EN PAYS LATIN

Voici que, de l’autre côté des Alpes, les fleuves envahissent leurs

rives; que les torrents se mettent à gronder; que les petits ruisseaux

deviennent de grandes rivières--comme si toutes les économies d’eau

réalisées, six mois de l’année, par les étés italiens, étaient d’un coup

jetées sur le pays.

Tristes économies qui, au lieu d’entretenir doucement la fertilité du

sol, le gonflent soudainement d’une hydropisie cruelle, et charrient

dans les artères de ses fleuves, dans les veines de ses canaux, la

détresse et la mort!

Adieu le blé et la vigne, le maïs et le tabac! Adieu l’étable et

l’écurie, le jardin et la maison! Adieu, parfois aussi, les voisins et

les parents, l’amoureuse et l’aïeule... adieu tout!

Le troupeau gris des flots s’est rué sur le village, mené par ce berger

mauvais qui s’appelle le Destin. Il a envahi, d’une seule poussée,

l’église et l’école, les fermes et les logis. Plus rien ne subsiste,

qu’une plaine saumâtre au lourd remous! Comme, en scène, des dos de

figurants font mouvoir la toile verte, pour représenter la vague, ici,

des ventres de noyés soulèvent la draperie sale de l’inondation. Ce sont

eux «qui font les flots».

Et, du désastre, seul le clocher surgit... doigt de moribond désignant

le ciel.

Pauvre Lombardie! A cette heure inquiète, où la hideuse discorde semble

vouloir ressaisir son clairon et y souffler des fanfares de

haine--l’_hallali_ de la tremblante humanité!--je songe avec douceur à

ce pays frère du nôtre, qui, comme lui, a tété, au sein des coteaux, ce

lait des Latins qui s’appelle le sang des treilles; à cette contrée qui

a notre soleil, nos amours, nos aversions et (quoi qu’on prétende) nos

ennemis.

Je l’ai vue si malheureuse, si épouvantablement dévastée, qu’il m’est

resté d’elle un souvenir très doux, une amitié profonde; et qu’en

apprenant le retour offensif du mal, j’ai vivement oublié Crispi et ses

discours, pour me rappeler seulement l’_Ora pro nobis_ que des femmes

agenouillées psalmodiaient en pleurant.

* * * * *

J’avais quitté Bologne le matin, à l’aube.

La veille au soir, toute la population était dehors, pleurant, criant,

se désolant, réclamant des nouvelles, au Télégraphe, à la Poste, au

_Municipe_ surtout, où, d’heure en heure, on collait une bande de papier

huilé à la vitre de la salle des séances. Le syndic et son conseil s’y

tenaient en permanence, depuis deux jours et plus de deux nuits.

Au perron, sous le porche, la foule s’écrasait. C’est que, si l’on

affichait au premier l’étiage, la marche de l’invasion, la hausse ou la

baisse du fléau, c’est à la porte que l’on en donnait les détails.

Beaucoup avaient là-bas des amis, des parents... On entendait soudain un

cri; et, de la multitude, se détachait une femme défaillante, un homme

titubant de douleur.

Ils dévalaient plutôt qu’ils ne descendaient les marches; quelques-uns

prenaient leur course, comme des fous, à travers la ville, clamant des

anathèmes et menaçant du poing les nues d’où, diluvien, le malheur

tombait. D’autres, fatalistes comme les Maures, s’asseyaient sur le

dernier degré, se couvraient la tête du pan de leur jupe ou du pan de

leur manteau, et restaient, sous la pluie, à gémir doucement, comme des

chiens perdus.

Dès l’aurore, la gare était encombrée: soit d’arrivants qui campaient

avec leur bagage trempé, dégouttant sur les dalles; soit de désespérés

qui voulaient à toute force rejoindre ceux des leurs présumés en péril;

soit enfin d’étrangers, comme moi, que des raisons de famille ou

d’affaires obligeaient à continuer le voyage.

Il y avait des soldats pour maintenir l’ordre autour des trains; mais

eux-mêmes perdaient la tête, et leur action était bien inefficace.

Je me rappelle avoir vu courir après le wagon qui nous emportait un

maigre bambin d’une douzaine d’années. Il entremêlait sa course de

supplications, d’invocations à tous les saints du Paradis--et les pleurs

ruisselaient sur ses joues brunes, comme le jet d’une source sur la

pierre noire des montagnes.

Quand il vit qu’il n’y avait aucun espoir de s’accrocher aux portières,

d’être cueilli au vol par la poigne d’un employé, et qu’il ne pouvait

lutter de vitesse avec la bête de fer, il se laissa tomber à terre,

d’une pièce, le long du talus. Et pendant près de cinq minutes nous

entendîmes le hurlement de sa détresse... quelque chose de poignant et

d’horrible comme une plainte d’animal égorgé.

Un de mes voisins dit:

--Je le connais. C’est le fils d’un charron d’Arqua. Son père, sa mère

et ses trois sœurs étaient affichés hier soir sur la liste des morts.

* * * * *

Ferrare. On nous fait tous descendre. Il faut abandonner les colis; et,

avant de les abandonner, les marquer d’un signe spécial, afin de pouvoir

les retrouver plus tard... en ce monde ou dans l’autre! On ne laisse:

aux hommes, qu’un paquet noué dans un mouchoir, comme un baluchon de

conscrit; aux femmes, que le petit sac de cuir qu’elles ont en main. Par

ci, par là, une valise légère aux favorisés.

Puis, le chef de gare nous rassemble, et fait un court speech par lequel

il engage les pas-pressés, les peureux, et les _signoras_, à rebrousser

chemin; tout au moins, à ne pas continuer.

Quelques-uns cèdent; la plupart tiennent bon.

On remonte dans les compartiments.

La locomotive ne va guère plus vite qu’une diligence, et la ligne

oscille sous son poids. Un Yankee nous explique que cette trépidation

est pareille à celle dont sont secoués les convois traversant, à toute

volée, les steppes du Pacifique lorsque l’assise, dans les marais, est

remplacée par deux rangées de pilotis à peine reliés entre eux. Là-bas,

on évite le déraillement par la vitesse; ici, au contraire, c’est par la

lenteur.

Si un accident se produisait, on en serait quitte pour un bain de boue;

et, étant donné l’état dans lequel nous a déjà mis notre station à

Ferrare, nous n’en serions guère plus défraîchis!

Tout à coup, un arrêt brusque, qui nous jette les uns sur les autres, et

des cris à l’avant. Les hommes sautent au dehors, visant le plus

possible les rails parallèles, afin de ne pas enfoncer dans le limon

jusqu’aux genoux. Puis, successivement, ils repassent les femmes, les

enfants, et les empotés, aux paysans qui se tiennent sur le talus.

La voie, ici, est une sorte de ravin encaissé dans de hauts remparts

demeurés solides. On grimpe comme l’on peut; et, de là-haut, on regarde

d’où provient l’incident.

Nous sommes très près de Ponte-Lagoscuro; mais, depuis hier, l’eau a

encore mangé un bout de terrain, l’humidité a pénétré un peu plus avant.

Et notre machine s’est, d’un bond, embourbée jusqu’aux moyeux. Elle a

encore, dans la fange, les palpitations de l’élan interrompu... on

dirait vraiment quelque chose de vivant qui achève de mourir. Elle en a

les halètements, le souffle rauque, la suée d’angoisse. Le mécanicien,

resté debout sur la plate-forme, près d’elle, regarde, tout pâle,

l’agonie de sa compagne de travail. Encore quelques soubresauts; puis,

plus rien! Le froid a gagné la chaudière--le cœur est éteint!

Par une chance providentielle, les cochers, qu’a embauchés la Compagnie

des chemins de fer, ont eu peur d’aller jusqu’à la station. Il leur a

semblé que le sol mollissait sous le sabot de leurs chevaux; et ils ne

se sont pas engagés dans la descente. Les breaks, les chars-à-bancs sont

restés là, sur la chaussée, et nous n’avons qu’à y prendre place.

L’étrange voyage! Il n’y a pas d’horizon: le ciel et la terre se

confondent au loin dans la même teinte grise. La nature, comme l’héroïne

du conte de Perrault, dépouillée de ses beaux atours, n’a qu’une robe

couleur d’Aliboron.

Les voitures semblent rouler au sommet d’un aqueduc. A droite, à gauche,

indéfiniment, de l’eau! Une file de toits indique que, dessous, il y a

des maisons en contre-bas. La peuplade de ces maisons campe de chaque

côté de la route. Elle y a amassé les tristes épaves disputées à

l’inondation; et s’est bâti, tant bien que mal, des refuges, où bêtes et

gens se pressent, en une muette désolation.

Le plus souvent, c’est quatre pieux fichés en terre, et, dessus, une

couverture de cheval. Je vois dans une barcelonnette, pêle-mêle, un bébé

et deux agneaux. La mère et la brebis sont assises à terre, blotties

l’une contre l’autre pour se réchauffer.

Un peu plus loin, c’est un vieux, très vieux homme, racorni par l’âge et

les infirmités, qui est étendu hiératiquement en une crèche d’écurie que

matelasse une botte de paille--Noël séculaire du rude labeur!

D’autres infortunés trient, dans des seaux de boue, des grains de maïs

qu’ils essuient et jettent à la marmite sous laquelle fument, sans

brûler, des éclats de bois moisis. Et une multitude d’enfants grouille à

travers ce déluge, nus, chétifs, de la _mal’aria_ plein leurs orbites

cernées...

* * * * *

Encore un arrêt. Depuis quelques minutes, la pente décline; les chevaux

tremblent sur leurs jambes et refusent d’avancer.

Cette fois, l’eau barre la route. Et une embarcation étrange, moitié

chaland moitié radeau, attend les voyageurs.

Nous y voici. Jusqu’à présent, nous avons vu rien ou peu de chose. C’est

maintenant que nous sommes en plein cœur de la catastrophe.

Deux hommes, à l’arrière, dirigent le bateau--ce bateau fait de planches

nouées avec des cordes et entre lesquelles on voit l’onde bouger. Ils

ont de longues perches qu’ils appuient un peu au hasard, et nous

naviguons entre les cheminées. S’ils se trompent de direction, si l’on

rencontre un pignon de colombier, un angle de mur, nous sommes perdus!

C’est bien assez déjà de lutter contre le courant, qui prend force de

seconde en seconde, et menace de nous lancer contre les toits en récifs.

Ah! ces toits!

Toute une population y est échouée; dans des barques, les carabiniers

vont recueillir ces malheureux. Il n’y a pas que les gens qui aient

cherché là un asile. Les chiens, les poules, les lapins, les chats, les

rats eux-mêmes, tiennent de toutes leurs griffes aux tuiles glissantes,

et nous regardent passer avec des yeux fous! Sur la maison d’un

boulanger, les cafards, ces petites bêtes noires maraudeuses de farine,

ont grimpé jusqu’à la girouette, et poussent, sans interruption, leur

cri strident.

Parfois, à côté des vivants, est un corps tout raide, repris à la vague,

sauvé du flot. On l’a roulé dans un drap; et cela fait une grande tache

blanche dont les voyageuses se détournent en blêmissant.

Un cri:

--Bonté de Dieu!

C’est un des mariniers qui a lâché sa gaffe et s’est jeté à plat ventre.

L’autre en fait autant avec un geste désespéré. C’est qu’un tourbillon

nous a pris et nous projette droit vers les fils télégraphiques, dont le

plus bas est à trente centimètres de l’eau.

Tous, nous nous sommes étendus, autant que possible incrustés.

Un grand choc, un plongeon; puis, de nouveau l’air. On se relève

trempé... mais au complet!

--Arquà! fait l’un des bateliers avec un grand signe de croix.

La locomotive est là qui fume, l’eau essaie de mordre la roue des

derniers wagons, et nous partons pour Rovigo.

* * * * *

Aujourd’hui, les provinces de Lombardie sont telles que je les vis

alors.

L’inondation est revenue; et avec elle la misère, la famine, le deuil!

Quelques malfaiteurs, transalpins, cisalpins, parlent d’y ajouter la

guerre, et c’est pourquoi j’ai écrit ces lignes de pitié.

Est-ce que la guerre est possible entre peuples de même sang, de même

origine, de même instinct? Espagnols, Italiens, Français, nous sommes

les Latins--une race bien frappée, bien amoindrie, mais qui n’en porte

pas moins dans son cerveau la Pensée du monde, dans ses flancs l’Avenir

de l’humanité.

Pages mystiques · 第 25 / 68 题