Évidemment, elle était parfaitement innocente. C’était une bonne petite
épouse désolée de ne pas aimer son mari. Elle aurait bien voulu l’aimer,
d’abord parce que, étant honnête, elle croyait qu’elle le devait,
ensuite parce que, jeune, tendre et sentimentale, elle avait besoin
d’amour. Elle se rendait compte que c’était pour elle un grand malheur
de ne point chérir l’homme auquel était liée sa vie. Mais comment faire
pour l’aimer? elle s’y efforçait sans y parvenir,--et si elle ne
l’aimait jamais, comment faire pour vivre?... Elle était triste.
Et elle se trouvait là, toute seule... Et j’étais arrivé. Je l’avais
beaucoup regardée, avec tendresse, avec douceur, avec émotion, comme ce
mari peut-être n’avait jamais su la regarder ou comme elle ne s’était
jamais aperçue qu’il la regardât. Elle avait pensé à moi...--Et je lui
avais parlé. J’avais parlé de ce qu’il y avait au fond d’elle-même, de
ce qui était toute sa préoccupation... La nuit elle avait repensé à moi,
à ce que j’avais dit...--Et le matin à son réveil, j’étais encore là,
tout près, je parlais d’une façon caressante, avec une voix aimante.
Alors, l’après-midi, quand elle m’avait vu courir dans la plaine, que je
l’avais rejointe, elle s’était sentie contente... Cela ne lui déplaisait
pas de m’avoir près d’elle, puisque je savais la regarder, lui exprimer
des choses qui la touchaient, et puisqu’elle devinait que j’étais plein
de son image. Elle était heureuse de me trouver, moi affectueux, dans
cette solitude où elle s’imaginait tristement abandonnée de tous. Et
elle était flattée et caressée que je fusse galant, attentif, et n’eusse
d’yeux que pour elle.
Elle se disait: «Ça n’a pas d’importance. Il s’en ira bientôt. Cela
n’aura aucune suite.--Et puis d’ailleurs je ne fais rien de mal.» Et,
avec une ivresse et un désir contenus, elle se penchait sur l’amour
possible, et puisqu’elle ne devait point s’en nourrir, elle trompait sa
faim en le regardant.
Je distinguais ce sentiment. Mais je comprenais aussi qu’elle était
passionnée, qu’au bout de trois jours ou de huit, elle serait prise à
son jeu, qu’elle était sans défense, ayant un profond besoin d’aimer,
que je lui plaisais et que si je le voulais, elle m’aimerait
follement,--que je n’avais qu’à rester ici, à faire miroiter l’amour
devant ses yeux, à la courtiser de la même façon dont j’avais commencé,
et qu’elle tomberait dans mes bras. Je comprenais qu’au fond
d’elle-même, et en le répudiant de toute son honnêteté, de tout son cœur
elle appelait un amant, que cette femme admirable,--naturelle, songeuse
et mélancolique,--pleine de vie,--avec une chevelure, des yeux et des
lèvres d’amoureuse,--en secret demandait à son Dieu celui entre les bras
duquel enfin elle se tordrait, elle pleurerait, elle crierait, qu’elle
était arrivée à la minute où une âme ardente ne veut plus qu’adorer ou
mourir.
Ce soir, je ne l’aurais pas. Si je savais l’émouvoir, je pourrais
l’embrasser peut-être, baiser ses lèvres? Et encore non, elle était
farouche, et pour chacun des moindres dons qu’elle pourrait consentir,
il faudrait qu’elle eût été apprivoisée par beaucoup de tendresse;
jamais elle n’avait supporté de familiarités que de son mari, j’en étais
sûr: il y avait en elle le sens de sa propre dignité et celui de la
sainteté de l’amour. L’amour lui paraissait quelque chose de si beau et
de si élevé que rien n’eût pu lui faire accepter d’en ternir l’idée en
elle-même, et qu’elle ne se fût jamais livrée à une représentation de
lui basse et incomplète. Elle ne se fût donnée qu’à un être dont elle se
fût crue certaine d’être aimée et qu’elle-même eût entièrement aimé.
Elle était trop pure pour vouloir autre chose que tout l’amour, qu’un
échange total de cœur et de chair, qu’un don parfait.
Ce soir, je ne l’aurais donc pas. Mais que demain, je continue, que je
poursuive, un jour, je la posséderai et ce sera un superbe amour. Je
voyais cela... Puis je me disais: «Demain, j’ai rendez-vous à huit
heures du soir à Modane avec Lionel mon ami. Notre voyage est décidé
depuis un an. Nous l’avons préparé longuement cet hiver. Lionel, hier,
s’est mis en route... Il a quitté Paris: c’est comme si j’avais quitté
moi-même Le Lautaret. Mon voyage est commencé, je ne puis plus songer à
le reculer, à le remettre. Lionel parti, je ne peux pas ne pas le
rejoindre. Il faut que demain soir à huit heures je sois avec lui. C’est
la fatalité. Quelque chose de supérieur à ma volonté s’oppose à ce que
je reste ici, à ce que je me donne à cet amour.»
Et douloureusement je rêvais, car j’avais, moi aussi, enfant
sentimental, besoin d’aimer. Et sentir l’Amour là, si près et tout prêt.
Et partir! Et penser:
«Je laisse ici ce que peut-être je ne retrouverai jamais.»