Chapitre 3

Le chevalier Raoul d'Harmental, avec qui, avant de passer outre, il est

nécessaire que nos lecteurs fassent plus ample connaissance, était

l'unique rejeton d'une des meilleures familles du Nivernais. Quoique

cette famille n'eût jamais joué un rôle important dans l'histoire, elle

ne manquait pas cependant d'une certaine illustration, qu'elle avait

acquise, soit par elle-même, soit par ses alliances. Ainsi, le père du

chevalier, le sire Gaston d'Harmental, étant venu en 1682 à Paris, et

ayant eu la fantaisie de monter dans les carrosses du roi, avait fait,

haut la main, ses preuves de 1399, opération héraldique qui, s'il faut

en croire un mémoire du parlement, aurait fort embarrassé plus d'un duc

et pair. D'un autre côté, son oncle maternel, monsieur de Torigny, ayant

été nommé chevalier de l'Ordre, à la promotion de 1694, avait avoué, en

faisant reconnaître ses seize quartiers que le plus beau de son visage,

comme on le disait alors, était fait des d'Harmental, avec qui ses

ancêtres étaient en alliance depuis trois cents ans. En voilà donc assez

pour satisfaire aux exigences aristocratiques de l'époque sur laquelle

nous écrivons.

Le chevalier n'était ni pauvre ni riche, c'est-à-dire que son père en

mourant lui avait laissé une terre située dans les environs de Nevers,

laquelle lui rapportait quelque chose comme vingt-cinq ou trente mille

livres de rente.

C'était de quoi vivre fort grandement dans sa province; mais le

chevalier avait reçu une excellente éducation, et il se sentait une

grande ambition dans le coeur; il avait donc, à sa majorité,

c'est-à-dire vers 1711, quitté sa province, et était accouru à Paris.

Sa première visite avait été pour le comte de Torigny, sur lequel il

comptait fort pour le mettre en cour. Malheureusement, à cette époque,

le comte de Torigny n'y était pas lui-même. Mais comme il se souvenait

toujours avec grand plaisir, ainsi que nous l'avons dit, de la famille

d'Harmental, il recommanda son neveu au chevalier de Villarceaux, et le

chevalier de Villarceaux qui n'avait rien à refuser à son ami le comte

de Torigny, conduisit le jeune homme chez madame de Maintenon.

Madame de Maintenon avait une qualité: c'était d'être restée l'amie de

ses anciens amants. Elle reçut parfaitement le chevalier d'Harmental,

grâce aux vieux souvenirs qui le recommandaient auprès d'elle, et

quelques jours après le maréchal de Villars étant venu lui faire sa

cour, elle lui dit quelques mots si pressants en faveur de son jeune

protégé, que le maréchal, enchanté de trouver une occasion d'être

agréable à cette reine in partibus, répondit qu'à compter de cette heure

il attachait le chevalier d'Harmental à sa maison militaire, et

s'empresserait de lui offrir toutes les occasions de justifier la bonne

opinion que son auguste protectrice voulait bien avoir de lui.

Ce fut une grande joie pour le chevalier que de se voir ouvrir une

pareille porte. La campagne qui allait avoir lieu était définitive.

Louis XIV en était arrivé à la dernière période de son règne, à l'époque

des revers. Tallard et Marsin avaient été battus à Hochstett, Villeroy à

Ramillies, et Villars lui-même, le héros de Friedlingen, venait de

perdre la fameuse bataille de Malplaquet contre Marlborough et Eugène.

L'Europe, un instant étouffée sous la main de Colbert et de Louvois,

réagissait tout entière contre la France. La situation des affaires

était extrême; le roi, comme un malade désespéré qui change à chaque

heure de médecin, changeait chaque jour de ministres. Mais chaque essai

nouveau révélait une impuissance nouvelle. La France ne pouvait plus

soutenir la guerre et ne pouvait pas parvenir à faire la paix. Vainement

elle offrait d'abandonner l'Espagne et de restreindre ses frontières: ce

n'était point assez d'humiliation. On exigeait que le roi donnât passage

aux armées ennemies à travers la France pour aller chasser son

petit-fils du trône de Charles II, et qu'il livrât comme places de

sûreté Cambrai, Metz, La Rochelle et Bayonne, à moins qu'il n'aimât

mieux, dans un an pour tout délai, le détrôner lui-même à force ouverte.

Voilà à quelles conditions une trêve était accordée au vainqueur des

Dunes, de Senef, de Fleurus, de Steinkerque et de la Marsaille; à celui

qui, jusque-là, avait tenu dans le pan de son manteau royal la paix et

la guerre; à celui qui s'intitulait le distributeur des couronnes, le

châtieur des nations, le grand, l'immortel; à celui enfin pour lequel,

depuis un demi-siècle, on taillait le marbre, on fondait le bronze, on

mesurait l'alexandrin, on épuisait l'encens.

Louis XIV avait pleuré en plein conseil.

Ces larmes avaient produit une armée, et cette armée avait été donnée à

Villars.

Villars marcha droit à l'ennemi, dont le camp était à Denain, et qui,

les yeux fixés sur l'agonie de la France, s'endormait dans sa sécurité.

Jamais responsabilité plus grande n'avait chargé une tête. Sur un coup

de dé, Villars allait jouer le salut de la France.

Les alliés avaient établi, entre Denain et Marchiennes, une ligne de

fortifications que, dans leur orgueil anticipé, Albemarle et Eugène

appelaient la grande route de Paris. Villars résolut d'enlever Denain

par surprise, et, Albemarle battu, de battre Eugène.

Il fallait, pour réussir dans une si audacieuse entreprise, tromper non

seulement l'armée ennemie, mais l'armée française, le succès de ce coup

de main étant dans son impossibilité même.

Villars proclama bien haut son intention de forcer les lignes de

Landrecies. Une nuit, à une heure convenue toute son armée s'ébranle et

marche dans la direction de cette ville. Tout à coup l'ordre est donné

d'obliquer à gauche; le génie jette trois ponts sur l'Escaut. Villars

franchit le fleuve sans obstacle, se jette dans les marais que l'on

croyait impraticables, et où le soldat s'avance ayant de l'eau jusqu'à

la ceinture; il marche droit aux premières redoutes, et les emporte

presque sans coup férir, s'empare successivement d'une lieue de

fortifications, atteint Denain, franchit le fossé qui l'entoure, pénètre

dans la ville, et, en arrivant sur la place, trouve son jeune protégé,

le chevalier d'Harmental, qui lui présente l'épée d'Albemarle, qu'il

venait de faire prisonnier.

En ce moment, on annonce l'arrivée d'Eugène. Villars se retourne,

atteint avant lui le pont sur lequel ce dernier doit passer, s'en empare

et attend. Là, le véritable combat s'engage, car la prise de Denain n'a

été qu'une escarmouche. Eugène pousse attaque sur attaque, revient sept

fois à la tête de ce pont briser ses meilleures troupes contre

l'artillerie qui le protège et contre les baïonnettes qui le défendent;

enfin ayant ses habits criblés de balles, tout sanglant de deux

blessures, monte sur son troisième cheval, et le vainqueur de Hochstett

et de Malplaquet se retire en pleurant de rage et en mordant ses gants

de colère. En six heures tout a changé de face: la France est sauvée, et

Louis XIV est toujours le grand roi.

D'Harmental s'était conduit en homme qui d'un seul coup veut gagner ses

éperons. Villars, en le voyant tout couvert de sang et de poussière, se

rappela par qui il avait été recommandé, et le fit approcher de lui,

pendant qu'au milieu du champ de bataille même il écrivait sur un

tambour le résultat de la journée. En voyant d'Harmental, Villars

interrompit sa lettre.

--Êtes-vous blessé? lui demanda-t-il.

--Oui, monsieur le maréchal, mais si légèrement que cela ne vaut pas la

peine d'en parler.

--Vous sentez-vous la force de faire soixante lieues à cheval à franc

étrier sans vous reposer une heure, une minute, une seconde?

--Je me sens capable de tout, monsieur le maréchal, pour le service du

roi et le vôtre.

--Alors, partez à l'instant même, descendez chez madame de Maintenon,

dites-lui de ma part ce que vous venez de voir, et annoncez-lui le

courrier qui en apportera la relation officielle. Si elle veut vous

conduire chez le roi, laissez-vous faire.

D'Harmental comprit l'importance de la mission dont on le chargeait, et,

tout poudreux, tout sanglant, sans débotter, il sauta sur un cheval

frais et gagna la première poste; douze heures après, il était à

Versailles.

Villars avait prévu ce qui devait arriver. Aux premiers mots qui

sortirent de la bouche du chevalier, madame de Maintenon le prit par la

main et le conduisit chez le roi. Le roi travaillait avec Voisin dans sa

chambre, contre l'habitude, car il était un peu malade. Madame de

Maintenon ouvrit la porte, poussa le chevalier d'Harmental aux pieds du

roi, et levant les deux mains au ciel:

--Sire, dit-elle, remerciez Dieu; car, Votre Majesté le sait, nous ne

sommes rien par nous-mêmes, et c'est de Dieu que nous vient toute grâce.

--Qu'y a-t-il, monsieur? parlez! dit vivement Louis XIV, étonné de voir

à ses pieds ce jeune homme qu'il ne connaissait pas.

--Sire, répondit le chevalier, le camp de Denain est pris; le comte

d'Albemarle est prisonnier, le prince Eugène est en fuite; le maréchal

de Villars met sa victoire aux pieds de Votre Majesté.

Malgré la puissance qu'il avait sur lui-même, Louis XIV pâlit; il sentit

que les jambes lui manquaient, et il s'appuya à la table pour ne pas

tomber sur son fauteuil.

--Qu'avez-vous, sire? s'écria madame de Maintenon en allant à lui.

--J'ai, madame, que je vous dois tout, dit Louis XIV: vous sauvez le

roi, et vos amis sauvent le royaume.

Madame de Maintenon s'inclina et baisa respectueusement la main du roi.

Alors Louis XIV, encore tout pâle et tout ému, passa derrière le grand

rideau qui fermait le salon où était son lit, et l'on entendit la prière

d'actions de grâces qu'il adressait à demi-voix au Seigneur; puis, au

bout d'un instant, il reparut calme et grave, comme si rien n'était

arrivé.

--Et maintenant, monsieur, racontez-moi la chose dans tous ses détails.

Alors d'Harmental fit le récit de cette merveilleuse bataille, qui

venait, comme par miracle, de sauver la monarchie. Puis, lorsqu'il eut

fini:

--Et de vous, monsieur, dit Louis XIV, vous ne m'en dites rien?

Cependant, si j'en juge par le sang et la boue qui couvrent encore vos

habits, vous n'êtes point resté en arrière.

--Sire, j'ai fait de mon mieux, dit d'Harmental en s'inclinant; mais

s'il y a réellement quelque chose à dire de moi, je laisse, avec la

permission de Votre Majesté, ce soin à monsieur le maréchal de Villars.

--C'est bien, jeune homme, et s'il vous oublie, par hasard, nous nous

souviendrons, nous. Vous devez être fatigué, allez vous reposer; je suis

content de vous.

D'Harmental se retira tout joyeux. Madame de Maintenon le reconduisit

jusqu'à la porte. D'Harmental lui baisa la main encore une fois, et se

hâta de profiter de la permission royale qui lui était donnée, il y

avait vingt-quatre heures qu'il n'avait ni bu, ni mangé, ni dormi.

À son réveil, on lui remit un paquet que l'on avait apporté pour lui du

ministère de la guerre. C'était son brevet de colonel.

Deux mois après, la paix fut faite. L'Espagne y laissa la moitié de sa

monarchie, mais la France resta intacte.

Trois ans après, Louis XIV mourut.

Deux partis bien distincts, bien irréconciliables surtout, étaient en

présence au moment de cette mort: celui des bâtards, incarné dans

monsieur le duc du Maine, et celui des princes légitimes, représenté par

monsieur le duc d'Orléans.

Si monsieur le duc du Maine avait eu la persistance, la volonté, le

courage de sa femme, Louise-Bénédicte de Condé, peut-être, appuyé comme

il l'était par le testament royal, eût-il triomphé; mais il eût fallu se

défendre au grand jour, comme on était attaqué, et le duc du Maine,

faible de coeur et d'esprit, dangereux à force d'être lâche, n'était bon

qu'aux choses qui se passaient par-dessous terre. Il fut menacé de face,

et dès lors ses artifices sans nombre, ses faussetés exquises, ses

marches ténébreuses et profondes lui devinrent inutiles. En un jour, et

presque sans combat, il fut précipité de ce faîte où l'avait porté

l'aveugle amour du vieux roi. La chute fut lourde et surtout honteuse;

il se retira mutilé, abandonnant la régence à son rival, et ne

conservant de toutes les faveurs accumulées sur lui que la surintendance

de l'éducation royale, la maîtrise de l'artillerie et le pas sur les

ducs et pairs.

L'arrêt que venait de rendre le parlement frappait la vieille cour et

tout ce qui lui était attaché. Le père Letellier alla au-devant de son

exil, madame de Maintenon se réfugia à Saint-Cyr, et monsieur le duc du

Maine s'enferma dans la belle villa de Sceaux pour continuer sa

traduction de Lucrèce.

Le chevalier d'Harmental avait assisté en spectateur intéressé, il est

vrai, mais en spectateur passif, à toutes ces intrigues, attendant

toujours qu'elles revêtissent un caractère qui lui permît d'y prendre

part. S'il y avait eu lutte franche et armée, il se fût rangé du côté où

la reconnaissance l'appelait. Trop jeune et trop chaste encore, si on

peut le dire en matière politique, pour tourner avec le vent de la

fortune, il resta respectueux à la mémoire de l'ancien roi et aux ruines

de la vieille cour. Son absence du Palais-Royal, autour duquel gravitait

à cette heure tout ce qui voulait reprendre une place dans le ciel

politique, fut interprétée à opposition, et un matin, comme il avait

reçu le brevet qui lui accordait un régiment, il reçut l'arrêté qui le

lui enlevait.

D'Harmental avait l'ambition de son âge: la seule carrière ouverte à un

gentilhomme de cette époque était la carrière des armes; son début y

avait été brillant, et le coup qui brisait à vingt-cinq ans toutes ses

espérances d'avenir lui fut profondément douloureux. Il courut chez

monsieur de Villars, dans lequel il avait trouvé autrefois un protecteur

si ardent. Le maréchal le reçut avec la froideur d'un homme qui ne

serait pas fâché, non seulement d'oublier le passé, mais de voir le

passé oublié. Aussi, d'Harmental comprit que le vieux courtisan était en

train de changer de peau, et il se retira discrètement.

Quoique cet âge fût essentiellement celui de l'égoïsme, la première

épreuve qu'en faisait le chevalier lui fut amère; mais il était dans

cette heureuse période de la vie où il est rare que les douleurs de

l'ambition trompée soient profondes et durables; l'ambition est la

passion de ceux qui n'en ont pas d'autres, et le chevalier avait encore

toutes celles que l'on a à vingt-cinq ans.

D'ailleurs, l'esprit du temps n'était point tourné encore à la

mélancolie. C'est un sentiment tout moderne, né du bouleversement des

fortunes et de l'impuissance des hommes. Au dix-huitième siècle, il

était rare que l'on rêvât aux choses abstraites, et que l'on aspirât à

l'inconnu; on allait droit aux plaisirs, à la gloire ou à la fortune, et

pourvu qu'on fût beau, brave ou intrigant, tout le monde pouvait arriver

là. C'était encore l'époque où l'on n'était pas humilié de son bonheur.

Aujourd'hui, l'esprit domine de trop haut la matière pour que l'on ose

avouer que l'on est heureux.

Au reste, il faut l'avouer, le vent soufflait à la joie, et la France

semblait voguer, toutes voiles dehors, à la recherche de quelqu'une de

ces îles enchantées comme on en trouve sur la carte dorée des Mille et

une Nuits. Après ce long et triste hiver de la vieillesse de Louis XIV,

apparaissait tout à coup le printemps joyeux et brillant d'une jeune

royauté: chacun s'épanouissait à ce nouveau soleil, radieux et

bienfaisant, et s'en allait bourdonnant et insoucieux, comme font les

papillons et les abeilles aux premiers jours de la belle saison. Le

plaisir, absent et proscrit pendant plus de trente ans, était de retour;

on l'accueillait comme un ami qu'on n'espérait plus revoir; on courait à

lui de tous côtés, franchement, les bras et le coeur ouverts, et, de

peur sans doute qu'il ne s'échappât de nouveau, on mettait à profit tous

les instants. Le chevalier d'Harmental avait gardé sa tristesse huit

jours; puis il s'était mêlé à la foule, puis il avait été entraîné par

le tourbillon, et ce tourbillon l'avait jeté aux pieds d'une jolie

femme.

Trois mois il avait été l'homme le plus heureux du monde; pendant trois

mois il avait oublié Saint-Cyr, les Tuileries, le Palais-Royal; il ne

savait plus s'il y avait une madame de Maintenon, un roi, un régent; il

savait qu'il fait bon vivre quand on est aimé, et il ne voyait pas

pourquoi il ne vivrait pas et il n'aimerait pas toujours.

Il en était là de son rêve lorsque, ainsi que nous l'avons dit, soupant

avec son ami le baron de Valef dans une honorable maison de la rue

Saint-Honoré, il avait été tout à coup brutalement réveillé par Lafare.

Les amoureux ont, en général, le réveil mauvais, et l'on a vu que, sous

ce rapport, d'Harmental n'était pas plus endurant que les autres.

C'était, au reste, d'autant plus pardonnable au chevalier qu'il croyait

aimer véritablement, et que, dans sa bonne foi toute juvénile, il

pensait que rien ne pourrait reprendre dans son coeur la place de cet

amour; c'était un reste de préjugé provincial qu'il avait apporté des

environs de Nevers. Aussi, comme nous l'avons vu, la lettre si étrange,

mais du moins si franche, de madame d'Averne, au lieu de lui inspirer

l'admiration qu'elle méritait à cette folle époque, l'avait tout d'abord

accablé. C'est le propre de chaque douleur qui nous arrive de réveiller

toutes les douleurs passées, que l'on croyait disparues et qui n'étaient

qu'endormies. L'âme a ses cicatrices comme le corps, et elles ne se

ferment jamais si bien qu'une blessure nouvelle ne les puisse rouvrir.

D'Harmental se retrouva ambitieux; la perte de sa maîtresse lui avait

rappelé la perte de son régiment.

Aussi ne fallait-il rien moins que la seconde lettre si inattendue et si

mystérieuse, pour faire quelque diversion à la douleur du chevalier. Un

amoureux de nos jours l'eût jetée avec dédain loin de lui, et se serait

méprisé lui-même, s'il n'avait pas creusé sa douleur de manière à s'en

faire, pour huit jours au moins, une pâle et poétique mélancolie; mais

un amoureux de la régence était bien autrement accommodant. Le suicide

n'était pas encore découvert, et l'on ne se noyait alors, quand

d'aventure on tombait à l'eau, que si l'on ne trouvait pas sous sa main

la moindre petite paille où se retenir.

D'Harmental n'affecta donc pas la fatuité de la tristesse. Il décida, en

soupirant, il est vrai, qu'il irait au bal de l'opéra, et, pour un amant

trahi d'une manière si imprévue et si cruelle, c'était déjà beaucoup.

Mais, il faut le dire à la honte de notre pauvre espèce, ce qui le porta

surtout à cette philosophique détermination, c'est que la seconde

lettre, celle où on lui promettait de si grandes merveilles, était d'une

écriture de femme

Le chevalier d'Harmental · 第 8 / 116 题