_Arrivée de nuit._--Nous nous sommes trouvés devant la gare sous la
pluie au milieu de gamins qui criaient: Signor! Signor! et de cochers en
chapeaux de soie qui venaient nous tirer par la manche et nous
montraient leurs fiacres. Ceux-ci étaient remarquables parce qu’un
immense parapluie vert en abritait le siège... Alors nous avons demandé
notre chemin à un employé de tramways que nous avons pris pour un
officier.
Il s’agissait d’aller au Dôme: celui d’entre nous qui avait étudié le
Guide savait que notre hôtel était situé près du Dôme. Nous montâmes
dans un tramway, lequel s’arrêta aussitôt: le Dôme, c’était là... Des
murs de marbre blanc et noir s’offrirent à nous; nous les longeâmes avec
étonnement et méfiance; puis nous entrâmes dans une rue sombre où nous
découvrîmes l’hôtel. Tout y brillait, illuminé, et les portes étaient
tendues d’une étoffe jaune éclatante. Les valises posées, nous
repartîmes dans la nuit.
Ayant--errant dans les rues--foulé de nos pieds fatigués bien des dalles
unies, nous arrivâmes sur la piazza della Signoria. Un cavalier de
bronze, puis une fontaine, puis des murs énormes et crénelés, puis, sous
une loggia, un peuple de marbre, successivement nous surprirent. Nous
distinguions dans l’obscurité des monuments extraordinaires. Nous ne
disions pas mot, inquiets.
Nous dînâmes dans une fiaschetteria, où des planches tout autour
supportaient l’alignement d’innombrables fiasques couchées sur leurs
gros ventres.
* * * * *
_Premier matin._--Il pleut. Ces énormes palais, leurs lourds blocs et
les anneaux formidables qui y sont fixés, leurs fenêtres grillées, enfin
le ciel gris: on étouffe ici. Marchons; par là, on arrive à l’Arno.
Dieu! que cette ville est sombre!
Nous nous sommes trouvés sous une galerie couverte qui longe la rivière;
la galerie est couleur de terre brûlée, ses arcades, à mesure qu’on
avance, l’une après l’autre, s’ouvrent: alors le Vieux Pont tout chargé
de petites maisons, et sur la rive opposée des murs anciens dont le pied
est baigné par l’Arno, paraissent et disparaissent... Puis une colline
dont la ligne fléchissante est rompue par de noirs cyprès.
A notre sortie de la galerie, un portique s’offrit qui dominait
majestueusement le fleuve. Nous tournâmes à gauche: nous fûmes dans une
cour de palais. De là, entre les lignes parallèles de deux constructions
à colonnades, une tour fortifiée se jette dans le ciel. Nous avançons,
nous débouchons sur la place de la Seigneurie.
Et voilà, au jour, le Palais Vieux, formidable, avec son architecture
inconnue, romane et mauresque, un cube crénelé à cabochons dominé par
une tour quadrangulaire. A côté, la Loggia dei Lanzi surprenante dans sa
grâce, et encore parce que c’est un musée en plein air et où les pauvres
peuvent venir se coucher entre les statues sur des bancs de marbre. Tout
est saisissant ici, jusqu’à la forme de la place, jusqu’à la façon dont
les statues, la fontaine, sont placées, au hasard semblerait-il, et
cependant dans une proportion parfaite avec l’ensemble.
Plusieurs jours, sans pouvoir nous remettre de notre étonnement, nous
avons erré dans Florence. Nous ne parvenions pas à définir ce que nous
sentions. «Moi, je me promène comme dans un tableau», disait l’un. «Moi,
je crois que je suis un de ceux des Mille et une Nuits qui entrent dans
une ville magique. Elle ne ressemble à rien ni de ce que je connais, ni
de ce que j’imagine. Je suis entouré de personnages très subtils. Il va
se passer des choses incroyables.»--«Je ne sais pas du tout où je suis,
moi, disait le troisième. Ce n’est pas une ville ici, c’est la propriété
de quelqu’un. Je crois toujours qu’un domestique va paraître et demander
ce que j’y fais.»
On s’imagine dans des galeries et des cours de palais, non pas dans des
rues. Sur la place les statues qui, suivant l’usage antique, se trouvent
à même la chaussée, présentent à l’imagination une idée mêlée d’héroïque
et de familier. On dirait qu’on a pris un passant de marbre et qu’on l’a
mis sur un socle. Ici on trouverait assez naturel de voir des passants
de marbre. Et ces dalles, ces larges dalles sur lesquelles on marche
toujours, nous mettent hors de la rue, dans un palais, nous gens de
France depuis des siècles habitués aux pavés. A Florence, on a la
sensation de se promener dans une cité non pas publique, mais
particulière. Elle appartiendrait à deux ou trois familles qui
l’auraient ornée pour leur agrément.
Nous avons contemplé le merveilleux _Persée_, puis le lion que Donatello
a posé sur l’escalier du Palais. Enfin, nous avons fait connaissance
avec ce Bandinelli dont les géants mous encombrent tant de places à
Florence.
Mais le _Persée_ dont la fonte a coûté de si grands efforts au
Benvenuto, le voilà donc!... Ce que le grand Florentin en a écrit dans
ses Mémoires me revient. Le duc contestait le prix que le sculpteur
demandait. «Tu te laisses aveugler par l’intérêt, disait-il. Je ferai
estimer la statue et je la paierai ce qu’elle vaut.»--«Comment serait-il
possible que mon ouvrage fût estimé ce qu’il vaut, repartait superbement
Cellini, quand aujourd’hui il n’y a pas à Florence un seul homme en état
d’en faire autant!» Et il continuait: «Si le Bronzino se fût appliqué à
la sculpture, de même qu’à la peinture, peut-être aurait-il pu
s’acquitter de ma tâche avec un égal succès. Michel-Ange Buonarotti, mon
maître, aurait pu dans sa jeunesse faire une statue semblable à la
mienne. Mais maintenant qu’il plie sous le poids des années, il n’en
viendrait certainement pas à bout. Je suis donc autorisé à croire
qu’aujourd’hui on ne trouverait pas un seul homme au monde capable de
mener à fin une telle entreprise.»
* * * * *
Nous étions émerveillés, saisis; nous rêvions les yeux ouverts. Je me
souviens de notre extase devant chaque chose, elle nous paraissait plus
belle que ce que nous avions jamais vu jusqu’à ce jour.
Il pleuvait cependant, mais nous ne le sentions pas. Combien de temps
sommes-nous restés devant la porte du Baptistère? Et sous un
parapluie!...
Dans la cathédrale nous assistâmes à une extraordinaire cérémonie. Au
milieu, dans une énorme cage de verre, cent prêtres se mouvaient en
chantant. Un grand antiphonaire placé sur un pupitre élevé, éclairé par
une torche, les dominait. Ces formes noires violemment illuminées par
les flammes s’agitaient comme au fond de l’eau, à travers la vitre. Le
tonnerre de leurs voix roulait sous les voûtes. Puis, dans les
intervalles de silence, on entendait, venant de chapelles lointaines, le
murmure des fidèles perdus dans l’obscurité.
* * * * *
_Un baladin._--L’après-midi, nous voulions aller aux jardins Boboli.
Mais sur une petite place le peuple s’était assemblé; nous nous
approchâmes: c’était un baladin qui faisait des tours de passe-passe. La
muscade passait d’un gobelet dans l’autre, et le mouchoir était
escamoté. L’homme avait une tête de grotesque antique, le nez et la
bouche larges, les yeux hardis, le rire stupide; quant aux gestes et à
la démarche, extraordinaires de prestesse et de feinte balourdise.
Petit, un gros ventre sur lequel bavait la chemise, il allait de l’un à
l’autre, vivement, parlant avec un bagoût étourdissant, et lâchant à
point des gaillardises qui faisaient rire les commères, les gamins, les
rustres l’entourant. Il était adroit et nous a charmés.
Nous l’avons regardé si longtemps que quand nous sommes arrivés aux
jardins Boboli, ils étaient fermés. Le gardien, habillé de noir et
coiffé d’un bicorne avec des ornements d’argent, avait l’air d’un
ordonnateur d’enterrement de chez nous. Mais il était plein de politesse
italienne, et c’est avec un sourire et un signe de tête d’homme du monde
qu’il a refusé la pièce qui brillait dans le creux de notre main et par
laquelle nous voulions forcer la consigne.
Nous avons donc continué notre chemin. La rue était jolie. Nous avons vu
conduire au grand trot un mort à sa dernière demeure. Puis un charmant
jardin et un pavillon qui ressemblait à un petit temple,--dans une
victoria des jeunes femmes d’une gaieté libre,--des jolies filles aux
fenêtres... Et puis, en rangs, des petits garçons de dix ans habillés en
prêtres.
Nous sommes sortis par la porte romaine, nous avons été sur la route. De
tant de chemins qui mènent à Rome voici le plus direct... Le ciel, à
l’horizon, était lumineux, et, partout ailleurs, noir.
* * * * *
_Pêle-Mêle._--Nous étions logés derrière le Palais Vieux. Quelle rue
sombre!... Un marchand de journaux avait installé son étalage sur le
noir mur du Palais. On pouvait voir, en passant, le gros coloriage de
l’_Asino_, et les gravures sentimentales de la _Rivista d’Amor_. Pour
lui, d’une voix pleurarde, traînant sur la dernière syllabe, il
annonçait le _giornale_ et les événements du jour... Il circule dans la
rue des gardes civils dont le bicorne à pompon bleu, l’écharpe, la
tunique, rappellent infailliblement nos commissaires de la Convention. A
Milan, déjà, la police portait un chapeau haut de forme aux larges
ailes, une vaste redingote et un gourdin, comme nos anciens
demi-solde... Et, partout, les petits soldats avec leur képi à deux
pointes, leurs guêtres et leur pantalon blanc semblent, pour une moitié
des soldats de la Révolution, et des Autrichiens pour l’autre. L’Italie
ainsi a l’air de se traîner mollement à la suite des autres nations.
Elle vit en retard. Mais elle est le passé glorieux. Comment
lutterait-elle donc avec une Amérique qui, derrière elle, n’a rien, qui
s’élance dans le champ du monde comme un poulain dans la plaine, qui ne
murmure pas avec lassitude: «Déjà, par ceux de ma race, tout a été
fait!» mais qui s’écrie: «Je suis jeune, je suis neuve. A moi de vivre!»
Ici les morts s’attachent à nos pieds et nous tirent en arrière.
* * * * *
Ce qu’on rencontre de caractéristique à Florence, dans la rue, avec ces
soldats d’autres époques, ce sont les voitures à deux roues, toutes
petites, traînées par de minuscules chevaux dont le trot vif claque
précipitamment sur les dalles. On dirait des jouets comme la voiture aux
chèvres des Champs Élysées. Une fois, sur la place Victor-Emmanuel, j’ai
vu un âne beaucoup moins haut certainement qu’un chien de bonne taille,
attelé à une charrette d’enfant où deux personnes étaient assises. L’air
sérieux du cocher et le tricotement infiniment rapide des petites jambes
de l’âne étaient irrésistibles.
Bien des hommes du peuple portent de gros manteaux rouges, aux énormes
cols et manchons de fourrure commune. On dirait, avec leurs chapeaux
mous, des bergers.
On stationne beaucoup dans la rue. Le stationnement nous étonnait et
nous croyions que ces gens debout arrêtés attendaient quelque chose.
Non, ils n’attendent rien. Ils demeurent là par passe-temps. Cela est
tellement dans les mœurs que pour les officiers et les jeunes élégants,
la mode commande de rester pendant des heures devant les pâtisseries
fréquentées par les dames. On est là, on ne bouge pas, on cause, et
pendant ce temps, les dames entrant chez le pâtissier, vous voient. Cela
fait toujours passer une heure.
* * * * *
_La rue à Florence._--La rue de Florence est un boyau sombre, bordé de
deux formidables masses de blocs rugueux, et sur quoi s’ouvrent des
fenêtres grillées et des portes massives qu’on ne pourrait forcer
qu’avec de l’artillerie. L’usage des corniches qui bordent le toit de
chaque maison retire encore du jour à la rue. On voit le ciel comme un
petit ruisseau fuyant dessus la tête. Et l’on est oppressé comme dans un
couloir découvert de prison.
Il a plu beaucoup pendant notre séjour, aussi cette impression
était-elle encore plus saisissante; à cause de la pluie les dalles de la
chaussée étaient noires. On se revoyait à l’époque des guerres civiles
qui ont ensanglanté la cité. On se sentait dans une ville fortifiée et
d’hommes d’armes; à chaque tournant de rue, on croyait qu’on allait
tomber dans une embuscade de Guelfes ou de Gibelins. Et l’on se
demandait avec anxiété par où l’on pourrait s’enfuir dans ces couloirs
où toutes les portes seraient fermées et où les fenêtres grillées
détruisaient tout espoir de salut. Un soldat qui tombait dans un groupe
de partisans ennemis était sûr de son affaire; il était là avec eux
comme dans un cachot verrouillé.
Cette impression pénible nous tenait; la pluie ne cessait pas. Un matin
cependant le soleil arriva et nous eûmes quelques beaux jours; alors,
dois-je le dire? je regrettai le ciel gris; le ciel gris me semblait
compléter cette ville triste et terrible. Et Florence avec du soleil ce
ne fut plus Florence.
* * * * *
_Flânerie._--Je me souviens d’un matin... je flânais sur le Lung Arno,
regardant les collines qu’un peu de brume couvrait. Cette journée
s’annonçait belle. Arrêté au milieu du pont, j’embrassai la matinale
splendeur du fleuve empli de lumière. A ce spectacle radieux, d’anciens
émois, de vieux désirs s’éveillaient dans mon cœur, et j’y retrouvais
avec un plaisir mélancolique le goût de sentiments finis... C’est bien
avant d’être un vieillard qu’il nous faut déjà vivre avec des morts.
J’avais traversé, j’avançais, rêvant, dans un quartier lointain, j’avais
l’intention de visiter je ne sais plus quelle église. En passant par une
petite rue, je remarquai au pied d’une maison une sorte de réchaud
allumé près duquel se tenaient deux ou trois vauriens. L’un d’eux prit
un balai de paille posé près du réchaud, et il commença à l’enflammer.
Les autres riaient. Mais une persienne de la maison, au deuxième, se
poussa, on entendit une femme jurer, et soudain un seau d’eau tomba,
éteignant le réchaud, le balai, et arrosant le farceur. Alors toute la
rue ne fut qu’éclats de rire...
J’entrai ce matin-là chez un rétameur, et j’achetai une lampe florentine
à trois becs. «_Tre lire_», disait l’homme.--«_Due_», répondais-je.
«_Tre_», faisait-il encore. «_Due_», répétais-je. «_Tre! Tre! Tre!_» Il
n’en démordit pas. J’emportai aussi cependant un petit bénitier que de
guerre lasse il m’abandonna.
Je marchandais fort depuis qu’un brocanteur m’avait laissé à dix _soldi_
des estampes que d’abord il me comptait cinq _lire_... Mais quel plaisir
de fureter dans toutes ces vieilleries! Un morceau d’ancienne soie, une
bague, une tabatière, cela fait lever tant de rêves... Je crois bien que
je connais toute la brocante de Florence!...
* * * * *
_Impression._--Rien ne me porte davantage à rêver qu’une visite au
musée. Devant ces tableaux, copie d’une réalité passée, je revis des
choses mortes, je ressens des sentiments éteints, en moi j’écoute comme
un enfant de belles histoires. Ce n’est point seulement le mérite du
peintre et la beauté de la couleur et des formes que j’aime dans un
tableau et qui me décident à entrer dans une galerie où se trouvent
réunis de vieux chefs-d’œuvre, c’est tout ce que cela me murmure à
l’âme. Je suis transporté en d’autres époques, je vois des gens qui ont
aimé, qui se sont battus, qui ont joui, et qui sont morts; une rêverie
qui m’est douce s’empare de ma pensée...
Voilà le charme infini de Florence. Florence n’est que passé, vous y
marchez de rêve en rêve. Comme on est en voyage, c’est-à-dire séparé,
détaché de sa propre vie, on ne sait plus qui l’on est, où l’on est, si
c’est à présent ou autrefois, si l’on est en vie ou en songe. Que vous
vous arrêtiez dans un musée, ou dans une église devant des fresques
fanées, c’est toujours ailleurs qu’ici et aujourd’hui que vous êtes, et
quand vous sortez, le charme ne se rompt pas, car la rue est
contemporaine des tableaux dans lesquels il y a un instant vous
respiriez.
Je ne puis exprimer la magie de ce séjour, tout y contribue, et les noms
qu’on entend: Dante, Donatello, Cellini, Médicis... et les paysages
desquels, à cause de notre culture et des poètes latins, nous croyons
_reconnaître_ la grâce antique, et tout enfin, tout ce qui nous
entoure... Je me souviens d’un matin dans la cour des Offices.
D’innombrables pigeons blancs pavaient le sol, s’agitant familièrement à
nos pieds. Puis, tous, ils s’envolèrent, rapide et fuyant nuage de
neige; ils s’étaient posés sur les corniches. Enfin ils revinrent à
terre: un grand coup de vent m’enveloppa, à cause du battement de tant
d’ailes...
* * * * *
_Florence culinaire._--A Florence tout est délicieux, tout, sauf la
cuisine. D’abord nous supportâmes d’un cœur égal les pâtes et le
chianti. Même l’un de nous s’en régalait. «Donnez-moi, disait-il tous
les jours au garçon, donnez-moi ce que vous avez de plus italien»; et
l’_affetato misto_ succédait aux _lasagnes_, et la _testina alla
Parmeggiana_ à l’_affetato misto_.
Pourtant quelques lourdeurs à l’estomac bientôt nous avertirent:
l’enthousiasme s’apaisa. Puis survint l’inquiétude, le malaise. Du
sanglier à l’aigre-doux, c’est-à-dire apprêté au vinaigre et au sucre,
duquel on nous servit un matin, nous révolta enfin. Ah! quelles mains
nous tendîmes vers le ciel de France et notre chère cuisine, la plus
jolie, la plus fine, la plus légère du monde! France, ô mon pays, où
l’on cultive toutes les grâces, jusqu’à celle de manger avec art!...
Notre ami pourtant ne s’avouait pas vaincu. Son estomac criait merci, sa
mine se tirait, il avait les yeux cernés et l’humeur noire. Mais il
continuait à soutenir les bienfaits de cette nourriture barbare. Un jour
enfin, n’en pouvant plus, voulant renoncer mais sans en convenir, il usa
d’un détour charmant: «Donnez-moi, dit-il au garçon, donnez-moi quelque
chose de très italien... qui corresponde au bifteck...»
* * * * *
_Le petit manuel de conversation._--_Bottega! Bottega!_ faisait un
Français, notre voisin à table, pour appeler le garçon. Le garçon le
regardait avec surprise. «_Bottega!_» Point de réponse. «_Bottega!
Bottega!_» le garçon ne bougeait pas.
C’est que _Bottega_ veut seulement dire boutique. Le Français parlait
l’italien d’après son manuel, et son manuel le trahissait.
Mais les Italiens qui viennent à Paris, et qui, eux, parlent le français
d’après ce manuel encore, sont trahis de même. A quelle langue reste
donc fidèle ce petit manuel franco-italien?
Voici, un dialogue de chez nous «en diligence»:
--De grâce messieurs, un peu de place.
--Vous me foulez les pieds.
--Vous m’abîmez le chapeau.
--N’asseyez-vous pas sur mes genoux.
--Ah! vous me suffoquez.
--Je vous demande mille pardons.
--Permettez-moi de croiser mes jambes.
--Allongez votre jambe droite.
--Retirez votre bras gauche.
--Est-ce que je vous gêne encore.
--Je ne puis pas aller à rebours sans me trouver mal.
--Pour moi, c’est indifférent d’aller en avant ou à rebours...
Vous savourerez aussi certainement cette conversation avec le coiffeur:
--Donnez-moi vite le peignoir et une serviette.
--Ah! vous m’avez fiché le pinceau dans la bouche.
--Vous l’avez ouverte quand je ne m’y attendais pas.
--Il me sort du sang,--vous m’avez rasé à contre poil.
--Je n’ai coupé qu’un petit bouton.
--Les moustaches ne vous semblent-elles pas trop longues?
--Et les favoris.
--Voulez-vous friser les cheveux?
--Non. Ils frisent naturellement.
Ce «Non. Ils frisent naturellement» du français est peut-être d’ailleurs
un mot de caractère.
* * * * *
_De Michel-Ange._--Tout Michel-Ange est dans la chapelle Médicis. Le
célèbre Penseur, Laurent armé qui réfléchit, avec son attitude héroïque
et son costume, me paraît une expression complète de ce génie. Génie
hors de la vie, et en même temps plein d’elle. Du théâtre, mais ni
tragédie ni drame, plutôt opéra. Avec en outre un caractère italien
frappant.
Ses héros ne vivent pas à la façon des hommes, mais à celle des statues;
Michel-Ange est le type du sculpteur plus que celui de l’artiste, ce
n’est pas lui qui dans la rue va s’arrêter, saisi d’une religieuse
émotion, devant une femme portant un enfant ou devant n’importe quelle
scène pénétrante. Il n’est point ému par la signification psychologique
et profonde des détails de la vie. Ce que dans chaque sentiment il voit,
c’est son aspect sculptural, ornemental, architectural. Aussi chaque
sentiment devient-il pour lui abstrait, et il le représente comme une
abstraction au lieu de le saisir à même la vie. Michel-Ange ne sent pas
ses sujets en homme, mais en sculpteur. Toute la vie à ses yeux est
sculpture.
La parenté d’Hugo avec Michel-Ange est visible. Tous les deux, de
sombres génies, et qui au fond n’aimaient pas la vie, ou plutôt qui
n’aimaient pas. L’un sentait de la vie le moment sculptural, l’autre le
moment verbal, ils n’étaient point par la vie elle-même attendris.
Devant les créations de Michel-Ange, je pense forcément aux personnages
des _Misérables_ formidables et simples.
O moins grand, ô délicieux, humain Donatello!
* * * * *
_Sa maison._--La maison que Michel-Ange habita se trouve sur la via
Ghibellina. En y allant, nous avisâmes, pendues contre les vitres d’une
petite boutique, des poupées dont la forme, le vêtement et la figure
étaient fort naïves. C’est un vieux, aux yeux bleus limpides, qui les
fabriquait avec des chiffons; dans un coin traînait une paillasse, sans
doute il couchait là. Il me parut joli, allant chez Michel-Ange, de
rencontrer ce créateur ingénu...
Ce qui, dans la maison, est émouvant, c’est le cabinet où il
travaillait. Une porte dissimulée dans une boiserie, impossible à
deviner, y donne accès. Grand comme une armoire: un mètre sur deux; une
planche fixée à la cloison, un escabeau. L’idée de ce génie caché dans
le mur donne un frisson; on allait et venait par la maison, sans le
soupçonner, et lui, silencieusement, mystérieusement, invisible à tous,
méditait. On ne se doutait de rien, et derrière la boiserie, dans le
mur, il y avait un homme caché, immobile et méditant formidablement.
C’est bien dans le génie de Michel-Ange. Cela est d’une furieuse
contention, d’un désir de solitude et d’un repliement incroyable.--Cet
extraordinaire cabinet m’a rappelé--peut-être parce qu’il en est le
contraire, mais fraternellement--celui du père Hugo à Guernesey: sur le
haut d’une maison une cage de verre au milieu du ciel et de la mer.
... On circule à travers les salles. Dans l’une on a conservé sous des
vitrines des manuscrits, des dessins, de la main de Michel-Ange. On voit
aussi des plans de maisons. C’est ce qui m’a davantage arrêté; sur un
plan toutes les pièces sont indiquées, jusqu’à la cuisine. C’est
Michel-Ange qui sur ce méchant papier a écrit là ce petit mot: _cucina!_
* * * * *
_Aux jardins Boboli._--Notre première promenade dans les jardins Boboli
fut charmante. Il pleuvait, l’odeur de la terre mouillée s’exhalait du
sol où nous marchions, une grande tristesse était répandue sur les
choses; des arbres aux feuillages fins et jaunissant doucement
recevaient la pluie. Nous errions dans les allées désertes, regardant
silencieusement les statues, les charmilles et les bosquets... Au-dessus
de l’amphithéâtre, une femme en grand costume de princesse, immobile sur
un socle, domine le triste paysage. Nous descendîmes une allée de cyprès
et, par une porte dont les deux montants sont ornés de colonnes
supportant l’image de chèvres bondissantes, nous parvînmes à un petit
bassin circulaire. Il est bordé d’arbres dont les rameaux coupés en
forme de niche abritent des personnages rustiques; au centre du bassin
on a dessiné une petite île; un cavalier de marbre traverse l’onde. Tout
cela d’une mélancolie parfaite; le ciel plein de cendres, le bruit des
gouttes d’eau sur les feuilles, la solitude... La pluie dans les jardins
m’enchante.
Il se trouve aux jardins Boboli une grotte du plus ravissant mauvais
goût. Des personnages qui semblent naître de la rocaille rose et se
confondent avec elle, ornent la paroi: ce sont des bergers et leurs
moutons, un vieil ermite, des femmes; tous comme les moutons sont
couverts d’un lainage de pierre, il faut les deviner. Aux quatre coins
de la grotte, des torses taillés par Michel-Ange apparaissent. Une
fontaine au milieu murmure, et dans une boule de verre où l’eau passe,
trois plus petites boules perpétuellement s’agitent.--Au fond, dans la
seconde grotte, une femme nue surgit d’une vasque. Accrochés à celle-ci,
des satyres au visage violent regardent la femme nue.
* * * * *
_L’Angelico._--Notre pauvre nature humaine sans cesse est balancée entre
deux extrêmes, en chacun desquels tour à tour elle pense rencontrer le
souverain bien. Un jour, c’est la volupté qui m’attire et dans laquelle
je crois que je trouverai le bonheur; le lendemain une vie de sagesse,
de raison, réglée et austère, m’apparaît la plus belle et la plus
désirable. C’est cette contradiction perpétuelle, avec ses élans
opposés, qui remplit notre vie et qui lui donne son goût ardent. Je ne
sais point lequel à Florence j’ai davantage aimé, d’Angelico, le plus
chaste des peintres, ou du voluptueux le Titien.
Dans le couvent de Saint-Marc où les fresques du Beato Angelico sont
conservées, quelles heures j’ai passées! Là j’ai connu une âme
infiniment pure. Un cœur de saint s’est révélé à moi, à ma surprise
d’abord, puis, à mesure que je l’apercevais mieux dans ses nuances et
dans ses détails, à mon amour et à mon extase.
Vous passez une porte qui ouvre sur le cloître, la porte du parloir, et
vous voilà dans une salle froide, devant la plus grande fresque de
l’Angelico, une _Crucifixion_. Au pied de la croix, en deux groupes: la
Vierge et les femmes,--les Apôtres; six de ces derniers se traînent sur
les genoux; chaque visage exprime la douleur, mais de la façon propre à
chacun; et les différences de caractère sont accusées dans la manière de
souffrir avec une finesse et une profondeur extrêmes. L’un, sombre, fixe
la Croix d’un œil glacé; l’autre est fier, il supporte avec énergie son
malheur, ses sourcils froncés seuls indiquent la violence de ses
mouvements intimes; celui-ci s’abandonne à son désespoir et courbe la
tête, celui-là répand des larmes, tandis que celui qui le touche n’en
peut plus verser. La femme qui soutient la Vierge exprime
merveilleusement l’affliction partagée et la compassion impuissante. Et
tous ces visages sont simples; point d’éclat: on pleure pour soi. Mais
chacun d’eux a été observé et fixé par un psychologue admirable.
Assis dans le parloir froid devant ce tableau, j’étais saisi par la
qualité de l’observation de l’Angelico. Une telle finesse et une telle
pénétration, la profondeur des sentiments et le naturel avec lequel ils
sont rendus me transportaient. Lorsque, ayant accompli le tour du
cloître, j’eus connu d’abord le _Saint Pierre_ qui, un doigt sur la
bouche, recommande le Silence, et qui en est lui-même la plus parfaite
et la plus émouvante image, mystérieux et oppressant comme un masque,
les yeux ouverts et la bouche close, puis les deux saints Dominicains et
_Jésus_, avec le doux élan de leurs visages,--je commençai à m’expliquer
ce que l’Angelico me faisait éprouver, la nature de son génie, et celle
de mon émotion. Son génie, c’est celui surtout d’un ecclésiastique. Un
ecclésiastique, un religieux, un homme de méditation, de silence et de
vie intérieure seulement peut parvenir à une perception aussi nuancée,
aussi variée des sentiments. L’église est une école unique d’analyse, et
la vie monastique, renfermée et solitaire, paraît la mieux comprise pour
qui se voue à l’analyse. La vaste et profonde observation de l’Angelico
est fille d’une existence où il était dans les meilleures conditions
pour songer à tout ce qu’il voyait et sentait. Seul dans sa cellule,
peindre au milieu du silence d’un monastère!...
* * * * *
Par un jour brumeux et froid de novembre, un matin que je me trouvais
encore devant la _Crucifixion_, et que je n’entendais, au milieu de ma
pensée, que le pas du gardien sonnant régulièrement sur le pavé du
cloître, un petit chat gris entra dans le parloir à pas muets, vint
jusqu’à moi, se frotta en ronronnant au pied de mon siège, puis me sauta
sur les genoux. Je l’avais laissé faire: il monta le long de mon bras et
s’allongea sur mon cou. Et tandis que je regardais la fresque, je
sentais contre ma peau la chaleur de sa fourrure. Tu m’as parlé, petit
chat gris, animal mystérieux comme le _Saint Pierre_ au doigt sur la
bouche, animal de moine, subtil et plein de nuances. Tandis que dans la
paix du couvent, caressant, tu te frottais contre mes cheveux, l’âme de
l’Angelico m’est devenue encore plus claire. Les méditations auxquelles
il se livrait dans ses longues heures de solitude m’ont apparu sur les
visages de ses personnages, et j’ai vu devant mes yeux les traits de son
âme. Ce fra Giovanni avec sa psychologie aiguë, eût fait en vérité un
bon évêque de Florence. Il a refusé du pape Nicolas V ce grand honneur.
Mais c’est que, en même temps qu’un ecclésiastique, l’Angelico était un
saint.
Sa sainteté,--ainsi que sa merveilleuse divination des cœurs, il la
tient d’un état de grâce constant, d’une élévation de l’âme
incessante,--vous la concevez quand vous êtes monté au premier étage du
couvent, et que, parcourant le magnifique couloir, vous visitez les
cellules. Dans chacune d’elles le frère a peint une petite fresque.
Devant celles-ci vous comprenez alors qu’il était véritablement inspiré.
«Lorsqu’il prenait le pinceau pour travailler, il se mettait en prières
et on l’a vu tout baigné de larmes pendant qu’il travaillait à
_Crucifix_, dans le souvenir qu’il avait des peines que ce divin Sauveur
avait souffertes sur la Croix», dit un biographe.
Nul, en effet, n’a jamais peint avec une pareille émotion; nul n’a à ce
point porté ses sentiments sur le visage et parmi les gestes de ses
héros. C’est un homme en prières qui a imaginé ces fresques, un homme
dont l’âme parlait, et qui, pour s’écouter, se penchait sur lui-même
avec le plus tendre génie.
Dans les ouvrages de l’Angelico, rien qui distrait du sujet principal,
lequel est l’émotion divine des vierges et des saints; le décor est
réduit à son minimum strict, et la forme n’est pas employée pour
elle-même, mais pour exprimer la vie intérieure. Voyez cette
_Prédication sur la montagne_: les douze apôtres entourent Jésus sur un
sommet absolument nu, sans une plante, sans une herbe. Il parle; et la
scène est inouïe. Qu’y a-t-il cependant? rien que douze visages et douze
attitudes, mais si profondément expressives que l’émotion aussitôt nous
saisit... Voyez le Christ aux limbes. Là, rien qu’un mouvement: l’élan
des bienheureux vers le Christ, mais il est prodigieux!... Aucun peintre
n’a su traduire avec cette intensité la vie intérieure. O
l’_Annonciation_ qui se trouve dans la troisième cellule! Le corps de la
Vierge n’existe plus comme un corps, tout est devenu âme. Agenouillée,
les bras en croix, devant l’Ange, elle est immatérielle et pourtant
vraie. Cela est adorable, il n’y a là ni décors, ni personnages inventés
et artificiels comme dans Botticelli: non, c’est une scène de la vie,
mais elle est vue par un saint, avec une innocence infinie!
Cependant j’ai ouvert la petite fenêtre de la cellule dans laquelle un
des hommes les plus beaux qui aient existé, éprouva de telles émotions.
J’ai voulu voir ce qu’il pouvait regarder quand il se reposait: là-bas,
à gauche, se dessine la gracieuse colline de Fiesole; à droite,
apparaissent le Dôme rougeâtre et la tour de Giotto.
Dans la rue des gens passaient. Au pied de ce couvent parfumé par un
suave génie, la vie ordinaire suivait son cours. Quelqu’un, le nez en
l’air, cherchait un numéro sur une porte, un petit garçon s’amusait à
marcher sur les rails du tramway, des menuisiers portant des planches
avançaient lourdement; enfin,--mais j’hésite à l’écrire, on croira que
j’arrange--enfin, justement en face de moi, arrêté contre le mur, un
homme, les jambes écartées, me tournait le dos.
* * * * *
_Du Titien._--Si Giovanni da Fiesole est par excellence le peintre de la
vie intérieure, le Titien est le plus admirable de la vie extérieure.
Tout ce que la couleur et la forme valent en volupté, il l’exprime
amoureusement: aucun homme qui a des sens bien sains et qui apprécie le
plaisir qu’on goûte à se servir d’eux, ne peut demeurer insensible
devant ses tableaux. Titien prend tous les sens, l’œil, puis les
autres,--car quelle imagination se soustrairait à l’effet d’une
représentation de la nature aussi complète et aussi belle? une femme nue
de Titien est si vivante et si désirable que le toucher, le goût,
l’odorat et l’ouïe abondent immédiatement en souvenirs, parlent...
Les Offices contiennent les deux plus voluptueuses toiles du Titien qui
est le plus voluptueux des peintres. L’une, c’est la Flora, avec son
admirable chair si fine, si claire, si pleine, si savoureuse, avec ses
cheveux légers, dorés et ondulés, dont le jeu sur les épaules est un
spectacle exquis, avec sa chemise comme une mousseline et dont la
couleur jointe à celle de la chair et à celle des cheveux forme la plus
parfaite et la plus pénétrante harmonie voluptueuse. L’autre, qui se
trouve dans la Tribune, est la Vénus couchée, dont le corps allongé est
d’une si charmante distinction, et si jeune, et si frais que quiconque
possède l’adoration du corps féminin s’arrête ému et attendri. La Vénus
est immobile, les yeux ouverts elle rêve ou réfléchit; dans le fond de
la pièce, une servante penchée sur un coffre y cherche sans doute les
vêtements dont sa maîtresse s’habillera. La Vénus attend, indolente,
incertaine, et, il semble, encore tout au plaisir d’être étendue...
Peut-être l’amant, s’il venait maintenant, profitant de cette
disposition favorable de l’âme, serait bien accueilli.
Titien est le peintre de la volupté. Il adore le corps de la femme, il
en peint avec délices toutes les beautés. De quel bonheur il se gorge en
considérant ses mouvements gracieux, en s’arrêtant à chacun de ses
charmes!
Je ne sais si l’on a fait cette remarque que les peintres de la volupté
sont rares. Cependant regardez dans les musées: combien peu d’artistes
ont peint le corps avec dévotion! Les uns s’attachent à lui pour sa
ligne, pour son arrangement décoratif, les autres pour sa couleur, parce
qu’ici la valeur de la chair fera bien à côté de celle de l’étoffe;
presque aucun ne s’enivre en peignant la chair, ceux qui voudraient
quitter leurs pinceaux pour la respirer, pour la toucher, pour la
baiser, combien sont-ils? presque tous la copient, indifférents comme
devant n’importe quelle matière. Voyez Rubens qui fit tant de nu, quelle
froideur!... Comme pour lui la chair n’est, ainsi que tout le reste, que
matière à belle peinture. Il y a peu de peintres voluptueux. Titien,
lui, l’est infiniment. Toutes les femmes qu’il peint, c’est en amant. Il
les a toutes tenues dans ses bras et s’est grisé d’elles.
C’est de Giorgione, le beau Georges, que Titien tenait l’art de jouir. A
Pâris Bordone, il l’enseigna.
* * * * *
_La maison de Patata._--Quand M. le Président de Brosses voyageait en
Italie, comme il était à Venise, le désir lui vint d’approcher quelque
belle Vénitienne. Il envoie donc un gondolier faire l’ambasciata à la
célèbre Bagatina. On lui donne rendez-vous. Mais lorsqu’il se présente,
il trouve une personne d’un maintien si noble et de manières si
composées qu’il devint d’un très grand embarras sur la façon de lui dire
ce qu’il désirait d’elle.
Nous nous trouvions à Florence depuis plusieurs jours et nous ne
possédions encore aucun objet à qui conter nos galanteries. Que pénible
à des Français!... Quelqu’un qui nous voulait du bien nous enseigna un
mot magique: Patata; on loue un cocher, on lui dit: «Patata»,--il a
compris.
Notre voiture s’arrêta dans une ruelle fort étroite et sombre. Nous
étions devant une porte aux vantaux de bronze, mais dont l’imposte
ajourée laissait voir qu’il y avait de la lumière par derrière. Nous
tirâmes un fil, une grêle sonnette résonna; alors des savates
s’approchèrent de la porte, un petit volet s’ouvrit, une tête de vieille
apparut. Elle nous examina, disparut, et bientôt la porte s’ébranla et
tourna sur ses gonds.
Nous étions dans un vestibule de marbre, orné de colonnes et dans les
coins duquel Michel-Ange, le Dante et Galilée, par leurs nobles bustes
posés sur des socles, nous considéraient avec impassibilité. La vieille,
qui d’une main portait une lampe de cuivre aux mèches fumeuses et, de
l’autre, une lourde clef, nous salua, puis elle nous précéda dans un
escalier monumental que nous gravîmes avec émotion. Bientôt une portière
levée apparut, et nous entrâmes dans une vaste pièce toute tendue de
vieux rouge où les yeux étaient attirés d’abord par un clair feu de bois
flambant dans une grande cheminée.
Une banquette couverte de pourpre faisait le tour de ce salon, au milieu
un large pouff et des plantes vertes le décoraient, enfin de magnifiques
tableaux étaient pendus aux murs. Nous nous trouvions dans un palais et
l’assistance était brillante; de jeunes dames gracieusement décolletées
et vêtues d’étoffes légères, étendues nonchalamment, y faisaient la
conversation avec de jeunes seigneurs pleins d’élégance. Mme Patata un
peu délaissée fumait une cigarette en silence...
Une femme blonde et de proportions aussi monumentales que toute cette
demeure faisait déborder des chairs puissantes sur la mollesse d’un
canapé. Elle était fardée, elle était étincelante, des bagues
chargeaient ses doigts. Et tandis qu’elle conservait l’immobilité d’une
déesse, son corps majestueux paraissait sous la transparence d’un lin
fin. Nous osâmes cependant lui adresser nos hommages:
«Che suis Sapho», dit-elle. Et sa voix éraillée, lourde et vulgaire,
nous parut admirable. S’adressant plus particulièrement à l’un de nous:
«Tu vois, nous sommes ici dans le pays des églises, reprit-elle (disant
cela pour la raison qu’elle était parée comme une châsse). Moi je suis
de Brouxl’. Tu montes en champre afec moi, mon amour?»
Notre ami conquis la suivit. Nous autres badauds demeurâmes au salon.
J’y fis la connaissance d’une Française dont l’accent était si
particulier que je ne devinai point quelle province lui avait donné le
jour. Nous causâmes: «L’Espagnol est trop matériel, me disait-elle.
L’Italien est épatant. Ça dépend pourtant la région que tu le prends.»
Or, à la porte, un homme en ulster, barbu, à figure d’Allemand, avait
surgi. Il entra, gêné, comme en se glissant. Puis gagna le pouf et s’y
assit, de côté. Une femme le vint rejoindre. Aussitôt il se dressa, la
prit par la taille, l’entraîna d’un mouvement extraordinaire et
disparut.
«Tu vois: de toutes les naziones», me dit une Italienne qui était près
de moi.
Mais notre ami revenait. Sapho le disputait parce qu’il avait été long à
se rhabiller. Il lui ferma la bouche avec de l’or. D’ailleurs il la
félicitait, il affirmait n’avoir jamais goûté la volupté avant de la
connaître...
«Il est singulier tout de même qu’à Florence, il suffise de dire: pomme
de terre, pour qu’on vous mène voir de belles femmes, et singulier
encore que les plus belles Florentines soient Belges», disait notre
Louis descendant l’escalier.
* * * * *
_La Chartreuse._--J’ai pris pour aller à la Chartreuse ce petit tramway
à vapeur qui répand sur toute la campagne une fumée noire. Il court sur
la route de Rome, au milieu de collines pures surmontées de châteaux
charmants.
Le style infiniment beau de la nature toscane, on peut le bien saisir en
deux ou trois promenades. Une des plus magnifiques, c’est de monter à la
Piazzale del Michelangelo, puis de suivre le Viale dei Colli jusqu’à la
porte Romaine.--D’abord, de la place, on domine Florence. Au milieu
d’une immense plaine mamelonnée et que limitent à l’horizon des
montagnes bleues, la ville se tasse au bord de la rivière, commandée par
son majestueux dôme rougeâtre, lançant vers le ciel tous ses campaniles.
L’Arno coule doucement et s’enfuit sous trois ponts... En suivant le
_viale_, des paysages délicieux apparaissent, ils se composent
admirablement. C’est, mélange raffiné d’élégance et de tristesse, une
ligne gracieuse, coupée par des cyprès sombres; des maisons carrées au
toit plat, roses ou blanches, et qui ont conservé les belles proportions
antiques, s’y reposent. Dans ce décor parfait, les plus simples
tragédies pourraient dérouler sans surprendre leurs sublimes
circonstances.
Quand on va à Fiesole qui est le sourire de Florence, c’est un
enchantement de lumière blonde, d’arbres légers, de villas claires.
C’est délicieux comme une jeune fille. On monte, on monte toujours. Et
le paysage devient immense. Mamelons savoureux, moutonnement de verdure
et d’or. On est tout enveloppé de rayons comme si entre les choses et
l’œil s’était interposée la chevelure divine de la Flora du Titien.
Sur le chemin de la Chartreuse, au contraire, le paysage est sévère. Au
lieu de dominer les collines on est à leur pied. On s’insinue entre
elles dans la vallée. Leurs profils délicats s’étant succédés, et
plusieurs villages traversés, on arrive à V... où l’on quitte le
tramway. V... se trouve à la base d’une hauteur sur le plateau de
laquelle la Chartreuse d’Ema s’est bâtie.--Après une ascension
laborieuse la porte du couvent se présente... Elle s’est ouverte, le
moine blanc vous a accueilli, vous voilà sous de jolies arcades d’où se
déroule le plus délicieux paysage.
L’emplacement de la Chartreuse d’Ema a été choisi par des voluptueux.
Sur une éminence assez élevée, pas trop, pour qu’on ne soit point perdu
et séparé du monde, et que toutefois l’on puisse jouir d’une vue
étendue, le monastère découvre de la moindre de ses fenêtres un univers
charmant. La campagne, partout à l’entour attirante et d’une suave
mollesse, on voudrait la couvrir de baisers, elle est exquise. Les
Chartreux la comprennent. Chacune de leurs cellules se complète d’une
petite galerie à ciel ouvert, admirablement située, et où ils peuvent
passer leurs heures à suivre le jour décroissant sur les choses.
J’ai senti là tout ce qui séparait la piété italienne de la piété
française. La Chartreuse de Grenoble est en effet l’antithèse exacte de
le Chartreuse d’Ema. Tandis que les Italiens ont désiré voir tout ce qui
se passait autour d’eux et en jouir, les Français s’en sont séparés
farouchement. Ils ont bâti leur couvent loin du monde, au pied du Grand
Som, un énorme rocher aride qui dérobe toute vue; en outre ils l’ont
entouré de murailles élevées, de chaque cellule on n’aperçoit qu’un tout
petit carré de ciel, le mur de la chapelle, et le cimetière... Là on se
dévoue entièrement à la vie intérieure, tout ne parle que d’austérité,
on veut ignorer tout du monde, n’appartenir plus qu’à Dieu et à l’étude.
A Ema, on veut goûter toujours à la joie de vivre. Là-bas on était
enfoui, étouffé, aveuglé, ici on est en plein air, on respire et on
voit. Le cloître de Grenoble était un couloir sombre où les pas
retentissent sonores et solitaires. A la Chartreuse d’Ema c’est une
galerie au toit soutenu par des colonnes gracieuses, et qui fait le tour
d’un jardin au centre duquel un puits orné par Michel-Ange a été creusé.
Dans ce jardin, le cimetière se mêle au potager: une terre aussi bien
fumée doit donner d’excellents légumes!
La chapelle est extrêmement riche, le carare et le porphyre n’y sont pas
ménagés. Tout est luxueux et beau. Le clair réfectoire est décoré
gaiement. Enfin, partout dans ce couvent, on a le sentiment d’être sur
une hauteur, ce qui vous rend léger. A Grenoble on était étouffé par la
farouche montagne.
Tant de richesses assemblées pour permettre à quinze religieux de mener
une vie de fakir! s’écrie Stendhal.--Certes on ne les peut comprendre
ici qu’avec de jolies maîtresses!... D’ailleurs nous étions tous séduits
par ce séjour. Chacun y eût souhaité s’installer. Une petite femme
italienne, que promenait un gras et indolent garçon brun, touchait les
nappes au réfectoire afin d’en juger la finesse, puis elle s’asseyait
sur le lit du supérieur pour voir s’il était bon. Un Anglais s’informa
gravement près du vénérable religieux qui nous servait de guide si la
règle permettait de fumer.
--Non, de chiquer seulement, répondit le moine.
Du linge fin et une couche moelleuse,--une pipe et des cigares, et deux
visiteurs mécréants étaient peut-être touchés par la grâce!
_Décembre 1903._