Le lendemain soir, à l’heure fixée, nous étions chez la tia. Raymond lui
annonça qu’il avait la migraine et que cette nuit je resterais seul chez
elle. Elle ne fit pas une objection, et demanda seulement avec un visage
inquiet si Raymond souffrait beaucoup. Elle nous prenait certainement
pour des étrangers d’importance, à tous les caprices desquels il faut se
plier, car il y a toujours plus à gagner avec eux, en ne les
contredisant point; sans doute elle comptait par sa bonne grâce
s’attacher notre clientèle.
Nous voulûmes voir Rosita. Elle finissait de dîner. La tia l’appela.
Elle vint en camisole, débraillée, dans une tenue où se reconnaissaient
toutes les habitudes d’une existence irrégulière. Nous annonçâmes à la
tia que nous voulions emmener sa protégée prendre du café avec nous. La
Rosita fit un peu la grimace, il fallait s’habiller, et elle était
paresseuse; cependant elle ne songea point à résister, se sachant à
nous,--et puis la tia l’encourageait de l’œil: elle disparut donc pour
aller s’apprêter, mais qu’elle n’eût obéi qu’avec une demi-passiveté
nous parut agréable... Il est fâcheux d’avoir des esclaves trop soumis,
on n’a la joie de se sentir le maître que s’ils ne vous cèdent qu’après
une défense... Rosita revint au bout de quelques instants parée de sa
jupe de satin noir et de son corsage blanc, et la mantille sur ses
cheveux. Et au moment où j’écris ceci, je la vois vraiment rentrant dans
la chambre, je vois le geste de la tia qui se tourne vers elle pour
examiner si elle est bien, je la vois, elle, qui se laisse regarder en
souriant, et en même temps j’entends le bruit de la Calle Hospital, sur
laquelle donne la maison, monter par la fenêtre ouverte... Rosita a un
grain de beauté très noir sur sa joue mate, ses yeux sont durs et vifs
comme un charbon brillant, elle possède un petit nez joli et un sourire
gai comme le bruit d’un ruisseau, ou comme un rayon de soleil sur
l’herbe, enfin comme toute chose heureuse avec simplicité; c’est une
petite âme contente telle que si elle vivait parmi des anges. La vieille
lui demande pourquoi elle a mis cette mantille. Et Rosita répond qu’elle
est moins jolie que l’autre, mais moins chaude. Et maintenant la vieille
nous regarde tous les deux debout, et le barbu Raymond près de nous,
elle sourit d’un air charmé et elle dit en remuant la tête avec
bonhomie: «El papa et elle matrimono...» Et cela n’est pas ridicule. Il
n’y a sans doute qu’en Espagne qu’une entremetteuse peut montrer avec
sincérité un pareil amour de la famille... Quand nous avons passé la
porte, elle m’a flatté le dos d’un petite tape amicale et familière.
Sur la Rambla, nous marchons au milieu de la foule; je tiens Rosita par
le petit doigt, je me régale, dans cet air chaud, sur cette avenue
vivante, d’être au côté d’une femme qui porte une mantille, qui
s’évente, et qui parle d’une voix rauque. Elle parle, j’écoute et je ne
comprends pas. Mais Raymond lui répond. De temps en temps, je prie qu’on
me traduise la conversation. Seulement, bientôt, je me sens un peu
exilé, et voilà qu’il m’apparaît très singulier de posséder une fille à
laquelle je ne puis pas même dire qu’elle a de jolis yeux... Cependant
c’est elle qui m’a choisi: cette petite Rosita recherche donc des
sensations particulières?
Au café, elle est charmante; elle me sert, elle sucre mes boissons, elle
y presse du citron, elle ne veut pas que je fasse rien: la femme doit
servir l’homme, l’homme doit se laisser servir en fumant paisiblement et
sans accomplir un geste inutile. Je m’accommode de cette façon de
comprendre les devoirs, et je la regarde avec plaisir s’agiter
gracieusement. «Petite fille à la mantille tu me plais infiniment; tu es
exquise, je regrette de ne pouvoir pas te le dire en ton langage et avec
de jolis mots qui te chauffent le cœur. Mais vois comme je te souris! Tu
me plais, et l’idée de te posséder tout à l’heure me rend fort heureux;
tu verras, ô petite sauvage, que le Français n’est point remarquable
seulement parce qu’il n’est pas noir de peau et parce que ses souliers
sont en chamois gris, mais parce que en outre il s’entend à la
volupté...»
Raymond nous accompagna jusqu’à la maison.
Tandis que Rosita me précédait dans le couloir, d’un geste furtif je
passais à mon ami ma montre, ma bague et ma bourse. Puis Raymond nous
ayant souhaité une bonne nuit partit. J’étais seul maintenant, seul dans
une maison dont les habitants ne savaient dire que des mots pour moi
dénués de sens, et desquels il ne m’était pas possible non plus de me
faire entendre. Cependant j’y venais dans un but connu, déterminé
d’avance, je ne voyais donc guère quel embarras j’avais à craindre.
Je n’en rencontrai point, en effet. La tia m’accueillit avec son air
maternel. Elle s’enquit de la migraine de Raymond, ce que je devinai à
sa pantomime: elle lissait son menton pour désigner Raymond par sa
barbe, puis touchait son front pour signifier le mal. Je la rassurai par
des mouvements de tête et d’yeux qui manifestaient que la douleur
n’avait pas augmenté.
Là-dessus nous passâmes dans la chambre; la tia et, avec elle, une autre
vieille que je n’avais pas encore vue arrivèrent et se mirent à préparer
le lit... Rosita se déshabillait. J’étais assis dans un fauteuil, je
fumais une cigarette et je souriais d’un air aimable, puisque je ne
pouvais pas parler.
Les vieilles étaient sorties... Seul avec ma jeune compagne, je
m’intéressais à ce qui se trouvait sous sa jupe et sous son corsage et
qu’elle retirait peu à peu. C’était plusieurs jupons blancs très empesés
et qui lui donnaient ces hanches rondes qu’elle avait de commun avec
toutes les autres Espagnoles que je voyais dans les rues, puis un corset
très peu serré où son torse souple et ses seins mignons de jeune fille
étaient à l’aise.
Elle se trouva en chemise. Sa peau très brune s’opposait vivement à la
blancheur éclatante du linge: on eût dit une petite négresse; agile et
de mouvements parfaits, avec des lèvres rouges et des dents blanches; il
y avait je pense du sang maure dans ses veines... Il faisait chaud: elle
se mit nue, et elle allait et venait dans la chambre, sans pudeur ni
impudeur, insouciante et très jolie.
Alors je la pris dans mes bras et je la caressai. Elle me disait des
choses gentilles et incompréhensibles. Puis j’emportai sur le lit cette
petite bête innocente, et je sus qu’elle avait eu raison de me choisir
et que point n’est besoin de paroles pour bien s’accorder en faisant
l’amour. Je n’avais qu’à regarder ses yeux et sa bouche pour deviner
tous ses désirs, et, si je l’étreignais, son mignon corps qui se
cambrait et m’enlaçait disait tout ce qui se passait dans sa vie et ce
que nul mot n’aurait pu m’exprimer mieux. Rosita, petite chair brûlante,
tu le savais bien que la parole n’est faite que pour énoncer des idées,
et qu’elle est superflue ou vaine pour se transmettre des sensations.
Il faisait lourd. La sueur nous mouillait. Par les fenêtres grandes
ouvertes, j’entendais dans la rue des gens passer et parler leur langage
inconnu... Je ne voulais pas dormir, car, de temps en temps, à l’autre
bout de l’appartement, je distinguais une voix d’homme... J’enlaçais la
Rosita, et je sentais dans ses cheveux une odeur d’épices. De tout cela
étrange, lointain et différent, je jouissais.
Quand nous ne nous embrassions pas, c’est alors que la parole nous
faisait faute. Mais nous essayions tout de même d’entamer une
conversation. En comptant sur ses doigts elle me dit son âge qui était
dix-sept ans. Puis je lui fis savoir par gestes que jamais je n’avais
dormi avec une femme si brune... Mais les sujets de conversation par ce
moyen sont assez rares. Et on les épuise vite. Pour ne pas rester à
court, nous nous enseignions maintenant le langage de nos pays
respectifs. Je désignais ses yeux et je disais: Les yeux, elle disait:
Ochos. Puis son nez, et elle: Al nas; sa bouche: la boca; ses seins: las
tetas; et son ventre: la panxa; et ses jambes: las camas, et ses mains:
las mas... Ensuite je lui disais qu’elle était jolie: O hermosa, ô
mignoneta!
Parfois on entendait dehors un claquement de mains, c’était quelqu’un
rentrant qui appelait le sereno; celui-ci avec son bruit de clés,
arrivait en courant.
Rosita se mit à chanter, je l’écoutai en extase. Jamais les chansons
espagnoles si violentes et si sauvages, et où toute l’âme de la race
crie, ne m’ont autant saisi. Elle jetait des paroles, de sa voix rauque,
et passionnément je l’écoutais. Quand elle avait fini: Mira (regarde),
disait-elle, et elle m’envoyait un baiser;--je l’embrassais alors avec
une passion doublée de tout ce que j’avais senti vivre dans sa chanson.
Elle voulut que je chantasse aussi. Je lui dis une ou deux chansons de
café-concert, les plus connues et les plus populaires. En répétant cela
après l’avoir écoutée, j’étais honteux de ce qui se chante chez nous, de
ces pauvretés et de cette mélodie niaise. Mais elle, elle ne s’en
lassait pas, elle trouvait cela beaucoup plus beau que ce qu’elle avait
chanté. Elle voulait que je continuasse toujours. Et elle me demandait:
«Canta, canta... canta, toi.»
... Il y eut une discussion dans la rue. J’épiais... Quand nous ne
causions pas, je regardais le bec de gaz qui brûlait au milieu de la
chambre... Elle me disait: An qué pensès? Je répondais: Nada... Alors
elle voulut me dire une phrase très longue à laquelle je n’entendis
goutte. Elle la recommençait, elle cherchait une façon de se faire
comprendre. Et je ne saisissais point. Compren? compren? disait-elle. Et
moi: No. Elle hochait la tête d’un air désolé: Ah!... quès mal da no
entendre pas el francès, quès mal!...
Un coq chanta. Il était très tard,--ou très tôt. Dans la rue on
n’entendait plus rien; toutes les maisons dormaient. La voix de l’homme
qui parlait hier soir à la tia s’était tue. Comme il ne m’était encore
rien arrivé, je me rassurai... Et je m’endormis.
* * * * *
... Quand je me réveillai, il faisait grand jour, il y avait beaucoup de
tapage dehors. La petite Rosita dormait doucement près de moi. Rien dans
la chambre n’était troublé. Mes vêtements pendaient à leur place.
J’étais décidément chez une honnête tia.
Je me levai. Je m’habillai. Je retrouvai les douros dans ma poche, et je
les alignai sur la table.
Rosita qui s’était levée, fit rebondir les grosses pièces et les
rattrapa dans sa main, comme on fait en Espagne pour éprouver la bonté
de la monnaie. J’aurais voulu lui donner autre chose, pour la remercier
particulièrement de m’avoir départi tant de plaisirs, malheureusement, à
cause de ma précaution je n’avais guère dans mes poches qu’une
quarantaine de sous en menue monnaie. Je les lui offris en m’excusant
par gestes du peu. Mais à cette idée que je n’avais rien d’autre sur moi
elle fut saisie de compassion, et elle me rendit exactement dix-neuf
sous, en me suppliant de les accepter. J’ai trouvé cela adorable, et ces
dix-neuf sous je les ai mis dans mon gousset en bénissant le Seigneur
d’avoir créé une enfant divine comme la Rosita, et de m’avoir permis de
la connaître.
* * * * *
Je partis. Elle me donna un baiser exquis, un baiser d’enfant amoureuse.
Dans le couloir je rencontrai la tia en corset, ce qui était un
spectacle invraisemblable et qui mit le comble à mon bonheur. Elle me
salua d’un sourire et d’un buenes maternel.
V
La nuit suivante, nous quittâmes Barcelone par mer.
Raymond avait à la fin trouvé quelque apaisement chez la dame bien
élevée que nous avions visitée l’autre soir.
Le bateau se mit en mouvement à quatre heures; l’aube blanchissait le
ciel. Je m’étais réveillé en sentant que nous n’étions plus immobiles,
dressé sur ma couchette je regardais par le hublot les quais défiler
lentement le long de l’eau livide et morte. Le port entouré de ses
portiques passait devant moi; les lourds navires, amarrés à côté les uns
des autres, se succédaient. La colonne de Christophe-Colomb parut,
triomphale, se détachant sur le ciel clair. Puis ce fut Montjuich,
dressant sa masse énorme au-dessus de la ville. Enfin, ayant longé les
jetées, nous passâmes le phare et nous entrâmes dans la mer libre...
Alors, ne voyant plus par mon hublot qu’une plaine glauque et mouvante,
je me rallongeai sur ma couchette.
_Août-septembre 1903._