camps et dans les pays étrangers. Il remonte à l'époque la plus ancienne
de l'histoire: On voit des reproductions évidentes de cet usage sur les
monuments d'Égypte. Aux différents âges où la piraterie domina sur la
Méditerranée, les places publiques de l'Asie, de l'Afrique, de la Grèce
et de l'Italie, regorgèrent de cette marchandise humaine. Les Grecs qui
tombaient entre les mains des pirates étaient vendus au loin et
perdaient leur liberté jusqu'au jour où ils pouvaient se racheter par
une forte rançon. Platon et Diogène éprouvèrent ce malheur; les amis du
premier donnèrent mille drachmes pour le racheter; le second resta dans
les fers et apprit aux fils de son maître à être vertueux et libres[1].
Il en fut de même à l'époque romaine, et j'ai dit que de grands
personnages de Rome étaient tombés au pouvoir des pirates qui les
employaient aux plus rudes travaux. Sous la république, on vit les
chevaliers qui prenaient à fermage l'impôt des provinces y pratiquer
l'usure, vendre comme esclaves les débiteurs insolvables et exercer la
piraterie pour se procurer de la marchandise humaine. Souvent ces
chevaliers, et même les gouverneurs républicains, ne respectaient pas la
personne du citoyen romain.
[1] Diog. Lært., _in Plat._, lib. 3, 20; 6, 29.
En Grèce et en Italie, le nombre des esclaves dépassait de beaucoup
celui des citoyens. La traite des esclaves était pratiquée sur une
grande échelle par les pirates. Tout le monde voulait des esclaves; le
plus pauvre citoyen en avait plusieurs; Horace qui n'était pas riche en
possédait trois. L'esclave lui-même n'aspirait à la liberté que pour en
posséder à son tour: «Quand je serai libre, dit Gripus[1], j'achèterai
une terre, une maison à la ville, _des esclaves, j'équiperai de grands
navires pour le négoce_.»
Jam ubi liber ero, igitur demum instruam agrum, ædeis, mancipia,
Navibus magnis mercaturam faciam.
Chaque riche avait plus de mille esclaves. Le prix des esclaves était
très élevé, surtout quand c'étaient des esclaves artistes ou
littérateurs; ces derniers se vendaient couramment 25,000 francs,
quelquefois plus. Que l'on juge par là de l'ardeur que les pirates
devaient mettre à se procurer cette précieuse marchandise. Les riches
favorisaient même la piraterie et encourageaient la concurrence afin
d'avoir les esclaves à des prix moins élevés. Au dire de Plutarque[2],
des chevaliers, les plus grands noms de Rome, équipaient des vaisseaux
corsaires et se joignaient aux pirates. Ce fut grâce à l'appui qu'elle
trouva ainsi dans Rome que la piraterie put se développer au point de
devenir une puissance formidable. Ainsi que le fait très bien remarquer
M. Wallon, dans son bel ouvrage, l'_Histoire de l'esclavage_, le besoin
d'esclaves stimulait la piraterie qui, transformée en traite des blancs,
était devenue la profession commerciale la plus lucrative et la plus
répandue dans l'antiquité.
[1] Plaute, _Rudens_, v. 917-918.
[2] _Vie de Pompée_.
C'étaient surtout les petits royaumes asiatiques que visitait le pirate
marchand d'esclaves, appelé par les Grecs άνδραποδοκάπηλος
(_andrapodocapèle_), et par les Romains _leno_, ou encore _mango_. Il y
avait une raison à cela: l'esclave syrien était estimé pour sa force;
l'asiatique, l'ionien surtout, l'était pour sa beauté; l'alexandrin
était le type accompli du chanteur et de l'esclave dépravé. Les auteurs
comiques et satiriques abondent en précieux renseignements sur les
diverses qualités des esclaves. Les courtisanes qui jouent un si grand
rôle dans la vie antique, étaient l'objet d'un commerce étendu, et les
pirates en étaient les grands pourvoyeurs. Les femmes libres elles-mêmes
étaient enlevées; j'ai cité de nombreux exemples de ces enlèvements
rapportés par les historiens, et que de fois la scène a représenté les
aventures de ces malheureuses, ravies à leurs parents, ce qui fait
supposer que ces sortes de rapts étaient très communes. A Athènes, on
désignait sous le nom d'άνδραποδισταί (_andrapodistai_), la
classe des malfaiteurs qui s'emparaient des personnes libres et les
vendaient comme esclaves. Ces ventes étaient si répandues qu'une loi,
attribuée à Lycurgue, avait établi que nul ne pourrait traiter avec un
marchand d'esclaves sans se faire représenter un certificat constatant
que la personne vendue avait déjà servi chez un autre maître
nominativement désigné[1].
[1] _Dictionnaire des antiquités grecques et romaines:
Andrapodismou graphé_.
Les marchés d'esclaves les plus célèbres à l'époque grecque étaient à
Corinthe, à Égine, à Cypre, en Crète, à Éphèse, et surtout à Chio. A
l'époque romaine, la grande échelle de Délos était devenue le grand
centre commercial de la traite. C'était là que les corsaires crétois et
ciliciens vendaient et livraient leur marchandise aux spéculateurs
d'Italie. Entre le lever et le coucher du soleil on vit une fois
débarquer et mettre aux enchères dix mille malheureux. Les _lenones_ et
les _mangones_ exposaient ordinairement tout nus les esclaves à vendre,
portant sur leur tête une couronne et au cou un écriteau sur lequel
leurs bonnes et leurs mauvaises qualités étaient détaillées. Si le
_leno_ avait fait une fausse déclaration, il était obligé de dédommager
l'acheteur de la perte que celui-ci pouvait faire, et même, dans
certains cas, de reprendre l'esclave. Ceux que le marchand ne voulait
pas garantir étaient mis en vente avec une sorte de bonnet (_pileus_)
sur la tête, afin que l'acheteur fût bien averti. Les esclaves venus des
pays situés au delà des mers portaient à leurs pieds des marques tracées
avec de la craie, et leurs oreilles étaient percées. C'était à Pouzzoles
que les pirates débarquaient de préférence leur marchandise, en étalant
un luxe insolent. Un de ces pirates marchands d'esclaves est appelé par
Horace «roi de Cappadoce!» Il n'y avait sorte de ruses qui ne fussent
employées par ces traitants pour dissimuler les défauts de leurs
esclaves ou pour exagérer leurs perfections; ils savaient donner aux
membres plus de poli, de rondeur et d'éclat.
Les pirates avaient un marché national en Cilicie, à Sidé. Là se
trouvait le grand entrepôt des prises faites sur les villes maritimes du
continent, et ces prises consistaient principalement en créatures
humaines. Sidé fut pendant de longues années le principal marché aux
esclaves du monde romain. On y avait établi des bazars où les
prisonniers étaient vendus aux enchères. Après la destruction de la
piraterie, Sidé n'en continua pas moins le même commerce[1], elle devint
le port le plus considérable de la région, et ses habitants, en grande
partie des aventuriers prêts à tout entreprendre, acquirent d'immenses
richesses. Au Xe siècle, elle conservait encore sa mauvaise réputation.
Constantin Porphyrogénète la nommait l'officine des pirates, _piratarum
officina_.
[1] Strabon, XIV.
CHAPITRE XXIX
LA PIRATERIE ET LA LITTÉRATURE.--LE THÉATRE ET LES ÉCOLES DE
DÉCLAMATION.
Les historiens grecs et romains auxquels j'ai fait de si nombreux
emprunts pour le développement de la partie historique de la piraterie
ne sont pas les seuls à consulter sur cette matière, il faut aussi
interroger les œuvres purement littéraires, si l'on veut avoir une idée
complète de la piraterie dans l'antiquité. Le théâtre, la comédie
surtout, reflet des mœurs, abonde en aperçus précieux et en documents
curieux sur la piraterie. C'est dans les œuvres des grands auteurs
comiques que je trouverai, jetés çà et là, une foule de traits
caractéristiques et une multitude de renseignements concernant la vie et
les mœurs des pirates, marchands d'esclaves. Combien la moisson serait
plus abondante si la comédie grecque n'avait pas disparu! A défaut des
œuvres des poètes comiques de la Grèce reste le théâtre de Plaute et de
Térence, imitateurs d'Épicharme, de Ménandre, de Philémon, de Diphile,
d'Alexis, et les scènes qu'il contient sur la piraterie tiennent à la
fois de la Grèce et de Rome, comme du reste les personnages et les
mœurs.
En dehors de l'histoire, le théâtre suffirait pour nous apprendre que la
piraterie était en pleine vigueur dans le monde ancien. En effet, il
n'est presque pas de pièce où l'intrigue ne roule sur des enlèvements de
jeunes filles et de jeunes gens. Je n'ai qu'à citer par exemple le sujet
de la pièce du _Pœnulus, le petit Carthaginois_, imitée de Ménandre,
pour le prouver. Dans le prologue, Plaute expose qu'il y avait à
Carthage deux pères auxquels on enleva à l'un son fils âgé de sept ans,
et à l'autre ses deux filles en bas âge avec leur nourrice. Le garçon
fut transporté à Calydon et vendu à un vieillard qui l'adopta et le fit
son héritier; quant aux deux jeunes filles, elles furent achetées,
argent comptant, avec leur nourrice, par un marchand d'esclaves, le plus
exécrable des hommes, si toutefois un _leno_ est un homme,
Præsenti argento, homini, si leno 'st homo,
Quantum hominum terra sustinet, sacerrumo.
Dans la fameuse pièce des _Ménechmes_, le chef-d'œuvre de Plaute, un
des chefs-d'œuvre aussi de notre poète comique Regnard, il s'agit
encore d'enlèvement. Dans le _Câble_ (_rudens_), imité de Diphile,
Palæstra, fille de Démonès de Cyrène, est tombée toute jeune entre les
mains d'un pirate qui l'a vendue au trafiquant Labrax. Il en est de même
dans le _Curculio_ (_le Charançon_), dans le _Persan_ et autres comédies
de Plaute où des personnes, enlevées et considérées comme esclaves,
recouvrent plus tard leur qualité de citoyennes libres, après mille
intrigues imaginées par le poète.
Plaute, qui vivait à une époque où la piraterie était maîtresse de la
Méditerranée, composa même une comédie intitulée _les Pirates ou
l'Aveugle, Prædones vel cœcus_. La perte de cette œuvre nous est
particulièrement sensible; que de détails intéressants elle nous eut
donnés sur la piraterie! Il n'en reste que quelques vers; l'un d'eux
résume en lui seul l'histoire de la piraterie:
Ita sunt prædones, prorsum parcunt nemini,
«Voilà comme sont les pirates, ils n'épargnent personne!» D'ingénieux
interprètes, M. Naudet, entre autres, ont donné par conjecture l'analyse
de cette pièce qu'ils ont refaite à la manière de Cuvier. D'après eux,
la comédie des _Pirates_ était sans doute une pièce de circonstance, du
moins en partie. Plaute excitait ou flattait la haine des Romains contre
Carthage. On mettait en scène des pirates africains. Les spectateurs
romains admiraient les richesses d'une demeure ou d'une ville près de
laquelle les flibustiers avaient débarqué. On s'apprêtait au combat;
peut-être l'invasion arrivait-elle au milieu d'une fête. Les brigands
triomphaient. Ils se vantaient de leurs violences,
Perii, hercle, Afer est!
«Je suis perdu, s'écrie un des personnages, en entendant parler un de
ces pirates, c'est un Africain!»
Ils menaçaient les vaincus de la torture pour les contraindre à dire où
leurs richesses étaient cachées:
Si non strenue fatetur, ubi sit aurum, membra ejus exsecemus serra.
Dans toutes les comédies de Plaute et de Térence, imitées ou non des
poètes comiques grecs, on retrouve toujours un personnage indispensable,
le marchand d'esclaves, le _leno_. Ces poètes sont très durs pour ces
misérables voleurs et vendeurs d'esclaves; ils en parlaient du reste en
connaissance de cause, Plaute était esclave, et Térence avait été enlevé
par des pirates. Il n'est pas étonnant dès lors de trouver dans leurs
œuvres une science profonde des ruses et des spéculations du _leno_,
des misères et des mœurs de l'esclave. Dans Plaute surtout, le
caractère des esclaves, leurs fourberies, et aussi leurs souffrances,
sont reproduites avec une vérité et une énergie admirables. A l'époque
où les poètes comiques grecs et latins mettaient sur la scène des
marchands d'esclaves, c'était, je l'ai déjà dit, au moment de la plus
grande puissance des pirates; aussi, le _leno_ est-il, à proprement
parler, un pirate, et non pas exclusivement un marchand. En effet, ce
sont généralement des étrangers que le _leno_ amène sur le marché, et la
plupart de ces étrangers des deux sexes ont été ravis à leurs parents et
à leur patrie. Le _leno_ est un misérable, un être sans honneur, les
poètes ne lui ménagent pas les injures. Dans la comédie du _Persan_, de
Plaute, _Toxile_ apostrophe le _leno Dordalus_ en ces termes: «Ah! te
voici... être impur, infâme, sans foi ni loi, fléau du peuple, vautour
de l'argent d'autrui, insatiable, méchant, insolent, voleur, ravisseur
effronté! Trois cents vers ne suffiraient pas pour exprimer tes
infamies[1]!»
Dans un grand nombre de vers le _leno_ est ainsi injurié.
Dans les _Adelphes_ de Térence, _Sannion_ paie d'impudence:
«Marchand d'esclaves, c'est vrai, je l'avoue; je suis la ruine des
jeunes gens, un voleur, un fléau public[2]», et le poète nous fait voir
ce _leno_ se dirigeant avec une riche cargaison de femmes et d'opulentes
marchandises vers l'île de Cypre, consacrée à Vénus, et centre d'un
grand commerce de courtisanes.
[1] Acte III, sc. III, v. 403-408.
[2] Acte II, sc. I, v. 189-190.
C'est ainsi que l'on trouve dans le théâtre antique mille traits ayant
rapport à la piraterie et au danger de la navigation.
Un voyage était le grand souci de l'époque, j'ai dit que pour se mettre
en mer on préférait la saison d'hiver et les temps orageux, on aimait
mieux exposer sa vie que sa liberté. Un des personnages de Plaute ne
peut s'empêcher de dire comiquement, et le trait est bien vrai, du moins
en ce qui concerne le vaisseau: «Celui qui veut se préparer beaucoup
d'embarras n'a qu'à se donner deux choses, _un vaisseau_ et une femme!»
Negoti sibi qui volet vim parare
Navem et mulierem, hæc duo conparato[1].
[1] _Pœnulus_, acte I, sc. II, v. 210-211.
Non seulement la piraterie fournissait des sujets de comédies au
théâtre, elle avait encore du retentissement dans les _écoles de
déclamation_. L'histoire de la déclamation romaine est très
intéressante, j'en dirai quelques mots avant d'indiquer les sujets que
l'enseignement de cet art a empruntés à la piraterie.
Les Romains entendaient par le mot _declamatio_ un exercice d'éloquence.
L'enseignement de la déclamation apporté par des rhéteurs grecs à Rome
ne s'y établit d'une manière définitive qu'après la mort du vieux Caton.
On se rappelle, en effet, ce qui arriva au sujet de la mission de
Diogène, de Critolaüs et de Carnéades, les trois délégués d'Athènes pour
la négociation diplomatique de l'occupation d'Oropos. Ces habiles
rhéteurs, en attendant la décision du Sénat, réunissaient autour d'eux
l'élite de la jeunesse romaine et la charmaient par leur science
philosophique, par leur éloquence, et par les grâces de leur esprit. Les
pères excitaient leurs enfants à s'appliquer aux lettres grecques et à
rechercher la société de ces hommes admirables. Seul, le sévère censeur
fut effrayé des séductions exercées par les envoyés d'Athènes sur ses
concitoyens. Craignant que la jeunesse ne préférât la gloire de bien à
dire à celle de bien faire et de se distinguer dans la carrière des
armes, il demanda énergiquement au Sénat l'expulsion de ces rhéteurs,
_otiosi_, _inepti_, _loquaces_, qui démontraient le matin l'utilité, le
soir l'inutilité de la vertu, et savaient si bien, disait-il, faire du
juste l'injuste et de l'injuste le juste. Mais Caton mort (149 av.
J.-C.), les rhéteurs affluèrent, ouvrirent des écoles qui obtinrent la
plus grande faveur de la part du public, et l'héllénisme se répandit
désormais victorieusement sur l'Italie.
Græcia capta ferum victorem cepit, et artes
Intulit agresti Latio[1].
[1] Horace, _Épit._ II, 1.
L'enseignement le plus goûté à Rome était celui de la déclamation. Il
fallait, en effet, savoir parler pour arriver aux fonctions publiques,
et chaque citoyen considérait le service de l'État comme un devoir. Les
professeurs étaient généralement esclaves; ils fondaient des écoles ou
cours de déclamation en langue grecque où les jeunes gens apprenaient à
soutenir des discussions philosophiques et à prononcer des éloges et des
harangues judiciaires. La méthode d'improvisation occupait le premier
rang dans l'enseignement sophistique. Ces déclamateurs que Cicéron
appelait des ouvriers en paroles, à la langue agile et bien exercée,
_operarios, lingua celeri et exercitata_, habituaient leurs disciples à
s'armer d'équivoques et de sophismes pour faire triompher le mensonge et
la vérité. Quelques Romains, tels que L. Præconius, surnommé _Stilo_,
«l'homme au style», M.-S. Postumus, L.-P. Gallus, professèrent en langue
latine. Cicéron, lui-même, qui aimait tant à prononcer des discours, eut
l'idée de déclamer devant ses amis, et souvent même devant les amis et
les généraux de César, Balbus, Oppius, Matius, Pansa, Hirtius,
Dolabella, etc. Il mit l'usage de la déclamation à la mode précisément
au moment où l'éloquence politique allait disparaître. C'était après
Pharsale.
L'empire opéra un grand changement à Rome: la vie publique n'exista
plus, les citoyens cessèrent de s'occuper des affaires de l'État. On fut
désoccupé, suivant l'expression de madame de Sévigné. On se jeta dans
l'étude des belles-lettres, ce qui faisait gémir Horace: «Ignorants ou
habiles nous écrivons tous», disait-il, et Sénèque s'écriait: «Nous
souffrons de l'intempérance de la littérature, _litterarum intemperantia
laboramus_.» Le forum devint désert, l'empereur, selon les termes de
Tacite, ayant pacifié l'éloquence comme tout le reste. Elle fut donc
réduite à ne plus vivre que par elle-même; on déclama pour le plaisir de
déclamer, et l'empire fut la plus belle époque de la déclamation. Les
écoles des rhéteurs, placées sous la surveillance du préteur,
regorgeaient d'élèves. Les jeunes gens étaient d'abord exercés au genre
démonstratif, ils prononçaient des _laudationes_ ou panégyriques dans
lesquels on louait les dieux, les grands hommes, les qualités de l'âme,
les villes, etc... Les matières d'amplifications étaient dictées avec
les formules de lieux communs, sur lesquels Cicéron a écrit un curieux
traité, _les Topiques_, imité d'Aristote. Puis venaient dans le genre
délibératif ce que l'on appelait les _suasoriæ_. Il y avait enfin les
controverses, _controversiæ_, dans le genre judiciaire. C'est de ce
dernier dont je vais parler, car on y retrouve la piraterie.
Les jeunes gens soutenaient des thèses affirmatives et négatives devant
un auditoire nombreux et composé de leurs parents, de leurs amis et des
gens du grand monde. Les sujets sur lesquels roulaient les controverses
n'étaient pas très variés, il en résultait une sorte de concours où
plusieurs orateurs parlaient dans le même sens et cherchaient à
surpasser leurs rivaux en habileté, en imagination ou en esprit. Sénèque
le Rhéteur et Quintilien fournissent chacun un volume de ces
controverses.
Les controverses classiques par excellence étaient empruntées à la
piraterie. Je n'entrerai pas dans l'examen de chacune de ces
déclamations, très fastidieuses généralement, je me bornerai à signaler
qu'un grand nombre de déclamations sont brodées sur le canevas suivant:
Des jeunes gens «enlevés par des pirates» écrivent à leurs pères de les
racheter; la rançon payée, ces jeunes gens, revenus dans leur patrie,
refusent de nourrir leurs parents. La loi ordonnait d'enchaîner tout
enfant qui ne nourrissait pas ses parents. Devait-on leur faire
application de cette loi? Souvent la discussion devenait vive parce
qu'on supposait que l'enfant ingrat avait eu «l'insigne honneur de tuer
un tyran», action qui le mettait au-dessus des lois et lui attirait la
bienveillance des juges-déclamateurs. Le tyrannicide était l'homme à la
mode dans les écoles de déclamation. Juvénal nous apprend que la classe
nombreuse du rhéteur Vectius immolait en chœur dans ses compositions
les farouches tyrans[1]. La plupart du temps on supposait aussi que le
meurtrier était le plus proche parent du tyran, et l'on discutait s'il
devait être puni ou récompensé.
[1] Satire VII;--Boissier, _L'Opposition sous les Césars_,
et à son cours.
Parmi toutes ces déclamations il en est une beaucoup plus intéressante
que les autres, celle de la _Fille du chef de pirates, Archipiratæ
filia_, dont voici le sujet: Un jeune Romain enlevé par les pirates
écrit à son père de le racheter, mais le père reste inflexible. La fille
du chef des pirates s'éprend d'amour pour le captif et lui fait
promettre de l'épouser si elle parvient à le délivrer. Les deux amants
s'échappent, et le jeune homme, fidèle à son serment, épouse sa
libératrice. Aucun enfant n'étant né de cette union, le père du jeune
Romain veut contraindre son fils à répudier sa femme ou à la vendre. Sur
le refus de celui-ci, le père le désavoue et le déshérite. Était-il
fondé à le faire en droit?--Telle est la proposition de cette
controverse[1] exceptionnellement intéressante, attrayante même par les
développements que lui donnaient des orateurs jeunes et pleins
d'imagination.
[1] Sénèque le Rhéteur.
Les uns montraient, en effet, le captif couvert de haillons, enchaîné et
gisant au fond d'un horrible cachot. Puis, ils faisaient apparaître la
jeune fille, douce, sensible, aimante, née probablement de quelque
captive, car elle n'avait rien des mœurs des pirates, _nihil in illa
deprehendi poterat piraticum_; elle supplie son père, se jette à ses
genoux en l'implorant en faveur du malheureux prisonnier dont les
souffrances lui arrachent des larmes. La fille du pirate parvient enfin
à délivrer le captif, les deux amants prennent la fuite et arrivent à
Rome. Là, ils trouvent un père inflexible qui veut les séparer.
«Partons, leur fait-on dire, puisque nous ne pouvons partager le même
bonheur, nous partagerons du moins la même infortune.»
D'autres soutenaient que la jeune fille n'avait pas agi sous
l'impression de la pitié pour les souffrances du captif, mais sous
l'empire seulement de la volupté; d'autres, qu'elle avait suivi le
Romain, non par amour, mais par haine envers son père, un chef de
pirates. «Il faut se défier, disait un déclamateur, de cette fille
audacieuse, née et élevée au milieu des pirates, et impie envers son
père.» L'un des orateurs essayait d'ébranler la fidélité de l'époux en
s'écriant: «Quel est ce tumulte, l'incendie nous entoure, les paysans
fuient épouvantés, ô jeune homme, voici ton beau-père!»
Quand on en venait aux voix, les jeunes auditeurs se prononçaient tous
en faveur des amants.
Je suis entré dans quelques développements sur cette déclamation, il me
semble qu'elle contient les germes du _roman_ dans l'antiquité, et c'est
la piraterie qui en a fourni le sujet. Mlle de Scudéri s'en est
inspirée dans son roman de _Clélie_. Cette controverse lui a donné
l'idée de dépeindre la Méditerranée sillonnée par les pirates et de
décrire un brillant combat entre son héros _Aronce_ et un corsaire qui
emportait sur son brigantin des Romains enchaînés parmi lesquels se
trouvaient Clelius et la fameuse Clélie, sa fille. C'est un des
meilleurs passages de ce roman. Mlle de Scudéri a traité l'épisode des
pirates d'une manière en tous points conforme aux données de l'histoire.
La controverse de l'_Archipiratæ filia_ est un souvenir perpétué dans
les écoles de déclamation de certaines aventures romanesques qui se
produisirent au moment où la piraterie était maîtresse de la mer.
L'amour, en effet, ne pouvait-il pas naître dans le cœur des filles des
pirates quand elles voyaient parmi les captifs de jeunes Romains, de
haute aristocratie et de belles manières, surtout quand ce captif était
un Clodius ou un César? Et de même ne peut-on pas supposer avec quelque
raison que de jeunes Romaines furent séduites aussi par la vie
aventureuse, la brillante audace et les immenses richesses de certains
corsaires, possédant, au dire de Plutarque[1], des navires dorés, des
rames d'argent, des voiles de soie éclatante, et parcourant les mers,
mollement étendus sur des tapis de pourpre de l'Orient, pendant que de
joyeux concerts retentissaient sur le pont de leurs somptueuses galères.
Combien de fois la jeune fille ne dut-elle pas profiter du bénéfice de
la loi qui lui donnait le droit d'épouser son ravisseur, si elle
n'exigeait pas sa mort?