LE CHOUCOU, Nº. 38.

[Illustration: _Le Chou cou._]

En parlant des oiseaux de proie d'Afrique, nous avons, par un

enchaînement naturel, parcouru toutes les grandes espèces, depuis

l'aigle que j'ai nommé griffard jusqu'aux plus petits oiseaux de cet

ordre. Nous allons maintenant faire connoître les oiseaux de proie

nocturnes de ces contrées lointaines, lesquels semblent tenir à ceux

de jour par une espèce que j'ai nommée Choucou. Cet oiseau participant

également et des oiseaux de proie de jour et des chouettes, est bien

propre à remplir l'intervalle qui paroissoit les séparer. Edwards est

le premier qui nous a donné la description et la figure d'une espèce

de ce genre intermédiaire, sous le nom de _caparacochx de la baie de

Hudson_ ou de _hawk-owl_, chouette épervier[22]. Buffon nous a donné

aussi une espèce absolument du même genre, sous le nom de chouette à

longue queue de Sibérie: espèce qui paroît encore plus se rapprocher

de notre Choucou africain que le caparacochx.

[22] Edwards, tome II, page 62, planche LXII.

Le Choucou, par sa forme alongée, approche encore plus des oiseaux de

proie de jour que le caparacochx. Il a la gorge, le cou par devant, la

poitrine et généralement tout le dessous du corps, depuis le bec jusque

sous la queue, y compris le dessous des aîles, les jambes, le tarse

et les doigts, couverts de plumes soyeuses d'un blanc éblouissant.

Celles qui recouvrent les jambes sont fort longues et descendent si bas

qu'elles couvrent entièrement les pieds, dont on n'apperçoit absolument

que les ongles; ceux-ci sont noirs, ainsi que le bec qu'on remarque à

peine, tant il est environné, jusqu'aux narines, de plumes fines qui

ressemblent à des poils. Les yeux ont une couleur orangée très-vive. Le

dessus de la tête, le derrière du cou et le manteau sont d'un gris-brun

roussâtre; les couvertures des aîles ajoutent à cette même teinte des

taches blanches; toutes les pennes des aîles sont lisérées de blanc à

leurs pointes. La queue est composée de douze pennes, dont les deux du

milieu sont entièrement du même gris-brun que les aîles; les autres,

sur ce même fond, portent, dans leurs barbes extérieures, des bandes

transversales d'un beau blanc; les barbes intérieures de la queue étant

blanches sans aucune rayûre, elle est en dessous absolument de cette

couleur.

Le Choucou a le corps mince, fluet et alongé; sa tête est ronde, son

bec très-petit et ses tarses fort courts. Il a tous les gestes et les

mouvemens de tête de la chevèche et des chouettes en général, sans

en avoir la stupidité. L'aîle pliée s'étend jusqu'au milieu de la

queue, qui est étagée comme celle du coucou d'Europe, oiseau auquel

il ressemble par sa forme alongée et par ses pieds courts: il n'a

cependant qu'un doigt derrière et trois par devant; mais j'ai observé

que le doigt extérieur se tourne quelquefois en avant, quand l'oiseau

est perché; ce qui joint à sa forme, pourroit le faire prendre pour

un oiseau du genre des coucous. Nous remarquons la même particularité

dans la chevèche et le scops, oiseaux de nuit qui tous deux se perchent

souvent de cette même manière. J'ai remarqué également dans quelques

autres oiseaux, dont le caractère des pieds est d'avoir les doigts

placés deux à deux, qu'ils ramènent, au contraire quelquefois en avant

leurs doigts extérieurs de derrière; telle est l'habitude du touraco,

dont souvent les doigts d'un des pieds sont posés d'une façon, pendant

que ceux de l'autre le sont d'une manière différente.

Ce caractère de la conformation des doigts du Choucou appartient sans

doute aussi au _hawk-owl_ d'Edwards; mais ce naturaliste ne l'aura

point saisi, parce qu'il n'a vu apparemment que la peau rembourrée de

cet oiseau; sans quoi cette observation ne lui seroit certainement

point échappée.

Les colons du pays d'Auteniquoi nomment le Choucou _nagt-valk_ (faucon

de nuit); au Cap on donne en général, comme je l'ai dit, à tous les

petits oiseaux de proie le nom de _valk_ (faucon).

Le Choucou ne paroît qu'après le crépuscule; et déja les oiseaux

nocturnes se sont fait entendre de toutes parts, que celui-ci est

encore dans sa cachette; il ne se montre enfin qu'au moment où l'on

commence à ne plus distinguer bien nettement les objets. On l'entrevoit

voler avec une si grande rapidité, en rasant la terre ou les arbres à

la lisière d'un bois, que l'œil le plus attentif ne peut suivre ses

mouvemens. J'ai vainement tenté d'en tuer un; et, quoique la grande

habitude de la chasse m'ait rendu assez adroit dans cet exercice,

j'avouerai pourtant n'avoir pu parvenir à l'abattre à coups de

fusil; parce qu'il est impossible de le suivre assez de tems pour le

viser dans l'obscurité: et sans le plus heureux des hasards, j'aurois

probablement quitté l'Afrique sans avoir pu me procurer cette charmante

espèce. J'étois campé dans le pays d'Auteniquoi; mes tentes étoient

placées à l'entrée de la forêt, et régulièrement tous les soirs nous

voyons voler près de nous deux oiseaux auxquels j'avois en vain tiré

au hasard plus de trois cents coups de fusil pendant l'espace d'un

mois. Nous étions parvenus précisément dans cet instant où les pluies

continuelles nous ayant inondés et mouillés de toutes parts, nous

saisîmes un jour de soleil pour faire sécher tous nos effets moisis

par l'humidité; j'avois de même fait étendre à terre un filet de

cailles pour le préserver; heureusement que, par la négligence de mes

Hottentots, ce filet resta tendu toute la nuit, de sorte que le matin,

en passant auprès pour aller chasser, j'apperçus mes deux oiseaux qui

s'y étoient empêtrés, soit en rasant la terre, comme je leur avois

vu faire pour attraper les insectes dont ils se nourrissent, soit

peut-être en voulant saisir ceux qui s'y étoient eux-mêmes engagés. Je

les débarrassai du filet, bien content d'avoir en ma possession ces

deux jolis oiseaux, que je me doutai bien être ceux qui m'avoient déja

tant coûté de poudre et de plomb si inutilement. Je les fis mettre dans

une cage, où ils moururent au bout de trois jours, ayant constamment

refusé de prendre aucune nourriture. J'étois certain que ces deux

oiseaux étoient précisément les mêmes que j'avois en vain guettés si

long-tems; car depuis cet instant il n'en reparut pas d'autres.

Quelques tems après, étant campé à Pampoen-kraal, j'apperçus un autre

couple de ces mêmes oiseaux, que j'attrappai de la même manière, en

laissant mon filet tendu toute la nuit. Mais comme les deux premiers

s'étoient beaucoup salis dans la cage, je tuai et préparai aussitôt

ces deux derniers. J'ai donné le portrait du mâle, de grandeur

naturelle, dans la planche Nº. 38. La femelle, un peu plus petite, ne

différoit de son mâle que par le blanc moins pur du dessous du corps.

Je n'ai trouvé dans leur estomac que des débris d'insectes et des os

d'une espèce de petite grenouille très-commune, qui se tient sur les

arbres et les buissons. Dans aucun tems, je n'ai vu ni entendu ces

oiseaux que la nuit. Edwards nous apprend que le hawk-owl chasse et

vole en plein jour; ce que ne fait absolument point l'espèce que j'ai

décrite. J'assure même ne l'avoir jamais rencontrée ni apperçue pendant

le jour, malgré toutes les recherches que j'en ai faites. Mais il

m'arrivoit très-souvent de faire lever tous les autres oiseaux de nuit:

preuve certaine du soin avec lequel se cache celui dont nous parlons.

Cela me porte assez à croire que cette espèce se retire dans des trous

d'arbres. Il est probable qu'elle y pond aussi, comme me l'ont certifié

tous mes Hottentots, qui m'ont même dit que leurs œufs étoient blancs.

Je ne l'assurerai pas, ne les y ayant point vus; mais à une odeur

très-particulière qu'ont en général tous les oiseaux qui se retirent

dans des trous d'arbres, et que j'ai remarquée à ceux-ci, j'ai tout

lieu de présumer qu'en effet ils ont la même habitude[23].

[23] Il n'est pas douteux que les oiseaux qui nichent et se retirent

dans des trous d'arbres, ont une odeur particulière qu'on ne trouve

absolument pas dans les autres oiseaux. En mettant sous son nez

un de nos pics et en même tems un autre oiseau, on se convaincra

facilement de la vérité de mon observation. Les oiseaux de mer

exhalent aussi une mauvaise odeur huileuse très-distinctive; pendant

que les sucriers et les guêpiers sont, au contraire, parfumés d'une

manière fort agréable, et que les martins-pêcheurs sentent le poisson

cru. J'observerai que ceci n'a lieu que pour les oiseaux vivans ou

nouvellement tués; car dans nos cabinets on conçoit bien que le

camphre et les drogues qui servent à leur préparation doivent avoir

détérioré et changé les odeurs naturelles de chaque espèce.

Je n'ai trouvé le Choucou que dans le pays d'Auteniquoi. J'ai aussi

apperçu mainte fois, vers le Sondag et le Swarte-kop, ainsi que dans

l'intérieur des terres, pendant le retour de mon premier voyage,

plusieurs oiseaux voler le soir précisément de la même manière et

avec la même vîtesse que le Choucou; mais ceux-ci m'ont paru être

au moins le double plus grands. N'ayant pu parvenir à tuer, ni à

prendre un individu de cette espèce, quoique j'aie tendu mon filet

exprès, comme par le passé, je ne puis en dire rien de plus. Il est

à présumer cependant que ces oiseaux de nuit appartiennent aussi à

la même famille, et qu'ils formeront une quatrième espèce à ajouter

au caparacochx de la baie de Hudson, au Choucou d'Auteniquoi et à la

chouette à longue queue de Sibérie.

Ce que j'ai dit de la rapidité du vol de ces oiseaux, apperçus vers

le Sondag et le Swarte-kop, prouve qu'on ne peut raisonnablement les

soupçonner d'être une espèce d'engoulevent. Ces derniers ayant le vol

bien moins rapide et plus analogue enfin à celui des chouettes.

Pendant l'action du vol, le Choucou est très-criard. On

l'entend sans cesse répéter, d'une voix pincharde, les syllabes

_cri-cri-cri--cri-cri-cri--cri-cri-cri_, qu'il précipite d'une manière

remarquable lorsqu'il passe près de l'homme ou d'un animal quelconque.

Ces oiseaux sont peu farouches; ils m'approchoient de si près en

volant, que je sentois, sur mon visage, le vent de leurs aîles. Les

deux premiers Choucous, que j'ai gardés vivans l'espace de trois jours,

restoient très-tranquilles pendant la journée; mais en revanche ils

étoient en mouvement toute la nuit. La grande lumière paroissoit les

gêner beaucoup, et lorsqu'il m'arrivoit de les placer au soleil, je les

voyois tout aussitôt fermer leurs yeux et cacher leur tête.

Histoire naturelle des oiseaux d'Afrique, t. 1 · 第 63 / 90 题