Ce qui occupait l'esprit du chevalier, ce n'était ni le dénouement du
drame où il avait choisi un rôle si important, et qui semblait
s'approcher, ni la précaution admirable qu'avait prise l'abbé Brigaud de
le loger dans une maison où il avait l'habitude, depuis dix ans, de
venir à peu près tous les jours; si bien que ses visites,
devinssent-elles plus fréquentes encore, ne pouvaient être remarquées.
Ce n'était ni la diction majestueuse de madame Denis, ni le soprano de
mademoiselle Émilie, ni le contralto de mademoiselle Athénaïs ni les
espiègleries de M. Boniface: c'était tout bonnement la pauvre Bathilde
qu'il venait d'entendre traiter si lestement chez son hôtesse.
Mais notre lecteur se tromperait fort s'il croyait que la brutale
accusation de monsieur Boniface eût porté atteinte le moins du monde aux
sentiments encore confus et inexpliqués que le chevalier ressentait pour
la jeune fille. Le premier mouvement avait bien été une impression
pénible, un sentiment de dégoût; mais, en y réfléchissant, il ne lui
avait fallu que quelques secondes pour comprendre qu'une pareille
alliance était impossible. Le hasard peut, à la rigueur, faire naître
une fille charmante d'un père sans distinction; la nécessité peut réunir
une femme jeune et élégante à un mari vieux et vulgaire: mais il n'y a
que l'amour ou l'intérêt qui fasse de ces liaisons en dehors de la
société, comme on en supposait une entre la jeune fille du quatrième et
le bourgeois de la terrasse. Or, entre ces deux êtres si opposés en
toutes choses, il ne pouvait exister d'amour; et quant à l'intérêt, la
chose était encore moins probable, car si leur situation ne descendait
pas jusqu'à la misère, elle ne s'élevait certes pas au-dessus de la
médiocrité; et non point même de cette médiocrité dorée dont parle
Horace, et qui donne une maison de campagne à Tibur ou à Montmorency,
qui résulte d'une pension de trente mille sesterces sur la cassette
d'Auguste ou d'une inscription de six mille francs sur le grand-livre;
mais de cette pauvre et chétive médiocrité qui ne permet de vivre qu'au
jour le jour et que l'on n'empêche de descendre à une pauvreté réelle
que par un travail incessant, nocturne et acharné.
La seule moralité qui fût ressortie de tout ceci était donc pour
d'Harmental la certitude que Bathilde n'était ni la fille, ni la femme,
ni la maîtresse de ce terrible voisin, dont la vue avait suffi jusque-là
pour produire une si étrange réaction sur l'amour naissant du chevalier.
Donc, si elle n'était ni l'une ni l'autre de ces trois choses, il y
avait un mystère sur la naissance de Bathilde, et s'il y avait un
mystère sur cette naissance, Bathilde n'était pas ce qu'elle paraissait
être. Dès lors tout s'expliquait: cette beauté aristocratique, cette
grâce charmante, cette éducation achevée, cessaient d'être une énigme
sans mot. Bathilde était au-dessus de la position qu'elle était
momentanément forcée d'occuper; il y avait eu dans la destinée de cette
jeune fille de ces bouleversements de fortune qui sont pour les
individus ce que les tremblements de terre sont pour les villes. Quelque
chose s'était écroulé dans sa vie qui l'avait forcée de descendre
jusqu'à la sphère inférieure où elle végétait, et elle était comme ces
anges déchus qui sont obligés de vivre quelque temps de la vie des
hommes, mais qui n'attendent que le jour où Dieu leur rendra leurs ailes
pour remonter au ciel.
Le résultat de tout ceci était que le chevalier pouvait, sans perdre de
sa considération à ses propres yeux, devenir amoureux de Bathilde.
Lorsque le coeur est aux prises avec l'orgueil, il a des ressources
admirables pour tromper son hautain et grondeur ennemi. Du moment où
Bathilde avait un nom, elle était classée et ne pouvait pas sortir de ce
cercle de Popilius que la famille avait tracé autour d'elle; mais dès
lors qu'elle n'avait ni nom ni famille, dès lors que de la nuit qui
l'entourait elle pouvait sortir resplendissante de lumière, rien
n'empêchait plus que l'imagination de l'homme qui l'aimait ne l'élevât
dans son espérance à une hauteur à laquelle elle n'eût pas même osé
atteindre du regard.
En conséquence, loin de suivre l'avis que lui avait si amicalement donné
monsieur Boniface la première chose que fit d'Harmental en rentrant chez
lui fut d'aller droit à sa fenêtre, et de voir en quel état était celle
de sa voisine: la fenêtre de sa voisine était toute grande ouverte.
Si l'on eût dit huit jours auparavant au chevalier qu'une chose aussi
simple qu'une fenêtre ouverte, ferait jamais battre son coeur, il eût
certes joyeusement ri d'une pareille supposition. Cependant il en était
ainsi, car, après avoir appuyé un instant sa main sur sa poitrine, comme
un homme qui respire enfin après une longue oppression, il s'accouda de
l'autre au mur pour regarder par un coin afin de voir la jeune fille
sans être vu d'elle, car il craignait qu'en l'apercevant elle ne
s'effarouchât, comme la veille de cette persistante attention dont elle
était l'objet et qu'elle pouvait attribuer à la seule curiosité.
Au bout d'un instant, d'Harmental s'aperçut que la chambre devait être
solitaire, car l'active et légère jeune fille eût certes déjà passé et
repassé dix fois devant ses yeux si elle n'eût été absente. D'Harmental
ouvrit alors sa fenêtre à son tour, et tout le confirma dans sa
supposition; il était même facile de voir que la main symétrique et
rangeuse de la vieille ménagère venait de passer par la chambre, car le
clavecin était hermétiquement fermé; la musique, ordinairement éparse,
était réunie en un seul monceau surmonté de trois ou quatre volumes,
qui, superposés selon qu'ils diminuaient de grandeur, formaient la tête
de la pyramide, et un magnifique morceau de guipure, soigneusement posé
par le milieu sur le dos d'une chaise, pendait parallèlement des deux
côtés du dossier. Du reste, cette supposition fut bientôt changée en
certitude, car, au bruit qu'il fit en ouvrant sa fenêtre, d'Harmental
vit poindre la tête fine de la levrette, qui l'oreille toujours au guet,
et digne de l'honneur que lui avait fait sa maîtresse en la constituant
gardienne de la maison, s'était réveillée, et regardait en se dressant
sur son coussin quel était l'importun qui venait ainsi troubler son
sommeil.
Grâce à l'indiscrète basse taille du bonhomme de la terrasse et à la
rancune prolongée de monsieur Boniface, le chevalier savait déjà deux
choses fort importantes à savoir: c'est que sa voisine se nommait
Bathilde, douce et euphonique appellation, parfaitement appropriée à une
jeune fille belle, gracieuse et élégante, et que la levrette s'appelait
Mirza, nom qui lui paraissait tenir un rang non moins distingué dans
l'aristocratie de la race canine.
Or, comme rien n'est à dédaigner quand on veut se rendre maître d'une
forteresse, et que la plus infime intelligence dans la place est souvent
plus efficace pour amener sa reddition que les plus terribles machines
de guerre, d'Harmental résolut de commencer par se mettre en relation
avec la levrette, et de l'inflexion la plus douce et la plus caressante
qu'il put donner à sa voix, appela:
--Mirza!
Mirza, qui s'était indolemment couchée sur son coussin, releva vivement
la tête avec une expression d'étonnement parfaitement indiquée; en
effet, il devait paraître assez étrange à la fine et intelligente petite
bête qu'un homme qui lui était aussi parfaitement inconnu que le
chevalier se permît de l'appeler à brûle-pourpoint par son nom de
baptême; aussi se contenta-t-elle de fixer sur lui des yeux inquiets,
qui, dans la demi-teinte où elle était placée, brillaient comme deux
escarboucles, et de pousser, en piétinant des pattes de devant un petit
murmure sourd qui pouvait passer pour un grognement.
D'Harmental se rappela que le marquis d'Uxelles avait apprivoisé
l'épagneul de mademoiselle Choin, lequel était une bête bien autrement
acariâtre que toutes les levrettes du monde, avec des têtes de lapin
rôties, et qu'il était résulté pour lui de cette délicate attention le
bâton de maréchal de France; il ne désespéra donc point d'adoucir, par
une séduction du même genre, la grondeuse réception que mademoiselle
Mirza avait faite à ses avances, et il se dirigea vers son sucrier en
chantant entre ses dents:
_Des chiens admirez la puissance:_
_À la cour leur crédit est bon;_
_Et jamais maréchal de France_
_N'a mieux mérité son bâton._
Puis il revint à la fenêtre armé de deux morceaux de sucre assez gros
pour être divisés à l'infini.
Le chevalier ne s'était pas trompé: au premier morceau de sucre qui
tomba près d'elle, Mirza allongea nonchalamment le cou; puis, s'étant, à
l'aide de l'odorat rendu compte de la nature de l'appât qui lui était
offert, elle étendit la patte vers lui, l'amena à la proximité de sa
gueule, le prit du bout des dents, le fit passer des incisives aux
molaires, et commença de le broyer avec cet air langoureux tout
particulier à la race à laquelle elle avait l'honneur d'appartenir.
Cette opération finie, elle passa sur ses lèvres une petite langue rose
qui indiquait que, malgré son indifférence apparente, laquelle tenait
sans doute à l'excellente éducation qu'elle avait reçue, elle n'était
point insensible à la gracieuse surprise que lui avait ménagée son
voisin. Aussi, au lieu de se recoucher sur son coussin comme elle
l'avait fait la première fois, elle resta assise, bâillant avec une
langueur pleine de morbidesse, mais remuant la queue en signe qu'elle
était prête à se réveiller tout à fait, pour peu que l'on voulût payer
son réveil de deux ou trois galanteries pareilles à celle qu'on venait
de lui faire.
D'Harmental, qui était habitué aux façons de faire de tous les
_king's-Charles-dogs_ des plus jolies femmes de l'époque, comprit à
merveille les dispositions bienveillantes que mademoiselle Mirza
exprimait à son égard, et ne voulant pas leur donner le temps de se
refroidir, il jeta un second morceau de sucre, mais seulement avec le
soin cette fois qu'il tombât assez loin d'elle pour qu'elle fût obligée
de quitter son coussin pour l'aller chercher. C'était une épreuve qui
devait le fixer sur celui des deux péchés mortels, la paresse ou la
gourmandise, auquel celle dont il voulait faire sa complice avait le
coeur plus enclin. Mirza resta un instant incertaine, mais la
gourmandise l'emporta, et elle s'en alla au fond de la chambre chercher
le morceau de sucre qui avait roulé sous le clavecin: en ce moment un
troisième morceau tomba près de la fenêtre, et Mirza, toujours subissant
les lois de l'attraction, marcha du second au troisième comme elle avait
marché du premier au second, mais là s'arrêta la libéralité du
chevalier, il croyait avoir assez donné déjà pour que l'on commençât à
lui rendre quelque chose, et alors il se contenta d'appeler une seconde
fois, mais cependant d'un ton plus impératif que la première: Mirza! et
il lui montra les autres morceaux qui étaient dans le creux de sa main.
Mirza, cette fois, au lieu de regarder le chevalier avec inquiétude ou
dédain, se leva sur ses pattes de derrière posa ses pattes de devant sur
le rebord de la fenêtre et commença à lui faire les mêmes mines qu'elle
eût faites à une ancienne connaissance: c'était fini, Mirza était
apprivoisée.
Le chevalier remarqua qu'il lui avait fallu juste le même temps pour
arriver à ce résultat qu'il eût mis à séduire une femme de chambre avec
de l'or ou une duchesse avec des diamants.
Alors ce fut à lui à son tour de faire le dédaigneux avec Mirza, et de
lui parler pour l'habituer à sa voix. Cependant, craignant de la part de
son interlocuteur, qui soutenait de son mieux le dialogue par de petites
plaintes sourdes et de petits grognements câlins, un retour de fierté,
il lui jeta un quatrième morceau de sucre sur lequel elle s'élança avec
une d'autant plus grande activité qu'on le lui avait fait attendre
davantage, et sans être appelée cette fois, elle revint d'elle-même
prendre sa place à la fenêtre.
Le triomphe du chevalier était complet.
Si complet que Mirza, qui la veille avait donné des signes
d'intelligence si supérieure lorsqu'elle avait indiqué, en regardant
dans la rue le retour de Bathilde, et en courant vers la porte son
ascension dans l'escalier, n'indiqua cette fois ni l'un ni l'autre, si
bien que sa maîtresse, entrant tout à coup, la surprit au beau milieu
des agaceries qu'à son tour elle faisait à son voisin. Il est juste de
dire cependant qu'au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Mirza, si
préoccupée qu'elle fût, se retourna, et, reconnaissant Bathilde, ne fit
qu'un bond jusqu'à elle, lui prodiguant ses caresses les plus tendres,
mais une fois cette espèce de devoir accompli, ajoutons, à la honte de
l'espèce, que Mirza se hâta de revenir à sa fenêtre. Cette action
inaccoutumée de la part de sa levrette guida naturellement les yeux de
Bathilde vers la cause qui la déterminait. Ses yeux rencontrèrent ceux
du chevalier. Bathilde rougit, le chevalier salua, et Bathilde, sans
trop savoir ce qu'elle faisait, rendit le salut qu'elle venait de
recevoir.
Le premier mouvement de Bathilde fut alors d'aller à la fenêtre et de la
fermer. Mais un sentiment instinctif la retint: elle comprit que c'était
donner de l'importance à une chose qui n'en avait aucune, et que se
mettre en défense c'était avouer qu'elle se croyait attaquée. En
conséquence, elle traversa sans affectation sa chambre et disparut dans
la partie où ne pouvaient plonger les regards de son voisin. Puis, au
bout de quelques instants lorsqu'elle se hasarda à revenir, elle vit que
c'était lui qui avait fermé la sienne. Bathilde comprit ce qu'il y avait
de discrétion dans cette action de d'Harmental, et elle lui en sut gré.
En effet, le chevalier venait de faire un coup de maître: dans la
situation peu avancée où il en était avec sa voisine les deux fenêtres,
proches comme elles étaient l'une de l'autre, ne pouvaient pas rester
ouvertes à la fois; or, si c'était la fenêtre du chevalier qui restait
ouverte, c'était celle de sa voisine qui nécessairement se fermait, et
avec quelle herméticité se fermait cette malheureuse fenêtre! le
chevalier en savait quelque chose: pas moyen d'apercevoir même le bout
du nez de Mirza derrière les rideaux qui la calfeutraient; tandis que,
si au contraire c'était la fenêtre de d'Harmental qui était close, il
devenait possible que ce fût celle de sa voisine qui restât ouverte, et
alors il la voyait aller, venir, travailler, ce qui était une grande
distraction, qu'on y songe bien, pour un pauvre diable condamné à la
réclusion la plus absolue; d'ailleurs, il avait fait un pas immense près
de Bathilde; il l'avait saluée, et Bathilde lui avait rendu son salut.
Donc ils n'étaient plus étrangers tout à fait l'un à l'autre, il y avait
entre eux commencement de connaissance; mais pour que cette connaissance
suivît une marche progressive, à moins de circonstances particulières il
ne fallait rien brusquer; risquer une parole après le salut, c'était
risquer de se perdre, mieux fallait faire croire à Bathilde que le seul
hasard avait tout fait. Bathilde ne le crut pas, mais sans inconvénient
elle pouvait avoir l'air de le croire. Il en résulta que Bathilde laissa
sa fenêtre ouverte, et voyant celle de son voisin fermée, vint s'asseoir
près de la sienne un livre à la main.
Quant à Mirza, elle sauta sur le tabouret qui était aux pieds de sa
maîtresse et qui lui servait de siège. Mais au lieu d'allonger, comme
elle avait l'habitude de le faire, sa tête sur les genoux arrondis de la
jeune fille, elle la posa sur le bord anguleux de la fenêtre, tant elle
était préoccupée de ce généreux inconnu qui maniait ainsi le sucre à
pleines mains.
Le chevalier s'assit au milieu de la chambre, prit ses pastels, et grâce
à un petit coin de son rideau adroitement relevé, il dessina le
délicieux tableau qu'il avait sous les yeux.
Malheureusement, c'était l'époque des courtes journées; aussi vers les
trois heures, le peu de lumière que les nuages et la pluie laissaient
descendre du ciel sur la terre commença de baisser, et Bathilde ferma sa
fenêtre; néanmoins, si peu de temps qu'eût eu le chevalier, toute la
tête de la jeune fille était déjà achevée et d'une ressemblance
parfaite, car on sait combien le pastel est propre à reproduire ces
types fins et délicats qu'alourdit toujours un peu la peinture.
C'étaient les cheveux ondoyants de la jeune fille, c'était sa peau fine
et transparente, c'était la courbe onduleuse de son beau cou de cygne,
c'était enfin toute la hauteur où l'art peut atteindre, quand il a
devant lui de ces inimitables modèles qui font le désespoir des
artistes.
À la nuit close, l'abbé Brigaud arriva. Le chevalier et lui
s'enveloppèrent dans leurs manteaux et s'acheminèrent vers le
Palais-Royal; il s'agissait comme on se le rappelle d'examiner le
terrain.
La maison qu'était venue habiter madame de Sabran, depuis que son mari
avait été nommé maître d'hôtel du régent, était située au n° 22 entre
l'hôtel de la Roche-Guyon et le passage appelé autrefois passage du
Palais-Royal, parce que ce passage était le seul qui communiquât de la
rue des Bons-Enfants à la rue de Valois. Ce passage, qui a changé de nom
depuis cette époque, et qui s'appelle aujourd'hui passage du Lycée, se
fermait en même temps que les autres grilles du jardin, c'est-à-dire à
onze heures précises du soir; il en résultait qu'une fois entrés dans
une maison de la rue des Bons-Enfants, si cette maison n'avait pas une
seconde sortie sur la rue de Valois ceux qui avaient besoin passé onze
heures, de revenir de cette maison au Palais-Royal, étaient forcés de
faire le grand tour, soit par la rue Neuve-des-Petits-Champs, soit par
la cour des Fontaines.
Or, il en était ainsi de la maison de madame de Sabran: c'était un
délicieux petit hôtel bâti vers la fin de l'autre siècle, c'est-à-dire
vingt ou vingt-cinq années auparavant, par je ne sais quel traitant, qui
avait voulu singer les grands seigneurs et avoir comme eux sa petite
maison. Elle se composait donc en tout d'un rez-de-chaussée et d'un
premier étage surmonté d'une galerie de pierre sur laquelle s'ouvraient
des mansardes de domestiques, et terminé par un toit de tuiles bas et
légèrement incliné: au-dessous des fenêtres du premier étage régnait un
large balcon formant une saillie de trois ou quatre pieds et s'étendant
d'un bout à l'autre de la maison; seulement des ornements de fer pareils
au balcon et qui s'élevaient jusqu'à la terrasse séparaient les deux
fenêtres de chaque coin des trois fenêtres du milieu, comme cela arrive
souvent dans les maisons où l'on veut interrompre les communications
extérieures; au reste, les deux façades étaient exactement pareilles;
seulement comme la rue de Valois est plus basse de huit ou dix pieds que
celle des Bons-Enfants, les fenêtres et la porte du rez-de-chaussée
s'ouvraient de ce côté sur une terrasse dont on avait fait un petit
jardin qui, au printemps, se garnissait de charmantes fleurs mais qui ne
communiquait point autrement avec la rue qu'il dominait: la seule entrée
et la seule sortie de l'hôtel donnait donc, ainsi que nous l'avons dit,
dans la rue des Bons-Enfants.
C'était tout ce que pouvaient désirer de mieux nos conspirateurs. En
effet, une fois le régent entré chez madame de Sabran, pourvu qu'il y
vînt à pied, ce qui était possible, et qu'il en sortît passé onze
heures, ce qui était probable, il était pris comme dans une souricière,
puisqu'il fallait absolument qu'il sortît par où il était entré, et que
rien n'était plus facile que de faire un coup de main, comme celui qui
était prémédité, dans la rue des Bons-Enfants, l'une des plus désertes
et des plus sombres des environs du Palais-Royal.
De plus, comme à cette époque, ainsi qu'aujourd'hui, cette rue était
entourée de maisons fort suspectes et fréquentées en général par une
assez mauvaise compagnie, il y avait cent à parier contre un que l'on ne
ferait pas grande attention à des cris, trop fréquents dans cette rue
pour que l'on s'en inquiétât, et que si le guet arrivait, ce serait,
selon l'habitude de cette estimable milice, assez tard et assez
lentement pour qu'avant son intervention tout fût déjà fini.
L'inspection du terrain finie, les dispositions stratégiques arrêtées et
le numéro de la maison pris, d'Harmental et l'abbé Brigaud se
séparèrent, l'abbé pour aller à l'Arsenal rendre compte à madame du
Maine des bonnes dispositions où était toujours le chevalier et
d'Harmental pour rentrer dans sa mansarde rue du Temps-Perdu.
Comme la veille, la chambre de Bathilde était éclairée; seulement cette
fois la jeune fille ne dessinait pas, mais était occupée d'un travail
d'aiguille; à une heure du matin seulement la lumière s'éteignit. Quant
au bonhomme de la terrasse, il était déjà depuis longtemps remonté chez
lui lorsque d'Harmental était rentré.
Le chevalier dormit mal. On ne se trouve pas entre un amour qui commence
et une conspiration qui s'achève sans éprouver certaines sensations
inconnues jusqu'alors et peu favorables au sommeil; cependant, vers le
matin, la fatigue l'emporta, et il ne se réveilla qu'en se sentant
secouer assez fortement le bras. Sans doute le chevalier faisait dans ce
moment quelque mauvais rêve, dont cette secousse lui sembla être la
suite, car, à moitié endormi encore, il porta la main à des pistolets
qui étaient sur sa table de nuit.
--Eh! eh! s'écria l'abbé. Un instant, jeune homme; peste! comme vous y
allez. Ouvrez les yeux tout grands; bien; c'est cela, me
reconnaissez-vous?
--Ah! ah! dit d'Harmental en riant, c'est vous, l'abbé. Ma foi! vous
avez bien fait de m'arrêter en chemin; vous tombez mal, je rêvais qu'on
venait m'arrêter.
--Bon signe, reprit l'abbé Brigaud, bon signe, vous savez que tout rêve
est une contre-vérité: tout ira bien.
--Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau? demanda d'Harmental.
--Et si quelque chose existait, comment l'accueilleriez-vous?
--Ma foi! j'en serais enchanté, dit d'Harmental. Quand on a entrepris
une pareille chose, le plus tôt qu'on peut en finir est le mieux.
--Eh bien! alors, dit Brigaud en tirant un papier de sa poche et en le
présentant. Au chevalier, lisez et glorifiez le nom du Seigneur, car
vous êtes servi à souhait.
D'Harmental prit le papier, le déplia avec le même calme que s'il se
fût agi de la chose la plus insignifiante et lut à demi-voix ce qui
suit:
Rapport du 27 mars, 2 heures du matin:
«Cette nuit, à dix heures, monsieur le régent a reçu un courrier de
Londres qui lui annonce pour demain 28 l'arrivée de l'abbé Dubois.
Comme, par hasard, monsieur le régent soupait chez Madame, la dépêche a
pu lui être remise malgré l'heure avancée. Quelques instants auparavant,
mademoiselle de Chartres avait demandé à son père la permission d'aller
faire ses dévotions à l'abbaye de Chelles, et il avait été convenu que
le régent l'y conduirait; mais, au reçu de cette lettre, cette
détermination a été changée, et monsieur le régent a fait écrire au
conseil de se réunir aujourd'hui à midi.
À trois heures, M. le régent ira saluer Sa Majesté aux Tuileries; il lui
a fait demander un entretien en tête-à-tête, car il commence à
s'impatienter de l'entêtement de M. le maréchal de Villeroy, qui prétend
toujours devoir être présent lors des entrevues de M. le régent et de Sa
Majesté. Le bruit court sourdement que, si cet entêtement continue, les
choses pourront bien mal tourner pour le maréchal.
À six heures, M. le régent, le chevalier de Simiane et le chevalier de
Ravanne vont souper chez madame de Sabran.»
--Ah! ah! fit d'Harmental.
Et il relut les deux dernières lignes en pesant sur chacun des mots.
--Eh bien! que pensez-vous de ce petit paragraphe? dit l'abbé.
Le chevalier sauta en bas de son lit, passa sa robe de chambre, tira du
tiroir de sa commode un ruban ponceau, prit sur son secrétaire un
marteau et un clou et ayant ouvert sa fenêtre, non sans jeter à la
dérobée un coup d'oeil sur celle de sa voisine, il cloua le ruban contre
le mur extérieur.
--Voici ma réponse, dit le chevalier.
--Que diable cela veut-il dire?
--Cela veut dire, reprit d'Harmental, que vous pouvez aller annoncer à
madame la duchesse du Maine que j'espère accomplir ce soir la promesse
que je lui ai faite. Et maintenant allez-vous en, mon cher abbé, et ne
revenez que dans deux heures, car j'attends quelqu'un qu'il est mieux
que vous ne rencontriez pas ici.
L'abbé, qui était la prudence même, ne se fit pas répéter l'avis deux
fois; il prit son chapeau, serra la main du chevalier, et sortit en
toute hâte.