Voici qu’on annonce la mort de M. de Thiac, le dernier des «amoureux de
la reine», de cette Marie-Antoinette dont la grâce survivante fit,
durant un siècle, palpiter les cœurs et croiser les épées.
Le disparu d’hier fut un de ses fervents; sa demeure était pleine
d’Elle, d’objets à son usage, ayant, peu ou prou, séjourné entre ses
doigts blancs. Bols à lait de Trianon, boîtes à mouches de Versailles,
écrins à diadèmes des Tuileries, flacons à senteurs, coffres à lettres,
bonbonnières, éventails, sachets, cachets, et--lorsqu’elle n’eut plus
rien!--les rubans noirs de sa coiffe de veuve; le dé avec lequel elle
ravauda ses hardes; le peigne édenté qui retenait les ondes lourdes de
sa chevelure, d’or devenue argent; le livre pieux qu’étoilèrent ses
larmes, il avait, en son reliquaire, tout accueilli, tout recueilli: de
la mule satinée de la dauphine au soulier crevé de la prisonnière!
Il vivait seul, voyait peu de monde; jaloux de ses trésors comme s’il se
fût agi d’une vivante; usant son âme à évoquer l’ombre royale, loin des
importuns, des envieux, des rivaux!
Ce gentilhomme a souhaité le corbillard des indigents--la dernière
charrette!--et que personne ne l’accompagnât, ne lui fît escorte, ne lui
rendît honneur... puisque nul n’avait suivi le fourgon qui l’emportait,
Elle, colletée de rouge, vers la plaine Monceau.
Et voici que m’arrive de Bordeaux un petit journal, _la Légitimité_,
écussonné aux armes des Bourbons, encadré de deuil: Madame se meurt!
Madame est morte! C’est l’annonce du décès et la nécrologie de:
«Princesse Amélie de Bourbon, épouse du très honoré Abel de Laprade,
fille aînée de Louis XVII, roi de France et de Navarre, Charles-Louis,
duc de Normandie».
C’est en ces termes que les gazettes hollandaises ont notifié
l’événement; en ces termes que le confirme la feuille française. Et je
me souviens!
Voici bientôt trois ans qu’un hasard me mit sous les yeux l’admirable
plaidoirie de Jules Favre en faveur de Naundorff, ce mystérieux
revendicateur d’un état civil qu’on s’obstinait à lui dénier--sans
pouvoir, cependant, en dépit des recherches les plus assidues, les plus
intéressées, parvenir à lui en assigner aucun autre. L’énigme me
passionna. Je me pris à l’étudier avec acharnement, compilant les
textes, fouillant les documents, interviewant très haut de très vieilles
personnes, en des logis si antiques que presque l’herbe y poussait! Et
je gagnai cette conviction que l’humble horloger de Spandau était bien
vraiment le blond enfant de la légende, le captif ingénu du Temple, le
petit «Capet», enfin!
Quelque sentiment qu’inspirât Jules Favre, estime ou mépris, confiance
ou soupçon, il serait difficile, je crois, de le taxer de royalisme. Ni
moi! Or, sa croyance en l’identité de Naundorff fut à peu près sa seule
religion: et j’ai dit combien je m’en étais férue. Voilà donc un
démocrate avéré, invétéré, une socialiste qui, pour titre unique, a son
renom de loyauté, voilà donc deux militants dont la destinée, en raison
de l’opinion, est de combattre à outrance le principe dont cet étranger
se réclame, et qui cependant, captés par l’évidence, en dehors de toute
considération politique, sont tenus de le reconnaître pour ce qu’il se
dit, d’accepter sa parole, d’admettre son droit!
L’un, en 1874, proclama celui-ci pour la seconde fois en plein prétoire,
dans un plaidoyer qui demeure une des belles pages de l’éloquence
française. On l’avait payé dès 1851: de ce modeste anneau dont le
chaton, vingt ans plus tard, à Versailles, remplaçant le cachet de
l’État oublié quai Bourbon, scella le pacte d’amnistie entre Jules Favre
et Bismarck: la Prusse triomphante et Paris assiégé!
L’autre, votre servante, vers 1889, ayant acquis même presque certitude,
la traduisit de son mieux en quatre chapitres--j’allais écrire quatre
feuilletons, tant l’odyssée de Naundorff dépasse en intérêt tout ce que
l’on peut imaginer!
* * * * *
Moi aussi, je touchai mon salaire. Pas l’or de Pitt et Cobourg, bien
sûr! La postérité de Louis XVI est, aujourd’hui, quasiment plus pauvre
que moi.
Mais, de ce tiroir que je viens d’ouvrir, ma main tire une grosse liasse
de lettres, et un cadre de cuir grenat estampé de fleurs de lis
dédorées. Les lettres proviennent d’un peu partout: elles me disent
merci, sans phrases, simplement, gravement, avec un peu de cette
chevalerie qui faisait, à nos ancêtres, saluer l’adversaire avant le
combat.
Ce sont des convaincus, et ce sont d’honnêtes gens. Ils savent bien que
je ne suis pas avec eux; mais ils sentent bien aussi que jamais je
n’emploierai les armes sales de la mauvaise foi, la négation de parti
pris, la calomnie, l’abaissante déloyauté.
Voici la lettre d’un vieux prêtre, d’un curé de quatre-vingts ans dont
la paroisse est située vers l’Est, presque à la frontière. Les
caractères en sont troubles, parce que sa vue est presque éteinte; et le
J. M. J. symbolique s’inscrit au début. Celui-là étend sa paternelle
bénédiction sur celle qui lui donna, presque _in extremis_, sa dernière
joie de partisan...
Voici la lettre d’une demoiselle âgée, cela se devine, de provinciale
noblesse; dont l’unique roman a été celui de la royale lignée: qui en a
suivi les phases; a souffert d’impersonnelles souffrances; a pleuré ses
larmes par les yeux de ses bien-aimés. Elle n’a pas eu l’égoïsme de
vivre sa vie--elle a vécu la leur! Ni amour, ni mari, ni enfants, ni
famille; elle n’a pas eu le temps! Et la voici qui penche vers la tombe,
lis séché et jauni, tout heureux d’avoir ressemblé de loin aux lis
glorieux de France; d’avoir comme eux, en l’honneur de la bonne cause,
donné l’éclat de sa jeunesse et l’encens de sa fidélité!
Cette autre missive vient d’un gentillâtre de l’Ouest; d’un hobereau
grand tueur de gibier, grand coureur de genêts. Un jour, en quelque
auberge où la pluie l’avait refoulé, il a pris l’«imprimé» sur la table,
a lu. Et le soir, au retour, carnassière et fusil accrochés, bottes
retirées, le dos de son habit de velours fumant devant la haute flambée,
il a voulu dire son émotion à qui l’avait ému. Un événement, cette
lettre, dans la vie de ce sylvain! Car, tandis que le style, les
formules, révèlent l’atavisme d’éducation, l’écriture demeure lourde,
hésitante, avec des «pleins» rageurs et des «déliés» subversifs:
Cathelineau devait écrire dans ce goût-là!
Ce pli procède d’un robin de vieille roche, dont l’aïeul fut au
Parlement d’Aix; celui-ci, d’un médecin en passe de devenir célèbre;
celui-là, d’un tourneur en ivoire; ce quatrième d’une dentellière; ce
cinquième, d’un artiste; ce sixième, d’un forgeron...
Un seul est daté de Paris; tous les autres semblent provenir de
personnages du _Rêve_, de petites villes paisibles et pieuses tenant
tout entières à l’ombre de la cathédrale.
En rira qui voudra! Je trouve ces attardés dans leur espoir, dans leur
culte, très vénérables et très touchants!
* * * * *
Le portrait, lui, est une simple photographie: une photographie de femme
aux opulents cheveux blonds cendrés, haut coiffés, retombant en boucles
sur la nuque délicate. Le front est d’un dessin très pur, très ferme; le
nez aquilin; l’arc dédaigneux de la bouche est détendu par de
l’indulgence; le menton est volontaire, tenace, et cependant rond,
ponctué de fossettes.
C’est, trait pour trait, l’image de Marie-Antoinette, lors de son
incarcération--image si parfaite que la pauvre madame de Rambaud,
ex-gouvernante des enfants de France, se trouva mal en revoyant, à
cinquante ans d’intervalle, sa Reine ressuscitée.
Et derrière, après quelques lignes trop reconnaissantes pour que je les
transcrive ici, cette signature: «Amélie de Bourbon, fille aînée de
Louis XVII.»
C’est celle-là même qui vient de disparaître; d’aller rejoindre le père
en qui elle eut une foi aveugle, qu’elle soutint dans ses épreuves,
encouragea dans ses infortunes, envers qui elle se montra, vraiment, la
femme forte dont parle l’Évangile.
Quelques mois avant de mourir, elle avait eu la satisfaction de voir
confirmer une fois de plus les revendications paternelles par le
gouvernement hollandais, faisant rectifier l’état civil de deux de ses
neveux; y faisant effacer le nom de Naundorff, marqué par inadvertance,
pour y substituer le nom de Bourbon.
Car là-bas, au terroir des tulipes, ce qui, chez nous, passe pour fable,
est reconnu vérité: vérité officielle, vérité légale, vérité sans ombre
de conteste!
Ce fils du royal serrurier de Versailles, doué pour la mécanique
d’étonnantes aptitudes, inventeur de systèmes nouveaux qu’il offre à la
France et que la France refuse--comme d’habitude!--mais que
l’Angleterre, la Suisse, la Hollande se disputent, conclut, avec le
souverain de ce dernier pays, un traité qu’il signe Charles-Louis, duc
de Normandie. Quand il expire à Delft, le 10 août 1845, son acte
mortuaire, établi par le gouvernement néerlandais, est tel qu’il eût été
dressé au château de Versailles, en monarchie de droit divin; son
épitaphe est toute semblable à celle qu’on eût tracée dans les caveaux
de Saint-Denis.
Le 22 décembre 1863, les États-Généraux des Pays-Bas votent, par
quarante-neuf voix contre trois, la naturalisation du fils cadet de
Charles-Louis, duc de Normandie, _dit_ Naundorff: Adalbert de Bourbon,
né à Combenwell, comté de Surrey.
Celui-là devient officier dans l’armée hollandaise. Et huit actes, soit
de naissance, soit de décès, affirment, sous le couvert de l’autorité
souveraine, l’authenticité de cette race, la qualité de son sang, la
justesse de ses affirmations.
Ah! l’extraordinaire et prodigieuse aventure! Comme elle explique bien
des événements restés confus! Comme elle donne le «parce que» d’un tas
de «pourquoi»! Rien qu’à les signaler, il faudrait des pages et des
pages! Mais que les gourmets d’Histoire, les questionneurs de Sphinx,
lisent donc le très curieux travail que vient de publier, sous le même
titre que ceci, le baron de Gaugler. C’est une étude de premier ordre,
documentée, précise, bourrée de notes: véritable travail de bénédictin.
On en sort épouvanté des caprices du _Fatum_--qui fait naître un enfant
sur les marches du trône; lui inflige, presque dès le berceau, la
prison, la proscription, la fuite; le courbe sous une déchéance d’autant
plus cruelle qu’elle est plus contrastante; le soumet à l’exil sans fin,
aux persécutions sans répit, à la misère sans trêve; le menace dans son
honneur, dans sa vie, puisqu’il subit à tort une condamnation infamante,
puisqu’il tombe deux fois sous les balles ou le poignard des assassins;
ballotte sa pauvre existence entre les cachettes et les forteresses,
expulsé d’ici, enlevé de là, séquestré ailleurs, sans motif plausible,
sans mobile autre que l’éternelle raison d’État... et le jette enfin,
comme une épave, sur la terre étrangère, où il trépasse, les yeux et les
bras tendus vers cette patrie où il aurait pu régner!
Oui, telle destinée donne terriblement à réfléchir sur le néant des
vanités humaines. Je voudrais en faire, de cette étude du baron de
Gaugler, le livre de chevet de tous les Dauphins!
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