Je dîne au cabaret Tokatlian,--seul, je n'ai point trouvé de Carline.
Peut-être même n'ai-je pas cherché....
Dans la porte, la haute stature de Mehmed Djaleddin pacha s'encadre.
D'un coup d'œil, il inspecte toutes les tables.--Il me voit. Il
vient à moi.
--Vous permettez que je dîne avec vous, monsieur le colonel?
--Votre Excellence ne peut pas me faire un plus vif plaisir.
Il s'assied. Je mange d'un pilaf aux abatis. Familièrement il me tend
son assiette.
--Eh bien, monsieur le colonel, sir Archibald Falkland est enterré....
--De ce matin. J'y étais.
--Je sais. Moi, je n'y étais pas, naturellement. Mais j'attendais, à
Canlidja, le retour de la famille.
--Ah? visite ... professionnelle?
--Oui.
Il regarde alentour. Les tables voisines sont inoccupées. On peut
parler à peu près librement à condition de baisser la voix.
--Laide affaire, monsieur le colonel! Tout ce que nous redoutions, et
pis.
--Quoi! lady Falkland?...
--Sa cousine l'accuse, formellement.
--L'accuse?... ah bah!... d'avoir tué?...
--D'avoir fait tuer.
--Ça, par exemple!... mais, fait tuer, par qui?
--Par le prince Cernuwicz.
Je me tais, abasourdi.
--Oui, répète Mehmed pacha. Par le prince Cernuwicz. Et voilà bien
le ... comment dites-vous en français? le chiendent! Cernuwicz est
incontestablement capable de tout; et lady Falkland a fort bien pu
l'acheter....
--L'acheter?... Acheter le prince Stanislas Cernuwicz pour qu'il
assassinât sir Archibald Falkland, qui était son meilleur ami?...
--Peut-être n'avait-il plus rien à tirer de cette amitié.
--Oh!... mais vous avez au moins interrogé le prince? que dit-il?
--Il nie. Il a même un alibi tout préparé, trop préparé. Je lui ai ri
au nez, comme vous pensez bien.
--Pourquoi?
--Un alibi russe, à Constantinople! qu'est-ce que cela vaut? Ces
gens-là ont autant de complices que de coreligionnaires, de protégés
et de clients.... Ils sont chez eux.... D'ailleurs, je ne tiens pas
du tout à ce que Cernuwicz ait tué Falkland de ses mains.... Il lui
aura bien plutôt dépêché un gredin à gages: les _comitadjis_ bulgares
pullulent à Péra. Enfin tous les alibis de la terre ne prévaudront
point contre ceci: que lady Falkland et Cernuwicz se sont vus, seule
à seul lundi soir, et qu'ils ont pu s'entendre;--que Cernuwicz a été
libre de ses mouvements, toute la journée de mardi;--et que, mardi, au
coucher du soleil, Falkland, juste à point, est mort.
Mehmed pacha épie, au fond de mes yeux, l'effet de sa dialectique. Je
réfléchis:
--Vous tenez donc beaucoup, monsieur le maréchal, à établir un rapport
direct entre le divorce projeté et l'assassinat?
--Donnez-moi une autre hypothèse?
--On a pu tout bonnement tuer Falkland pour le voler.
--Des voleurs n'auraient pas été l'attendre sur le quai d'Iédi-Koulé.
Comment prévoir qu'il y passerait? Comment deviner le jour et l'heure?
Cernuwicz savait cela; nul autre que lui.
--Pourtant il y a eu vol. Le cadavre a été dépouillé.
--Du portefeuille où étaient les pièces nécessaires au divorce! Oui,
je sais, ce portefeuille contenait aussi quelques livres turques. Mais
il fallait bien égarer les soupçons.... D'ailleurs, croyez-vous que
Cernuwicz, qui doit mille livres à son portier, fasse fi d'un petit
bénéfice?
--Oh! monsieur le maréchal! un secrétaire d'ambassade! un gentilhomme!
--De la boue.... Tenez, monsieur le colonel, voilà même, en tout ceci,
la seule chose qui m'étonne: que cette pauvre lady Falkland n'ait
pas su trouver mieux, pour champion. Il est vrai que les femmes sont
toujours aveugles de naissance....
Il se tait une minute, et reporte toute son attention au menu. Je
reviens à la charge:
--Ainsi, monsieur le maréchal, vous persistez à voir la volonté de lady
Falkland dans ce meurtre?
--Oui.
--Puis-je vous demander, alors, quelles sont vos intentions?
Il me regarde:
--Je n'ai point d'intentions, monsieur le colonel. Je rendrai compte de
ma mission à Sa Majesté; rien de plus.
--Mais après?
--Après, nous saisirons les ambassades anglaise et russe. Et nous nous
laverons les mains du reste. Que les Infidèles s'assassinent entre eux,
c'est leur affaire. Il suffit que l'honneur osmanli soit bien sauf.
--Mais les ambassades acceptent-elles vos conclusions?
--Oh! les présomptions sont déjà lourdes. Bon gré, malgré, l'Angleterre
engagera le procès.
--Quel scandale, pourtant!
--Oui, mais la justice anglaise est courageuse. Soyez sûr qu'elle ne
reculera pas. D'ailleurs, lady Edith est là, pour pousser à la roue.
Allez, lady Falkland est perdue.
--Si elle est innocente, il faudra bien qu'on l'acquitte, faute de
preuves.
--A la rigueur. Mais elle sortira du procès déshonorée, et c'est pis
qu'une condamnation.
* * * * *
... Oui....
* * * * *
--Monsieur le maréchal, il me semble que vous n'avez pas envisagé
toutes les hypothèses. Voyons donc un peu.... Admettez un assassin qui,
du lundi soir au mercredi matin n'aurait pas vu, n'aurait pas pu voir,
prouverait qu'il n'a pas vu lady Falkland! Eh bien! Lady Falkland, du
coup, serait bien innocente, puisque l'assassin, forcément, aurait agi
à son insu?
Mehmed pose son couteau et sa fourchette, et oublie le fruit qu'il
pelait.
--Admettez, par exemple, monsieur le maréchal, un témoin, un simple
témoin de tout ce différend tragique qui était entre lady Falkland et
son mari;--oui, un témoin honnête homme, qui ait vu clairement de quel
côté était le droit, et de quel côté l'injustice; un témoin brave, qui
n'ait pas voulu rester neutre, et qui, délibérément, ait pris parti
pour le faible, contre le fort? Eh bien, monsieur le maréchal?
Il garde un long silence. Il se lève enfin:
--C'est à peser.
Il a pris sa bourse pour paver l'addition. Je me lève à mon tour,
prompt:
--Monsieur le maréchal, laissez-moi faire.
--Mais....
--Je vous en prie! Votre Excellence va comprendre pourquoi ...
Très lentement, je tire de mon smoking un grand portefeuille
écarlate....
--Ah! je me trompe. Ce portefeuille....
(Je le pose sur la table, en évidence, sous les yeux de Mehmed pacha.)
--... Ce n'est pas là qu'est mon argent....
Et je paie avec une livre turque sortie de mon gousset.
Mehmed pacha, debout et muet, regarde le portefeuille écarlate, et me
regarde, moi. Ses yeux percent mes yeux.
J'attends sa volonté, une, deux, trois minutes. Alors, je m'incline et
je prends congé, en silence. Il me rend mon salut, grave.
--Monsieur le colonel, la protection d'Allah soit sur vous!