le collaborateur, en échange,
acquérait des droits à un baiser. Comme on le voit, c'était de la plus
pure bergerie.
Cet amendement fait à la loi, la fée Ludovise introduisit la première sa
petite main dans le globe de cristal et en tira un billet qu'elle
déroula. Le billet portait le mot impromptu.
Chacun puisa après elle; mais soit hasard, soit disposition adroite des
lots, les pièces de vers tombèrent presque toutes à Chaulieu, à
Saint-Genest, à Malezieux, à Saint-Aulaire et à Lagrange-Chancel.
Mesdames de Croissy, de Rohan et de Brissac tirèrent les autres lots, et
choisirent immédiatement pour collaborateurs Malezieux, Saint-Genest et
l'abbé de Chaulieu, qui se trouvèrent ainsi chargés d'une double tâche.
Quant à d'Harmental, il avait à sa grande joie tiré un billet blanc, ce
qui, comme nous l'avons déjà dit, bornait sa tâche à applaudir, à boire
et à manger.
Cette petite opération terminée, chacun alla prendre à la table la place
qui d'avance lui était désignée par une étiquette portant son nom.