--Mordieu! s'écria d'Harmental en frappant du poing sur une charmante
table de Boulle qu'il mit en morceaux, si j'avais tué ce pauvre Lafare,
je ne m'en serais consolé de ma vie!
Après cette explosion, qui le soulagea quelque peu, le chevalier se mit
à marcher de sa porte à sa fenêtre d'un air qui prouvait que le pauvre
garçon avait encore besoin de quelques déceptions de ce genre pour être
à la hauteur de la morale philosophique que lui prêchait la belle
infidèle. Puis, après quelques tours, il aperçut à terre la seconde
lettre, qu'il avait complètement oubliée. Deux ou trois fois encore il
passa près d'elle en la regardant avec une superbe indifférence; enfin,
comme il pensa qu'elle ferait peut-être diversion à la première il la
ramassa dédaigneusement, l'ouvrit avec lenteur, regarda l'écriture, qui
lui était inconnue, chercha la signature, qui était absente, et, ramené
par cet air de mystère à quelque curiosité, il lut ce qui suit:
«Chevalier,
Si vous avez dans l'esprit le quart du romanesque et dans le coeur la
moitié du courage que vos amis prétendent y reconnaître, on est prêt à
vous offrir une entreprise digne de vous et dont le résultat sera à la
fois de vous venger de l'homme que vous détestez le plus au monde et de
vous conduire à un but si brillant que, dans vos plus beaux rêves, vous
n'avez jamais rien espéré de pareil. Le bon génie qui doit vous mener
par ce chemin enchanté, et auquel il faut vous fier entièrement, vous
attendra ce soir, de minuit à deux heures, au bal de l'Opéra. Si vous y
venez sans masque, il ira à vous; si vous y venez masqué, vous le
reconnaîtrez à un ruban violet qu'il portera sur l'épaule gauche. Le mot
d'ordre est: Sésame, ouvre-toi! Prononcez-le hardiment, et vous verrez
s'ouvrir une caverne bien autrement merveilleuse que celle d'Ali-Baba.»
--À la bonne heure! dit d'Harmental; et si le génie au ruban violet
tient seulement la moitié de sa promesse, ma foi! il a trouvé son homme!