Comme nous remontions dans l’île, nous rencontrâmes le curé marchant
rapidement vers la mer: «Bonjour, curé!» dit Toussaint.--«Bonjour!» jeta
le prêtre, «excusez, je suis pressé, mon charbon est là sur la cale, la
mer va me l’emporter.» Et de courir... Il arrive en bas, charge un gros
sac sur une brouette, et le voilà poussant, la soutane relevée, en
bonnet carré et en lunettes d’or sur sa grosse figure rouge et suante...
A Chausey, le curé est le seul fonctionnaire.--L’archipel, en effet, ne
forme point une commune: pour se marier devant le maire, il faut passer
l’eau et aller à Granville (est-on mort, c’est de même, car depuis
plusieurs années on n’enterre plus dans l’île). Le curé est donc le
maître et le père de famille, et la lumière des insulaires. Il est
médecin, soigne les malades et accouche les femmes; instituteur et fait
l’école aux petits enfants, magistrat et règle les différends entre les
paroissiens, facteur et distribue les lettres, enfin prêtre et baptise,
marie et administre.
La population s’élève à soixante-cinq habitants. Le dimanche, à la
messe, le curé regarde tous les assistants, il en fait le compte, et au
prêche: «Vous n’êtes que soixante-quatre, dit-il. C’est un tel qui
manque. Pourquoi n’est-il pas venu?»
J’ai parlé tout à l’heure de l’église. Il y a dix ans, l’autel n’était
point dans l’église, mais dans une grande bâtisse--vide
aujourd’hui--construite autrefois quand on exploitait les carrières de
l’île, pour servir de cantine aux ouvriers.
Voici pourquoi il se trouvait là:
Le père des présents propriétaires de Chausey louait à bon marché au
curé le terrain de l’église;--il vint à mourir et ses héritiers
voulurent augmenter la location: le curé n’y consentit pas. Or, l’île
tout entière n’appartient pas à ces héritiers, l’État en possède un
morceau, et l’ancienne cantine, qui ne sert plus à rien, s’élève sur ce
morceau. Le curé transporte son bon Dieu dans la cantine, met une croix
sur le toit, et commence à y célébrer la messe. Ainsi plusieurs années.
Puis ce bon pasteur rendit l’âme. Son successeur arriva, il sut
s’accorder avec les propriétaires, obtint d’eux une location à bas prix,
et abandonnant la cantine, réinstalla le placide bon Dieu dans la
véritable église.
... Nous nous promenions dans l’île, nous vîmes une petite case isolée
sur une butte et d’où l’on découvrait toute la mer. Nous y entrâmes;
c’était la cabine des douaniers: deux couchettes, un vieux fusil au mur,
et, sautillant dans ce réduit étroit une pie à l’aile coupée. Deux
hommes vivent là, surveillant la mer, au milieu de la mer, remplis de
son grondement, tristes comme elle, sauvages comme elle; l’autre jour,
ils ont pris un épervier, ils l’ont enfermé dans leur grenier, ils lui
jettent des morceaux de poisson; si l’on entr’ouvre la porte, on le
voit, immobile, farouche, il vous regarde d’un œil dur. On sent qu’il ne
s’apprivoisera jamais... Ces hommes et leur fauve oiseau m’ont troublé.
... Comme le soir tombait, nous nous assîmes devant l’auberge. Il
faisait silencieux et doux. On voyait les pauvres huttes autour de la
petite place où l’herbe est arrachée, puis l’eau sombre, et comme fond
des rocs barbares et noirs au demi-jour du crépuscule. Sur la place,
dans une attitude paisible, quelques vaches, trois chevaux, des petits
chiens étaient couchés. Ces animaux mêlés faisaient penser au paradis
terrestre.
--Mais à quoi donc servent ces chevaux? demandai-je à Toussaint.
--Ils charroient le charbon qu’on débarque ici parfois, me répondit-il.
Voyez: on les laisse libres; ils vont et viennent, ils courent partout.
Une nuit, l’un d’eux est tombé par le toit dans une de ces cabanes! Sur
le toit de chaume, de l’herbe avait poussé; au clair de lune, le cheval
voit cette herbe: «je la brouterai», dit-il. Il commence à monter (c’est
facile; d’un côté le toit va jusqu’à terre), arrive au faîte et se met
en devoir de se rassasier. Mais le toit n’était pas solide: il
s’écroula. Et voilà mon cheval tombant du ciel dans la maison d’un
pêcheur couché sur son grabat et qui s’éveille en sursaut!... Pour faire
sortir le cheval on a dû démolir à moitié la maison.
«Ces vaches étendues près des trois chevaux, on les avise de temps en
temps nageant au milieu du chenal: quand il n’y a plus d’herbe dans
cette île, elles passent dans les petites en face, et reviennent, leur
repas fini. Vous les verrez, étranges au milieu de la mer, semblables
aux coursiers de Neptune.»
* * * * *
... Nous tournions autour des cahutes. La porte d’une était ouverte,
nous avançons la tête. Un pauvre homme y était assis sur son lit,
immobile, entourant ses genoux de ses bras. Il nous regarda sans parler.
Dans cette ombre, dans cette misère, le regard de ces yeux fixes,
l’attitude et l’aspect de ce corps nous impressionnèrent. Il ne parla
point. Mais qu’a-t-il dit, cependant? Notre âme a entendu dans le
silence son triste et mystérieux discours...
--Voilà d’affreuses masures, dit notre ami. A peine si le jour y
pénètre. Et elles sont en ruines, les murs ne tiennent pas, les portes
ne ferment pas: on peut planter son poing entre les ais et le battant;
l’hiver on y gèle. Eh bien! ces tanières sont louées aux pêcheurs
jusqu’à dix francs par mois! Les misérables sont exploités
épouvantablement. L’homme à barbe blanche que vous avez vu ce matin dans
cette boutique singulière qui vous faisait penser à un comptoir
colonial, est le régisseur de l’île: il est impitoyable et suce jusqu’au
sang ce peuple famélique. Lui seul a _le droit de vendre_, vous l’avez
remarqué: il vend de tout (c’est-à-dire de tout ce qui peut être
nécessaire à des pêcheurs),--et à double prix. Il faut avoir affaire à
lui ou aller à Granville. Aussi la population, exploitée, mal traitée,
diminue-t-elle; les propriétaires de l’île agissent de manière à la
faire déserter. Dans l’intérieur, vous avez trouvé des maisons
abandonnées; jadis elles étaient habitées; maintenant chaque année des
habitants s’en vont; ils quittent leur île; ils retournent sur la
côte... Hélas! que deviendra notre Chausey? Ses possesseurs sont deux
vieilles filles sans héritiers directs, bigotes et entourées par des
religieux; peut-être laisseront-elles leur fortune et ce coin de terre
admirable à quelque congrégation. Les hommes noirs exploiteront Chausey:
Ils transformeront l’archipel en plage mondaine, ils y bâtiront des
villas, ils y mettront un casino. Et nos îles, si intéressantes et si
curieuses, ce paysage et cette vie unique, cela aura été!... Et
malheureusement, mes amis, je ne tiens pas un propos en l’air. Des
industriels terribles ont déjà, en effet, pensé à Chausey pour une
station de bains de mer!»
... Cependant nous prolongions notre promenade. Autour de nous, à genoux
sur la pierre, les pêcheurs vidaient des poissons, ils les retournaient,
les coupaient en longues lanières pour sécher. D’autres étendaient leurs
filets sur le sable. Les femmes faisaient chauffer la soupe. Ce qui nous
frappait, c’est le silence et la douceur de tout ce monde.
Deux enfants, dans un canot, s’amusaient. A l’âge où les nôtres bercent
leurs poupées, tout petits, ils jouaient avec la mer immense. L’un--il a
dix ans peut-être--est parmi les meilleurs pilotes de l’île: il connaît
toutes les passes, tous les fonds, tous les récifs. C’est lui qui
conduit Waldeck-Rousseau, quand celui-ci, en été, vient se reposer
quelques jours à Chausey[1], et ce ministre sévère sourit et l’appelle:
Amiral.
[1] Écrit en 1901.
--Sur cette petite île en face de nous, de l’autre côté du chenal, vous
voyez une ruine, dit Toussaint. Il y a plusieurs années, c’était une
maison, qu’un homme, tout seul, habitait. Souvent je songe à la vie de
cet homme: retiré dans son île, toujours en face de lui-même, il écoute
tour à tour l’épouvantable voix de la mer en furie et le frais murmure
de la vague tranquille,--et dans son cœur leur écho. Seul dans le jour,
seul dans la nuit, époux de la nature, uni au ciel, à la terre, à la
mer!...--Aujourd’hui, sans doute, il est mort. Belle a été ta vie, ô
pêcheur solitaire!...