RENÉ BENJAMIN
LA
COUR D’ASSISES
SES POMPES ET SES ŒUVRES
25 BOIS ORIGINAUX DE ROGER GRILLON
LE LIVRE DE DEMAIN
ARTHÈME FAYARD & Cie ÉDITEURS PARIS
[Illustration]
PRIX: TROIS FRANCS CINQUANTE CENTIMES.
DERNIERS OUVRAGES PARUS DANS LA MÊME COLLECTION:
Gérard d’Houville: LE TEMPS D’AIMER
35 bois originaux de Le Meilleur.
Auguste Bailly: NAPLES AU BAISER DE FEU
30 bois originaux de Ch.-J. Halle.
Myriam Harry: SIONA A BERLIN
35 bois originaux de Jean Lébédeff.
Georges Duhamel: CIVILISATION
50 bois originaux de Raymond Thiollière.
Edmond Jaloux: AU-DESSUS DE LA VILLE
30 bois originaux de Roger Grillon.
Henri Duvernois: MAXIME
25 bois originaux de Guy Arnoux.
André Corthis: TOURMENTES
27 bois originaux de J.-P. Dubray.
J.-L. Vaudoyer: LA BIEN AIMÉE
26 bois originaux de Gérard Cochet.
Henri Bordeaux, de l’Académie française: LA PEUR DE VIVRE
42 bois originaux de Honoré Broutelle.
Bernard Frank: EN PLONGÉE
30 bois originaux de Gérard Cochet.
Pierre Louÿs: APHRODITE
36 bois originaux de Morin-Jean.
Marguerite Audoux: L’ATELIER DE MARIE-CLAIRE
47 bois originaux de Renefer.
Marcel Prévost, de l’Académie française: SA MAITRESSE ET MOI
32 bois originaux de Le Meilleur.
Maurice Maeterlinck: LA SAGESSE ET LA DESTINÉE
31 bois originaux de Alfred Latour.
Edmond Jaloux: L’ESCALIER D’OR
45 bois originaux de Paul Baudier.
Louis Hémon: MARIA CHAPDELAINE
29 bois originaux de Jean Lébédeff.
Jean Fayard: OXFORD ET MARGARET
25 bois originaux de Morin-Jean.
François Mauriac: GÉNITRIX
43 bois originaux de Deslignères.
A PARAITRE:
Paul Bourget, de l’Académie française, Gérard d’Houville,
Henri Duvernois, Pierre Benoit: MICHELINE ET L’AMOUR
Bois originaux de Constant Le Breton.
LA COUR D’ASSISES
[Illustration]
RENÉ BENJAMIN
LA COUR D’ASSISES
SES POMPES ET SES ŒUVRES
25 BOIS ORIGINAUX DE ROGER GRILLON
Le bouffon du roi est mort. Qui a pris sa place?
Le ministre de la Justice?
Alfred de Musset.
(_Fantasio_.)
[Illustration]
LE LIVRE DE DEMAIN
ARTHÈME FAYARD & Cie, ÉDITEURS--PARIS
18-20, rue du Saint-Gothard, 18-20
[Illustration]
I
LE LANGAGE DES PIERRES
Si de Montmartre on contemple Paris, l’immense Ville a l’air d’une mer
de pierres levée par la tempête, et ses formes tumultueuses sont comme
l’image de passions modelées au cours des siècles. Les quartiers ne
forment que masses confuses: il faut une claire journée pour en
distinguer la richesse ou la misère; mais les grands monuments font
saillie et dominent le troupeau des maisons entassées.
Au cœur, le Louvre, énorme, qui a l’air d’une ville dans la ville,
symbolise le pouvoir et la force; Notre-Dame et ses tours proclament la
religion; l’Opéra, au toit vert, chante le plaisir; et, plus hauts que
tous, à l’Ouest et à l’Est de la cité dont le sol monte pour les élever,
l’Arc de triomphe et le Panthéon sont, vers le ciel, le geste de gloire
du pays et de Paris.
Mais, parmi ces géants qui parlent aux yeux, un monstre rend perplexe.
Il est le long de la Seine, face à la cathédrale. Vastes toits, murs
épais, tours carrées des donjons, monumental, multiforme, c’est le
Palais.
Celui-là, il a tous les âges; il fait une tache sombre, redoutable. De
loin, on ne sait encore s’il est vulgaire ou majestueux, mais il
s’impose. Et, quand on l’a découvert, on grille de descendre en ville
s’en approcher.
Par un beau jour, au crépuscule, il faut l’admirer du Pont des Arts. Non
qu’on le saisisse en son entier: il est caché sur deux de ses faces; les
autres fuient de profil; mais le monument dans sa largeur emplit toute
la Cité; il la couvre d’une rive à l’autre; il est le roi de cette île.
Elle-même est trop mince: il la déborde; il a l’air posé dans l’eau; du
côté nord, il n’y a pas place pour une berge. Près de lui, les arbres du
Vert-Galant paraissent frêles; les maisons du quai des Orfèvres sont
étriquées; et Notre-Dame se dérobe avec sa seule flèche comme suprême
audace. Encore n’est-elle rien derrière celle de la Sainte-Chapelle, si
fine, si aiguisée et si hardie qu’elle est à la fois une prière, un
désir et un défi. Prière pour les murs qu’elle domine et qui voient de
telles étrangetés; désir de s’élancer d’un milieu détestable; défi, car
elle, du moins dans cette demeure, aime le ciel et la liberté.
D’où qu’on découvre le Palais, c’est elle qui l’achève, l’embellit, lui
donne un sens et une vertu.
Pourtant, quand on approche, elle disparaît: âme de l’édifice, elle se
blottit dans le corps; et ce corps a des beautés, des laideurs, des
verrues, toute une vie qui vaut des pages d’histoire. Il n’est pas
l’œuvre d’un homme ni d’une génération: c’est le monument d’un peuple.
On l’a commencé il y a sept cents ans: il se termine à peine. Le feu l’a
ravagé: les greffiers, étouffant sous leurs paperasses, font des vœux
pour qu’il brûle encore; il brûlera; on le reconstruira, on l’élargira,
on le rajeunira, et nos fils, ajoutant leurs pierres à celles du passé,
mettront à leur tour leur marque sur ces murs, où on lit comme en un
livre la marche de certaines idées. Quatre faces, quatre époques, quatre
conceptions de la Justice, quatre preuves que les hommes, éternellement,
ânonneront là-dessus. Cependant, rassemblez tant d’idées hybrides et de
murailles disparates: vous avez ce qu’on nomme le Palais,--le Palais
tout court, comme on dit du bourreau: «Monsieur de Paris»; chacun
comprend.
A vrai dire, il est beau d’un côté, mais il est médiocre de l’autre; il
est bête devant et il est plat derrière. Face au Châtelet, c’est la
prison; sur le boulevard, c’est une Bourse de Commerce; sur la place
Dauphine, c’est un sépulcre; et, sur le petit bras tranquille de la
Seine, ce n’est rien qu’un hôtel de ville provincial. Autant
d’architectures symboliques.
Car, sur le quai de l’Horloge, sinistre, que l’eau rase au bas d’un mur
à pic, cette façade noire, avec ses tours aveugles et d’un bloc, c’est
bien la Justice qui bâillonne, opprime, écrase, et c’est l’ombre
surtout, dans les cervelles comme dans les cachots, avec des jugements
en charabia.
La grande entrée, celle de la cour du Mai, n’est plus du domaine
criminel. Elle ne date pas des procès de sorcellerie; elle a le visage
des hommes d’affaires; et elle évoque les tribunaux civils, où on se
chicane pour des sous. Elle sent le greffier, le notaire, ces officiers
ministériels à grandes serviettes et petites idées. Elle est l’œuvre de
fonctionnaires qui n’avaient qu’un plan pour tous les édifices: mêmes
toits, mêmes colonnes au Palais de Justice ou à la halle aux blés;
portes pareilles pour des avocats ou des sacs de grain.
[Illustration]
L’autre entrée est funèbre. Elle apporte la mort à cette place Dauphine,
cancanière et familiale, où chaque fenêtre a sa cage de serins, chaque
soupirail son chat, où logent de vieux libraires, imprimeurs de vieux
codes tout poudrés par les ans, et où, l’été, les chauffeurs déjeunent
sous les arbres. Sagement d’ailleurs, ils tournent le dos à cette face
du Palais, où l’on voit des aigles, des lions, des statues sans yeux:
une _Loi_ draconienne, une _Vérité_ à faire aimer le mensonge, une
_Pitié_ inexorable.--Les fenêtres monumentales paraissent plus opaques
que du plomb; la porte en fonte a l’air de fermer un tombeau: et
l’escalier est d’une blancheur si froide que l’âme se transit quand on
le monte. Peu d’avocats s’en viennent par là: ils perdent la parole à
gravir ces degrés. C’est le côté de la Justice second Empire, pompeuse
et guindée, qui poursuit le crime, armée d’un glaive, et condamne avec
dignité.
Tout autre est le caractère des tribunaux républicains. L’homme de l’art
qui vient d’édifier la partie neuve, vers le pont Saint-Michel, a
compris notre époque. Il sait que les magistrats d’aujourd’hui sont
esclaves des parlementaires, et son nouveau Palais est aussi vain que la
politique des sous-préfectures. Tout y est petitement conçu. La tour,
anodine, n’est qu’ornement pour rire: personne, jamais, n’y crèvera dans
des tortures. La façade, ornée de masques, guirlandes et statuettes,
semble empruntée à l’opéra de quelque chef-lieu; et le pan coupé, avec
son clocheton naïf, fut dessiné par une vieille fille enseignant le
dessin dans les écoles de la Ville. Architecture au rabais, votée par
des conseillers municipaux pour une justice édulcorée, qui s’accommode
de compromissions.
Aussi, le cadran solaire, sous sa devise latine, est-il bouffe! On lit:
_Hora fugit. Stat jus._ Que l’heure fuie, tant mieux: elle emporte
toutes les injures au droit. Mais que le droit reste? Il reste... une
utopie! La vérité est qu’il change de forme et de mode, comme les
femmes, à chaque saison. Tout juge le façonne et l’altère, et c’est une
volupté, pour les sceptiques, de constater en ce Palais autant de
conceptions de la Justice qu’il y a de têtes sous des toques. Ces
façades disparates expriment chacune leur temps: leur ensemble indique
le total des «façons judiciaires». Car la torture n’existe plus, mais le
magistrat qui la donnait subsiste, et sa tête glabre, son profil
coupant, ses yeux aigus, gardent leur place dans une fenêtre gothique,
près de la Grosse Horloge. Tel autre, plus droit et plus froid qu’une
lame, avec ses favoris chétifs, est fait pour l’escalier de la place
Dauphine: il est aussi raide et gelé. Un troisième, poils mêlés, œil
fouinard, l’air brouillon, sera le bonhomme nécessaire sur les marches
du boulevard. Vieux juge à sacs et à épices, qu’on voit maintenant lesté
de dossiers... et de pots-de-vin. Et d’autres, enfin, cinq cents autres,
sont aussi médiocres que les pierres qu’on vient d’assembler. Après
avoir moisi dans quelque fond de département, ils viennent juger,
arrêter, sentencer, et en fin de compte servir à Paris, sous les ordres
d’un député qui, pour leur avancement, exige de gagner un procès.
Ceux-là ne se font plus des «têtes» de magistrats. Juges libres d’une
démocratie libre, ils ont des visages de coiffeurs, de cabotins ou de
pions, tout comme le morceau neuf du Palais a l’air d’un théâtre ou
d’une mairie. A voir la boutique, on devine les boutiquiers.
Boutique compliquée! C’est le plus bizarre et le plus mêlé des édifices,
avec des murs plats, des murs ronds, des tours, des colonnes, des
fenêtres de toutes les formes, et aussi tous les toits, une ville de
toits, faits pour nicher un peuple d’hirondelles. Paris a des toits
nobles: celui des Invalides; la Sorbonne est affublée d’un toit haut et
pédantesque; le toit du Sénat est adorable: c’est le château de la
Ville. Mais le Palais, lui, les a tous: toits carrés, toits pointus, des
vieux, des neufs, des toits hideux qui se hérissent en cent tuyaux, des
toits déserts qui ne fument jamais; il a le toit de la Sainte-Chapelle,
qu’on dirait fignolé par des mains de femme, et il a la carapace des
Pas-Perdus, bombée comme un dos d’éléphant.
[Illustration]
Enfin, sur toutes ces pierres et toutes ces tuiles, sur ces pointes, ces
pentes, ces bosses, sur cette flèche qui est un des plus beaux élans du
cœur humain, il y a le jour et la nuit, il y a la magie des heures qui
modèlent la Justice, la lumière qui la pare, ou l’ombre qui l’accable.
Le matin, les grosses tours se chauffent: elles sont pacifiques; elles
s’égayent de reflets. Le soir, on croit que c’est d’elles que va sortir
la nuit, tellement elles sont funestes; le soleil, derrière, a l’air
chassé. A minuit, elles sont énormes; elles prennent leur valeur; elles
donnent un sens à la Justice.
Et tandis qu’un factionnaire, arme au pied, lutte contre le sommeil, le
Monument veille, éclairé du dedans; il ne s’éteint jamais. Quinquet dans
une tour, lueur du poste de garde, lampe en veilleuse dans les galeries,
même la nuit, sa vie continue. Dans la Ville géante, le crime et le vol
profitent de l’heure sombre pour s’ébattre. Le Palais sait qu’on
travaille pour lui. Il est le gros chat de Paris; il ne dort que d’un
œil. Prenez garde! Car il a toujours de quoi vous accommoder, que vous
soyez honnête homme ou fripon. Chaque mur cache une justice spéciale,
avec ses lois et ses juges.
Il n’est pas surprenant que les constructions neuves, faites à petit
budget, abritent une justice de quatre sous: la Correctionnelle.
Magistrats en colère, police triomphante. De la crasse sur les murs et
dans les esprits. La Sainte-Chapelle est derrière. Qu’est-ce qu’elle
fait là? Si nous entrions?
Quelle stupeur, quand on entre! On croyait que c’était une chapelle en
pierres: on a vu les pierres; on a réjoui ses yeux de mille détails,
volutes et frisures, où se cachent des martinets qui font croire, quand
ils filent d’un nid, que c’est une fleur sculptée qui s’envole. Eh bien,
c’est au dedans une église en vitraux, avec des verrières féeriques,
sans un mur, rien qui l’obscurcisse. Des bleus ardents, des rouges, des
ors. Pas une ombre; des rayons. Ce n’est plus la lumière du jour, c’est
un miracle, un étincellement: on reste ébloui.
Les colonnettes qui soutiennent la voûte, l’autel, le reliquaire, les
oratoires, tout brille, miroite, éclate. La rosace est une fête. On
dirait qu’une géante araignée fantaisiste a pris dans sa toile les plus
beaux, les plus riches, les plus glorieux des scarabées, et que, les
tenant en ses mailles, elle les tend au soleil, pour une fête des
humains.
Certains pourtant se plaignent qu’en cette chapelle sublime il ne vienne
personne, jamais... sauf quelques étrangers guidés pas des agences, sauf
des pensionnats qui préfèrent le Jardin des Plantes,--mais personne qui
comprenne. Elle ne sert plus; elle est vide. On connaît sa flèche; on
ignore sa porte. Elle a le tort impardonnable de ne pas s’ouvrir sur le
trottoir, sur le boulevard, en face de la caserne des pompiers...
Que Dieu la garde d’être visitée! Aimons-la négligée, démunie,
dépouillée. Elle reste encore la splendeur du Palais.--Quand les hommes
s’occupent d’elle, ils en font un grenier à farines comme sous le
Directoire, ou un dépôt de dossiers, comme sous le Consulat. Les hommes
rôdent autour: ils parlent, luttent, se dépouillent, exercent la
justice. A aucun prix, ne commettons la sottise de les attirer vers
cette merveille qui n’a, pour se défendre que des oiseaux, des
gargouilles et un gardien plein de lassitude. Au lieu de les déranger
dans leurs affaires fiévreuses, allons les voir. Ne mêlons rien.
Laissons le silence à la chapelle, qui médite sous les cieux, et
pénétrons plus loin, dans l’un des plus étonnants parloirs de la
terre... Quelle rumeur! Que de passions! C’est la Galerie Marchande, ce
sont les Pas-Perdus; c’est la cohue des tribunaux civils, tout ce qui
écrit, tout ce qui parle, la Presse et l’Avocasserie.
L’air est chargé; des portes battent; un dévergondage de paroles, et une
mêlée de procès. Dans les flancs d’une nef, immense, bourdonnante
d’avocats, s’ouvrent des chambres plus dissemblables que leurs juges.
Les unes rôtissent en plein soleil; d’autres moisissent dans l’ombre;
celle-ci est opulente et vaste; celle-là pouilleuse et étriquée. Là on
se chamaille pour des centimes; ici on plaide pour des millions. Et ce
sont aussi des batailles haineuses à propos d’amour, des divorces où
l’on s’arrache les yeux,--toutes les rancunes, toutes les envies qui
ravagent amitiés et familles: en un mot, la société dans ses passions
avec le meurtre à petit feu, lent et dissimulé, mais sans cette violence
soudaine qui seule mène aux Assises.
Mais où sont les Assises? Rien ne les annonce. Est-ce qu’elles se
cachent?
Vous les trouverez de l’autre côté, derrière la sinistre façade de la
place Dauphine, au milieu d’un désert de galeries, où tout est d’une
ordonnance rigoureuse et d’une clarté de marbre blanc. Quelques
stagiaires aiment ces parages: ils y viennent avec leurs clientes. Ne
les dérangez point. Là du moins, peut-on se presser les mains, se serrer
les genoux, se baiser la bouche à l’abri des indiscrets, mais il
convient d’avoir les sens bien libertins, pour ne pas s’apercevoir que
les murs sont nus et que les bancs sont froids. Froids comme une
instruction criminelle. Il est donc naturel que là se carre la Cour
d’Assises. Elle s’isole, s’enferme, et juge à part, loin de tous les
autres. Elle est sévère et menaçante.
C’est aux Assises qu’on discute avec pompe sur des cadavres, aux Assises
que se décident le bagne, la réclusion et si souvent les acquittements
pharisaïques qui, sous l’apparence d’une pitié pleine d’amour, cachent
des haines de partisans. C’est là qu’ardente, étrange, sournoise ou
déchaînée, ayant la face du crime ou celle de la vengeance, s’agite,
palpite, s’égare la moitié de l’histoire intime de la France. C’est là
que tout cœur honnête et candide, qui cherche des raisons de croire en
Dieu, doit entrer, car il y trouvera l’assurance que les hommes, même
affublés de robes et de toques, sont impuissants à satisfaire son désir
de justice et de bonté.
[Illustration]
[Illustration]
II
LE LANGAGE DES HOMMES
Cependant, il ne faut pas d’emblée, sans précaution, pénétrer aux
Assises. Il faut un peu frôler le vice avant d’aborder l’enfer. Il faut
rencontrer les têtes qu’on y verra, voir les robes noires avant qu’elles
plaident, les journalistes avant de les lire, et les magistrats avant
qu’ils se couvrent de pourpre et d’hermine. Enfin, il faut rôder dans
cette Galerie Marchande dont le nom est si beau, pour guetter, écouter,
commencer à deviner, et ne pas entrer du premier coup, sans préparation,
en pleine folie sanglante.
La Galerie Marchande est le vestibule du Palais, qu’on trouve tout de
suite en haut du grand escalier, sur le boulevard. Vestibule dallé, orné
de bancs en bronze, et au milieu, pour le premier regard, une de ces
voûtes grillées, derrière lesquelles, sur les estampes de la Révolution,
on voit se presser des condamnés à mort. Les lieux sont donc sévères,
mais on ne le remarque pas, tant les avocats s’y trémoussent. Une
porte-fenêtre, toujours fermée, isole cette Galerie de la
Sainte-Chapelle, dont on peut entrevoir tout au plus quelques saints;
tandis que trois portes vitrées, sans cesse battantes, la relient aux
Pas-Perdus, où le Barreau se promène dans un noir fourmillement. Mais au
bout de la promenade, il redescend dans cette galerie, plus étroite et
plus échauffée, où on peut mieux s’attendre, mieux se rencontrer, mieux
s’observer, mieux jacasser. Entrer au Palais par là, c’est tomber dans
le brouhaha et l’air trouble; c’est une notion juste de la justice et de
ce qu’elle commet de plus grave: les Assises. Car tout y est plus
fiévreux, plus âpre qu’aux Pas-Perdus, Ce n’est pas la vaste place où on
marche, où on se croise. C’est le carrefour encombré, où on s’arrête, où
on s’attroupe, et il y a même des boutiques avec les noms des
boutiquiers: «_Médecin du Palais._»--«_Presse judiciaire._» La boutique
du premier n’attire personne. Elle est close et renferme une vieille
tortue de docteur, qu’on vient chercher en hâte chaque fois qu’un
anévrisme se rompt. Il se meut avec peine et s’en va voir lentement
comment on meurt sans lui. Mais la presse judiciaire, elle, est
achalandée. Pensez ce que représente ce titre pour des robes avides de
réclame, qui veulent toujours qu’on écrive en deux mots qu’elles
viennent d’en prononcer un, et qui se pendent aux journalistes comme des
villageois au garde champêtre, pour obtenir un roulement de son
tambour...
--Ah! mon cher, mon bon vieux, que je suis heureux de vous rencontrer
par hasard! (Depuis une heure ils font le pied de grue.) Je viens de
plaider une affaire qui vous eût rempli de joie. Je pensais à vous. (En
y pensant, il disait même: «Ce sacré porc ne viendra donc pas!») Il
s’agit d’un sorcier, mon bon, d’un vrai sorcier!
--Mon petit, dit le journaliste, savez-vous ce que vous allez faire?
--Comment le saurais-je, cervelle du diable?
--Vous allez m’écrire vous-même quinze lignes là-dessus.
--Oh! cela... je ne voudrais pas...
--C’est moi qui vous en prie!
--Ah! vous êtes un cœur d’or. Écoutez donc. J’ai sur moi un petit
résumé...
--Donnez-le!
--Il était pour moi.
--Y a-t-il votre nom?
--Trois fois... Vous gênera-t-il?
--Mon vieux, je serai enchanté.
--Vous êtes gentil, gentil!...
Ils se serrent la main affectueusement, avec la chaleur de deux hommes
qui se roulent. L’avocat pense: «Ce que je l’ai eu! Quelle brave
truffe!» Et l’autre se dit: «Tu as voulu être plus fin que moi?...
Zozo!»
On ne peut pas être plus fin que la presse! Mais ce mince défaut de
vanité achève de rendre sympathique ce groupe de gens cocasses, où l’on
trouve des gavroches qui aiment Virgile, des bourgeois qui s’habillent
en bohèmes, des fous qui pérorent plus qu’un avocat, des simples qui,
tout simplement, allongent leurs simples lignes. Variété funambulesque,
qui ne suffirait pas à les faire aimer, mais qui ajoute une drôlerie à
leur qualité première et si exceptionnelle: l’honnêteté. Quelle anomalie
dans ce Palais! Ils rendent service et ils ne tendent pas la main. On
leur offre un bock pour être cité dans leur article, et carrément ils
disent:
--Ce n’est pas pour l’article que j’accepte: c’est que j’ai soif!
Puis, ils écrivent l’article.
[Illustration]
Ils chahutent. Leur salle rappelle une classe de gosses. Ils se jettent
de l’encre et du papier mâché, mais ils font leur travail avec une
conscience de Bénédictins. L’un d’eux, qui d’ailleurs a la tête d’un
dévot méthodique, visite, chaque jour que Dieu fait, toutes les chambres
où les hommes de la Justice opèrent. Il pousse la porte doucement, se
découvre et, à pas feutrés, il marche jusqu’au greffier: «Excusez si je
vous dérange... Y a-t-il une affaire qui puisse m’intéresser?» Puis,
quelque réponse qu’on lui fasse, il se confond en remerciements, et
rougit quand il se retire.
Celui-là ne s’attarde guère dans la Galerie Marchande: elle effarouche
sa timidité. Mais les autres descendent volontiers fumer la pipe en bas
de leur boutique, et par leur verve, leurs blagues, leurs rires ou leurs
bourrades, ils ajoutent au désordre et à la turbulence.
C’est le lendemain d’un crime tapageur, quand une femme connue tue son
mari, ou son amant, qu’ils s’épanouissent et sont eux-mêmes. Ils
colportent autant de nouvelles fausses qu’on en exige. Ils vous tirent
dans les coins pour vous dire confidentiellement ce que tout le monde
sait, et ils ajoutent:
--Ne le répétez pas! J’ai envoyé un cycliste au journal. Je suis seul à
avoir le tuyau.
Puis, en hâte, ils vous quittent: car voici M. le Bâtonnier Labori.
--Monsieur le Bâtonnier, prenez-vous l’affaire?
La femme du ministre des Finances, Mme Caillaux, a tué, de six balles de
revolver, Calmette, le directeur du _Figaro_. Grosse histoire. Qui sera
l’avocat?
Maître Labori s’arrête, soupire, puis gronde:
--J’attends une dépêche, un coup de téléphone: dans une demi-heure, je
pourrai vous dire ma décision.
--Merci, monsieur le Bâtonnier!
Depuis la minute où il ouvrit le journal et vit la manchette annonçant
le drame inouï, Labori est dévoré de l’envie de plaider l’affaire. Quel
bruit! Quel éclat!... Mais... il s’agit de masquer ce désir sous des
mines de résignation dévouée. On vient de lui faire des offres; il s’est
maîtrisé; il a demandé deux heures pour réfléchir, c’est-à-dire pour
parcourir les galeries, anxieux et affairé. Il accroche par le bras des
confrères importants:
--Qu’en pensez-vous?... En toute franchise?
Les autres s’en tirent en le flagornant:
--Vous avez une maîtrise telle!
--Alors, dit-il, vous jugez aussi que c’est mon devoir? L’affaire est
écrasante, mais je ne peux me dérober?
[Illustration]
Et il avale de l’air et gonfle ses épaules. Grandi par son bonnet et par
sa jupe trop longue, il a l’air d’un chêne qui parlerait à des
champignons. Son pouce large écrase la serviette; c’est un bourdon que
sa voix. Et il bourdonne: «Si c’est mon devoir... je ferai mon devoir.»
Puisque Maître Henri-Robert ne peut pas prendre l’affaire (il a dîné
chez le ministre, dont la femme est à Saint-Lazare)--puisque Maître
Chenu la voudrait (il rôde, pâle et nerveux), Labori ne peut reculer:
courage! Encore un tour aux Pas-Perdus, le temps qu’on voie bien le
combat de son âme; puis il allonge le pas, et, tête haute, il pénètre
dans la Galerie Marchande.
Trente yeux le guettent, trente mains se tendent.
--Eh bien, cher Bâtonnier?... Eh bien, mon cher ami?...
--J’accepte! C’est mon devoir.
Quatre mots qui tombent lourdement, d’une bouche raidie par l’émotion:
il connaît ses entrées en scène. Et aussitôt on l’applaudit. Maître
Chenu, qui passe, ricane: «Bravo! Nous irons vous entendre.» Les
journalistes reprennent: «Nous serons tous là!» Les bancs se vident:
chacun s’approche. Ceux qui l’ont bien en haine sont les plus empressés:
ils se font voir d’avance en prévision d’un triomphe qui les effraie:
--Monsieur le Bâtonnier, comme vous serez beau! Ce n’est d’ailleurs que
justice! La vie vous devait bien cela!
--C’est le couronnement de toute votre carrière!
--Mon ami, cher ami! Ah! cher, bien cher ami!
Il répond comme il peut, par les mains, par le regard, et par les ailes
du nez, qui sont grandiloquentes.
--Merci, balbutie-t-il. Merci, vous!... Merci, toi!
Mais soudain, le geste large, il arrête cet assaut et d’une voix devenue
sourde:
--Merci!... Merci à tous de me soutenir dans cette épreuve.
Puis, devant lui, il aperçoit une tête qu’il ne connaît pas, un lorgnon
qui l’épie, une main qui prend des notes. Alors, très simplement, il
demande:
--Vous êtes journaliste, Monsieur? Voulez-vous une interview?
Et, sur-le-champ, il dicte:
--Quoique cette affaire fût écrasante, en toute conscience, j’ai cru que
je devais l’accepter!...
Tous se sont tus. Ils font cercle, ils le mangent des yeux... S’il avait
seulement l’idée de mourir: quel enterrement!
Seul dans l’ombre, au bout de la galerie, Maître Rongecœur reste à
l’écart.
Maître Rongecœur est plus noir encore que les autres par sa barbe de
grand prêtre qui cache son rabat blanc; et il se tient debout, pensif et
blême, car il souffre de ce qu’il voit et de ce qu’il entend. Il
souffre, parce qu’il a du talent et qu’on ne l’entoure jamais; il
souffre, parce qu’il doit plaider une grosse affaire d’Assises, et que
personne, personne ne s’en inquiète. Il souffre enfin, présentement,
parce qu’on assiège et qu’on acclame un autre que lui. Il est venu de
bonne heure au Palais; il prévoyait une cruelle journée; et, depuis deux
heures, il est là, dans les entre-colonnes, ruminant sa détresse,
empoisonné de sa bile, car on ne l’aborde pas, on ne le salue même plus,
ma parole, on le dédaigne! Son martyre a commencé à la buvette:
d’ordinaire, on le reconnaît, on se le désigne; aujourd’hui, on lui a
demandé: «Est-ce Labori qui prend l’affaire?» Alors il a envie de
hurler: «Mais c’est moi qui devrais la prendre! Ah! Moi, je la prendrais
vite! Car moi, j’ai toujours envie de parler, afin qu’on parle de moi!»
Mais il est seul dans l’ombre, et le Bâtonnier ne le voit même pas...
Si! Il l’a vu! Grand Dieu, le Bâtonnier l’appelle:
--Rongecœur!... Cher ami!
Quoi? Voudrait-il son aide? Il s’approche en pétrissant sa barbe:
--Rongecœur, dit Labori, j’expliquais à ces messieurs, et je tiens à
répéter devant vous, que si j’accepte, mon bon ami, c’est après avoir
tout pesé, mais vraiment, je crois que c’est mon devoir!
--Vous savez comme je vous aime... bredouille Rongecœur. Donc,
sincèrement, je vous félicite.
Il s’y reprend à trois fois, et déjà Labori ne le regarde plus; toute la
presse judiciaire est sortie de sa boutique; les robes accourent des
Pas-Perdus; la nouvelle s’est répandue; c’est un second assaut.
--Vive Labori! Bravo! Nous voulons tous vos mains!
Labori les leur tend, et d’une voix tempétueuse, pareille à celle d’une
mer qui se brise sur les rochers, il dit:
--Mes chers amis, je ne sais pas plus que vous comment je me tirerai de
cette affaire qui est peut-être la plus considérable du siècle... Mais
j’ai senti en moi l’impératif catégorique.
Le bras tendu, il désigne le vestiaire. Il s’y dirige. Et c’est dans
l’enthousiasme que l’escorte l’accompagne.
Mais ceux qui restent dans la Galerie se regardent alors, et hochent la
tête:
--Eh bien, mon petit?... Ce n’est pas l’homme qu’il fallait... L’affaire
est foutue! Il fallait quelqu’un de fin!
Maître Rongecœur émerge de l’ombre.
--Tenez, il fallait Rongecœur!
Il a un frisson. Il proteste:
--Ne parlez pas de moi... j’aurais refusé.
--Mon cher, vous avez un immense talent! Et lui aussi, notez, mais lui,
il est trop lourd... il va s’asseoir là-dessus, écraser tout: ah! c’est
foutu!
--Pardon... Oh! pardon, je crois... qu’il plaidera très bien, murmure
Maître Rongecœur, dont le sang s’arrête entre les mots.
--Et puis, qu’il plaide bien ou mal, dit un petit journaliste à tête
farce, je m’en contrefous, car ça ne m’empêchera pas, messieurs, d’aller
ce soir faire subir les derniers outrages à Mlle Fleurette Fleuron qui,
depuis hier, m’appartient corps et âme.
--Ne te vante pas! dit un gros.
--Tais-toi, cocu! répond le petit. Marche devant; je te suis; nous
allons boire deux bocks, à tes frais!
La buvette est en dessous. On y descend par un escalier en colimaçon.
Mais il faut atteindre l’escalier. Que de monde! Quelle cohue! Des
clients se mêlent aux robes, s’accrochent à elles: gens du peuple qu’on
étourdit, mais qu’on congédie; femmes élégantes qu’on garde et qu’on
chauffe. Les premiers sont encombrants: ils traînent des épouses
bavardes, des gosses pleurards; ils ne savent pas s’expliquer; ils
sortent des papiers sales; l’avocat les rudoie, les renvoie.
Ils grimpent des escaliers, se perdent, reviennent, et ils se campent
devant le vestiaire pour ressauter sur l’avocat, quand il va venir ôter
sa robe; mais lui les aperçoit, s’enfuit et entre par une autre porte,
ignorée du bon peuple. Ils peuvent l’attendre jusqu’à la nuit.
Les jeunes femmes riches, dont la chair est tentante, qui sentent la
rose ou l’œillet, sont accueillies d’autre manière. Elles divorcent:
toutes viennent gémir sur la brutalité des hommes; et elles ont des
robes libertines qui marquent leur intention de se venger sur ce sexe
que leur mari déshonorait. Les avocats leur caressent les mains; ils les
font asseoir sur les bancs de bronze, où elles s’accoudent à des têtes
de lionnes. Elles sont troublantes; elles exposent leurs griefs avec
passion. On les entend murmurer:
--Je vous jure, maintenant, qu’on me respectera!
L’avocat regarde la cambrure du pied ou la blancheur du cou. Il murmure:
--Vous deviez me raconter des choses. Venez donc chez moi. Vous m’aviez
dit que même votre nuit de noces...
La femme se lève:
--C’est vrai. Il faut que vous sachiez. Quand vous trouve-t-on?
Elle reste devant la porte, dont la lumière lui agrandit les yeux; elle
cambre la taille, la jambe un peu pliée, et elle tend la main, disant:
«A bientôt!» L’avocat dresse la tête. On les regarde tous deux. Comme
les autres, regardez-les.
Le temps qu’arrive Maître Tricoche, car celui-là vous absorbera tout
entier. Il parle haut pour expliquer à deux confrères:
--J’ai remis le président à sa place comme un petit garçon; et Maître Le
Fur avec le président! Vous savez, c’est mon affaire Solacroupe, le
cinéma contre l’Académie. Vous ai-je raconté? Non? Que je vous raconte!
Mais l’un des jeunes gens l’interrompt:
--Moi aussi, l’autre jour, j’ai ramassé Le Fur: il m’a écouté comme si
j’étais son père.
--Oui, mais moi, il y a ceci d’impayable...
Il en est de même dans tous les groupes: ils écoutent tous «l’histoire
impayable» de la journée. Ce n’est qu’une niaiserie, quand Tricoche en
accouche; une turlupinade, si elle vient d’Asina, l’avocat-juge de paix,
à tête d’apothicaire, qui empoigne ses confrères et prête serment sur
leur ventre. Histoire qui est un bouquet de mots fins, quand elle est de
Maître Lipilli, une petite ordure, lorsqu’elle vient de Maître Agasse.
Quelle dépense d’esprit... et du pire! Et que de têtes, comme aux
Pas-Perdus! Mais, là-bas, elles profitent de l’ombre, tandis que cette
Galerie Marchande est terrible de clarté. Lorsque M. le Bâtonnier
Lablette dit à un confrère:
--Vraiment, cher ami, vous prenez ce dossier? Quoique plein de talent,
vous ne craignez pas?... Enfin... à la première défaillance, je suis
votre homme!...
On voit luire ses prunelles et le nez frémir de convoitise.
On voit aussi que Maître Callebasse a la lèvre paillarde, lui qui défend
toujours des demoiselles de théâtre; que Maître Gautereau-Vignole a la
tête de son âme, un petit bout de tête en casse-noisette, mauvaise et
chafouine; que Maître Écomard a la marche d’une hyène; et que Maître
Esquivé s’en va toujours soucieux, depuis son mariage manqué avec la
fille d’un marchand de doubles-crèmes, qui devait lui apporter la
clientèle de tous les crémiers de Paris. Quant à Maître Piero-Piafferi,
il se grandit, sort de son faux-col. Il est l’image de sa devise: «_Plus
haut! Toujours plus haut! Vous verrez jusqu’où je peux grimper!_» Puis,
quels souliers, quelles manchettes, quelle cravate! Tout cela pour
illustrer une seconde devise: «_De l’argent! Toujours plus d’argent!
Vous verrez ce que je peux gagner d’argent!_»
--Et moi je ne gagne rien, grogne sourdement un conseiller qui passe.
Magistrat qu’on croit digne et qui n’est que mortifié; car, après un
déjeuner babylonien chez un des rois de la parole, il rentre avec
amertume dîner chez lui de sa côtelette de fonctionnaire. La Galerie
Marchande est mauvaise pour son fiel, quoique, en apparence, on l’y
respecte. Mais l’avocat qui le salue a sur lui une influence
alimentaire... dont il se vengera d’ailleurs en faisant pression sur les
experts et en donnant des ordres aux liquidateurs.
--Quelle bouillotte! dit Maître Turbot de la Halle, dès qu’il est passé.
Ce qu’il en faudrait un nettoyage dans ce monde-là!
[Illustration]
--Gâteux ou fous, voilà la Cour! répond Maître Trinioles.
Celui-là, dès qu’il arrive, emplit la Galerie. C’est une des volailles
comiques de la volière. Tout de la vieille poule: l’œil rond, le ventre
traînant, et le derrière bas sur des pattes grêles. Il vient de perdre
un procès, comme d’habitude, lui qui, pourtant, sait être épique ou ému,
minutieux ou abondant, lui qui a été député, lui qui... cot... cot...
cot... il en glousse de fureur! Et on se le montre; et on ricane.
Il parle d’aller trouver le président, de se plaindre au Bâtonnier. Il
crie: «Je ferai un incident personnel!» Même sans savoir de quoi il
s’agit, tous répondent: «Faites vite! N’hésitez pas!» Ils excitent la
vieille poule comme un coq de combat.
Ce qu’il y a d’effarant dans cette Galerie Marchande, c’est l’impudeur
avec laquelle ils se déchirent et se volent au grand jour, sur le seuil
même du Palais. Les juifs se cachent pour faire l’usure. Eux se mettent
à leur porte. Est-ce inconscience ou cynisme?
Or, c’est derrière ce couloir de Bourse où se pratique le trafic des
humains, derrière toutes ces rumeurs de haine, passé ce grondement
d’avidité, plus loin que ces éclats de l’envie et de la passion, au delà
de cette potinière dramatique et dangereuse que siège la Cour--la Cour
d’Assises, c’est-à-dire tout le Palais pour les âmes populaires.
Ailleurs, vous êtes témoin des drames; là, vous en voyez les suites et
en sondez les causes; là, vous jugez les gestes, en essayant de
comprendre les âmes. Assassins, filles, amants, voleurs, volés, témoins,
tous y parlent, nient, se confessent et luttent. La passion pousse les
portes et s’installe au prétoire: c’est elle qui défend, qui explique,
qui accuse; elle a vingt masques: elle s’appelle l’argent, l’honneur, le
bien, la patrie; elle est odieuse, elle est sublime; et c’est son
haleine qu’on respire dans l’air étouffant de cette grande salle des
Assises.
Pour essayer de l’apaiser, de la raisonner, de la maîtriser, la société
installe sur douze chaises imposantes, plus larges que celles qu’ils ont
dans leurs familles, douze citoyens tirés au sort, qu’elle appelle le
Jury.
Cette douzaine d’hommes, qui en principe commandent, en fait sont
commandés; car un mandat hante leurs consciences. Ils représentent
l’opinion; ils ont le ferme dessein d’être justes; si bien qu’ils
s’inquiètent, s’égarent, et qu’un doute léger suffit pour qu’ils
acquittent un criminel, au lieu que, dans une sainte fureur, ils tuent
dignement un irresponsable. Le pays ne gagne rien à cette institution;
mais le principe illusionne; il est un soulagement pour le peuple qui
est la proie des idées vagues; et la forme idéale du jury reste douce
aux cœurs qui aiment chez eux rêver de justice.
En principe, on le tire au sort; mais sitôt tiré, on l’épluche et on
l’émonde. On tire trente-six noms pour en rayer vingt-quatre. Besogne
que se partagent l’accusation et la défense. L’accusation commence: elle
biffe ceux qui lui semblent enclins, par profession, à l’indulgence.
Après quoi, le défenseur, rageusement, supprime tout ce qui paraît cher
à l’accusation; et il reste douze bonshommes, que les parties adverses
accueillent par force, avec résignation.
Ils s’installent sur leurs chaises: ils sont graves. Depuis huit jours,
tout leur fut prétexte pour dire en famille: «Lundi prochain, je serai
du Jury!» Maintenant, c’est eux, parmi trente-six, que l’on conserve; et
comme ils ignorent qu’ils le doivent à l’indifférence qui s’attache à
leurs noms, ils en ressentent une fierté qui se voit à leur maintien.
Ils sont épicier, pharmacien, marchand de fourrages, bureaucrate,
architecte, chauffeur, et ils vont juger; ils vont délivrer ou faire
enfermer leurs semblables: la Société peut-elle leur faire honneur plus
grand?
La salle leur paraît belle: les ornements, pourtant, en sont médiocres,
et tout y est terni par de tumultueuses séances; mais la table des
juges, le box des accusés, les portes qu’on garde, le public, au fond,
qu’on maintient, sont autant d’images pathétiques qui font illusion, et
le lieu leur semble beau, parce que toujours le drame est grand.
La vie, en effet, avec son tumulte et ses éclats, la mort et sa misère
glacée, ce dyptique de l’homme est là, dans cette Cour, dans ce
confessionnal formidable,--sculpté en une pâte qui est la pauvre chair
des hommes. Les affres du mensonge, les tortures de l’aveu, le néant de
la colère, la Cour d’Assises les guette, les voit, les entend, elle en
vit, elle en garde une empreinte effrayante. Mais le dyptique n’est pas
immuable; il évolue. Bien mieux, il arrive que, de ses mains
passionnées, la Société même le modèle et le transforme, lorsque, par un
grand jour d’émeute, tout à coup, elle se collette avec des magistrats
qui, sournoisement, veulent étouffer la Loi. La Loi... et ses balances
pour tous égales! Utopie! Hypocrisie! L’apache qui égorge au couteau, ou
la femme de ministre dont le manchon cache un revolver, s’en viennent,
l’un après l’autre, dans le même box. Chacun apporte ses poids pour
peser son crime, et on brusque le premier. «Êtes-vous fou, malheureux?»
tandis que, devant l’autre, on est muet, on salue. Mais, soudain, de la
salle un grondement monte. Qu’est-ce qui se passe? C’est la Société qui
s’insurge: payant ses juges, voici qu’elle les contrôle. Pas possible?
Mais si! Ils balbutiaient, elle parle haut. Ils tremblaient: elle les
chasse. Et ils s’empêtrent dans leurs robes... Le dyptique frémit,
s’élargit; c’est le bas-relief social, qui se sculpte à sa place; et le
«compte rendu» de la Cour d’Assises devient une page de l’histoire du
pays.
[Illustration]
[Illustration]
III
L’AFFAIRE PASSIONNELLE
L’affaire Chevreau! Vous rappelez-vous? Ce professeur qui a tué sa
femme... L’histoire d’abord fut le grand attrait des journaux, avant
d’emplir les Assises d’un ébrouement mondain. Elle était typique de ces
drames qui, en ayant l’air d’entrer au Palais, en viennent en vérité. Il
faut que des juges prononcent sur ce que d’autres, inconsciemment, ont
décidé. L’assassin n’est qu’un intermédiaire. Si la Cour d’Assises
siège, c’est que le Tribunal, puis la Cour, en deux fois trois minutes,
ont réglé le divorce le plus aventureux, faisant aux parents comme aux
enfants une impossible vie et préparant un meurtre, seul recours à
certains désespoirs. Revolver, cadavre, police, voilà les douze
bonshommes qui vont juger la Justice et ses conséquences.
Le jour de l’audience est venu. Midi moins cinq... Trois cents
Parisiennes, pendues à des robes d’avocats, essaient de se glisser à
leur suite dans la salle des Assises. Elles sont flatteuses en
suppliant:
--Maître, vous qui avez tant de talent, vous devez faire ici vos quatre
volontés!... Je suis sûre... que vous allez me faire entrer!
Eux s’agitent:
--Essayons par là...
En hâte, deux marches par deux marches, ils montent l’escalier en
colimaçon des témoins.
--Ne vais-je pas trop vite pour vos petits pieds, belle Madame?
Mais ce n’est pas la belle madame qui répond. Des confrères descendent,
refoulés par les gardes, qui crient que «c’est plein et que c’est pas
l’entrée des avocats!» Demi-tour.
--Il eût fallu arriver plus tôt... tout est bondé!
--Oh!... en glissant une pièce? implore la belle Madame.
--Vous me donnez une idée... Attendez là... Je vais voir Fernand.
C’est le garçon des Assises, un des personnages symboliques du Palais,
gros homme qui, depuis un tiers de siècle, a vu tous les assassins, tous
les juges, tous les jurés, tous les avocats. Les plus grands jours ne
l’émeuvent plus, il a un dos rond sur qui il peut pleuvoir, et il est
accoutumé à ces curiosités féminines ainsi qu’aux supplications des
hommes de robe:
--Mon brave Fernand, est-ce que le président est arrivé?
--Yes, cher Maître.
--Ce serait pour faire entrer une femme exquise avec qui il a dû dîner
dans le monde... A moins que vous-même ne me rendiez ce gros service.
Avec vous, elle aurait même une meilleure place!
Fernand cligne de l’œil:
--Mignonne?
--Un amour!
--Ah! soupire-t-il, Adam se plaignait déjà; et il n’en avait qu’une à
ses trousses... si je peux parler de trousses pour ce sans-culotte...
mais moi!... Enfin, amenez toujours!...
--Fernand, vous êtes un frère, un père, un cœur!
--Quand je peux faire plaisir, je fais plaisir.
--Tenez, Fernand... Si, si, prenez, je vous en prie, Fernand! Et merci,
je vous revaudrai ça!
--Maître, vous voulez rire... je descends chercher votre dame, qu’on ne
laisserait pas passer.
On l’a même déjà chassée de la galerie où elle attendait. On l’aperçoit
qui, toute rouge, fait des signes.
--Ces gardes sont des malotrus! Quelles brutes!
--Suivez-moi, madame, dit Fernand qui a le calme des vieilles troupes.
--Oh! vous, vous êtes ma Providence... Tenez... Si, si, prenez, je vous
en prie... Alors, vous allez me faire entrer?... J’ai entendu que vous
vous appeliez Fernand?... Comme mon beau-frère!...
Des gardes barrent le chemin. Fernand annonce:
--La femme du Président!
Le tour est joué. Il y a une heureuse de plus.
Elle entre, essoufflée, tant elle a eu peur de ne pas entrer. Elle
regarde. Elle est dans le plus grand des théâtres de Paris où la Société
va lui jouer une pièce vraie... Qu’elle a de chance! Que c’est émouvant
cette salle! Elle va donc voir cet homme qui a tué sa femme. Comment se
défendra-t-il?... Il doit être pâle... Peut-être va-t-il pleurer?... Et
si on le condamne?... D’avance elle tient son cœur. Je veux dire son
sein. Elle s’évente... Que de monde!... Ces messieurs qui tirent des
papiers de leur veston, c’est la presse sans doute?... Voici des
dessinateurs avec leurs cartons... Fernand lui a mis sa chaise derrière
un gros monsieur, mais elle a reglissé une pièce, et Fernand a dit:
«Monsieur, reculez-vous, Madame est témoin!» Alors, elle a passé devant,
elle voit tout, et... au moment où le drame va commencer, elle a une
grande joie.
Coup de timbre sec qui met les gens sur pieds. Dans l’ombre, au-dessous
des fenêtres, elle aperçoit de gros hommes qui entrent et s’asseyent: le
jury. Elle voit Fernand qui ouvre une porte massive. Un huissier glapit:
«La Cour!» Quatre personnages, chargés de robes rouges, s’avancent avec
gravité. L’accusé est introduit: rien de marquant. Comment, c’est lui
qui a tué?... L’avocat s’installe: Maître Piero-Piafferi, sans doute? Il
y a si longtemps qu’elle grille de l’entendre; mais elle lui croyait de
la moustache et des cheveux mousseux. Celui-ci est chauve et rasé.
Allons, son face-à-main ne lui suffit plus; elle tire de son sac une
petite jumelle en nacre. Tout le monde s’assied.
--Accusé, levez-vous!
Et Chevreau, Maurice, trente-neuf ans, professeur agrégé de
l’Université, se lève devant ce jury composé d’un grainetier, d’un
commandant en retraite, d’un plombier, d’un herboriste, d’un notaire,
d’un comptable, d’un employé des chemins de fer, d’un professeur de
violon, d’un tapissier, d’un doreur, d’un mégissier et d’un rentier.
C’est le grainetier qui préside. Il est d’aspect considérable. Larges
épaules sous une tête cuite, taillée dans de la brique. Le professeur de
violon a des cheveux ébouriffés; le pharmacien est content de soi; les
autres... ont tous aussi leurs visages, leurs amours-propres, leurs
faiblesses, leurs partis pris, mais ils se fondent dans l’ombre, et
l’accusé, qui ne les distingue pas, s’effraie de ces inconnus.
Il est blême, mince, de chair pauvre, de vêtements étriqués. La salle,
de toutes ses oreilles, guette ses premiers mots: ils sont ternes. Et
tout de suite les femmes pensent: «Il avait une tête à être trompé!»
--Madame!... Messieurs, je vous en prie!... Je suis le défenseur!
Du bruit, du vent, c’est une robe noire qui pénètre, qui pivote, qui
s’avance, et qui tout à coup, en s’essoufflant, en bouffant, recouvre
l’avocat chauve, que la belle madame contemplait. Maître Piero-Piafferi
est arrivé, il s’est substitué à son secrétaire. Il donne un coup de
nez, il frise les yeux, il tend l’oreille. Comment? Quoi? Qu’est-ce qui
se passe? L’interrogatoire est commencé?
--Ça, par exemple!
Maître Piero élève la voix, puis la baisse, et avec un sourire de
danseuse, impertinent depuis ses talons, qui sont hauts, jusqu’à ses
cheveux qui s’insurgent:
--Monsieur le Président... ne savait sans doute pas que c’était à moi
qu’incombait la charge de la défense (il a l’index tendu vers le nez du
Président)... C’est cela... Oh! la Cour est fort excusable!... Mais...
puisque les débats ne sont pas tout à fait terminés et que
l’acquittement n’est pas encore tout à fait prononcé, j’exprime le désir
modeste que l’on recommence tout.
Le Président a chaud: il enlève sa toque:
--Maître... balbutie-t-il, j’avais cru vous apercevoir...
Maître Piero, qui s’était assis, se relève, puis, noblement:
--Ces paroles, monsieur le Président, me donnent entière satisfaction.
Je n’attendais pas moins de votre esprit délicat et je vous remercie.
L’audience est à peine ouverte: déjà un incident.
--Ce Piafferi est épatant! chuchote le public.
--Ce que ce Piero peut être odieux! grognent les journalistes.
Timide, le Président reprend doucement l’interrogatoire.
Il a raison d’être timide, car, si le meurtrier est affaissé, l’avocat,
lui, ne l’est pas. D’abord, il regarde un peu partout, l’auditoire,
l’assassin, l’avocat général. Un sourire au public, une tape amicale au
client; une moue pour le défenseur de la Société. Quant au jury, à
contre-jour, pas d’intérêt. De dessous sa robe il a tiré une boîte de
cachou. Il s’en lance de petits brins dans la bouche. Il appelle
l’huissier, envoie des billets à la presse, gonfle le torse, secoue ses
manches, piaffe, ricane, lève les mains. Oui, soudain, il veut la
parole. Il interrompt le Président, puis il crie, et il tape du pied.
Bien mieux, il attaque, il fonce, il rage, il s’élève, il domine, il
triomphe! C’est fini, le Président ne préside plus. L’avocat général
essaye de le soutenir: Piero finit ses phrases; après quoi, il fait
semblant de s’excuser en aggravant son insolence, et il peste encore,
toujours, laissant échapper deux, dix, vingt plaidoiries avant la vraie.
Il arrive ainsi qu’il fait des parades brillantes, méchantes,
étincelantes, à propos d’une affaire triste, où se débat, avec des
gestes mornes et des mots sans couleur, un être falot qui, par son
ennuyeuse prétention, a dégoûté une femme insuffisamment préparée aux
«épreuves» universitaires. Par Maître Piero, le ton du procès change. On
tâtonnait, en bâillant, dans la nuit, et voici qu’un feu d’artifice
éclate, qui incendie tout. Les jurés sont éblouis et abrutis: c’est le
but.