L’ÉVASION

On sait l’ordinaire version qui permit au comte de Provence, frère de

Louis XVI, de monter sur le trône, et, en tant que Louis XVIII, de

succéder directement à son frère décapité.

Du mariage de Louis XVI et de Marie-Antoinette, trois enfants étaient

issus: un fils aîné qui mourut avant la Révolution; une fille, Madame

Royale, qui, officiellement, seule échappa au sort des siens, passa le

temps de l’Empire à l’étranger, épousa le duc d’Angoulême, son cousin

(fils du troisième frère de Louis XVI, le comte d’Artois, qui fut plus

tard Charles X); et, enfin, le cadet qui, prisonnier au Temple, avec sa

sœur, son père, sa mère, et sa tante Élisabeth, est inscrit dans

l’histoire du martyrologe enfantin sous le nom de Louis XVII.

Celui-là, conte la tradition, expira en prison, à l’âge de dix ans, par

suite des mauvais traitements endurés.

Voici ce que dit la légende; mais beaucoup d’esprits curieux et

dénicheurs de mystères ne sont pas, sur ce point, d’accord avec elle.

Suivons-les donc, en leurs fouilles, en leurs pérégrinations, et voyons

à quoi elles aboutissent.

* * * * *

Le 19 janvier 1794, le cordonnier Simon et sa femme, gardiens de Louis

XVII au Temple, sont révoqués de leurs fonctions.

Ils avaient reçu l’enfant en dépôt après l’exécution du père: avaient

assisté aux déchirants adieux du Dauphin, de la Dauphine, à leur mère,

et à leur tante. Ils étaient donc bien édifiés sur la personne du jeune

captif qui leur fut remis, et auraient pu, en toute occurrence, en

témoigner. De même quant à Madame Royale, qui, prisonnière là, comme son

frère, mais à l’autre extrémité des bâtiments, ne l’avait pas revu

depuis l’heure où on les avait triés: les petits pour le cachot, les

femmes pour l’échafaud!

Donc, le 19 janvier 1794, il y avait, au Temple, trois êtres connaissant

bien le Dauphin et pouvant répondre de son identité.

A cette époque, les «amoureux de Marie-Antoinette», ceux qui, pendant

deux ans, risquèrent à tout instant leur vie pour sauver celle de la

reine, n’avaient plus que faire--la tête adorée et hautaine avait roulé

dans le panier à Samson! Mais ils avaient reporté leur tendresse sur le

frêle petit prince, avaient juré son salut.

Gagner les gardiens?... On avait été trop trahi, précédemment, pour

l’essayer encore. Il valait mieux les faire éloigner, jouer de ruse,

qu’essayer de violence; tenter la fraude plutôt que la fuite.

Quel impair commit la femme de Simon qui, elle, était royaliste

jusqu’aux moelles, alors que son «gniaf» d’époux était un jacobin

incorruptible, quel impair commit-elle pour exciter l’ire de la

Convention? On ne sait. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il _fallait_ que

Simon s’en allât--et qu’il partît!

Il ne restait donc plus dans la place que Madame Royale qui connût le

Dauphin. Or, Madame Royale s’en trouvait séparée par des murs, des

couloirs, des portes, des verrous!

A noter ici un témoignage de la femme Simon, lorsque veuve (son mari

ayant, lui aussi, tâté de la guillotine au 10 thermidor) témoignage

rendu vingt-deux ans après, fin novembre 1816, dans le palais des

Tuileries, en présence de M. le comte Decazes et de M. le prince de

Talleyrand.

Elle dit qu’elle a vu sortir de l’École de Médecine, dans une manne, et

charger sur la voiture du blanchisseur du Temple, qui s’y rendait alors,

un gamin rachitique de l’âge de Louis XVII. Quelques jours plus tard,

intriguée de ce fait, elle va fouiner à la prison; et le cuisinier lui

raconte que le personnel s’entretient, sous le manteau, de la

substitution d’un anonyme au Dauphin, et de la disparition de celui-ci.

* * * * *

Toujours est-il, qu’à l’époque, une remarque est faite. Les Simon

laissent celui dont ils avaient la garde en excellente santé; portant,

pour toute cicatrice, la trace, à la joue gauche, d’une morsure que lui

avait faite, autrefois, un lapin apprivoisé. Or l’enfant que visitèrent,

du 19 janvier 1794 au 8 juin 1795, trois commissaires auxquels le

Dauphin était inconnu: Laurent, Gomin, et Lasne, cet enfant est dans un

lamentable état. Il s’étiole de jour en jour; et porte au cou _des

marques indéniables de scrofule_.

Le 6 mai, on appelle un médecin, le docteur Desault, qui avait soigné le

frère aîné de Louis XVII, et avait vu celui-ci aux Tuileries. Desault

arrive, se trouve en présence d’un petit malade à lui totalement

étranger, et consigne le fait dans un rapport qui--dit M. Charles

Nauroy, en la très intéressante brochure où je puise ces détails--fut

annexé au procès-verbal de la séance de la Convention du 9 juin; ne fut

jamais publié; et plus que probablement détruit.

Deux intérêts, bien adverses cependant, s’opposaient à ce que la vérité

fût connue: celui du comte de Provence, qui tenait à bénéficier de

l’acte de décès l’instituant roi légitime; celui du gouvernement

révolutionnaire, qui, poursuivant la pacification de la Vendée, pensait

que la divulgation de cette nouvelle pouvait donner à la chouannerie une

recrudescence terrible.

Aussi, républicains et royalistes étouffaient à qui mieux mieux toute

lueur de vérité sur cet incident, faisaient le silence.

Un troisième concurrent allait arriver: l’Empire--et les imiter!

* * * * *

On allait loin, parfois.

Ainsi, Desault, le soir même de sa protestation, s’en va dîner en ville,

chez des politiciens. Au sortir de ce repas, il est pris de violents

vomissements, rentre chez lui... et meurt!

Certes, cette fin peut être accidentelle; mais il faut néanmoins la

noter, car tous les témoins gênants de l’aventure disparaîtront ainsi,

subitement--et cela avec une égalité touchante--sous les trois régimes

que je viens de citer.

Au Temple, on remplace Desault par les docteurs Pelletan, Dumangin,

Jeanroy et Lassus, dont les deux derniers seuls avaient jadis entrevu le

Dauphin et qui signèrent cependant tous les quatre le procès-verbal

d’autopsie et l’acte de décès.

Il est non moins curieux qu’instructif, cet acte; et surtout d’une

réserve étrange en ce qui concerne la personnalité civile du défunt.

«Nous (les médecins soussignés) avons trouvé, dans un lit, le corps mort

d’un enfant qui nous a paru âgé de dix ans, que les commissaires _nous

ont dit être_ celui du fils de feu Louis Capet, et que deux d’entre nous

ont reconnu pour être _l’enfant auquel ils donnaient des soins depuis

quelques jours_.»

Ces deux-là, ce sont Dumangin et Pelletan. Quant à Jeanroy et à Lassus,

le sort de Desault les a avertis du danger qu’il y aurait à manifester

un étonnement inopportun; ils taisent leur surprise, mais abritent leur

conscience derrière cette formule vague qui permet toutes les

hypothèses...

* * * * *

Voilà Charles-Louis dûment mort et enterré.

Et, cependant, le mois suivant, le gouvernement républicain commet

l’insigne maladresse d’arrêter, à Thiers, un jeune voyageur qu’on

suppose être lui.

Et, cependant, Barras dit, en 1803, à Bruxelles, devant la marquise de

Broglio-Solari, qui en témoigne: «Le fils de Louis XVI est vivant.»

Et, cependant, Botot, ex-secrétaire de Barras, affirme, en 1838, à M.

Dulaure, l’historien: «Le Dauphin n’est pas décédé.»

Et, cependant, Pichegru déclare à Baillot, plus tard sommelier de Louis

XVIII: «Le duc de Normandie existe.»

Et, cependant, le Premier Consul écrit au comte de Frotté, chef vendéen,

et promoteur présumé de l’évasion de Louis XVII, la phrase suivante: «Je

ne pense pas que vous vouliez continuer la guerre civile pour défendre

la cause de cet enfant, _quand bien même il existerait_»... Puis

Napoléon, toujours expéditif, après avoir engagé M. de Frotté à venir

causer avec lui de cette affaire, le fait empoigner à Verneuil et

fusiller nuitamment.

Celui-là aussi en savait trop long--et je note pour mémoire ce second

cadavre.

* * * * *

Un troisième cas de mort subite m’intéresse encore vivement.

C’est, pas mal d’années après, vers 1815, celui de l’abbé Dubois, ancien

curé de la paroisse Sainte-Marguerite, dans le charnier de laquelle le

petit trépassé du Temple avait été enfoui.

Louis XVIII le fait appeler, lui déclare qu’il est nécessaire de fournir

une preuve matérielle du décès de son neveu, et l’invoque en témoignage.

--Sire, répond fermement le brave prêtre, ma conscience se refuse à

accréditer cette erreur, car jamais _Louis XVII_ n’a été enterré dans

mon cimetière!

Menaces, promesses, rien ne vient à bout de cet entêté héroïque! Il

quitte le château sans céder; puis va prendre quelques hardes chez un

ami, et tente de gagner l’Italie. Au premier relais, à Choisy-le-Roi, il

tombe comme foudroyé... et rien ne peut le rappeler à la vie!

C’est à ce moment que Madame la duchesse d’Angoulême refuse le cœur de

l’enfant mort au Temple, et que le roi donne ordre de ne point célébrer

de services en l’honneur de Louis XVII.

Un an plus tard, le 19 janvier 1816, une loi est votée pour l’érection

d’un monument à la mémoire du duc de Normandie--mais jamais exécutée!

L’abbé Lemercier, le nouveau curé de Sainte-Marguerite, offre alors à

Marie-Thérèse-Charlotte de faire rechercher les restes de Louis XVII.

Elle répond non, en pleurant. Car, dit le cardinal de La Fare,

archevêque de Sens et aumônier aux Tuileries: «_Madame la Dauphine était

persuadée que son malheureux frère n’était pas mort au Temple._»

Pages mystiques · 第 47 / 68 题