Vendredi 16 décembre.
La gare de Sirkédji. L'Orient-Express, prêt à partir.
Je quitte Stamboul et la Turquie, pour n'y jamais revenir. J'ai
sollicité mon congé annuel, en attendant qu'un successeur me soit nommé
à l'ambassade. Je rentre dans le rang, et j'ambitionne pour tout potage
de commander un régiment, dans un trou de province française;--sur la
frontière de l'Est, s'il se peut.
J'ai serré beaucoup de mains, sur le quai de la gare. Maintenant, c'est
fini. Les fâcheux m'ont laissé. Je suis seul dans la petite cabine
capitonnée,--ma prison pour trois jours.
Cette Turquie d'où je m'exile, elle tient à mon cœur comme ma chair
tient à mes os. Je pars pourtant.... Je ne puis, n'est-ce pas? je ne
puis rester là où sir Archibald Falkland est mort ... là où sa veuve va
vivre désormais, libre....
J'ai attendu quinze jours pour ... pour être bien assuré que toute
accusation fût abandonnée contre elle. C'est fait. Tout est donc
bien.--Très bien.
Ah! le coup de sifflet. C'est comme un arrachement de tous mes nerfs....
* * * * *
Hors de la gare.--A gauche, voici la Marmara, ruisselante de soleil. A
droite, le Vieux Sérail, et ses kiosks de marbre épars dans le bois de
cyprès, et sa muraille rousse dont les créneaux s'effritent.
Et Stamboul immense....
* * * * *
--Monsieur le colonel, j'ai le plaisir d'être votre compagnon de voyage.
Mehmed Djaleddin pacha, debout dans le couloir du wagon, me salue.
--Ah bah! monsieur le maréchal, quelle surprise! Vous dans
l'Orient-Express?
--Oui. Mission officielle: Sa Majesté Impériale m'envoie à Berlin,
négocier l'achat d'artillerie.
--L'achat d'artillerie! Oh!... mes félicitations!... Voilà une
brillante faveur.... Mais vous êtes obligé de remettre le cabinet
politique?
--Non. Sa Majesté m'a comblé: même absent, je conserve le cabinet. Mon
premier secrétaire fait l'intérim.
--Mes félicitations encore!... Et vous partez sur un coup d'éclat. Je
n'ai pas encore eu l'honneur de complimenter Votre Excellence à propos
de l'affaire Falkland. L'innocence de cette pauvre femme a été bien
promptement établie.
--Oui, mais je n'y suis pour rien. Tout a été fait par le Sultan
lui-même.
--Comment?
--J'ai simplement transmis les pièces à Sa Majesté. En même temps, j'ai
sollicité la grâce d'une audience immédiate, qui m'a été accordée.
--Alors?
--Alors, j'ai exposé à Sa Majesté tout ce que je savais. Plusieurs
certitudes, que j'avais acquises au cours de l'enquête, ne figuraient
point dans les rapports écrits. Je m'en expliquai. Et, loyalement, je
nommai celui que je croyais l'assassin. Le Sultan,--personne en Europe
ne connaît le Sultan, monsieur le colonel, personne! Vous-même, qui lui
avez été présenté un vendredi, après le Sélamlick, et qui avez mangé
l'_iftar_ au Palais, un soir de Ramazan, vous ne soupçonnez pas l'homme
qu'il est....--le Sultan m'écouta en silence, puis pria. Et Allah
l'éclaira de sa lumière. J'étais à genoux.
«--Relève-toi et va, me fut-il dit. Tu t'es trompé. L'homme qui
assassina n'est pas celui que tu as nommé, lequel est un juste. L'homme
qui assassina est un brigand que nos soldats ont arrêté hier, près de
la muraille, et qui s'appelle Ismaïl ben Tahir....» Or, monsieur le
colonel, en vérité, cet Ismaïl était le coupable: car il avoua.
--Il avoua?
--Oui. En ma présence. Le Sultan voulut l'interroger lui-même. Ismaïl
ben Tahir fut amené, et se prosterna devant Sa Majesté. Le Sultan
dit: «Tu as péché, et la géhenne t'attend. Mais Allah permet que tu
puisses encore racheter ton âme noire. Parle: c'est toi qui, tel jour,
à telle heure, as tué le Frank qui profanait le cimetière au delà de
la muraille? Avoue que c'est toi, et je te le dis en vérité, et je te
le promets au nom de Dieu,--moi le padischah,--l'aveu te sera compté
au Jour du Jugement.» Ismaïl ben Tahir toucha la terre de son front et
avoua.
--Mais cet homme sera condamné à mort?
--Et exécuté. C'est un brigand qui a commis plus de meurtres qu'il n'a
vécu de saisons. Soyez tranquille, monsieur le colonel: pour faire
tomber cette tête, il n'était pas besoin du cadavre de sir Archibald
Falkland.
Mehmed pacha se tait, et regarde par la portière, les maisons de bois
et les mosquées de marbre qui défilent. Je me penche aussi.
--Ah! monsieur le colonel! qui a bu l'eau de Béicos revient tôt ou tard
au Bosphore. Je n'ai jamais quitté Stamboul sans pleurer.
--Je le quitte douloureusement, monsieur le maréchal. Mais je ferai
mentir le proverbe. J'ai bu l'eau de Béicos, et je ne reviendrai
pas.--Jamais.
Il se redresse, et me regarde aux yeux:
--Jamais? des gens vous regretteront? pourtant, ici?
--Jamais.
--Ah!--Bien.
Un sourire satisfait passe sur son visage.
--«Au fait, je sais que vous ne reviendrez pas. Si vous reveniez, vous
ne seriez plus vous.»
... Stamboul s'en va. Koum-Kapou, Yéni-Kapou, la plaine de
Vlanga-Bostan, tout s'enfuit derrière le train qui accélère son allure.
Voici les petites maisons de Psammatia, voici la gare d'Iédi-Koulé.
... Et la muraille, et le cimetière au delà de la muraille. Les cyprès
géants....
Je regarde le cimetière, Mehmed pacha, prompt, se penche au-dessus de
moi, et détourne mes yeux vers les créneaux grandioses qui ceignent la
ville fuyante.
--Voyez, voyez là-bas, monsieur le colonel. Et songez à tout le sang
qu'il a fallu, pour cimenter ces hautes pierres. En cette vie, nous ne
faisons rien de grand sans rougir nos mains.
Une seconde, il me force à ne voir que la muraille sanglante. Puis il
prononce, grave:
--Nous tous ne sommes rien que les doigts de la main d'Allah.
Qu'importe, si l'un de ces doigts est armé d'un ongle de fer? Sur les
pages du Livre, tout est écrit.
_Méditerranée, an 1324 de l'hégire._