Le lendemain soir, nous prenions des glaces sur la place de Catalogne.
Dans la journée, nous avions visité le port et Barcelonnette, puis,
comme des Espagnols, nous nous étions assis avec des poses nonchalantes
dans des fauteuils du Paseo de Gracia et nous avions regardé les
équipages, les cavaliers et les femmes.
Le soir, cependant, nous étions assez maussades. Nous nous ennuyions.
Tous les mendiants qui s’arrêtaient devant le café, cherchant à exciter
notre générosité par leurs talents ou par leur misère, ne nous
distrayaient plus; ni les troupes d’aveugles qu’un borgne conduit, qui
pincent de la guitare et dont l’expression du visage est touchante, ni
les femmes chargées d’enfants, ni le cubain violoniste aux mines si
comiques, ni le soldat manchot, décoré et habillé d’un uniforme troué,
ne nous intéressaient encore. Nous avions envie de retourner sur la
Rambla, de revoir son agitation nocturne.
Nous traversâmes la place et nous mêlâmes à la foule qui descendait vers
la Colonne. C’était la promenade joyeuse qui suit le souper, les groupes
gais, des femmes qui rient, et l’on sentait dans chacun le plaisir de
vivre par cette soirée douce. Nous suivions le courant, marchant
tranquillement, quand il me sembla reconnaître une personne qui nous
précédait: ces hanches rondes, cette petite taille, cette grâce? Mais
oui, c’était la jeune fille qui se trouvait devant nous, l’autre jour, à
la corrida! Ce soir, une femme sans âge, de forme sphérique, laide, sans
doute une de ses parentes, l’accompagnait. Je les montrai à Raymond,
puis, nous pressant un peu, nous les dépassâmes. C’était bien elle: je
retrouvais sous la mantille ses deux yeux de diamant noir.
La rencontre nous aiguillonnait. Nous nous rappelions, d’ailleurs,
l’impression que, l’autre jour la demoiselle nous avait faite avec son
air de décence, sa tenue parfaite, le ton pas engageant sur lequel elle
s’était plainte du cigare de Raymond; et nous la retrouvions avec une
grosse dame qui, sans doute, était sa mère; tout cela ne donnait guère
d’espoir. Cette gracieuse beauté espagnole était probablement une
honnête petite bourgeoise qui venait prendre un peu le frais sur la
Rambla avant de s’endormir. Pourtant, comme nous n’avions rien de mieux
à faire et qu’elle nous semblait fort jolie, nous décidâmes de voir.
Revenus sur nos pas, nous croisâmes l’ingénue et nous lui lançâmes une
œillade qu’elle remarqua, puis nous suivîmes les deux femmes. Elles
avançaient au milieu de la foule, doucement, en s’éventant; au bout de
quelques instants, la jeune fille se retourna; et, bientôt, une seconde
fois. Raymond devint enthousiaste.
«Elle est délicieuse, s’écria-t-il, délicieuse! Suivons-les, ne les
perdons pas»; et il commença à parler de notre future conquête comme si
elle était à lui; j’observais que dans le partage il m’oubliait, mais je
le laissais dire. Les deux femmes, cependant, savaient à présent que
nous les suivions; or, au lieu de s’en inquiéter, elles rapetissaient
complaisamment leur allure déjà lente: je commençais à douter de la
vertu de la belle afficionada. Bientôt, nous fûmes à même hauteur. Nous
échangeâmes quelques coups d’œil, puis elles biaisèrent à droite et
s’engagèrent dans une petite rue. La fausse Agnès tourna encore la tête
pour voir si nous continuions à la suivre: «Maintenant, nous ne pouvons
plus hésiter, dis-je à Raymond. Il n’y a pas de doute. Il ne reste donc
qu’à traiter l’affaire; parle-leur, toi qui sais leur langue». Et nous
quittâmes aussi la Rambla. La charmante petite allait modestement au
côté de cette grosse boule trottinante que nous avions prise d’abord
pour la _madre_ et qui n’était sans doute que la _tia_[4]. Les lumières
des boutiques les éclairaient à leur passage, la rue était parlante et
animée; on y respirait la chaude nuit d’été: toutes sortes de gens y
circulaient; des commères bavardaient sur le pas des portes. Nous avions
peu à peu rejoint celles que nous suivions et nous marchions à un pas
derrière elles, sans leur parler.
[4] _Tia_: tante. Mais se prend aussi dans le sens d’entremetteuse.
Arrivées en face d’un grand monument sombre qui s’allongeait sans fin
dans la nuit, elles entrèrent dans le couloir d’une maison; là, elles
s’arrêtèrent. Nous pénétrions derrière elles: «Peut-on monter?» demanda
Raymond à la _tia_, et sur un signe de consentement, nous emboîtâmes le
pas dans un escalier gras, étroit et misérable.
Toute cette aventure me ravissait; je lui trouvais un haut goût
exotique. Je ne revenais pas de la mine honnête de la fillette, et cet
usage de se faire accompagner dans la rue d’une personne d’apparence
respectable pour y exercer son commerce équivoque, me paraissait d’un
raffinement et d’une élégance délicieux. Enfin, je me rappelais l’air
qu’elle avait l’autre jour aux arènes avec ce jeune homme qui semblait
son frère et quand j’étais à mille lieues de supposer qu’elle pût être
d’un abord si facile... Il ne me serait jamais venu à l’esprit, alors,
de rien tenter contre elle... Et voilà que nous montions derrière sa
jupe dans cet escalier gras! Je jouissais parfaitement de ma surprise,
de l’aventure imprévue, de sa nouveauté, enfin de toutes ces choses
étrangères, et, de plus, j’étais curieux de l’intérieur où l’on nous
menait; j’avais en somme un vif plaisir.
Nous voilà à l’étage; la vieille pousse une porte; nous entrons dans un
corridor long et vide. A gauche une pièce éclairée; on pouvait à travers
la porte vitrée couverte d’un rideau blanc, distinguer une vieille femme
assise dans un fauteuil; il me sembla entendre une voix d’homme. La tia
avait allumé une lampe, elle nous précédait dans le corridor... Nous
arrivâmes à une petite chambre, et elle nous fit signe de nous mettre
avec la fillette sur un canapé.
L’endroit était pauvre: un papier maculé et déchiré recouvrait le mur,
une petite toilette dont un pied était raccommodé se tenait humblement
dans un coin; sur une table qui occupait le milieu de la pièce, des
fleurs en papier, poussiéreuses, attendaient on ne sait quoi dans un
vase ébréché. Les carreaux du sol étaient jonchés de bouts de
cigarettes. Enfin, au plafond, pendait un bec de gaz que la tia alluma
et qui fit son petit sifflement et sa vilaine lumière. On découvrit une
alcôve où un lit, drapé de minces rideaux d’une couleur passée,
paraissait innocent.
La vieille s’était assise dans un fauteuil en face de nous. Elle était
posée là comme un tas au sommet duquel on aurait planté une tête, une
tête singulière de femme chauve et moustachue, avec des yeux à fleur de
visage qui souriaient d’un air bienveillant et endormi et qui ne
disaient rien. Parfois, la tête se tournait et on aurait dit qu’elle se
balançait, d’un mouvement semblable à celui des mignons magots chinois
dont le chef branle.
Notre ingénue s’était placée entre Raymond et moi, je caressais sa
petite main brune. Raymond, j’ignore pourquoi, faisait semblant de ne
connaître que quelques mots catalans, sans doute par caprice, ou bien
afin de saisir les propos que les deux femmes auraient pu échanger à
notre insu. Nous possédions déjà le nom de la belle: c’était Rosita...
Rosita nous regardait comme on regarde des gens que l’on reconnaît sans
pouvoir se rappeler ni où ni quand on les a rencontrés. Raymond lui dit
que c’était à la corrida, l’autre soir; ce souvenir avec le détail du
cigare l’amusa. Elle se reportait probablement à l’impression qu’elle
avait éprouvée en nous entendant parler français derrière elle, et elle
trouvait drôle de nous avoir revus si vite. Elle se mit alors à parler
avec volubilité à la tia, qui balança la tête d’un air aimable.
Une chose en moi avait vivement frappé Rosita, c’est que je portais des
souliers de chamois gris: elle en portait aussi. Cette coïncidence lui
ayant semblé remarquable, elle en avait tout de suite fait part à la
tia, laquelle, abaissant avec complaisance ses regards sur mes
extrémités, pépia, à leur aspect, de satisfaction... Il devint bientôt
évident que Rosita s’intéressait davantage à moi qu’à Raymond...
J’attribuais cette circonstance à ce que Raymond l’étonnait moins: il
est en effet noir de peau, barbu et de regard farouche: d’abord, sur sa
mine, elle l’avait cru catalan; puis, après ses dénégations, elle avait
décidé qu’il était castillan, mais un Castillan lui offrait peu de
mystères et elle se tournait vers moi qui lui dévidais tout un écheveau
de jolis compliments français auxquels elle ne comprenait goutte, ce qui
la faisait rire aux éclats. _Que diu? que diu?_ demandait-elle à
Raymond, lequel devait traduire mes galanteries, sans en tirer d’autre
profit que de la voir me remercier d’un: _Muchisimas gracias, señor_,
plein de gentillesse.
Encore que mon pauvre ami fût tout déconfit de la tournure que prenaient
les choses, il n’en voulait rien laisser paraître: il était aimable pour
tout le monde, y compris la vieille. Cependant, sans que ni l’un ni
l’autre de nous deux n’eussions rien dit, au bout d’assez peu de temps,
il se trouvait comme sous-entendu que c’était moi qui étais venu pour la
Rosita; c’était à moi qu’elle s’adressait, c’était moi dont elle
s’occupait, moi son ami, moi son futur amant. Et voilà Raymond voué
encore au célibat!... Heureusement que la tia conservait assez de
présence d’esprit, à travers son demi-sommeil souriant, pour s’informer
si l’autre señor ne désirerait pas connaître lui aussi _una doña molt
maca_. A quoi Raymond répondit avec feu que c’était là précisément le
plus vif objet de ses désirs. La vieille l’engagea à attendre un peu,
car une femme extrêmement belle ne manquerait certainement pas d’arriver
bientôt.
Nous attendîmes. Pour moi-même, ce n’était point pénible: déjà je
prenais quelques acomptes sur les plaisirs que la Rosita devait bientôt
m’offrir, je la caressais, je l’embrassais; sa grâce souple de jeune
animal, le sourire de tout son visage et ses jolis mouvements me
ravissaient. Toujours muette, la vieille suivait nos jeux de l’air
attendri d’une bonne femme qui regarde les ébats de ses petits enfants.
Raymond nous avait cédé tout le canapé s’y jugeant désormais inutile; il
avait pris une chaise et il inspectait les êtres d’un œil morne. Je
m’apaisai par égard pour sa mésaventure, et je me mis aussi à attendre
avec sérieux, immobilité et patience... Maintenant, tous les quatre,
nous attendions, sans parler ni bouger, comme dans le salon d’un
dentiste. Le temps passait. Le bec de gaz faisait son petit sifflement
dans le silence. Chacun suivait obstinément les bruits qui montaient de
la rue. La tia sourit vaguement vers Raymond et elle dit: «_Qui espera
desespera._» Je demandai ce que cela signifiait: «Qui attend se
désespère», me traduisit Raymond... Puis le silence recommença. Rosita
balançait ses jambes dans le vide comme une petite fille qui s’ennuie,
cela faisait un bruit de jupe. Je regardais la table, le bec de gaz, la
tia, la toilette, enfin le lit, ce lit où mes noces avec la Rosita se
consommeraient et que, pour une aussi belle fête, j’aurais souhaité plus
luxueux.
Nous ne parlions point, et ainsi, tranquilles et muets, nous attendions
la belle Espagnole qu’une vieille femme avait promise à Raymond.
On entendit enfin s’ouvrir la porte. Au bruit la tia se leva et sortit
dans le couloir. Elle revint bientôt, suivie d’une forte fille au visage
épanoui, et qui contrastait tout à fait avec la Rosita mignonne et
menue. Cette heureuse créature s’assit sur les genoux de Raymond qui
l’examina en souriant: elle souriait aussi... La vieille suivait tous
les regards de Raymond avec une forte attention; sa tête accompagnait
chaque geste comme celle d’un petit chien guettant une friandise qu’on a
dans la main. Enfin la forte fille se leva et sortit. Alors la tia
tendit si vivement son visage du côté de Raymond, et avec un tel air
interrogateur, qu’elle m’amusa fort. Mon ami lui fit mille compliments
sur sa doña maca. Mais la tia distinguait bien qu’elle ne lui plaisait
qu’à moitié. Moins grasse? fit-elle simplement... Raymond assura que la
personne était tout à fait de son goût. Puis il se leva en annonçant que
nous reviendrions demain soir à huit heures et demie. Nouvelle qui
consterna Rosita. «Demain! demain! Demain! Pourquoi pas ce soir?»
disait-elle, et elle faisait une petite moue délicieuse; sans doute elle
croyait que nous ne reviendrions pas. Et si je n’avais pas su à quoi
m’en tenir sur la cause réelle de son insistance et de son
désappointement, j’en aurais été flatté; la vieille, elle, plus
perspicace, ne témoignait aucun mécontentement, elle avait compris que
nous reviendrions. _Pour la nit?_ demanda-t-elle, et à notre
assentiment, elle nous regarda avec considération. Puis on débattit le
prix qui fut fixé à quatre douros la pièce, et nous sortîmes.
J’avais vu que la compagne qu’on avait offerte à Raymond ne lui
convenait aucunement, et que c’était la raison qui l’avait décidé à
renvoyer à demain un festin si attendu et pour lequel son appétit était
si aiguisé. Cette fille était en effet banale, et sans sa fraîcheur et
son apparente santé, elle ressemblait à toutes celles que nous aurions
pu rencontrer dans n’importe quelle ville d’Europe: son sang espagnol ne
sautait pas aux yeux, et puis elle était d’une telle complaisance
indifférente qu’on ne trouvait plus aucune raison de la désirer: elle
était vraiment trop prête à réaliser tous vos désirs,--et non seulement
les vôtres!
Pour moi je préférais ne point m’aventurer à passer la nuit seul dans
une maison inconnue en pays étranger et chez des gens équivoques. Je m’y
serais trouvé bien désarmé dans le cas d’une tentative quelconque. C’est
cette réflexion qui m’avait fait suivre Raymond dans sa retraite.
Dehors je lui offris hypocritement la Rosita, mais il tint à honneur de
ne pas l’accepter: c’était ce que j’attendais;--seulement il aggrava son
refus en ajoutant véhémentement qu’elle ne lui plaisait pas. Ce virement
de goût subit ressemblait à du dépit; cependant je ne le remarquai point
tout haut, afin de ne pas accentuer la mauvaise humeur de mon ami, et
pour me garder de tirer vanité grossièrement d’une victoire que je ne
devais en somme qu’à mes joues glabres, à mon ignorance du catalan et à
ma chaussure.
J’engageai alors Raymond, puisque la Rosita ne lui agréait plus, à
prendre la forte fille que la tia lui avait présentée. Je la lui vantai
avec conviction comme si je l’avais trouvée tout à fait plaisante. Il se
borna à me répondre qu’elle ne l’intéressait pas. Me voilà embarrassé,
car d’un côté je tenais à la Rosita, mais d’un autre je craignais de
passer la nuit chez elle, si Raymond n’y couchait aussi. Pour le décider
à la forte fille, je fis valoir cet argument: Il ne pouvait
m’abandonner, je courrais des risques seul au milieu d’inconnus dont
j’ignorais le langage... Cela ne le détermina point. Il s’écria qu’au
contraire, il n’y avait aucun danger, la rue étant très fréquentée, et
la chambre donnant sur la rue; je ne me laisserais pas égorger sans
jeter un cri: or, je n’avais qu’à appeler et l’on m’entendrait... La
Rosita me tenant, cette raison me convainquit assez facilement;
j’arrangeai seulement de ne porter là-bas ni montre, ni bijoux, ni
argent: ainsi en admettant que la maison de la tia fût un vrai repaire
de bandits, du moins on ne m’y enlèverait pas grand’chose. Une fois la
résolution prise, je fus impatient du moment de l’exécuter, attendant
imprévu et sensations singulières d’une nuit passée chez des gens qui ne
me comprenaient point, près d’une enfant avec qui je ne pourrais pas
échanger deux paroles.