ne mettre en vos esprits que du raisonnable et non de l’absurde: je vous
signale donc (ce que ne fait pas l’accusation) que le jugement de la
Cour, réglant les détails du divorce de Maurice Chevreau, fut la cause
et seule cause du drame, et que...
--Mais... balbutie le Président, qui essaye de s’accrocher à une bouée,
après son premier naufrage, Maître, nous y viendrons!
--Nous y sommes, monsieur le Président! crie Piero-Piafferi, et nous y
resterons!
Le Président en est bouche bée. L’avocat général regarde: pourquoi cette
colère? Et tandis que ses amis les meilleurs pensent: «Diable! Il
commence par le maximum! Comment soutenir cela?» la vigueur même de son
apostrophe enchante deux femmes qu’il vient d’amener... Peut-être est-ce
pour elles qu’il a fait cette sortie, car il s’assied, tête haute, se
frottant de contentement contre le box de Chevreau; puis nerveux, il
mastique de nouveau du cachou.
Durant quelques minutes, il consent à se taire. L’accusé, geignard,
conte son mariage, ses déceptions, la cruauté de celle qu’il a tuée.
Elle l’a trompé, lui affirmant que son amour croissait: «T’oublier, oh!
chéri! Je le voudrais, que je ne le pourrais pas!» Mais pour marraine de
sa petite fille elle choisit la sœur de son amant. Bien mieux: elle
passe deux mois à la campagne; elle envoie des fleurs jaunes à son mari
en écrivant: «Pas de plaisanterie facile, hein, mon coco?» Lui est
heureux... Un jour--terre et ciel!--il tombe sur des lettres où le
malheur de sa vie est écrit plus de vingt fois. Trompé! Ridiculisé! Et
il lit que son enfant n’est pas de lui! Alors il saute à la gorge de sa
femme: elle avoue. Éperdu, il court chez ses beaux-parents qui hurlent:
«Quoi?... Elle!... Notre fille?» Après quoi, ils s’asseyent, respirent,
et la belle-mère, furieuse: «C’est bien vous!... Toujours des drames!»
Il est le gendre d’un colonel d’artillerie en retraite, qui a un œil
fermé, tandis que l’autre s’écarquille derrière un monocle, et, selon
qu’il regarde la vie par le premier ou par le second, il bute parce
qu’il ne voit rien, ou il s’effare de ce qu’il croit voir. Il se teint
les cheveux; il est enrhumé; c’est sa femme qui parle et qui décide.
--En somme, dit-elle à son gendre, combien de fois vous a-t-elle trompé?
--Est-ce que je sais! répond l’autre.
--Alors, elle ne vous a pas trompé autant de fois que vous croyez!
Devant cette appréciation quantitative de l’adultère, il pleure d’être
incompris; mais pleurer le soulage. Il est tendre. Il n’aime ni les
éclats, ni l’irréparable. La vie peut se corriger, comme les devoirs des
élèves, et il accepte une réconciliation, dans le cabinet d’un Président
de tribunal qui, en trois coups de cravache, met un ordre provisoire
dans ce ménage chaviré.
--Mon beau-père fut content, rapporte Maurice Chevreau. Il me dit: «Vous
verrez: maintenant cela ira!»
--Votre beau-père, remarque alors pompeusement le Président des Assises,
était un officier supérieur en retraite. Il avait le sens de l’honneur.
Cette appréciation de sa part n’étonnera personne.
--Oh!... je vous en prie!...
Maître Piero s’est levé. D’un geste il arrête l’éloge:
--Attention!...
Et d’une voix toute de dédain:
--Monsieur le Président... je supplie... dans l’intérêt de la Justice...
que l’on réserve toute appréciation sur ce beau-père pour l’heure où il
sera venu lui-même témoigner et donner publiquement la mesure de son
esprit et de son cœur.
Il cligne de l’œil aux journalistes: «Tapé, hein?»
Le Président est vexé. Il réplique:
--Messieurs les jurés apprécieront!
--Soit! Seulement... lance alors de toute sa voix Maître Piero-Piafferi,
pour que messieurs les jurés apprécient, selon la formule ordinaire à la
Cour, encore faut-il que messieurs les jurés, à la minute où on leur
vante l’honneur de cet homme supérieur...
--J’ai dit: _officier_ supérieur! proteste le Président.
Maître Piero s’arrête, contemple, réfléchit, ricane, puis, doucereux:
--Ce n’est plus moi qui le discrédite!
Le bras se retend, vengeur:
[Illustration]
--Je dis qu’il faut aussi mettre au courant messieurs les jurés des
faits du procès! Or, les faits, les voici. Ce supérieur... qui ne l’est
que comme officier...
--Ah! Maître!... s’écrie le Président.
--Monsieur le Président, je suis la défense, et vous n’empêcherez pas la
défense de parler! Je dis que celui que je me contenterai désormais
d’appeler le «_beau_-père...», sans m’attarder à l’ironie de cette
désignation familiale, ce _beau_-père, voyant avec mélancolie (car plus
que ses enfants il aimait sa tranquillité), voyant les scènes se
renouveler le lendemain de la réconciliation, dit à son gendre qui
s’écriait: «Je préférerais être mort!--Dame... ça simplifierait tout!»
--Mais, Maître... interrompt le Président.
--Je n’ai pas fini! lance Maître Piero.
--C’est une plaidoirie! insiste le Président.
--Après tout, peut-être! réplique avec hauteur Maître Piero, qui fait
encore monter sa voix. Et je poursuis! Aux côtés de ce beau-père, je
vois une mère plus inquiétante encore, car, à la façon dont elle juge sa
fille, on est en droit de se demander: «A elle, quelle fut sa vie?...»
Quand elle apprend l’adultère, elle l’absout. Si son gendre pardonne,
elle rit. Après ces détails, certes, messieurs les jurés apprécieront,
mais pour qu’ils appréciassent, je tenais à donner une base à leur
appréciation!
Il offre à la Cour cette dernière impertinence dans le miel d’un
sourire, et il s’assied au milieu d’une approbation générale.
--Euh... continuons! bredouille le Président qui remet sa toque.
Dérouté, Chevreau Maurice poursuit tant bien que mal le récit de sa vie.
Elle est comme divisée en paragraphes, dont chacun se termine par ce
soupir:
--Ce fut la plus atroce année que j’aie vécu!
Un premier jugement de divorce lui enlève son enfant, sous prétexte
qu’il est dangereux de soustraire aux soins d’une mère une petite fille
qui a de l’entérite.
--Arrêt abominable! souligne Maître Piero qui, de nouveau, se trouve sur
ses pieds.
Le Président réplique:
--Maître, d’abord, vous ne m’avez pas demandé la parole! Ensuite, je ne
vous permets pas de juger de la sorte un arrêt de la Cour!
--Pardon, monsieur le Président!...
--Vous avez le droit de critiquer, parce que même des magistrats sont
sujets à l’erreur; mais les magistrats méritent le respect!
--Je le leur donne! riposte avec éclat Piero-Piafferi. Mais je le
réserve à leurs personnes et ne l’étends pas à leurs arrêts!
La tête est haute, et la voix vengeresse a l’air de parler au nom de
tous les justes du pays. Alors, l’avocat général bat l’air de ses mains:
--De grâce! Maître, de grâce!... Si vous créez toutes les minutes un
incident, nous serons encore ici demain!
Maître Piero se raidit:
--Nous y serons jusqu’à ce que justice soit faite!
--Alors, il faudrait la laisser se faire!
--La laisser se faire, sans doute! La laisser faire, jamais!
Il respire profondément, puis, tirant chacun de ses bras du fin fond de
chacune de ses manches:
--Messieurs... sentez-vous bien que la minute est poignante?
Il souffle et prend un temps:
--Nous discutions sur le meurtre d’une femme... Voici, soudain, que le
procès s’élargit. Voici qu’il ne s’agit plus d’une affaire judiciaire,
mais de la Justice même! Voici... oui, voici que les principes de notre
Société sont en cause!
Toute sa personne s’empreint d’une profonde gravité:
--Messieurs... si haut que soient placés les magistrats dans l’échelle
sociale, cette échelle, comme celle de Jacob, mène à Dieu! Or, quand on
a seulement prononcé ce nom, qui veut dire toute puissance et toute
perfection, l’esprit hésite, n’est-il pas vrai, pour accorder ensuite,
même aux hommes les plus haut placés, des louanges sans restriction et
une reconnaissance sans arrière-pensée!
Sur ces mots, il ouvre les bras et offre sa poitrine:
--Aussi, préférerais-je que l’on m’arrachât sur-le-champ cette robe!...
(il la prend à pleins plis) cette robe, honneur de ma vie et symbole de
mon indépendance, si, tout à coup, dans ce prétoire, qui est celui de la
Liberté (la tête se dresse; il parle avec Dieu), si dans ce prétoire il
ne m’était plus permis de juger même des juges, et de prononcer sur des
êtres qui sont simplement humains des paroles qui ne soient pas
strictement admiratives!
Le vent de l’éloquence, qui vient de souffler dans cette phrase, passe
aussi dans les cheveux qui se rejettent en arrière; et il attend, les
poings crispés, des applaudissements que le Barreau commence, mais que
le Président coupe net:
--Je vais faire évacuer!
La menace fige l’assemblée. Le secrétaire de Maître Piero cherche à le
faire asseoir en lui postillonnant des félicitations, mais la robe de
nouveau le recouvre: «Tais-toi! Tais-toi!» Il disparaît. Les assistants
ont été secoués, dans cette salle pleine où la passion s’échauffe pour
un mot. Cet élan d’avocat, mené jusqu’au bout avec un art parfait du
théâtre, a d’abord emporté les cœurs; mais... déjà les esprits se
ressaisissent et s’en veulent de s’être donnés avec admiration à ce qui,
peut-être, n’est qu’un jeu déplacé. En sorte qu’il reste une gêne
générale, et bien des yeux évitent ceux de ce bavard en noir, qui laisse
les uns confondus d’avoir été naïfs, et les naïfs troublés de voir leurs
voisins confondus.
Le Président, dont l’esprit trébuche, tousse, se mouche et grogne:
--Euh... continuons!... Donc, accusé Chevreau (il fouille dans ses
papiers), le premier jugement vous a paru pénible. Mais, (il reprend son
aplomb) le suivant vous a rendu l’enfant... Ah! Maître, ne vous agitez
pas!... Je sais: l’enfant était rendu sous conditions: c’est la
règle!... Vous deviez le remettre un après-midi par semaine entre les
mains de sa mère?... Bien... ou plutôt non, pas bien, car... c’est là,
semble-t-il, la genèse du drame... Vous avez dit et redit... Maître,
laissez-moi m’expliquer: vous aurez la parole après!... Vous avez dit
que le jour où votre ex-femme venait prendre l’enfant, la concierge
montait le chercher, et la mère, soit nervosité, soit dégoût,
déshabillait la petite sur place, rejetant les vêtements... qui étaient
les vôtres, pour lui en mettre... qui étaient les siens... Nous sommes
d’accord? Non?... Je m’y attendais! Maître Piero-Piafferi ne peut pas
être d’accord!
Ce dernier grimace, en effet; puis ricane; et d’une voix fort
doucereuse:
--Maître Piero-Piafferi voudrait surtout que, quand il se tait, son
silence ne fût pas interprété...
Il se balance, croise les bras, et, immobile:
--Messieurs de la Cour, si je n’ai pas droit toujours à la parole, aucun
règlement du moins ne m’interdit les gestes. Ils sont la manifestation
instinctive de ma pensée, et je n’ai pas à m’en excuser, plus que de ma
respiration... Mais!
Ce «Mais» est un brusque éclat, suivi d’un brusque arrêt:
--Mais... quand ils marquent de ma part un contentement, il convient de
ne pas s’égarer jusqu’à y voir une protestation!
Les yeux de feu s’adoucissent:
--Monsieur le Président, vous venez de prononcer sur l’accusé des
paroles fortes et vraies, que la défense approuve et dont elle vous
remercie. Vous venez de peindre avec justesse cette hebdomadaire
provocation d’une mère qui n’aima son enfant que dans la mesure où cet
amour délabrait l’âme du père infortuné,--père dont je ne suis pas
seulement l’avocat, mais l’ami, et je m’en flatte!... Pauvre Chevreau!
Il a subi quatre mois de cellule sans une plainte, tandis que la police
et la justice, toutes deux boiteuses, toutes deux aveugles,
poursuivaient une instruction qui, le premier jour, m’avait semblé toute
faite!
--Ah! Maître, là, c’est trop!
L’avocat général est debout:
--Vous êtes ici pour défendre et non pour attaquer! Je ne comprends
plus!
--D’autres comprendront, Monsieur l’avocat général!
--Non!... Ah! Maître! Là, je répète que c’est trop! redit l’avocat
général, qui est sans ressource, lui, pour varier l’expression d’une
seule pensée.
Au contraire, Maître Piero repart, s’arrête, se rebiffe, fait le doux,
s’humilie, le prend de haut, et remplit de stupeur le jury, où le
grainetier géant ne se sent plus d’attaque, et où le pharmacien oublie
d’être content de soi. Le Président rage: il ne veut plus rien entendre.
--Maître, c’est à moi qu’appartient la direction des débats! Dorénavant,
je vous prie de me demander la parole, quand vous jugerez que vous en
avez besoin...
--Je la demande!
--Voulez-vous me laissez finir!... Je ne vous l’accorderai que dans la
stricte mesure indispensable au procès.
--Ah! monsieur le Président...
Maître Piero regarde les avocats, prend à témoin la presse et en appelle
aux femmes sensibles qu’il a fait entrer:
--Monsieur le Président...
--Vous n’avez pas la parole! Non! Vous ne l’avez pas! C’est moi qui
l’ai!... Là... à la fin... heu!... bouh!... c’est vrai... il faut...
être raisonnable!... J’interroge Chevreau... euh!... Chevreau... je vous
interroge!... Le jour du drame, la fatalité a voulu que vous sortiez sur
l’escalier... et que vous rencontriez votre femme... C’est exact?
Hein?... euh... Elle déshabillait l’enfant?... vous avez tenté de vous y
opposer? Alors... elle vous aurait dit: «A bas les pattes! Ma fille
n’est pas de toi!» N’est-ce pas, elle vous l’a dit? Sur ces mots, vous
avez sorti un revolver et l’avez tuée. Est-ce cela? Parfait. Or, je
remarque, moi, que ces mots qui vous ont décidé au meurtre n’avaient
rien de nouveau pour vous...
Maître Piero ricane.
--Maître, qu’est-ce qu’il y a?
Maître Piero prend un air angélique:
--Il y a, monsieur le Président, que d’abord cette fois vous m’incitez à
prendre la parole, alors que je ne la demande pas! Ensuite...
Il se dresse et, plein de morgue:
--... J’avoue qu’en entendant la vôtre, j’ai des pensées subites que je
n’ose pas exprimer!
Il se rassied.
--C’est ce que la Cour regrette! dit le Président qui ricane à son tour.
Il s’ébroue et il se tourne:
--Je continue d’interroger Chevreau... Chevreau, je vous interroge! Il y
a dans votre cas une chose troublante: par la mort de votre femme, vous
deveniez le tuteur légal de votre enfant. Ce point-là est troublant...
N’y a-t-il pas eu de votre part un calcul? Vous répondez: non. Bien...
mais ce point-là reste troublant... messieurs les jurés apprécieront,
et... comme au surplus il est deux heures, l’audience est suspendue!
Cette annonce veut dire que Maître Piero-Piafferi va pouvoir se répandre
à travers toute la salle et monter jusqu’à la place des magistrats, avec
deux haltes, l’une aux bancs de la presse, l’autre parmi ses confrères,
qui sont rangés sur des banquettes, ainsi qu’on vit le Tiers ordre sur
des gravures représentant les États généraux.
Sa petite face pâle questionne:
--Alors, qu’en dites-vous? Ne suis-je pas dans mon droit strict?
Et tandis qu’il cueille les louanges du Barreau, des journalistes entre
eux l’accablent et murmurent:
--Vraiment il n’y a rien, aujourd’hui, de plus grotesque qu’un
avocat!... Autrefois, du temps où on avait encore des Présidents qui
présidaient...
Mais le voici. Alors, les mêmes lèvres, pour lui, continuent:
--C’est très fort! Très épatant!... Qu’on déplaise ou non à la Cour, on
l’écrira dans nos canards.
Lui se souffle:
--Il était nécessaire, une bonne fois, de dire ces choses!
Et comme d’autres mains élogieuses le cherchent, le prennent, le font
tourner, il suit, il court, il monte des marches; il arrive à l’estrade
des magistrats; il rattrape l’avocat général; il l’enlace à la taille:
--Cher ami... on me dit que vous m’en voulez!... L’amitié vraie
n’est-elle pas faite de ces cris de sincérité que nous venons d’avoir?
Puis il l’entraîne dans un coin où, sa bouche sur la sienne, chaleureux,
débordant, il le couvre de son affection--jusqu’à ce que Fernand, le
garçon, lui glisse une carte.
--Elle est là?... Oh! la charmante amie!...
Il bondit dehors, trouve une femme, lui caresse les bras, puis l’emmène
à la buvette, et là il recommence une plaidoirie en mangeant du cachou.
Ensuite, il boit et porte à la santé de la belle. Un confrère entre. Il
crie: «Vous y étiez?»
--Où donc?
--N’y étiez pas?
Il le prend par le bras:
[Illustration]
--Mon cher, venez! Et écoutez! La question nous intéresse tous... Ce
n’est plus un meurtre, ni une affaire d’Assises, c’est une grosse,
grosse chose!
Il retrousse prestement ses manches:
--J’ai eu là l’émotion la plus forte de ma carrière.
Ce disant, il entraîne tout le monde, belle madame et confrères, et,
sautillant, léger, voix éclaircie, conscience plus fraîche, il fait une
rentrée éblouissante dans la salle où les jurés, en groupe compact, sont
déjà sur leurs sièges, attendant de mieux comprendre, pour pouvoir mieux
juger.
Hélas! L’éclaircissement n’est jamais le but d’un débat aux Assises. La
nouvelle école d’avocats a compris que la meilleure méthode de défense
était l’obscurcissement progressif de l’esprit des jurés. Si ceux-ci se
trouvent d’abord en face d’un cas qui paraît clair, là est le danger.
Alors, à force d’interruptions, le défenseur emmêle, embrouille, sur une
affaire en greffe dix autres, et le plus simple des drames devient une
inextricable histoire, devant quoi ces bonshommes de jurés, hantés par
la crainte d’une erreur, hésitent... puis acquittent. Les avocats,
jadis, essayaient de sauver les accusés en prêtant à leurs actes un
mobile excusable; ils développaient ainsi une psychologie criminelle
capable de susciter le pardon; mais ils s’en tenaient au drame, qu’ils
adoucissaient. Moyen téméraire, qui mène à l’inconnu. Aujourd’hui, on
laisse l’affaire, on plaide en marge, on pose vingt questions à côté, et
surtout on fait défiler cinquante témoins, ayant tous un nom, une
situation ou une croix, qui, l’un après l’autre, viennent jurer sur
l’honneur que l’accusé, exception faite de son crime...
incompréhensible, a constamment donné des preuves de douceur et
d’infinie charité.
Chacune de ces déclarations est soulignée par l’avocat, qui dit:
--Bien! Très bien! Merci! Messieurs les jurés ont entendu le témoin, un
des hommes les plus considérables de la République! Mon client peut
relever la tête... Cher ami, ne pleurez pas!... Vous montez encore un
calvaire. Courage: c’est le dernier!
Et comme le Président, gêné, prononce:
--Le témoin peut se retirer... Monsieur, vous êtes libre...
--Ainsi que nous le serons tous dans quelques heures! crie hautement
Maître Piero-Piafferi.
S’il y a par hasard des témoins à charge, ils ne comptent pas.
--Vengeance de l’accusation! Je dis vengeance, et maintiens le mot, y
ajoutant l’épithète: «inutile». Le colonel Matagrin, par exemple, ne
peut apporter aucun éclaircissement au procès. Cet homme, que je me
contente d’appeler un curieux _beau_-père, n’a jamais montré dans la vie
qu’une mollesse coupable ou une douloureuse confusion.
--Ah! Maître! s’écrient ensemble l’avocat général et le Président. Vous
n’avez pas le droit de juger le témoin!
--Je ne juge que sa conduite!
--Vous devez la juger respectueusement!
--Pourvu qu’elle le mérite!
--Faites entrer le témoin suivant, bredouille le Président.
C’est M. Chevreau père, celui qui, il y a trente-neuf ans, engendra
l’accusé. A le voir, on sent la puissance de l’hérédité. Il est
professeur à Henri-IV. Il dit: «Moi, chef de famille.--Moi, l’un des
membres de cette grande Université de France.» La maison de son fils,
désormais vide, il la décrit en ces termes: «_Sunt lacrymæ rerum._» Il
parle posément, fait sentir la ponctuation et il a une redingote et une
cravate noires; Maître Piero pense: «Pauvre cuistre!»
Puis il déclare:
--Monsieur, chacune de vos paroles nous est une émotion... N’ayez
crainte et soyez fier: votre fils est absous d’avance dans l’esprit des
hommes justes, à qui vous venez d’expliquer ce que fut une jeunesse
française sous votre direction... Au nom de tous, je vous remercie!
Ces paroles prononcées, M. Baratte, professeur à la Faculté des Lettres,
est introduit. Il s’avance avec lenteur, baisse les yeux et parle en
pensant. Il a connu le père, dont la vie a été toute d’abnégation; la
mère, qui fut le courage fait femme; le fils, qui a vécu dans une
atmosphère d’élévation morale. Le jour du meurtre, M. Baratte a dit: «Ce
n’est pas possible!» Il n’y croit pas encore: il le jure devant la Cour.
--Merci, monsieur Baratte, merci! dit Maître Piero-Piafferi. Vous êtes
un des maîtres de la langue: chaque mot, sur vos lèvres, a une valeur
précise. Messieurs les jurés s’inspireront de vos paroles.
Et on voit apparaître M. Scheffer, ancien ministre de l’Instruction
publique, qui fut un des familiers de la maison Chevreau.
--Que dire du père, gloire de notre enseignement! Comment parler de Mme
Chevreau, type de la mère française! Maurice... enfin... Ah! Maurice!...
En prononçant ce petit nom, permettez, monsieur le Président, que je me
tourne vers celui qui le porte, et que je lui dise, ainsi que chez ses
parents: «Maurice... tu es resté un brave garçon, n’est-ce pas?... Mon
amitié n’a pas d’inquiétude à concevoir?...»
--Ah! merci, monsieur le Ministre! Merci! s’écria Maître Piero. Et
puisque avec tant de cœur vous évoquez les repas charmants où
s’épanchait votre affection, laissez-moi répondre: «A ce soir, monsieur
le Ministre! Votre Maurice vous sera rendu, et il dînera chez vous!»
--Le témoin suivant, ordonne sur un ton sec le Président.
C’est M. Huilier, le grand éditeur de livres classiques, officier de la
Légion d’honneur, qui a fait le mariage.
--Messieurs les jurés, Maurice Chevreau était un jeune homme enclin à la
douceur et à la tendresse. Je me rappelle sa première communion, la joie
de sa famille devant ce caractère qui se dessinait si heureusement. J’ai
été témoin à son mariage. Le mariage, avec ses devoirs graves et ses
vertus tranquilles lui paraissait le rêve. Je l’ai vu avec sa jeune
femme partir pour l’Italie. J’avais cru discerner sur son visage viril
l’annonce du bonheur. Aussi quelle surprise douloureuse, lorsque j’ai lu
dans les journaux l’affreux drame pour lequel, aujourd’hui, nous voici
réunis. Messieurs, j’ai pris cette feuille à deux mains, et je me
rappelle que, le cœur battant, je la secouai nerveusement, en disant:
«Allons!... Ce n’est pas possible!... Ce n’est pas lui!... Ce n’est pas
vrai!»
--Monsieur Huilier, prononce Maître Piero-Piafferi, de telles paroles
ont une noblesse dont le plus humble serait ému. Vous avez voulu faire
le bonheur de l’homme irréprochable que je défends; tout à l’heure, la
Justice vous le rendra; et vous pourrez lui bâtir solidement ce que le
sort, en dépit de vous, a réussi à mettre à bas.
Il en est à sa dix-neuvième plaidoirie, à grands gestes et grands mots,
donnant toute sa voix et couvrant de sa manche son secrétaire, qui,
chaque fois, se dégage en rougissant de ce flot d’étoffe noire. Dix-neuf
fois il a plaidé, et il va replaider une vingtième, pendant trois
heures, sans une redite, mais n’évitant aucun excès, ne redoutant aucun
ridicule, riche de dons théâtraux inouïs pour l’œil comme pour
l’oreille, sortant tout droit de la Comédie Italienne, dépassant Scapin,
débordant enfin d’un talent prestigieux qui symbolise, hélas!
l’éternelle singerie de l’avocat aux Assises.
Un avocat d’affaires, déplacé dans ce milieu, parlera sèchement pour la
partie civile. Il voudrait émouvoir le jury sur les parents de la
victime, mais comme il parle, le nez dans ses papiers, c’est Maître
Piero-Piafferi, qui, en silence, continue de dominer les jurés. Ses yeux
ne les lâchent pas; il a l’air de dire: «Vous vous rappelez le colonel,
et ce que je vous ai dit?» Il se tait: c’est lui qu’on regarde. L’autre
parle; c’est lui qu’on croit.
L’avocat général se lève ensuite. Il est connu pour sa pauvreté d’esprit
et de parole. Il n’est pas debout que cinquante avocats se lèvent
aussi... pour sortir. Bruit de pas; bruit de portes; il doit attendre
pour commencer, et, quand il commence, dans un décevant bruit de pieds,
il a beau lancer ses périodes à un mètre du jury, c’est Maître Piero
qui, de loin, rien que par sa tête, l’occupe toujours. Ah! cette tête!
Il se penche, se crispe, grimace, éclate, pâle, fiévreux, agacé,
agaçant, étonnant, absorbant. Le grainetier, homme simple, est rempli
d’admiration pour ce grand comédien.