Philippe d'Orléans.»

--Comment! s'écria Buvat en fixant ses gros yeux sur Clarice, monsieur

du Rocher?... pas possible!

--Papa est mort? dit en s'approchant de sa mère la petite Bathilde, qui

jouait dans un coin avec sa poupée. Maman, est-ce que c'est vrai que

papa est mort?

--Hélas! hélas! oui, ma chère enfant, s'écria Clarice retrouvant tout à

la fois les paroles et les larmes, oh! oui, c'est vrai! ce n'est que

trop vrai! Oh!

Malheureuses que nous sommes!

--Madame, dit Buvat qui n'avait pas dans l'imagination de grandes

ressources consolatrices, il ne faut pas vous désoler ainsi; c'est

peut-être une fausse nouvelle.

--Ne voyez-vous pas que la lettre est du duc d'Orléans lui-même? s'écria

la pauvre veuve. Oui, mon enfant, oui, ton père est mort. Pleure,

pleure, ma fille! peut-être qu'en voyant tes larmes Dieu aura pitié de

toi.

Et en disant ces paroles, la pauvre femme toussa si douloureusement, que

Buvat en sentit sa propre poitrine comme déchirée: mais son effroi fut

bien plus grand encore, lorsqu'il lui vit retirer plein de sang le

mouchoir qu'elle avait approché de sa bouche. Alors il comprit que le

malheur qui venait de lui arriver n'était peut-être pas le plus grand

qui menaçât la petite Bathilde.

L'appartement qu'occupait Clarice était devenu désormais trop grand pour

elle; personne ne s'étonna donc de la voir le quitter pour en prendre un

plus petit au second.

Outre la douleur qui, chez Clarice, avait anéanti toutes ses autres

facultés, il y a dans tout noble coeur une certaine répugnance à

solliciter, même de la patrie, la récompense du sang versé pour elle,

surtout quand ce sang est encore chaud, comme l'était celui d'Albert. La

pauvre veuve hésita donc à se présenter au ministère de la guerre pour

faire valoir ses droits. Il en résulta qu'au bout de trois mois, quand

elle put prendre sur elle de faire les premières démarches, la prise de

Requena et celle de Saragosse avaient déjà fait oublier la bataille

d'Almanza. Clarice montra la lettre du prince; le secrétaire du ministre

lui répondit qu'avec une pareille lettre elle ne pouvait manquer de tout

obtenir, mais qu'il fallait attendre le retour de Son Altesse. Clarice

regarda dans une glace son visage maigri, et sourit

tristement.--Attendre! dit-elle; oui, cela vaudrait mieux, j'en

conviens; mais Dieu sait si j'en aurai le temps.

Il résulta de cet échec que Clarice quitta son logement du second pour

prendre deux petites chambres au troisième. La pauvre veuve n'avait

d'autre fortune que le traitement de son mari. La petite dot que lui

avait donnée le duc avait disparu dans l'achat d'un mobilier et dans les

équipages de son mari. Comme le nouveau logement qu'elle prenait était

beaucoup plus petit que l'autre, on ne s'étonna donc point que Clarice

vendît le superflu de ses meubles.

On attendait pour la fin de l'automne le retour du duc d'Orléans, et

Clarice comptait sur ce retour pour améliorer sa situation; mais, contre

toutes les habitudes stratégiques de cette époque, l'armée, au lieu de

prendre ses quartiers d'hiver, continua la campagne, et l'on apprit

qu'au lieu de se préparer à revenir, le duc d'Orléans se préparait à

mettre le siège devant Lérida. Or, en 1647, le grand Condé lui-même

avait échoué devant Lérida, et le nouveau siège, en supposant même qu'il

eût une bonne issue, promettait de traîner effroyablement en longueur.

Clarice risqua quelques nouvelles démarches: cette fois on avait déjà

oublié jusqu'au nom de son mari. Elle eut de nouveau recours à la lettre

du prince; cette lettre fit son effet ordinaire, mais on lui répondit

qu'après le siège de Lérida, le duc d'Orléans ne pouvait manquer de

revenir: force fut donc à la pauvre veuve de prendre encore patience.

Seulement elle quitta ses deux chambres pour prendre une petite mansarde

en face de celle de Buvat, et elle vendit ce qui lui restait de meubles,

ne gardant qu'une table, quelques chaises, le berceau de la petite

Bathilde, et un lit pour elle.

Buvat avait vu sans trop s'en rendre compte tous ces déménagements

successifs, et quoiqu'il n'eût pas l'esprit très subtil, il ne lui avait

pas été difficile de comprendre la situation de sa voisine. Buvat, qui

était un homme d'ordre, avait devant lui quelques petites économies

qu'il avait grande envie de mettre à la disposition de sa voisine; mais

comme, à mesure que la misère de Clarice devenait plus grande, sa fierté

grandissait aussi; jamais le pauvre Buvat n'osa lui faire une pareille

offre. Et cependant, vingt fois il alla chez elle avec un petit rouleau

qui renfermait toute sa fortune, c'est-à-dire cinquante ou soixante

louis; mais chaque fois il sortit de chez Clarice, le rouleau à moitié

tiré de sa poche, sans jamais pouvoir prendre sur lui de le tirer tout à

fait. Seulement, un jour il arriva que Buvat, en descendant pour aller à

son bureau, ayant rencontré le propriétaire qui faisait sa tournée

trimestrielle, et ayant deviné que la visite qu'il comptait faire à sa

voisine, avec sa scrupuleuse ponctualité allait, malgré l'exiguïté de la

somme, la mettre peut-être dans un grand embarras, il fit entrer le

propriétaire chez lui, en disant que, la veille, madame du Rocher lui

avait remis l'argent, afin qu'il retirât les deux quittances en même

temps. Le propriétaire, qui y trouvait son compte et qui avait craint un

retard du côté de sa locataire, ne s'inquiéta point de quelle part lui

venait l'argent: il tendit les deux mains, remit les deux quittances et

continua sa tournée.

Il faut dire aussi que, dans la naïveté de son âme Buvat fut tourmenté

de cette bonne action comme d'un crime; il fut trois ou quatre jours

sans oser se présenter chez sa voisine, de sorte que, lorsqu'il y

revint, il la trouva toute affectée de ce qu'elle croyait un acte

d'indifférence de sa part. De son côté, Buvat trouva Clarice si fort

changée encore pendant ces quatre jours, qu'il sortit en secouant la

tête et en s'essuyant les yeux, et que, pour la première fois peut-être,

il se mit au lit sans chanter, pendant les quinze tours qu'il avait

l'habitude de faire dans sa chambre avant de se coucher:

_Laissez-moi aller_

_Laissez-moi jouer, etc._

Ce qui était une preuve de bien triste et bien profonde préoccupation.

Les derniers jours de l'hiver s'écoulèrent et apportèrent en passant la

nouvelle de la reddition de Lérida, mais en même temps on apprit que le

jeune et infatigable général s'apprêtait à assiéger Tortose. Ce fut le

dernier coup porté à la pauvre Clarice. Elle comprit que le printemps

allait venir, et avec le printemps une nouvelle campagne qui retiendrait

le duc à l'armée.

Les forces lui manquèrent, et elle fut obligée de s'aliter.

La position de Clarice était affreuse; elle ne s'abusait pas sur sa

maladie, elle sentait qu'elle était mortelle, et elle n'avait personne

au monde à qui recommander son enfant. La pauvre femme craignait la

mort, non pas pour elle, mais pour sa fille, qui n'aurait pas même la

pierre de la tombe maternelle pour y reposer sa tête. Son mari n'avait

que des parents éloignés, dont elle ne pouvait ni ne voulait solliciter

la pitié. Quant à sa famille à elle, née en France, où sa mère était

morte, elle ne l'avait jamais connue. D'ailleurs, elle comprenait qu'y

eût-il quelque espoir de ce côté, elle n'avait plus le temps d'y

recourir. La mort venait.

Une nuit, Buvat, qui la veille au soir avait quitté Clarice dévorée par

la fièvre, l'entendit gémir si profondément, qu'il sauta à bas de son

lit et s'habilla pour aller lui offrir son secours; mais, arrivé à la

porte, il n'osa entrer ni frapper. Clarice pleurait à sanglots et priait

à haute voix. En ce moment, la petite Bathilde s'éveilla et appela sa

mère. Clarice renfonça ses larmes, alla prendre son enfant dans son

berceau, et, l'agenouillant sur son lit, elle lui fit répéter tout ce

qu'elle savait de prières, et entre chacune d'elles Buvat l'entendait

s'écrier d'une voix douloureuse: «Ô mon Dieu! mon Dieu! écoutez mon

pauvre enfant!» Il y avait dans cette scène nocturne d'un enfant à peine

hors du berceau et d'une mère à moitié dans la tombe, s'adressant tous

deux au Seigneur comme à leur seul et unique soutien, au milieu du

silence de la nuit, quelque chose de si profondément triste que le bon

Buvat tomba à genoux, et promit solennellement tout bas ce qu'il n'osait

offrir tout haut. Il jura que Bathilde pourrait rester orpheline, mais

que du moins elle ne serait pas abandonnée. Dieu avait entendu la double

prière qui avait monté vers lui, et il l'exauçait.

Le lendemain, Buvat fit, en entrant chez Clarice, ce qu'il n'avait

jamais osé faire; il prit Bathilde entre ses bras, appuya sa bonne

grosse figure contre le charmant petit visage de l'enfant, et lui dit

tout bas:--Sois tranquille, va, pauvre petite innocente, il y a encore

de bonnes gens sur la terre.--La petite fille alors lui jeta les bras

autour du cou et l'embrassa à son tour. Buvat sentit que des larmes lui

venaient aux yeux, et comme il avait entendu répéter maintes fois qu'il

ne faut pas pleurer devant les malades de peur de les inquiéter, il tira

sa montre et dit de sa plus grosse voix pour en dissimuler

l'émotion:--Hum! hum! il est dix heures moins un quart; il faut que je

m'en aille. Adieu, madame du Rocher.

Sur l'escalier, il rencontra le médecin et lui demanda ce qu'il pensait

de la malade. Comme c'était un médecin qui venait par charité, et qu'il

ne se croyait pas obligé d'avoir des ménagements, attendu qu'on ne les

lui payait pas, il répondit que dans trois jours elle serait morte.

En rentrant à quatre heures, Buvat trouva la maison en émoi. En

descendant de chez Clarice, le médecin avait dit qu'il fallait appeler

le viatique. On avait donc été prévenir le curé, et le curé était venu,

avait monté l'escalier, précédé du sacristain et de sa sonnette, et sans

préparation aucune, il était entré dans la chambre de la malade. Clarice

l'avait reçu comme on reçoit le Seigneur, c'est-à-dire les mains jointes

et les yeux au ciel, mais l'impression produite sur elle n'en avait pas

moins été terrible. Buvat entendit des chants, et se douta de ce qui

était arrivé: il monta vivement, et trouva le haut de l'escalier et la

porte de la chambre encombrés de toutes les commères du quartier, qui

avaient comme c'était l'habitude à cette époque, suivi le

saint-sacrement. Autour du lit où était étendue la mourante, déjà si

pâle et si raidie que, sans les deux grosses larmes qui coulaient de ses

yeux, on eût pu la prendre pour une statue de marbre couchée sur un

tombeau, les prêtres chantaient les prières des agonisants, et, dans un

coin de la chambre, la petite Bathilde, qu'on avait séparée de sa mère,

afin que la malade ne fût point distraite pendant l'accomplissement de

son dernier acte de religion, était blottie, n'osant ni crier ni

pleurer, tout effrayée de voir tant de monde qu'elle ne connaissait

point, et d'entendre tant de bruit auquel elle ne comprenait rien.

Aussi, dès qu'elle aperçut Buvat, l'enfant courut à lui, comme à la

seule personne qu'elle connût au milieu de cette funèbre assemblée.

Buvat la prit dans ses bras et alla s'agenouiller avec elle près du lit

de la mourante. En ce moment Clarice abaissa ses yeux du ciel sur la

terre. Sans doute elle venait d'adresser au ciel son éternelle prière

d'envoyer un protecteur à sa fille. Elle vit Bathilde dans les bras du

seul ami qu'elle se connût au monde. Avec ce regard perçant des

moribonds, elle plongea jusqu'au fond de ce coeur pur et dévoué, et elle

y lut en ce moment tout ce qu'il n'avait pas osé lui dire; car elle se

souleva sur son séant, lui tendit la main en jetant un cri de

reconnaissance et de joie, que les anges seuls comprirent, et, comme si

elle avait épuisé les dernières forces de sa vie dans cet élan maternel,

elle retomba évanouie sur son lit.

La cérémonie religieuse étant terminée, les prêtres se retirèrent

d'abord; les dévotes les suivirent, les indifférents et les curieux

sortirent les derniers. De ce nombre étaient plusieurs femmes. Buvat

leur demanda si quelqu'une d'entre elles n'aurait point parmi ses

connaissances une bonne garde-malade: une d'elles se présenta aussitôt,

assura, au milieu du chorus de ses compagnes, qu'elle avait toutes les

vertus requises pour exercer cet honorable état, mais que, justement à

cause de cette réunion de qualités, elle avait l'habitude de se faire

payer huit jours d'avance, attendu qu'elle était fort courue dans le

quartier. Buvat s'informa du prix qu'elle mettait à ces huit jours; elle

répondit que pour tout autre ce serait seize livres; mais qu'attendu que

la pauvre dame ne paraissait pas très fortunée, elle se contenterait de

douze. Buvat, qui avait justement touché son mois le jour même, tira

deux écus de sa poche et les lui donna sans marchander. Elle lui eût

demandé le double qu'il l'eût donné également; aussi cette générosité

inattendue provoqua-t-elle force suppositions dont quelques-unes

n'étaient pas au plus grand honneur de la mourante; tant il est vrai

qu'une bonne action est une chose si rare, qu'il faut toujours,

lorsqu'elle se produit aux yeux des hommes, que les hommes humiliés lui

cherchent une cause impure ou intéressée!

Clarice était toujours évanouie. La garde entra aussitôt en fonctions,

en lui faisant, à défaut de sels, respirer du vinaigre. Buvat se retira.

Quant à la petite Bathilde, on lui avait dit que sa mère dormait. La

pauvre enfant ne connaissait pas encore la différence qu'il y avait

entre le sommeil et la mort, et elle s'était remise à jouer dans un coin

avec sa poupée.

Au bout d'une heure, Buvat revint demander des nouvelles de Clarice: la

malade était sortie de son évanouissement, mais quoiqu'elle eût les yeux

ouverts, elle ne parlait plus: cependant elle pouvait reconnaître

encore, car, dès qu'elle l'aperçut, elle joignit les mains et se mit à

prier, puis elle parut chercher quelque chose sous son traversin. Mais

l'effort qu'il fallait qu'elle fît était sans doute trop grand pour sa

faiblesse, car elle poussa un gémissement et retomba de nouveau sans

mouvement sur son oreiller. La garde secoua la tête, et approchant de la

malade:--Il est bien, votre oreiller, ma petite mère, lui dit-elle, il

ne faut pas le déranger. Puis, se retournant vers Buvat:--Ah! les

malades, ajouta-t-elle en haussant les épaules, ne m'en parlez pas! ça

se figure toujours que ça a quelque chose qui les gêne.

C'est la mort, quoi! c'est la mort! mais ils ne le savent pas.

Clarice poussa un profond soupir, mais elle resta immobile. La garde

s'approcha d'elle, et avec la barbe d'une plume elle lui frotta les

lèvres d'un cordial de son invention, qu'elle était allée chercher chez

le pharmacien. Buvat ne put supporter ce spectacle; il recommanda la

mère et l'enfant à la garde, et sortit.

Le lendemain matin la malade était plus mal encore; car, quoiqu'elle eût

les yeux ouverts, elle ne paraissait reconnaître personne autre que sa

fille, qu'on avait couchée près d'elle sur le lit, et dont elle avait

pris la petite main qu'elle ne voulait plus lâcher. De son côté

l'enfant, comme si elle sentait que c'était la dernière étreinte

maternelle, restait immobile et muette. Quand elle aperçut son bon ami,

elle lui dit seulement:

--Elle dort, maman, elle dort.

Il sembla alors à Buvat que Clarice faisait un mouvement, comme si elle

entendait encore et reconnaissait la voix de sa fille; mais ce pouvait

être aussi bien un frisson nerveux. Il demanda à la garde si la malade

avait besoin de quelque chose. La garde secoua la tête en disant:

--Pourquoi faire? ça serait de l'argent jeté à l'eau: ces gueux

d'apothicaires en gagnent bien assez comme cela!

Buvat aurait bien voulu rester près de Clarice, car il voyait qu'elle ne

devait plus avoir que bien peu de temps à vivre; mais il n'aurait jamais

eu l'idée, à moins d'être mourant lui-même, qu'il pût manquer un seul

jour d'aller à son bureau. Il y arriva donc comme d'habitude mais si

triste et si accablé, que le roi ne gagna pas grand-chose à sa présence.

On remarqua même avec étonnement, ce jour-là, que Buvat n'attendit pas

que quatre heures fussent sonnées pour dénouer les cordons des fausses

manches bleues qu'il passait en arrivant pour garantir son habit, et

qu'au premier coup de l'horloge, il se leva, prit son chapeau et sortit.

Le surnuméraire qui avait déjà demandé sa place le regarda s'en aller,

puis, quand il eut refermé la porte:

--Eh bien! à la bonne heure, dit-il assez haut pour être entendu du

chef, en voilà un qui se la passe douce!

Les pressentiments de Buvat furent confirmés: en arrivant à la maison,

il demanda à la portière comment allait Clarice.

--Ah! Dieu merci! répondit-elle, la pauvre femme est bien heureuse: elle

ne souffre plus.

--Elle est morte! s'écria Buvat avec ce frisson que produit toujours sur

celui qui l'entend ce mot terrible.

--Il y a trois quarts d'heure à peu près, répondit la portière; et elle

se remit à remmailler son bas en reprenant sur un air bien gai une

petite chanson qu'elle avait interrompue pour répondre à Buvat.

Buvat monta les marches de l'escalier lentement, une à une, s'arrêtant

à chaque étage pour s'essuyer le front; puis, en arrivant sur le palier

où étaient sa chambre et celle de Clarice, il fut obligé de s'appuyer au

mur, car il sentait que les jambes lui manquaient. Il y a dans la vue

d'un cadavre quelque chose de terrible et de solennel, dont l'homme le

plus maître de lui-même subit l'impression. Aussi était-il là, muet,

immobile, hésitant, lorsqu'il lui sembla entendre la voix de la petite

Bathilde qui se lamentait. Il se souvint alors de la pauvre enfant, et

cela lui rendit quelque courage. Cependant, arrivé à la porte, il

s'arrêta encore, mais alors il entendit plus distinctement les

gémissements de la petite fille.

--Maman! criait l'enfant de sa petite voix entrecoupée par les larmes;

maman; réveille-toi donc! maman! pourquoi as-tu froid comme cela?

Puis l'enfant venait à la porte, et frappant avec sa petite main:

--Bon ami, disait-elle, bon ami, viens! je suis toute seule, j'ai peur!

Buvat ne comprenait pas qu'on n'eût pas emporté l'enfant quelque part,

aussitôt que sa mère était morte, et la pitié profonde que lui inspira

la pauvre petite l'emportant sur le sentiment pénible qui l'avait arrêté

un instant, il porta la main à la serrure pour ouvrir la porte. La porte

était fermée. En ce moment il entendit la portière qui l'appelait; il

courut à l'escalier et lui demanda où était la clef.

--Eh bien! c'est justement cela, répondit la portière; regardez donc,

que je suis bête! j'ai oublié de vous la donner en passant, moi!

Buvat descendit aussi vite qu'il put le faire.

--Et pourquoi cette clef se trouve-t-elle ici? demanda-t-il.

--C'est le propriétaire qui l'y a déposée, après avoir fait enlever les

meubles, répondit la portière.

--Comment! enlever les meubles! s'écria Buvat.

--Eh! sans doute qu'il a fait enlever les meubles! Elle n'était pas

riche, votre voisine, monsieur Buvat, et il y a gros à parier qu'elle

doit de tous les côtés. Tiens! il n'a pas voulu de chicanes, le

propriétaire! Le terme avant tout! c'est trop juste. D'ailleurs elle n'a

plus besoin de meubles, la pauvre chère femme!

--Mais la garde, qu'est-elle devenue?

--Quand elle a vu sa malade morte, elle s'en est allée. Son affaire

était finie; elle viendra l'ensevelir pour un écu, si vous voulez. C'est

ordinairement les portières qui ont ce petit boni-là; mais moi, je ne

puis pas: je suis trop sensible.

Buvat comprit en frissonnant tout ce qui s'était passé. Il monta aussi

rapidement cette fois qu'il était monté lentement la première. La main

lui tremblait tellement qu'il ne pouvait trouver la serrure. Enfin la

clef tourna et la porte s'ouvrit.

Clarice était étendue à terre sur la paillasse de son lit, au milieu de

la chambre toute démeublée. Un mauvais drap avait été jeté sur elle et

avait dû la cacher tout entière, mais la petite Bathilde l'avait rabattu

pour chercher le visage de sa mère, qu'elle embrassait au moment où

Buvat entrait.

--Ah! bon ami, bon ami, s'écria l'enfant, réveille donc ma petite

maman, qui veut toujours dormir; réveille-la, je t'en prie.

Et l'enfant courait à Buvat, qui regardait de la porte ce triste

spectacle.

Buvat conduisit Bathilde près du cadavre.

--Embrasse une dernière fois ta mère, pauvre enfant, lui dit-il.

L'enfant obéit.

--Et maintenant, continua-t-il, laisse-la dormir. Un jour, le bon Dieu

la réveillera.

Et il prit l'enfant dans ses bras et l'emporta chez lui. L'enfant se

laissa faire sans résistance, comme si elle eût compris sa faiblesse et

son isolement.

Alors il la coucha dans son propre lit, car on avait enlevé jusqu'au

berceau de l'enfant, et quand il la vit endormie, il sortit pour aller

faire la déclaration mortuaire au commissaire du quartier, et prévenir

l'administration des pompes funèbres.

Lorsqu'il revint la portière lui remit un papier que la garde avait

trouvé dans la main de Clarice en l'ensevelissant.

Buvat l'ouvrit et reconnut la lettre du duc d'Orléans.

Le chevalier d'Harmental · 第 26 / 116 题