Le lendemain, je me levai à six heures. J’avais bien mal dormi. Je
poussai les volets: un temps admirable; ma chambre, située au levant,
s’emplit de soleil; tout clairs les murs, le parquet, le plafond de
sapin verni brillèrent. Il faisait frais; cependant je me mis à la
fenêtre et je regardai les montagnes en fumant une cigarette. Que
c’était beau, et, si elle voulait, ma voisine, quelle journée nous
passerions! Mais je pensais, aussi, rembruni, que demain soir j’avais
rendez-vous à Modane!
Je commençai ma toilette, qui dura une grande heure et que je fis avec
une minutie particulière. Qui sait ce qui arrivera aujourd’hui?
pensais-je, et longuement je m’ébrouais dans l’eau froide. Puis je
regardais le jeune soleil, et dans le matin le ciel limpide comme du
cristal.
Que je m’étais levé tôt! Je n’entendais rien bouger dans le chalet... Je
serais volontiers descendu, ce que je voyais dehors m’attirait, mais je
ne m’y résolvais point: ici, j’étais près d’elle, elle était là, étendue
dans son lit, derrière cette cloison; dès qu’elle remuerait, je
l’entendrais, elle était là--là! et cette pensée dans mon imagination
s’aiguisait de tous mes désirs, de tout mon espoir, et me donnait un
trouble que je préférais au plaisir d’errer dans le plus beau des
paysages.
J’avais tiré ma porte de communication qui avait craqué en s’ouvrant, et
je tremblais qu’elle n’eût entendu: pourquoi tant de timidité? j’aimais
donc?... J’écoutais, séparé de sa chambre seulement par l’épaisseur de
sa porte à elle. Et je l’entendais respirer, c’était comme si j’eusse
été chez elle, j’entendais son souffle! Elle était là... Couchée!...
Elle respirait... Oh! si j’ouvrais, si j’ouvrais la porte!...
Et je restai, oreille collée, à écouter, les yeux hagards! Combien de
temps? Je l’ignore. Elle dormait, j’entendais sa respiration régulière.
Puis elle fit un grand soupir et elle se remua dans son lit; je compris
qu’elle était éveillée. J’avais envie de lui parler, mais je craignais
de lui déplaire en me rappelant tout d’un coup, tout de suite à sa
pensée, et aussi que la gênât l’idée que j’étais si près d’elle, que je
l’entendais si bien, que j’étais si mêlé à l’intimité de son existence.
Je conservai donc mon immobilité et mon silence, et je continuai à épier
passionnément sa vie. La femme de chambre entra. J’entendis un dialogue,
et la voix encore endormie et comme brisée de la maîtresse qui dit
d’ouvrir les volets, puis qui admira le beau soleil et qui commanda de
poser sur son lit le plateau du thé. La femme de chambre sortit. Alors
je m’enhardis; maintenant qu’elle avait repris la conscience des choses
et que ses rêves de la nuit étaient éloignés, je pouvais me rappeler à
elle dans toute mon imparfaite réalité.
--Bonjour! dis-je. Vous avez bien dormi?
--Oh! mais, où êtes-vous donc?... Vous m’avez fait peur. On dirait que
vous parlez dans ma chambre. Vous avez donc ouvert votre porte?...
--Oui, je l’ai ouverte pour être plus près de vous.
--Et à quoi cela vous avance-t-il?
--A croire que je suis avec vous, chez vous... Je suis levé depuis deux
heures...
--Et que faisiez-vous? Je ne vous ai pas entendu!
--Je vous écoutais dormir.
--Je ronfle donc?
--Non. J’écoutais au contraire votre souffle pur comme celui d’un
enfant, et je vous adorais comme une enfant.
C’était charmant, ce dialogue à travers la porte. Je me l’imaginais dans
son lit, le drap à moitié rejeté, la chemise entr’ouverte, ses beaux
cheveux défaits, ses grands yeux regardant l’endroit d’où venait ma
voix, et écoutant et me répondant.
Je reprenais:
--Savez-vous qu’il fait un temps miraculeux?... Il faut vous lever.
--Pour quoi faire?
--Pour venir vous promener...
--Oh non! Je suis si bien là, si bien! murmurait-elle paresseusement.
Et je pensais qu’elle s’étirait, je voyais en moi-même son joli geste,
et j’avais encore une furieuse envie d’enfoncer la porte. Mais je me
contenais, et je faisais ma parole caressante pour la supplier de se
lever.
--Ah! la paresseuse! C’est une honte de rester au lit par un aussi beau
soleil. Voulez-vous que j’aille chez vous? Je vous aiderais à vous
lever, je vous habillerais, vous verriez quelle femme de chambre
empressée je serais. Oh! mon bonheur à démêler vos cheveux! Comme je
saurais bien vous lacer! Et qu’humblement je me jetterais à vos pieds,
pour vous mettre vos souliers!...
--Vous êtes fou!
--Oui fou, horriblement fou... Si vous croyez que ce n’est pas à rendre
fou de passer la nuit si près de vous!
--Voulez-vous vous taire!
--Eh bien! levez-vous! levez-vous! Allons nous promener...
--Ah! non, par exemple! Me promener avec vous!... Mon Dieu, cela ferait
un beau scandale!...
--Laissez donc dire. Venez.
--D’abord, je ne suis pas levée. Le temps que je me lève, puis que je
m’habille, je ne serai pas prête beaucoup avant midi.
--Allons donc... Il suffit d’un peu de courage. Allons, une, deux et
trois: debout!... Êtes-vous levée?
--Non.
--J’entre! J’entre et je vous tire du lit.
--Oh!
--Cela ne vous émeut donc pas, ce beau ciel bleu que vous voyez de vos
draps? Cela ne vous donne pas envie de sortir, de marcher, de chanter,
de vivre?...
Enfin je l’entendis se lever. Puis elle alla dans sa chambre en
chantonnant. Ce qu’elle fredonnait, ah! que c’était doux et que c’était
rêveur! Je l’écoutais en retenant mon souffle, j’étais attendri.
J’aurais voulu la baiser sur la bouche, sur sa bouche d’où jaillissait
une âme si limpide.
Cependant elle était inquiète de ne m’entendre pas bouger et de mon
silence. Elle s’arrêtait:
--Qu’est-ce que vous faites? disait-elle tout d’un coup.
--Rien. Je vous écoute.
Mais de me sentir là, tapi dans un coin, invisible et aux aguets, cela
lui causait un malaise. Elle n’osait plus remuer, elle n’osait plus
chanter, elle n’osait pas faire sa toilette. Elle n’était plus libre.
Elle aurait bien voulu que je m’en allasse, et je la compris.
--Écoutez, dis-je, il faut combien de temps pour vous habiller? Une
heure?
--Oui.
--Eh bien, je serai dans une heure au bas de la route.
--Bien.
--Vous viendrez?
--Oui.
--Sûrement?
--Sûrement.
Et j’allai m’allonger dans l’herbe avec un livre. Je comptais peu sur sa
venue. C’eût été trop. Notre conversation de ce matin me semblait
pouvoir être considérée déjà comme un grand progrès dans mes rapports
avec elle. Et raisonnablement je ne devais pas aller plus vite que je
n’avais été. Mais aussi je songeais tristement que demain soir j’avais
rendez-vous à Modane, que je ne disposais donc plus que d’une
après-midi, d’une soirée et d’une nuit, et que ce délai était fort
insuffisant pour venir à bout d’une femme qui n’avait encore jamais eu
d’amant.
Comme je le prévoyais, elle ne me rejoignit pas, et je la retrouvai
seulement à l’heure du déjeuner.
V
Avec quel extrême plaisir je revis sa forme, sa ligne et son visage!
Depuis hier ils étaient si près et si loin de moi, je les entendais, je
suivais leurs mouvements dans mon esprit, mais je ne les voyais pas! Un
mur m’en séparait. Leur présence était évidente, je la savais, mais je
ne pouvais pas la vérifier. J’étais en face d’un rêve, d’un jeu de ma
pensée... tandis que, maintenant, _elle_ était là, devant moi, elle,
dans sa forme et dans son apparence, elle dans toute sa réalité, et mes
yeux touchaient ses beaux yeux, et ma main avec sensualité serrait sa
main. Ah! qu’elle était délicieuse en effet, la fine et souple enfant,
et comme il était juste qu’elle eût été l’objet, cette nuit et ce matin,
de ma préoccupation passionnée! Je la considérais avec ravissement et je
souriais, naturellement, heureusement. Elle portait sur moi son regard
pur, doux, un peu inquiet et un peu triste.
* * * * *
Après déjeuner, je m’assis à l’écart afin d’éviter de fournir un
prétexte à la malice de ceux qui se pressaient sur la terrasse. Elle
lisait, je lisais aussi et je me forçais à ne pas trop la regarder; je
supposais qu’elle allait rester là une heure ou deux, comme la veille.
Mais bientôt, à ma grande surprise, elle se leva tout à coup et
disparut.
Je ne savais que penser.
Pourquoi ce départ? Où allait-elle? Elle s’était dirigée du côté de la
route. Mais se promener de si bonne heure, au moment de toute l’ardeur
du soleil! Je n’y comprenais rien, et j’étais déconcerté. Voilà qui
dérangeait mes plans. Si je ne la voyais pas plus de l’après-midi que je
ne l’avais vue de la matinée, elle était perdue pour moi, et c’était
bien vainement que j’aurais dépensé tant de soupirs. Il fallait la
suivre, la rejoindre! Oui, mais pouvais-je me lever derrière elle, et
partir du même côté, sous les regards sournois et attentifs de toute
cette société inoccupée! C’eût été nettement la compromettre. Je devais
attendre. Et chaque seconde qui s’écoulait, elle s’éloignait, je
risquais davantage de ne pas la retrouver. Je pensais à cela,
indifférent à tout en apparence, sans bouger et le nez dans mon livre,
mais me mordant les lèvres d’impatience. Je me contraignis à attendre
dix minutes. Puis, nonchalamment, je me levai, debout je considérai
quelques instants la société, sans hâte et d’un œil vide; enfin, je me
mis en marche d’un pas languissant. Mais dès que je ne fus plus en vue,
je me redressai, je me précipitai...
Je regardais de tous côtés. Je ne vis rien. En bas, à l’endroit où la
route rejoint la montagne et la longe, elle pouvait avoir tourné à
droite ou à gauche. Cela était grave. Si je poursuivais dans le mauvais
sens, je passerais des heures énervantes à la chercher sans cesse,
stupidement, et naturellement sans aucune chance de la trouver. Mais
comment me décider? Comment s’était-elle décidée elle-même? Selon
quelles raisons? Je l’ignorais et il m’était impossible, avec le
meilleur raisonnement du monde, de le découvrir. J’étais fort perplexe,
et je ne trouvais rien qui me déterminât à m’engager plutôt d’un côté
que de l’autre... J’avisai heureusement, à quelque distance à gauche,
deux casseurs de pierres; je m’approchai d’eux et leur demandai s’ils
n’avaient point vu passer une jeune femme. Ils réfléchirent: non, rien
vu. Elle avait donc tourné à droite. Je partis dans l’herbe au galop,
sautant les ruisseaux, franchissant les mottes et les trous, léger,
rempli de l’espoir de la rattraper. Mais je ne voyais que la montagne,
où tout se fondait dans une immense lumière...
Enfin, là-bas, là-bas, sur un mamelon, je crus distinguer un point noir
qui se déplaçait. Je ne discernais point si cela était un homme ou une
femme, ni même seulement si c’était un être humain. Mais j’en étais sûr,
cependant, c’était elle; mon cœur enivré me le disait et je redoublai ma
course. Je courais, je courais, je ne m’apercevais pas de l’air
enflammé. Je poussai bientôt un cri de triomphe, inondé d’une joie
énorme et simple, comme Pan quand il voit qu’il a enfin gagné Syrinx, la
petite nymphe. Je venais de reconnaître la couleur rose de son voile;
c’était bien elle! Maintenant je grimpais, glissant souvent sur l’herbe
sèche, courbé en deux, ardent et obstiné. Elle était là-haut: je montais
vers elle. Et à mesure que je m’élevais, je dominais plus de choses, le
paysage devenait plus grand et plus beau et mon âme plus heureuse.
J’approchais, je la voyais maintenant tout entière, marchant dans la
lumière, infiniment gracieuse.
Au moment de l’aborder, une crainte me saisit, et je m’arrêtai. Quel
accueil allait-elle me faire? Ne m’en voudrait-elle pas de l’avoir
poursuivie? Si elle était partie de cette façon, après déjeuner,
soudainement et comme farouchement, n’était-ce point parce qu’elle
désirait la solitude? N’allais-je pas la déranger, la contrarier?
Aussitôt après le sentiment de victoire que j’avais éprouvé, une
réaction se produisait, je tremblais maintenant, je redoutais sa
froideur. J’étais incertain: serait-elle fâchée de ma poursuite ou au
contraire, au fond d’elle-même, la désirait-elle?... Mais en me voyant
sa figure s’éclaira.
Devant moi, elle était debout, grande, élancée, hardie, semblable, avec
son joli visage d’une ligne pure, semblable à quelque Diane. La marche
avait éveillé en elle toute sa vie: sa fine chair était colorée, on
sentait courir sous la peau et chanter un beau sang rouge et noble,
c’était comme une campagne fertile qu’irrigue un parfait réseau de
fontaines; elle respirait profondément, avec une plénitude de santé
admirable; son œil s’était animé... Qu’elle était belle, sous
l’illumination du ciel, dressée sur une verte éminence au milieu du
grandiose paysage immobile! Elle portait une robe de velours gris fer
d’une coupe un peu cavalière et qui lui prêtait un ton de fantaisie
charmant, son voile rose flottait, elle s’appuyait sur une haute canne
de montagne, de sa main libre elle tenait un bouquet de fleurs qu’elle
avait cueillies. Vision ravissante et de la plus vraie poésie. Un parfum
l’enveloppait dont je m’imprégnais avec délices. Et sa bouche, ses yeux
ardents, le mouvement de son sein, et ce temps d’apothéose, et la
splendeur de cet endroit me grisaient. Je la contemplais, je la buvais.
Je lui offris de lui montrer la place où j’avais trouvé hier des
edelweiss. Elle marcha un instant devant moi, et je découvris sa lourde
chevelure fauve tournée sur sa nuque en torsades somptueuses.
--Jamais je n’ai vu d’aussi beaux cheveux, dis-je avec admiration. Elle
eut un petit rire où le plaisir et l’incrédulité se mêlaient.
--Ah! vraiment! fit-elle.
Mon vœu de ce matin était exaucé, ma voisine avait voulu: nous allions
passer une journée admirable. Elle était seule avec moi dans un
merveilleux pays, et je la sentais heureuse. Un radieux soleil baignait
toute la surface tourmentée du col, les montagnes fuyaient vers le ciel,
en face nous voyions une cascade descendre les rochers, brillante comme
une ligne d’argent, en bas la route blanche qui filait et, dans le
lointain, l’ouverture sombre de la gorge où se perdait la Romanche. Elle
marchait devant moi, mouvement qui m’enchantait: «_Edelweiss_: noble et
blanche. Noble et blanche, comme vous», murmurai-je.
Il fallait monter. Je lui tendis ma main qu’elle prit et je la tirai
doucement. Je sentais contre mes doigts sa chair chaude, je pressais
avec une émotion voluptueuse, par là je communiquais avec elle, j’étais
en contact avec ses nerfs, avec sa pensée, son cœur, sa vie!
«Ah! que j’aime tenir votre main! lui dis-je. Elle est chaude, elle est
douce. Je vous touche... je vous sens...»
De temps en temps, elle s’arrêtait, fatiguée. D’un pas plus haut
qu’elle, je m’arrêtais et je la regardais:
«Est-ce bien loin encore?» demandait-elle en levant ses yeux vers les
miens.
«Nous arrivons», répondais-je.
J’aurais voulu que cette ascension durât toujours; quel plaisir de
l’entraîner ainsi derrière moi!...
Mais nous étions parvenus à une place où l’herbe s’éclaircissait. La
terre apparaissait, blanchie, sèche et fendillée. Je vis sur le sol
rayonner une petite étoile de velours mat, puis nous en découvrîmes
d’autres. Nous nous mîmes à les ramasser:
«Des edelweiss! des edelweiss! s’écriait mon amie. Ceux-là, je les aurai
cueillis moi-même!»
Elle se courbait, agile; je lui apportais ce que je trouvais. Nous
poussions des exclamations quand une fleur plus belle que les autres se
montrait.
Cependant, tout en glanant, nous étions montés jusque sur un plateau que
le sommet d’un tertre assez élevé formait. Là, l’herbe redevenait
touffue, et d’en bas il n’était plus possible de nous voir. Je désirais
vivement que nous nous asseyions. En faisant des bouquets, en grimpant,
je n’avais que la joie d’être avec elle, et non point celle de lui
parler et de l’entendre me parler; j’aurais voulu tenir de tendres
propos, dire les douceurs dont mon cœur était plein; exprimer des
douceurs conduit à en faire: j’étouffais de baisers rentrés. Là, assis
dans l’herbe, divinement seuls, au milieu d’une admirable nature et sous
un ciel splendide, si je l’eusse sentie m’écouter, peu à peu me céder,
enfin s’abandonner, le paradis s’ouvrait! C’était un moment de bonheur
parfait... Et que peut-on, à vingt ans, demander à la vie de meilleur
que l’instant où une belle créature qu’on désire de toutes ses forces se
sent pénétrer par la même fièvre qui vous possède et se donne avec un
transport égal au vôtre?... Sans doute un amour aussi neuf n’était point
profond, ce n’était même sans doute qu’un vif appétit de mes sens.
Qu’importe! un baiser d’elle à cette minute m’eût comblé autant que
celui d’une femme pour laquelle j’eusse soupiré depuis des années. Si
mon désir était né depuis peu, il était né adulte; ce voisinage nocturne
l’avait exaspéré... Et maintenant, rien qu’elle n’existait plus pour
moi, j’étais enivré, j’avais tout oublié, j’avais un immense amour et
eusse éprouvé, qu’il fût partagé, un bonheur immense.
Mais ma compagne devinait le danger. Elle ne consentait pas à s’asseoir
ici, loin de tout regard. Elle se méfiait de moi et d’elle aussi
peut-être; elle aussi, le soleil l’avait grisée, éblouie, elle se
sentait faible et heureuse, et elle avait peur. N’étant point sûre
d’elle-même, elle préférait ne pas être tentée; jouer maintenant avec le
feu lui semblait imprudent, je le voyais bien, j’avais beau la prier:
«Non, disait-elle, non, allons-nous-en.»
«Eh bien! partez, lui dis-je. Moi, je reste», et je m’assis.
«Bien!» répondit-elle. Elle fit mine de s’éloigner. Je me traînai à
genoux devant elle et de mes bras j’entourais sa jupe; elle se dégagea;
je me relevai et je fis quelques pas: «Partir! pensais-je, quand ce
plateau était si bien placé. Nous allons redescendre, être en vue de la
route, marcher encore, cueillir des edelweiss et nul entretien
possible...» Il me passa une idée: «Voulez-vous que je lise dans votre
main?» lui demandai-je. «Oh oui!» s’écria-t-elle. «Alors il faut nous
asseoir un peu.» Elle consentit, poussée par la curiosité.
Je m’allongeai près d’elle, je pris la main qu’elle me tendait et je me
mis à la palper, à la presser, à la caresser, sous prétexte que cela
était utile à mes observations. Je ne possède point bien entendu la
chiromancie, mais je pense qu’avec un peu d’invention chacun peut
remédier au défaut de cette science. Je tâtais donc, fort plaisamment
pour moi, la main de ma dame, même j’y portai les lèvres. Mais alors
elle se retira vivement, et je la sentis prête à se relever: «Soyez
sérieux», dit-elle. Elle ajouta: «Je vois que vous ne savez pas du tout
lire dans la main.»--«Détrompez-vous», me récriai-je; «je vais vous dire
tout votre avenir: mais d’abord, commençons par votre caractère et par
votre passé.» Je lui dis alors qu’elle était très bonne et très franche,
puis je vis dans ses lignes qu’elle était très sensuelle, ce qui la
choqua, mais elle ne démentit pas. Elle dit seulement très vite et un
peu rouge: «Et puis?» Je hasardai qu’elle n’avait pas de volonté. Ce
n’était pas très adroit apparemment, car le manque de volonté peut
compter pour un défaut, et il fallait évidemment ne lui en trouver
aucun. Mais si j’avançais cela, c’était pour m’éclairer. Elle n’eût pas
eu de volonté et l’eût su, avec sa franchise elle avouait: «Cela est
exact.» Or, sensuelle et sans volonté, elle était à moi. J’étais fort
machiavélique à vingt ans. Mais elle prétendit posséder de l’énergie, au
contraire. Et j’avais commis une double faute puisque je lui avais
supposé un défaut, ce qui la blessait, et que je m’étais trompé, ce qui
lui retirait de la foi en ma science.
Je ne m’arrêtai point et j’entamai aussitôt son passé et son présent,
ainsi que je les avais compris hier soir. Je lui affirmai que, comme
elle me l’avait dit, je voyais fort bien dans sa main qu’elle avait
épousé son mari sans l’aimer, mais que j’y voyais aussi qu’elle ne
l’aimait pas encore, tout en voulant croire qu’elle l’aimait. «Vous avez
pour lui plus d’affection que d’amour, je le distingue, voyez cette
ligne, lui dis-je. C’est clair.» Elle répondit: «Oui, cela est vrai.» Et
elle rêva. Je pouvais formuler des prédictions qui s’accordassent avec
sa rêverie. Après un bon moment d’attention consacrée à démêler
l’enchevêtrement des lignes, j’avançai d’un air sérieux et hésitant
qu’elle allait avoir un grand amour, bientôt. Elle était tout oreilles.
Je redoublai de gravité et je pus, en lui faisant plier les doigts,
découvrir que ce serait pour un jeune homme brun. Elle me regarda avec
timidité. «C’est vous que vous voulez dire?...» «Oh moi! je suis
châtain», répondis-je. J’avais bien envie de l’embrasser. Un moment,
elle était à genoux devant moi, ses lèvres à la hauteur des miennes: je
n’avais qu’à me pencher; mais je la regardai dans les yeux et je vis que
si je la brusquais, tout serait fini. Elle était simple comme une
enfant, à la fois confiante et farouche. Je lui sentais en cette minute
l’âme toute ouverte, mais je sentais en même temps qu’un rien la ferait
se refermer à jamais, qu’il était aussi facile de la perdre que de la
gagner, qu’une précaution extrême était nécessaire. Je ne l’embrassai
donc pas, et que j’aie vaincu mon désir, dont elle s’était aperçu,
augmenta sa quiétude et son plaisir d’être avec moi.
Nous redescendîmes. Maintenant nous suivions un sentier à plat et nous
marchions à côté l’un de l’autre. Je me risquai à passer mon bras sous
le sien, elle ne me repoussa pas, elle n’avait plus peur de moi. Mais ce
mélange de liberté et de sauvagerie qui était en elle me mettait sur les
épines; je ne savais ce que je devais tenter, jusqu’où elle
autoriserait, à quel moment elle se formaliserait. J’étais affectueux et
très doux, à la fois hardi et timide, et je crois que c’est ainsi qu’il
fallait être pour la conquérir; je devais ne rien faire qui la choquât
et en même temps ne rien lui laisser désirer que je ne lui offrisse. Le
délicat, c’était de savoir aller au-devant de ses désirs et de savoir en
même temps ne point les dépasser.
Nous continuions la conversation sur ce que je lui avais révélé tout à
l’heure. Elle parlait de son mari: elle était sûre qu’il l’aimait, il
lui en avait donné des preuves. Je lui répondais que s’il ne l’avait pas
adorée, il eût été un sauvage, car elle était adorablement jolie et d’un
charmant caractère. Je déclarais ainsi mon sentiment. «Tout à la fois
alors!... On voit que vous ne me connaissez pas...», raillait-elle pour
dissimuler son contentement.
Nous passâmes près d’un ruisseau d’eau claire. Je bus dans ma main. Elle
voulut boire aussi: je réunis mes deux mains comme une coupe, je les
remplis d’eau et les lui tendis: elle se baissa et mit sa bouche entre
mes mains. Ah! ce geste! c’était comme si elle m’eût baisé les doigts!
Et si, profitant de cette intimité exquise, je l’avais prise dans mes
bras, elle se fût révoltée, elle m’eût repoussé avec indignation! Je
sentais qu’elle agissait avec innocence. Et cela était délicieux et
irritant.
«Voyez, fis-je, je vous ai montré l’endroit où poussaient les
edelweiss.»--«Oui, vous avez été très gentil. Je vous remercie beaucoup,
beaucoup...» Et comme je la regardais sans rien dire: «Puis-je vous
remercier davantage?» demanda-t-elle.--«En paroles, assurément non...»,
dis-je un peu tristement.--«Eh bien, je me promènerai encore avec
vous.»--«Hélas, je pars demain!»--«Puisque vous avez été sage, je me
promènerai ce soir.» Elle vit peut-être quelque chose dans mes yeux, car
elle ajouta: «Mais, vous savez, je vous préviens: si la nuit vous
inspirait de mauvaises pensées, si vous n’étiez pas sage, je file, et
vous ne me revoyez plus... Maintenant séparons-nous. Qu’on ne nous voie
pas ensemble.»
Je m’allongeai dans un trou d’herbe et elle s’éloigna.