IV

Le lendemain, je me levai à six heures. J’avais bien mal dormi. Je

poussai les volets: un temps admirable; ma chambre, située au levant,

s’emplit de soleil; tout clairs les murs, le parquet, le plafond de

sapin verni brillèrent. Il faisait frais; cependant je me mis à la

fenêtre et je regardai les montagnes en fumant une cigarette. Que

c’était beau, et, si elle voulait, ma voisine, quelle journée nous

passerions! Mais je pensais, aussi, rembruni, que demain soir j’avais

rendez-vous à Modane!

Je commençai ma toilette, qui dura une grande heure et que je fis avec

une minutie particulière. Qui sait ce qui arrivera aujourd’hui?

pensais-je, et longuement je m’ébrouais dans l’eau froide. Puis je

regardais le jeune soleil, et dans le matin le ciel limpide comme du

cristal.

Que je m’étais levé tôt! Je n’entendais rien bouger dans le chalet... Je

serais volontiers descendu, ce que je voyais dehors m’attirait, mais je

ne m’y résolvais point: ici, j’étais près d’elle, elle était là, étendue

dans son lit, derrière cette cloison; dès qu’elle remuerait, je

l’entendrais, elle était là--là! et cette pensée dans mon imagination

s’aiguisait de tous mes désirs, de tout mon espoir, et me donnait un

trouble que je préférais au plaisir d’errer dans le plus beau des

paysages.

J’avais tiré ma porte de communication qui avait craqué en s’ouvrant, et

je tremblais qu’elle n’eût entendu: pourquoi tant de timidité? j’aimais

donc?... J’écoutais, séparé de sa chambre seulement par l’épaisseur de

sa porte à elle. Et je l’entendais respirer, c’était comme si j’eusse

été chez elle, j’entendais son souffle! Elle était là... Couchée!...

Elle respirait... Oh! si j’ouvrais, si j’ouvrais la porte!...

Et je restai, oreille collée, à écouter, les yeux hagards! Combien de

temps? Je l’ignore. Elle dormait, j’entendais sa respiration régulière.

Puis elle fit un grand soupir et elle se remua dans son lit; je compris

qu’elle était éveillée. J’avais envie de lui parler, mais je craignais

de lui déplaire en me rappelant tout d’un coup, tout de suite à sa

pensée, et aussi que la gênât l’idée que j’étais si près d’elle, que je

l’entendais si bien, que j’étais si mêlé à l’intimité de son existence.

Je conservai donc mon immobilité et mon silence, et je continuai à épier

passionnément sa vie. La femme de chambre entra. J’entendis un dialogue,

et la voix encore endormie et comme brisée de la maîtresse qui dit

d’ouvrir les volets, puis qui admira le beau soleil et qui commanda de

poser sur son lit le plateau du thé. La femme de chambre sortit. Alors

je m’enhardis; maintenant qu’elle avait repris la conscience des choses

et que ses rêves de la nuit étaient éloignés, je pouvais me rappeler à

elle dans toute mon imparfaite réalité.

--Bonjour! dis-je. Vous avez bien dormi?

--Oh! mais, où êtes-vous donc?... Vous m’avez fait peur. On dirait que

vous parlez dans ma chambre. Vous avez donc ouvert votre porte?...

--Oui, je l’ai ouverte pour être plus près de vous.

--Et à quoi cela vous avance-t-il?

--A croire que je suis avec vous, chez vous... Je suis levé depuis deux

heures...

--Et que faisiez-vous? Je ne vous ai pas entendu!

--Je vous écoutais dormir.

--Je ronfle donc?

--Non. J’écoutais au contraire votre souffle pur comme celui d’un

enfant, et je vous adorais comme une enfant.

C’était charmant, ce dialogue à travers la porte. Je me l’imaginais dans

son lit, le drap à moitié rejeté, la chemise entr’ouverte, ses beaux

cheveux défaits, ses grands yeux regardant l’endroit d’où venait ma

voix, et écoutant et me répondant.

Je reprenais:

--Savez-vous qu’il fait un temps miraculeux?... Il faut vous lever.

--Pour quoi faire?

--Pour venir vous promener...

--Oh non! Je suis si bien là, si bien! murmurait-elle paresseusement.

Et je pensais qu’elle s’étirait, je voyais en moi-même son joli geste,

et j’avais encore une furieuse envie d’enfoncer la porte. Mais je me

contenais, et je faisais ma parole caressante pour la supplier de se

lever.

--Ah! la paresseuse! C’est une honte de rester au lit par un aussi beau

soleil. Voulez-vous que j’aille chez vous? Je vous aiderais à vous

lever, je vous habillerais, vous verriez quelle femme de chambre

empressée je serais. Oh! mon bonheur à démêler vos cheveux! Comme je

saurais bien vous lacer! Et qu’humblement je me jetterais à vos pieds,

pour vous mettre vos souliers!...

--Vous êtes fou!

--Oui fou, horriblement fou... Si vous croyez que ce n’est pas à rendre

fou de passer la nuit si près de vous!

--Voulez-vous vous taire!

--Eh bien! levez-vous! levez-vous! Allons nous promener...

--Ah! non, par exemple! Me promener avec vous!... Mon Dieu, cela ferait

un beau scandale!...

--Laissez donc dire. Venez.

--D’abord, je ne suis pas levée. Le temps que je me lève, puis que je

m’habille, je ne serai pas prête beaucoup avant midi.

--Allons donc... Il suffit d’un peu de courage. Allons, une, deux et

trois: debout!... Êtes-vous levée?

--Non.

--J’entre! J’entre et je vous tire du lit.

--Oh!

--Cela ne vous émeut donc pas, ce beau ciel bleu que vous voyez de vos

draps? Cela ne vous donne pas envie de sortir, de marcher, de chanter,

de vivre?...

Enfin je l’entendis se lever. Puis elle alla dans sa chambre en

chantonnant. Ce qu’elle fredonnait, ah! que c’était doux et que c’était

rêveur! Je l’écoutais en retenant mon souffle, j’étais attendri.

J’aurais voulu la baiser sur la bouche, sur sa bouche d’où jaillissait

une âme si limpide.

Cependant elle était inquiète de ne m’entendre pas bouger et de mon

silence. Elle s’arrêtait:

--Qu’est-ce que vous faites? disait-elle tout d’un coup.

--Rien. Je vous écoute.

Mais de me sentir là, tapi dans un coin, invisible et aux aguets, cela

lui causait un malaise. Elle n’osait plus remuer, elle n’osait plus

chanter, elle n’osait pas faire sa toilette. Elle n’était plus libre.

Elle aurait bien voulu que je m’en allasse, et je la compris.

--Écoutez, dis-je, il faut combien de temps pour vous habiller? Une

heure?

--Oui.

--Eh bien, je serai dans une heure au bas de la route.

--Bien.

--Vous viendrez?

--Oui.

--Sûrement?

--Sûrement.

Et j’allai m’allonger dans l’herbe avec un livre. Je comptais peu sur sa

venue. C’eût été trop. Notre conversation de ce matin me semblait

pouvoir être considérée déjà comme un grand progrès dans mes rapports

avec elle. Et raisonnablement je ne devais pas aller plus vite que je

n’avais été. Mais aussi je songeais tristement que demain soir j’avais

rendez-vous à Modane, que je ne disposais donc plus que d’une

après-midi, d’une soirée et d’une nuit, et que ce délai était fort

insuffisant pour venir à bout d’une femme qui n’avait encore jamais eu

d’amant.

Comme je le prévoyais, elle ne me rejoignit pas, et je la retrouvai

seulement à l’heure du déjeuner.

V

Avec quel extrême plaisir je revis sa forme, sa ligne et son visage!

Depuis hier ils étaient si près et si loin de moi, je les entendais, je

suivais leurs mouvements dans mon esprit, mais je ne les voyais pas! Un

mur m’en séparait. Leur présence était évidente, je la savais, mais je

ne pouvais pas la vérifier. J’étais en face d’un rêve, d’un jeu de ma

pensée... tandis que, maintenant, _elle_ était là, devant moi, elle,

dans sa forme et dans son apparence, elle dans toute sa réalité, et mes

yeux touchaient ses beaux yeux, et ma main avec sensualité serrait sa

main. Ah! qu’elle était délicieuse en effet, la fine et souple enfant,

et comme il était juste qu’elle eût été l’objet, cette nuit et ce matin,

de ma préoccupation passionnée! Je la considérais avec ravissement et je

souriais, naturellement, heureusement. Elle portait sur moi son regard

pur, doux, un peu inquiet et un peu triste.

* * * * *

Après déjeuner, je m’assis à l’écart afin d’éviter de fournir un

prétexte à la malice de ceux qui se pressaient sur la terrasse. Elle

lisait, je lisais aussi et je me forçais à ne pas trop la regarder; je

supposais qu’elle allait rester là une heure ou deux, comme la veille.

Mais bientôt, à ma grande surprise, elle se leva tout à coup et

disparut.

Je ne savais que penser.

Pourquoi ce départ? Où allait-elle? Elle s’était dirigée du côté de la

route. Mais se promener de si bonne heure, au moment de toute l’ardeur

du soleil! Je n’y comprenais rien, et j’étais déconcerté. Voilà qui

dérangeait mes plans. Si je ne la voyais pas plus de l’après-midi que je

ne l’avais vue de la matinée, elle était perdue pour moi, et c’était

bien vainement que j’aurais dépensé tant de soupirs. Il fallait la

suivre, la rejoindre! Oui, mais pouvais-je me lever derrière elle, et

partir du même côté, sous les regards sournois et attentifs de toute

cette société inoccupée! C’eût été nettement la compromettre. Je devais

attendre. Et chaque seconde qui s’écoulait, elle s’éloignait, je

risquais davantage de ne pas la retrouver. Je pensais à cela,

indifférent à tout en apparence, sans bouger et le nez dans mon livre,

mais me mordant les lèvres d’impatience. Je me contraignis à attendre

dix minutes. Puis, nonchalamment, je me levai, debout je considérai

quelques instants la société, sans hâte et d’un œil vide; enfin, je me

mis en marche d’un pas languissant. Mais dès que je ne fus plus en vue,

je me redressai, je me précipitai...

Je regardais de tous côtés. Je ne vis rien. En bas, à l’endroit où la

route rejoint la montagne et la longe, elle pouvait avoir tourné à

droite ou à gauche. Cela était grave. Si je poursuivais dans le mauvais

sens, je passerais des heures énervantes à la chercher sans cesse,

stupidement, et naturellement sans aucune chance de la trouver. Mais

comment me décider? Comment s’était-elle décidée elle-même? Selon

quelles raisons? Je l’ignorais et il m’était impossible, avec le

meilleur raisonnement du monde, de le découvrir. J’étais fort perplexe,

et je ne trouvais rien qui me déterminât à m’engager plutôt d’un côté

que de l’autre... J’avisai heureusement, à quelque distance à gauche,

deux casseurs de pierres; je m’approchai d’eux et leur demandai s’ils

n’avaient point vu passer une jeune femme. Ils réfléchirent: non, rien

vu. Elle avait donc tourné à droite. Je partis dans l’herbe au galop,

sautant les ruisseaux, franchissant les mottes et les trous, léger,

rempli de l’espoir de la rattraper. Mais je ne voyais que la montagne,

où tout se fondait dans une immense lumière...

Enfin, là-bas, là-bas, sur un mamelon, je crus distinguer un point noir

qui se déplaçait. Je ne discernais point si cela était un homme ou une

femme, ni même seulement si c’était un être humain. Mais j’en étais sûr,

cependant, c’était elle; mon cœur enivré me le disait et je redoublai ma

course. Je courais, je courais, je ne m’apercevais pas de l’air

enflammé. Je poussai bientôt un cri de triomphe, inondé d’une joie

énorme et simple, comme Pan quand il voit qu’il a enfin gagné Syrinx, la

petite nymphe. Je venais de reconnaître la couleur rose de son voile;

c’était bien elle! Maintenant je grimpais, glissant souvent sur l’herbe

sèche, courbé en deux, ardent et obstiné. Elle était là-haut: je montais

vers elle. Et à mesure que je m’élevais, je dominais plus de choses, le

paysage devenait plus grand et plus beau et mon âme plus heureuse.

J’approchais, je la voyais maintenant tout entière, marchant dans la

lumière, infiniment gracieuse.

Au moment de l’aborder, une crainte me saisit, et je m’arrêtai. Quel

accueil allait-elle me faire? Ne m’en voudrait-elle pas de l’avoir

poursuivie? Si elle était partie de cette façon, après déjeuner,

soudainement et comme farouchement, n’était-ce point parce qu’elle

désirait la solitude? N’allais-je pas la déranger, la contrarier?

Aussitôt après le sentiment de victoire que j’avais éprouvé, une

réaction se produisait, je tremblais maintenant, je redoutais sa

froideur. J’étais incertain: serait-elle fâchée de ma poursuite ou au

contraire, au fond d’elle-même, la désirait-elle?... Mais en me voyant

sa figure s’éclaira.

Devant moi, elle était debout, grande, élancée, hardie, semblable, avec

son joli visage d’une ligne pure, semblable à quelque Diane. La marche

avait éveillé en elle toute sa vie: sa fine chair était colorée, on

sentait courir sous la peau et chanter un beau sang rouge et noble,

c’était comme une campagne fertile qu’irrigue un parfait réseau de

fontaines; elle respirait profondément, avec une plénitude de santé

admirable; son œil s’était animé... Qu’elle était belle, sous

l’illumination du ciel, dressée sur une verte éminence au milieu du

grandiose paysage immobile! Elle portait une robe de velours gris fer

d’une coupe un peu cavalière et qui lui prêtait un ton de fantaisie

charmant, son voile rose flottait, elle s’appuyait sur une haute canne

de montagne, de sa main libre elle tenait un bouquet de fleurs qu’elle

avait cueillies. Vision ravissante et de la plus vraie poésie. Un parfum

l’enveloppait dont je m’imprégnais avec délices. Et sa bouche, ses yeux

ardents, le mouvement de son sein, et ce temps d’apothéose, et la

splendeur de cet endroit me grisaient. Je la contemplais, je la buvais.

Je lui offris de lui montrer la place où j’avais trouvé hier des

edelweiss. Elle marcha un instant devant moi, et je découvris sa lourde

chevelure fauve tournée sur sa nuque en torsades somptueuses.

--Jamais je n’ai vu d’aussi beaux cheveux, dis-je avec admiration. Elle

eut un petit rire où le plaisir et l’incrédulité se mêlaient.

--Ah! vraiment! fit-elle.

Mon vœu de ce matin était exaucé, ma voisine avait voulu: nous allions

passer une journée admirable. Elle était seule avec moi dans un

merveilleux pays, et je la sentais heureuse. Un radieux soleil baignait

toute la surface tourmentée du col, les montagnes fuyaient vers le ciel,

en face nous voyions une cascade descendre les rochers, brillante comme

une ligne d’argent, en bas la route blanche qui filait et, dans le

lointain, l’ouverture sombre de la gorge où se perdait la Romanche. Elle

marchait devant moi, mouvement qui m’enchantait: «_Edelweiss_: noble et

blanche. Noble et blanche, comme vous», murmurai-je.

Il fallait monter. Je lui tendis ma main qu’elle prit et je la tirai

doucement. Je sentais contre mes doigts sa chair chaude, je pressais

avec une émotion voluptueuse, par là je communiquais avec elle, j’étais

en contact avec ses nerfs, avec sa pensée, son cœur, sa vie!

«Ah! que j’aime tenir votre main! lui dis-je. Elle est chaude, elle est

douce. Je vous touche... je vous sens...»

De temps en temps, elle s’arrêtait, fatiguée. D’un pas plus haut

qu’elle, je m’arrêtais et je la regardais:

«Est-ce bien loin encore?» demandait-elle en levant ses yeux vers les

miens.

«Nous arrivons», répondais-je.

J’aurais voulu que cette ascension durât toujours; quel plaisir de

l’entraîner ainsi derrière moi!...

Mais nous étions parvenus à une place où l’herbe s’éclaircissait. La

terre apparaissait, blanchie, sèche et fendillée. Je vis sur le sol

rayonner une petite étoile de velours mat, puis nous en découvrîmes

d’autres. Nous nous mîmes à les ramasser:

«Des edelweiss! des edelweiss! s’écriait mon amie. Ceux-là, je les aurai

cueillis moi-même!»

Elle se courbait, agile; je lui apportais ce que je trouvais. Nous

poussions des exclamations quand une fleur plus belle que les autres se

montrait.

Cependant, tout en glanant, nous étions montés jusque sur un plateau que

le sommet d’un tertre assez élevé formait. Là, l’herbe redevenait

touffue, et d’en bas il n’était plus possible de nous voir. Je désirais

vivement que nous nous asseyions. En faisant des bouquets, en grimpant,

je n’avais que la joie d’être avec elle, et non point celle de lui

parler et de l’entendre me parler; j’aurais voulu tenir de tendres

propos, dire les douceurs dont mon cœur était plein; exprimer des

douceurs conduit à en faire: j’étouffais de baisers rentrés. Là, assis

dans l’herbe, divinement seuls, au milieu d’une admirable nature et sous

un ciel splendide, si je l’eusse sentie m’écouter, peu à peu me céder,

enfin s’abandonner, le paradis s’ouvrait! C’était un moment de bonheur

parfait... Et que peut-on, à vingt ans, demander à la vie de meilleur

que l’instant où une belle créature qu’on désire de toutes ses forces se

sent pénétrer par la même fièvre qui vous possède et se donne avec un

transport égal au vôtre?... Sans doute un amour aussi neuf n’était point

profond, ce n’était même sans doute qu’un vif appétit de mes sens.

Qu’importe! un baiser d’elle à cette minute m’eût comblé autant que

celui d’une femme pour laquelle j’eusse soupiré depuis des années. Si

mon désir était né depuis peu, il était né adulte; ce voisinage nocturne

l’avait exaspéré... Et maintenant, rien qu’elle n’existait plus pour

moi, j’étais enivré, j’avais tout oublié, j’avais un immense amour et

eusse éprouvé, qu’il fût partagé, un bonheur immense.

Mais ma compagne devinait le danger. Elle ne consentait pas à s’asseoir

ici, loin de tout regard. Elle se méfiait de moi et d’elle aussi

peut-être; elle aussi, le soleil l’avait grisée, éblouie, elle se

sentait faible et heureuse, et elle avait peur. N’étant point sûre

d’elle-même, elle préférait ne pas être tentée; jouer maintenant avec le

feu lui semblait imprudent, je le voyais bien, j’avais beau la prier:

«Non, disait-elle, non, allons-nous-en.»

«Eh bien! partez, lui dis-je. Moi, je reste», et je m’assis.

«Bien!» répondit-elle. Elle fit mine de s’éloigner. Je me traînai à

genoux devant elle et de mes bras j’entourais sa jupe; elle se dégagea;

je me relevai et je fis quelques pas: «Partir! pensais-je, quand ce

plateau était si bien placé. Nous allons redescendre, être en vue de la

route, marcher encore, cueillir des edelweiss et nul entretien

possible...» Il me passa une idée: «Voulez-vous que je lise dans votre

main?» lui demandai-je. «Oh oui!» s’écria-t-elle. «Alors il faut nous

asseoir un peu.» Elle consentit, poussée par la curiosité.

Je m’allongeai près d’elle, je pris la main qu’elle me tendait et je me

mis à la palper, à la presser, à la caresser, sous prétexte que cela

était utile à mes observations. Je ne possède point bien entendu la

chiromancie, mais je pense qu’avec un peu d’invention chacun peut

remédier au défaut de cette science. Je tâtais donc, fort plaisamment

pour moi, la main de ma dame, même j’y portai les lèvres. Mais alors

elle se retira vivement, et je la sentis prête à se relever: «Soyez

sérieux», dit-elle. Elle ajouta: «Je vois que vous ne savez pas du tout

lire dans la main.»--«Détrompez-vous», me récriai-je; «je vais vous dire

tout votre avenir: mais d’abord, commençons par votre caractère et par

votre passé.» Je lui dis alors qu’elle était très bonne et très franche,

puis je vis dans ses lignes qu’elle était très sensuelle, ce qui la

choqua, mais elle ne démentit pas. Elle dit seulement très vite et un

peu rouge: «Et puis?» Je hasardai qu’elle n’avait pas de volonté. Ce

n’était pas très adroit apparemment, car le manque de volonté peut

compter pour un défaut, et il fallait évidemment ne lui en trouver

aucun. Mais si j’avançais cela, c’était pour m’éclairer. Elle n’eût pas

eu de volonté et l’eût su, avec sa franchise elle avouait: «Cela est

exact.» Or, sensuelle et sans volonté, elle était à moi. J’étais fort

machiavélique à vingt ans. Mais elle prétendit posséder de l’énergie, au

contraire. Et j’avais commis une double faute puisque je lui avais

supposé un défaut, ce qui la blessait, et que je m’étais trompé, ce qui

lui retirait de la foi en ma science.

Je ne m’arrêtai point et j’entamai aussitôt son passé et son présent,

ainsi que je les avais compris hier soir. Je lui affirmai que, comme

elle me l’avait dit, je voyais fort bien dans sa main qu’elle avait

épousé son mari sans l’aimer, mais que j’y voyais aussi qu’elle ne

l’aimait pas encore, tout en voulant croire qu’elle l’aimait. «Vous avez

pour lui plus d’affection que d’amour, je le distingue, voyez cette

ligne, lui dis-je. C’est clair.» Elle répondit: «Oui, cela est vrai.» Et

elle rêva. Je pouvais formuler des prédictions qui s’accordassent avec

sa rêverie. Après un bon moment d’attention consacrée à démêler

l’enchevêtrement des lignes, j’avançai d’un air sérieux et hésitant

qu’elle allait avoir un grand amour, bientôt. Elle était tout oreilles.

Je redoublai de gravité et je pus, en lui faisant plier les doigts,

découvrir que ce serait pour un jeune homme brun. Elle me regarda avec

timidité. «C’est vous que vous voulez dire?...» «Oh moi! je suis

châtain», répondis-je. J’avais bien envie de l’embrasser. Un moment,

elle était à genoux devant moi, ses lèvres à la hauteur des miennes: je

n’avais qu’à me pencher; mais je la regardai dans les yeux et je vis que

si je la brusquais, tout serait fini. Elle était simple comme une

enfant, à la fois confiante et farouche. Je lui sentais en cette minute

l’âme toute ouverte, mais je sentais en même temps qu’un rien la ferait

se refermer à jamais, qu’il était aussi facile de la perdre que de la

gagner, qu’une précaution extrême était nécessaire. Je ne l’embrassai

donc pas, et que j’aie vaincu mon désir, dont elle s’était aperçu,

augmenta sa quiétude et son plaisir d’être avec moi.

Nous redescendîmes. Maintenant nous suivions un sentier à plat et nous

marchions à côté l’un de l’autre. Je me risquai à passer mon bras sous

le sien, elle ne me repoussa pas, elle n’avait plus peur de moi. Mais ce

mélange de liberté et de sauvagerie qui était en elle me mettait sur les

épines; je ne savais ce que je devais tenter, jusqu’où elle

autoriserait, à quel moment elle se formaliserait. J’étais affectueux et

très doux, à la fois hardi et timide, et je crois que c’est ainsi qu’il

fallait être pour la conquérir; je devais ne rien faire qui la choquât

et en même temps ne rien lui laisser désirer que je ne lui offrisse. Le

délicat, c’était de savoir aller au-devant de ses désirs et de savoir en

même temps ne point les dépasser.

Nous continuions la conversation sur ce que je lui avais révélé tout à

l’heure. Elle parlait de son mari: elle était sûre qu’il l’aimait, il

lui en avait donné des preuves. Je lui répondais que s’il ne l’avait pas

adorée, il eût été un sauvage, car elle était adorablement jolie et d’un

charmant caractère. Je déclarais ainsi mon sentiment. «Tout à la fois

alors!... On voit que vous ne me connaissez pas...», raillait-elle pour

dissimuler son contentement.

Nous passâmes près d’un ruisseau d’eau claire. Je bus dans ma main. Elle

voulut boire aussi: je réunis mes deux mains comme une coupe, je les

remplis d’eau et les lui tendis: elle se baissa et mit sa bouche entre

mes mains. Ah! ce geste! c’était comme si elle m’eût baisé les doigts!

Et si, profitant de cette intimité exquise, je l’avais prise dans mes

bras, elle se fût révoltée, elle m’eût repoussé avec indignation! Je

sentais qu’elle agissait avec innocence. Et cela était délicieux et

irritant.

«Voyez, fis-je, je vous ai montré l’endroit où poussaient les

edelweiss.»--«Oui, vous avez été très gentil. Je vous remercie beaucoup,

beaucoup...» Et comme je la regardais sans rien dire: «Puis-je vous

remercier davantage?» demanda-t-elle.--«En paroles, assurément non...»,

dis-je un peu tristement.--«Eh bien, je me promènerai encore avec

vous.»--«Hélas, je pars demain!»--«Puisque vous avez été sage, je me

promènerai ce soir.» Elle vit peut-être quelque chose dans mes yeux, car

elle ajouta: «Mais, vous savez, je vous préviens: si la nuit vous

inspirait de mauvaises pensées, si vous n’étiez pas sage, je file, et

vous ne me revoyez plus... Maintenant séparons-nous. Qu’on ne nous voie

pas ensemble.»

Je m’allongeai dans un trou d’herbe et elle s’éloigna.

Le chalet dans la montagne · 第 12 / 31 题