Le chevalier et l'abbé quittèrent la mansarde et descendirent chez leur
hôtesse. Madame Denis n'avait point jugé convenable que deux jeunes
personnes aussi innocentes que l'étaient ses deux filles déjeunassent
avec un jeune homme qui, depuis trois jours seulement qu'il était arrivé
à Paris, rentrait déjà à onze heures du soir et jouait du clavecin
jusqu'à deux heures du matin. L'abbé Brigaud avait beau lui affirmer que
cette double infraction aux règlements intérieurs de la police de sa
maison ne devait en rien déprécier auprès d'elle les moeurs de son
pupille, dont il répondait comme de lui-même, tout ce qu'il avait
obtenu, c'est que les demoiselles Denis paraîtraient au dessert.
Mais le chevalier s'aperçut bientôt que si leur mère leur avait défendu
de se faire voir, elle ne leur avait pas défendu de se faire entendre. À
peine les trois convives furent-ils attablés autour d'un véritable
déjeuner de dévote, composé d'une multitude de petits plats appétissants
à l'oeil et délicieux au goût, que les sons saccadés d'une épinette se
firent entendre, accompagnant une voix qui ne manquait pas d'étendue,
mais dont de fréquentes erreurs de tons dénotaient la déplorable
inexpérience. Aux premières notes, madame Denis posa la main sur le bras
de l'abbé; puis, après un instant de silence, pendant lequel elle écouta
avec un complaisant sourire cette musique qui faisait venir la chair de
poule au chevalier:
--Entendez-vous? lui dit-elle: c'est notre Athénaïs qui joue du
clavecin, et c'est Émilie qui chante.
L'abbé Brigaud, tout en faisant signe de la tête qu'il entendait
parfaitement et l'accompagnement et la voix marchait sur le pied de
d'Harmental pour lui indiquer que l'occasion se présentait de placer un
compliment.
--Madame, dit aussitôt le chevalier, qui comprit l'appel que l'abbé
faisait à sa politesse, nous vous devons un double remerciement, car
vous nous offrez non seulement un excellent déjeuner, mais encore un
concert délicieux.
--Oui, répondit négligemment madame Denis; ce sont ces enfants qui
s'amusent; elles ne savent pas que vous êtes là, et elles étudient; mais
je vais leur défendre de continuer.
Madame Denis fit un mouvement pour se lever.
--Comment donc! madame, s'écria d'Harmental; parce que j'arrive de
province, me croyez-vous donc tout à fait indigne de faire connaissance
avec les talents de la capitale?
--Dieu me garde, monsieur, d'avoir une pareille opinion de vous!
répondit madame Denis d'un air plein de malice; car je sais que vous
êtes musicien.
Le locataire du troisième m'en a prévenue.
--En ce cas, madame, il n'a pas dû vous donner une haute idée de mon
mérite, reprit en riant le chevalier car il n'a pas paru apprécier
infiniment le peu que j'en puis avoir.
--Il m'a dit seulement que l'heure lui avait paru étrange pour faire de
la musique. Mais écoutez, monsieur Raoul, ajouta madame Denis en tendant
l'oreille vers la porte: les rôles sont changés; maintenant, mon cher
abbé, c'est notre Athénaïs qui chante et c'est Émilie qui accompagne sa
soeur sur la viole d'amour.
Il paraît que madame Denis avait un faible pour Athénaïs; au lieu de
parler comme elle l'avait fait pendant que c'était le tour d'Émilie de
chanter, elle écouta d'un bout à l'autre la romance de sa favorite, les
yeux tendrement fixés sur l'abbé Brigaud, qui, sans perdre un coup de
fourchette ni un verre de vin, se contentait de faire de la tête des
signes d'approbation. Du reste, Athénaïs chantait un peu plus juste que
sa soeur, mais elle rachetait cette qualité par un défaut au moins
équivalent aux oreilles du chevalier: elle avait la voix d'une vulgarité
effrayante.
Quant à madame Denis, elle dodelinait la tête à fausse mesure, avec un
air de béatitude qui faisait infiniment plus d'honneur à sa complaisance
maternelle qu'à son intelligence musicale.
Un duo succéda aux solos. Les demoiselles Denis avaient juré de débiter
tout leur répertoire. D'Harmental chercha à son tour sous la table les
pieds de l'abbé Brigaud pour lui en écraser au moins un; mais il ne
rencontra que ceux de madame Denis, qui, prenant la recherche que
faisait à tâtons le chevalier pour une agacerie personnelle, se tourna
gracieusement de son côté.
--Ainsi donc monsieur Raoul, lui dit-elle; vous venez jeune et sans
expérience, vous exposer ainsi à tous les dangers de la capitale?
--Oh! mon Dieu, oui, dit l'abbé Brigaud, prenant la parole, de peur que
d'Harmental, entraîné par l'occasion, ne pût résister au plaisir de
répondre quelque baliverne. Vous voyez en ce jeune homme madame Denis,
le fils d'un ami qui m'a été bien cher (il porta sa serviette à ses
yeux), et qui, je l'espère, fera honneur aux soins que j'ai donnés à son
éducation; car, sans qu'il en ait l'air, c'est un ambitieux que mon
pupille!
--Et monsieur a raison, reprit madame Denis. Quand on a les talents et
la figure de monsieur, il me semble que l'on peut parvenir à tout.
--Ah! mais, madame Denis, dit l'abbé Brigaud, si vous me le gâtez ainsi
du premier coup, je ne vous l'amènerai plus, prenez-y garde! Raoul, mon
enfant continua-t-il en s'adressant au chevalier d'un ton paternel,
j'espère que vous ne croyez pas un mot de cela. Puis, se penchant à
l'oreille de madame Denis:--Tel que vous le voyez, ajouta-t-il, il
aurait pu rester à Sauvigny et y tenir la première place après le
seigneur: il a trois bonnes mille livres de rentes en biens fonds!
--C'est justement ce que je compte donner à chacune de mes filles,
répondit madame Denis en haussant la voix de façon à être entendue du
chevalier, et en lui lançant un regard de côté pour voir quel effet
produirait sur lui l'annonce d'une telle magnificence.
Malheureusement pour l'établissement futur de mesdemoiselles Denis, le
chevalier pensait en ce moment à toute autre chose qu'à réunir les trois
mille livres de rentes dont cette généreuse mère dotait ses filles aux
mille écus annuels dont l'avait gratifié l'abbé Brigaud. Le fausset de
mademoiselle Émilie, le contralto de mademoiselle Athénaïs, la pauvreté
de l'accompagnement de toutes deux, l'avaient ramené par ses souvenirs à
la voix si pure et si flexible, et à l'exécution si distinguée et si
savante de sa voisine. Il en était résulté que grâce à cette puissance
de réaction singulière qu'une grande préoccupation nous donne contre les
objets extérieurs, le chevalier était parvenu à échapper au charivari
qui s'exécutait dans la chambre voisine, et, se réfugiant en lui-même, y
suivait une douce mélodie qui serpentait dans sa mémoire et qui, tout
absente qu'elle était, parvenait à le garantir, comme une armure
enchantée, des sons aigus et criards qui venaient s'émousser autour de
lui.
--Voyez comme il écoute! disait madame Denis à Brigaud. À la bonne
heure! il y a plaisir à faire des frais pour un jeune homme comme
celui-là!
Aussi je laverai la tête à monsieur Fremond!
--Qu'est-ce que c'est que monsieur Fremond? demanda l'abbé en se servant
à boire.
--C'est le locataire du troisième, un mauvais petit rentier à douze
cents livres, dont le carlin m'a déjà valu des désagréments avec toute
la maison, et qui est venu se plaindre que monsieur Raoul l'empêchait de
dormir, lui et son chien.
--Ma chère madame Denis, dit l'abbé Brigaud, il ne faut pas vous
brouiller pour cela avec monsieur Fremond. Deux heures du matin sont une
heure indue, et si mon pupille veut absolument veiller, qu'il fasse de
la musique dans la journée et qu'il dessine le soir.
--Comment! monsieur Raoul dessine aussi? s'écria madame Denis, tout
émerveillée de ce surcroît de talent.
--S'il dessine? Comme Mignard!
--Oh! mon cher abbé, dit madame Denis en joignant les mains, si nous
pouvions obtenir une chose....
--Laquelle? demanda l'abbé.
--Si nous pouvions obtenir qu'il fit le portrait de notre Athénaïs!
Le chevalier se réveilla en sursaut de sa préoccupation, comme un
voyageur endormi sur l'herbe, qui, pendant son sommeil, sent se glisser
près de lui un serpent, et qui comprend instinctivement qu'un grand
danger le menace.
--L'abbé! s'écria-t-il d'un air effaré, et en fixant sur le pauvre
Brigaud des yeux furibonds; l'abbé, pas de bêtises!
--Oh! mon Dieu! qu'a donc votre pupille? demanda madame Denis tout
effrayée.
Heureusement, au moment où l'abbé, assez embarrassé de répondre à la
question de madame Denis, cherchait un honnête faux-fuyant pour lui
faire prendre le change sur l'exclamation du chevalier, la porte
s'ouvrit, les deux demoiselles Denis entrèrent en rougissant, et,
s'écartant à droite et à gauche, firent chacune une révérence de menuet.
--Eh bien! mesdemoiselles, dit madame Denis en affectant un air sévère,
qu'est-ce que cela? Qui vous a donné la permission de quitter votre
chambre?
--Maman, répondit une voix que le chevalier, à ses notes grêles, crut
reconnaître pour celle de mademoiselle Émilie, nous vous demandons bien
pardon si nous avons fait une faute, et nous sommes prêtes à rentrer
chez nous.
--Mais, maman, dit une autre voix qu'à ses tons graves le chevalier
jugea devoir appartenir à mademoiselle Athénaïs, nous avions cru qu'il
était convenu que nous entrerions au dessert.
--Allons, venez, mesdemoiselles, puisque vous voilà. Il serait ridicule
maintenant que vous vous en allassiez. D'ailleurs, ajouta madame Denis
en faisant asseoir Athénaïs entre elle et Brigaud, et Émilie entre elle
et le chevalier, des jeunes personnes sont toujours bien, n'est-ce pas,
l'abbé, toutefois qu'elles sont sous l'aile de leur mère?
Et madame Denis présenta à ses filles une assiette de bonbons, dans
laquelle elles prirent du bout des doigts et avec une modestie qui
faisait honneur à la bonne éducation qu'elles avaient reçue,
mademoiselle Émilie une praline et mademoiselle Athénaïs un diablotin.
Le chevalier, pendant le discours et l'action de madame Denis, avait eu
le temps d'examiner ses filles. Mademoiselle Émilie était une grande et
sèche personne de vingt-deux à vingt-trois ans, qui, disait-on,
jouissait d'une ressemblance parfaite avec feu M. Denis son père,
avantage qui ne suffisait pas, à ce qu'il paraît, pour lui mériter dans
le coeur maternel une part d'affection égale à celle que madame Denis
ressentait pour ses deux autres enfants. Aussi, la pauvre Émilie,
toujours craignant de faire mal et d'être grondée, était-elle restée
d'une gaucherie native, que les leçons réitérées de son maître de danse
n'avaient pu faire disparaître. Quant à mademoiselle Athénaïs, c'était,
tout à l'opposé de sa soeur, une petite boulotte, rouge et rondelette,
qui, grâce à ses seize ou dix-sept ans, avait ce que l'on appelle
vulgairement la beauté du diable. Celle-là ne ressemblait ni à monsieur
ni à madame Denis, singularité qui avait fort exercé les mauvaises
langues de la rue Saint-Martin avant que madame Denis vendit son fonds
de draps et vint habiter la maison qu'elle et son mari avaient achetée,
des bénéfices de la communauté, rue du Temps-Perdu.
Malgré cette absence d'homogénéité avec ses parents, mademoiselle
Athénaïs n'en était pas moins la favorite déclarée de madame sa mère, ce
qui lui donnait toute l'assurance qui manquait à la pauvre Émilie. En
bonne personne, qu'elle était, Athénaïs profitait toujours de cette
faveur, il faut le dire à sa louange, pour excuser les prétendues fautes
de sa soeur aînée. Au reste, le chevalier, qui, en sa qualité de
dessinateur, était physionomiste, crut remarquer du premier coup d'oeil,
entre le visage de mademoiselle Athénaïs et celui de l'abbé Brigaud,
certaines lignes analogues qui, jointes à une singulière ressemblance
dans la taille, auraient pu, à la rigueur, guider les curieux à la
recherche de la paternité, si cette recherche n'était point sagement
interdite par nos lois.
Les deux soeurs, quoiqu'il fût à peine onze heures du matin, étaient
habillées comme pour aller à un bal, et portaient à leur cou, à leurs
bras et à leurs oreilles, tout ce qu'elles possédaient de bijoux.
Cette apparition, si conforme à l'idée que d'Harmental s'était faite
d'avance des filles de son hôtesse, fut pour lui une nouvelle source de
réflexions. Puisque les demoiselles Denis étaient si bien ce qu'elles
devaient être, c'est-à-dire en si parfaite harmonie avec leur état et
leur éducation, pourquoi Bathilde, qui paraissait d'une condition à
peine égale à la leur, était-elle visiblement aussi distinguée qu'elles
étaient vulgaires? D'où venait, entre jeunes filles de la même classe et
du même âge, cette immense différence physique et morale? Il fallait
qu'il y eût là-dessous quelque secret étrange, qu'un jour ou l'autre le
chevalier connaîtrait sans doute.
Un second appel, que le pied de l'abbé Brigaud adressa au pied de
d'Harmental, lui fit comprendre que ses réflexions pouvaient être
parfaitement justes, mais que le moment qu'il avait choisi pour s'y
livrer était souverainement déplacé. En effet madame Denis avait pris un
air de dignité si significatif, que d'Harmental jugea qu'il n'y avait
pas un instant à perdre s'il voulait effacer dans l'esprit de son
hôtesse, la mauvaise impression que sa distraction avait produite.
--Madame, lui dit-il aussitôt de l'air le plus gracieux qu'il pût
prendre, ce que j'ai l'honneur de voir de votre famille me donne un bien
vif désir de la connaître tout entière. Est-ce que monsieur votre fils
n'est point quelque part dans la maison, et n'aurai-je pas le plaisir de
lui être présenté?
--Monsieur, répondit madame Denis, à qui une si aimable interpellation
avait rendu toute sa grâce, mon fils est chez maître Joulu, son
procureur, et, à moins que ses courses l'amènent dans le quartier, il
est peu probable qu'il ait ce matin l'honneur de faire votre
connaissance.
--Parbleu! mon cher pupille, dit l'abbé Brigaud en étendant la main du
côté de la porte, vous êtes comme feu Aladin, et il suffit, à ce qu'il
paraît, que vous exprimiez un désir pour que ce désir soit accompli.
En effet, au moment même, on entendit retentir dans l'escalier la
chanson de monsieur de Marlborough, qui à cette époque, avait tout le
charme de la nouveauté et la porte s'étant ouverte sans aucune annonce
préalable, on vit paraître sur le seuil un gros garçon à face réjouie,
qui avait beaucoup des airs de mademoiselle Athénaïs.
--Bon, bon, bon! dit le nouvel arrivant en croisant ses bras, et en
considérant l'intérieur habituel de sa famille augmenté de l'abbé
Brigaud et du chevalier d'Harmental. Pas gênée, la mère Denis! Elle
envoie Boniface chez son procureur avec un morceau de pain et de
fromage, elle lui dit: Va, mon ami, prends garde aux indigestions; et en
son absence, elle donne noces et festins! Heureusement que ce pauvre
Boniface a bon nez. Il repasse par la rue Montmartre, il a pris le vent,
et il a dit: Qu'est-ce que ça sent donc là-bas, rue du Temps-Perdu, n° 5?
Alors il est venu, et le voilà!
Place pour un!
Et joignant l'action au récit, Boniface traîna une chaise de la porte à
la table, et s'assit entre l'abbé Brigaud et le chevalier.
--Monsieur Boniface, dit madame Denis en essayant de prendre un air
sévère, ne voyez-vous pas bien qu'il y a ici des étrangers?
--Des étrangers? dit Boniface en prenant un plat sur la table et en le
mettant devant lui. Et où sont-ils ces étrangers? Est-ce vous, papa
Brigaud? est-ce monsieur Raoul? Eh bien! il n'est pas un étranger, lui,
c'est un locataire.
Et s'emparant d'un de ces couverts qu'on met sur la table pour servir,
il se mit à officier de manière à rassurer sur le temps perdu ceux qui
avaient pris les devants.
--Pardieu! madame Denis, dit le chevalier, je vois avec plaisir que je
suis beaucoup plus avancé que je ne le croyais, car je ne savais pas
avoir l'honneur d'être connu de monsieur Boniface.
--Ça serait drôle, si je ne vous connaissais pas, dit le clerc de
procureur, la bouche pleine; c'est vous qu'avez ma chambre.
--Comment! madame Denis, dit d'Harmental, vous me laissez ignorer que
j'ai l'honneur de succéder dans mon logement à l'héritier présomptif de
votre maison? je ne m'étonne plus si j'ai trouvé une chambre si
galamment arrangée. On reconnaît là les soins d'une mère.
--Oui, grand bien vous fasse! Mais, si j'ai un conseil d'ami à vous
donner, c'est de ne pas trop regarder par la fenêtre.
--Pourquoi cela? demanda d'Harmental.
--Pourquoi, parce que vous avez certaine voisine en face de vous....
--Mademoiselle Bathilde? dit le chevalier emporté par son premier
mouvement.
--Ah! vous la connaissez déjà? reprit Boniface. Bon. Bon, bon, alors ça
ira bien.
--Voulez-vous vous taire, monsieur! s'écria madame Denis.
--Tiens! reprit Boniface, il faut bien prévenir les locataires, quand il
y a dans les maisons des cas rédhibitoires. Vous n'êtes pas chez le
procureur, vous, ma mère, vous ne savez pas cela.
--Cet enfant est plein d'esprit, dit l'abbé Brigaud, de ce ton goguenard
grâce auquel on ne savait jamais s'il raillait ou s'il parlait
sérieusement.
--Mais, reprit madame Denis, que voulez-vous qu'il y ait de commun entre
monsieur Raoul et mademoiselle Bathilde?
--Ce qu'il y aura de commun? C'est, que, dans huit jours, il en sera
amoureux comme un fou, ou bien il ne serait pas un homme, et que ce
n'est pas la peine d'aimer une coquette.
--Une coquette? dit d'Harmental.
--Oui, une coquette; une coquette, reprit Boniface; je l'ai dit, je ne
m'en dédis pas. Une coquette, qui fait la bégueule avec les jeunes gens,
et qui demeure avec un vieux. Sans compter sa gueuse de Mirza, qui
mangeait tous mes bonbons, et qui, chaque fois qu'elle me rencontre
maintenant, vient me mordre les mollets.
--Sortez, mesdemoiselles, s'écria madame Denis en se levant et en
faisant lever ses filles. Sortez! des oreilles aussi pures que les
vôtres ne doivent pas entendre de pareilles légèretés.
Et elle poussa mademoiselle Athénaïs et mademoiselle Émilie vers la
porte de leur chambre, où elle entra avec elles.
Quant à d'Harmental, il se sentit pris d'une envie féroce de casser la
tête à monsieur Boniface d'un coup de bouteille. Cependant, comprenant
le ridicule de sa situation, il fit un effort sur lui-même.
--Mais, dit-il, je croyais que ce bon bourgeois que j'ai vu sur la
terrasse, car c'est de lui sans doute que vous voulez parler, monsieur
Boniface....
--De lui-même, le vieux coquin. Hein? qu'est-ce qui dirait ça de lui?
--Était son père, continua d'Harmental.
--Son père? Est-ce qu'elle a un père, mademoiselle Bathilde? Elle n'a
pas de père!
--Ou du moins son oncle.
--Ah! son oncle! à la mode de Bretagne, peut-être, mais pas autrement.
--Monsieur, dit majestueusement madame Denis en sortant de la chambre de
ses filles, qu'elle avait consignées sans doute au plus profond de leur
appartement, je vous avais prié, une fois pour toutes de ne jamais dire
de paroles légères devant mesdemoiselles vos soeurs.
--Ah! bien oui! dit Boniface, continuant d'aller à travers choux,
mesdemoiselles mes soeurs! Est-ce que vous croyez qu'à leur âge elles ne
puissent pas entendre ce que je dis là, surtout Émilie, qui a
vingt-trois ans?
--Émilie est innocente comme l'enfant qui vient de naître, monsieur! dit
madame Denis en reprenant sa place entre Brigaud et d'Harmental.
--Innocente! oui, comptez là-dessus, mère Denis, et buvez de l'eau! J'ai
trouvé un joli roman dans la chambre de notre innocente, allez, pour un
temps de carême. Je vous le montrerai, papa Brigaud, à vous qui êtes son
confesseur. Nous verrons un peu si c'est vous qui lui avez permis de
faire ses pâques là-dedans.
--Tais-toi, méchant espiègle! dit l'abbé; tu vois bien le chagrin que tu
fais à ta mère!
En effet, madame Denis, suffoquée de honte de ce qu'une scène qui
portait une pareille atteinte à la réputation de ses filles se fût
passée devant un jeune homme sur lequel, avec cette lointaine prévoyance
des mères, elle avait déjà peut-être jeté son dévolu, était près de se
trouver mal.
Il n'y a rien à quoi les hommes croient moins qu'aux évanouissements des
femmes, et cependant il n'y a rien à quoi ils se laissent prendre plus
facilement. Au reste, qu'il y crût ou qu'il n'y crût pas, d'Harmental
était trop poli pour ne pas donner en pareille circonstance, une marque
d'intérêt à son hôtesse. Il s'élança vers elle les bras tendus. Il en
résulta que madame Denis ne vit pas plus tôt un point d'appui qu'elle se
laissa aller du côté où on le lui offrait, et que, penchant la tête en
arrière elle s'évanouit dans les bras du chevalier.
--L'abbé, dit d'Harmental pendant que monsieur Boniface profitait de la
circonstance pour fourrer dans ses poches tous les bonbons qui restaient
sur la table, l'abbé, avancez donc un fauteuil!
L'abbé avança un fauteuil avec la lenteur tranquille d'un homme familier
avec de pareils accidents, et qui, d'avance, est rassuré sur leurs
suites. On y assit madame Denis et d'Harmental lui fit respirer des
sels, tandis que l'abbé Brigaud lui frappait doucement dans le creux des
mains; mais malgré ces soins empressés, madame Denis ne paraissait
nullement disposée à revenir à elle, quand tout à coup, au moment où
l'on s'y attendait le moins, elle se dressa sur ses pieds, comme relevée
par un ressort, et en jetant un grand cri. D'Harmental crut qu'une
attaque de nerfs succédait à la faiblesse; il fut vraiment effrayé, tant
il y avait un accent de vérité et de saisissement dans le cri qu'avait
poussé la pauvre femme.
--Ce n'est rien, ce n'est rien! dit Boniface. Je viens seulement de lui
couler l'eau qui restait dans la carafe dans le dos. C'est cela qui l'a
réveillée. Vous voyez bien qu'elle ne savait plus comment faire pour
revenir. Eh bien! quoi? continua l'impitoyable garnement en voyant que
madame Denis le regardait avec des yeux terribles; c'est moi. Est-ce que
tu ne me reconnais plus, mère Denis, c'est ton petit Boniface qui t'aime
tant?
--Madame dit d'Harmental, fort embarrassé de la situation, je suis
vraiment désolé de tout ce qui vient de se passer.
--Oh! monsieur, s'écria madame Denis en fondant en larmes, je suis bien
malheureuse!
--Allons, ne pleure pas, mère Denis! Tu es déjà assez mouillée, dit
Boniface. Va plutôt changer de chemise; il n'y a rien de mauvais pour la
santé comme d'avoir une chemise qui colle sur le dos.
--Cet enfant est plein de sens, dit Brigaud, et je crois que vous
feriez bien de suivre son conseil, madame Denis.
--Si j'osais joindre mes instances à celles de l'abbé, reprit
d'Harmental je vous prierais madame, de ne pas vous gêner pour nous.
D'ailleurs le moment était venu de nous retirer, et nous allons prendre
congé de vous.
--Et vous aussi, l'abbé? dit madame Denis en jetant un regard de
détresse sur Brigaud.
--Moi, dit Brigaud, qui ne se souciait pas à ce qu'il paraît du rôle de
consolateur, je suis attendu à l'hôtel Colbert et il faut absolument que
je vous quitte.
--Adieu donc, messieurs, dit madame Denis en faisant une révérence à
laquelle le liquide, versé par en haut, et qui commençait à couler par
en bas, ôtait beaucoup de sa majesté.
--Adieu, la mère, dit Boniface en allant jeter avec l'assurance d'un
enfant gâté ses deux bras autour du cou de madame Denis. Vous n'avez
rien à faire dire à maître Joulu?
--Adieu, mauvais sujet! répondit la pauvre femme en embrassant son fils,
moitié souriante déjà et moitié fâchée encore, mais cédant à cette
attraction à laquelle une mère ne peut résister. Adieu, et soyez sage!
--Comme une image, mère Denis; mais à la condition que tu nous feras un
petit plat de douceurs pour le dîner, hein?
Et le troisième clerc de maître Joulu revint en gambadant rejoindre
l'abbé Brigaud et d'Harmental, qui étaient déjà sur le palier.
--Eh bien, eh bien, petit drôle! dit l'abbé en portant vivement la main
à la poche de sa veste, qu'as-tu à faire, par là?
--Ne faites pas attention, papa Brigaud; je regarde seulement s'il ne
reste pas dans votre gousset un petit écu pour votre ami Boniface.
--Tiens, dit l'abbé, en voilà un gros; laisse-nous tranquilles, et
va-t'en.
--Papa Brigaud, dit Boniface dans l'effusion de sa reconnaissance, vous
avez un coeur de cardinal, et si le roi ne vous fait qu'archevêque, eh
bien parole d'honneur! vous serez volé de moitié. Adieu, monsieur Raoul,
continua-t-il en s'adressant au chevalier avec la même familiarité que
s'il le connaissait depuis dix ans. Je vous le répète, prenez garde à
mademoiselle Bathilde si vous voulez garder votre coeur, et jetez-moi
une bonne boulette à Mirza si vous tenez à vos mollets!
Et, se pendant à la corde d'une main et à la rampe de l'autre, il
descendit d'un seul élan les douze marches qui formaient le premier
étage, et se trouva à la porte de la rue sans avoir touché une seule
marche de l'escalier.
Brigaud descendit d'un pas plus tranquille derrière son ami Boniface,
après avoir pris pour le soir, à huit heures, rendez-vous avec le
chevalier. Quant à d'Harmental, il remonta tout pensif dans sa mansarde.