--«Mon départ vous fait donc un peu de peine?» demandai-je.
--«Beaucoup.» Et elle ajouta timidement, baissant les yeux: «Je puis
vous le dire, puisque vous partez, j’aimerais être longtemps, longtemps,
avec vous...»
A ces mots, j’aurais voulu me jeter à genoux sur la route et baiser le
bas de sa robe.
Alors seulement je sus son nom. Je le lui demandai pour le graver dans
ma pensée. Elle s’appelait Aurélia.
Elle cueillit des petites marguerites et des myosotis, et me les
donna... Il y avait un peu de neige au bord de la route, elle en
ramassa, elle en forma une boule et me la tendit: Gardez-la en souvenir
de moi.--Mais elle va fondre.--Votre souvenir fondra-t-il moins vite?
dit-elle tristement. Et c’est par de tels mots discrets qu’elle me
témoignait son émotion.
Nous étions arrivés au col du Galibier. La voiture s’était arrêtée, les
chevaux soufflaient. Il y a là, sur ce sommet, une petite maison de
cantonnier, avec une terrasse de laquelle on domine le panorama le plus
merveilleux qu’on puisse voir au monde.
Le soleil roulait entre les montagnes, les glaciers scintillaient, la
neige admirable dormait dans la lumière. Là-bas, là-bas, dans la vallée,
un torrent remuait du feu. Les montagnes au lointain étaient
vaporeuses... A une grande distance, à nos pieds, au milieu des prairies
du Lautaret, au bord d’un mince filet blanc, on distinguait un petit
carré clair. Ce point, gros comme une mouche, c’était le chalet où nous
avions vécu, où je l’avais entendue chanter, où je l’avais entendue
vivre, où je l’avais aimée; je ne pouvais en détacher mes yeux. Combien
de fois dans l’avenir ma pensée y reviendrait-elle? Combien de fois le
souvenir et la nostalgie de cet amour si court, si pur et si beau, dans
cette solitude, loin du monde, entouré de visions grandioses,
viendrait-il faire saigner mon cœur?... Enfin, je reportai mes yeux sur
elle. Je la vis épouvantablement triste...
Nous étions près de l’Italie; on nous donna du vin d’Asti. J’en fis
mousser dans nos verres. «A votre bonheur», dis-je. «Au vôtre»,
répondit-elle en tremblant.
Cependant le cocher faisait claquer son fouet. On allait partir. Je tins
dans la mienne en silence la main d’Aurélia. Je la pressai simplement;
puis nous nous dîmes adieu. Je montai dans la voiture qui s’ébranla et
pénétra sous le tunnel du Galibier... J’étais dans la nuit, je m’y
enfonçais. Je me retournai et je vis, point noir immobile dans le trou
de lumière là-bas, nous regardant disparaître, Aurélia, Aurélia!...
La voiture sortit du tunnel. Nous étions sur l’autre versant de la
montagne. Un panorama nouveau s’offrait à nos yeux.
Et nous commençâmes à descendre.
_Novembre 1902._