Jeudi 24 novembre.
Cette fin de semaine se traîne comme une limace....
Grosse émotion ce matin dans Péra: monseigneur Farnese, le cardinal
secrétaire d'État, a été assassiné hier au Vatican. Sans doute,
l'événement n'est pas local; mais Constantinople, métropole des sectes
d'Orient, affecte en toute occurrence le plus vif intérêt pour ce qui
est religion. L'assassinat du cardinal fait donc tapage.
Un trait pittoresque est fourni toutefois par la presse: la censure
turque n'aimant pas beaucoup les récits d'attentats politiques, pas
un journal pérote ne souffle mot du crime. Après tout, je ne sais pas
trop si la censure turque est tellement à blâmer: ce n'est pas une bien
saine curiosité qui dilate devant le fait-divers du _Petit Journal_ les
yeux de tous nos concierges parisiens....
N'importe. Les Pérotes font trêve â leur éternelle rage de potins.
--Car Péra, qui n'est point une ville spécialement dévergondée[1],
malgré la cohue des races bâtardes qui s'y heurtent, fait au moins tout
ce qu'elle peut pour leur bien paraître, à grand effort de cancans, de
menteries et de calomnies.... Mais aujourd'hui le deuil public a ses
exigences. Ce cardinal romain, que personne à Péra n'avait jamais vu,
il serait indécent de ne point manifester à son propos les sentiments
d'une affliction profonde. Le snobisme levantin veut qu'ici, sous
l'œil des Turcs, on porte haut l'orgueil d'être chrétien.
J'ai donc eu le plaisir d'entendre divers seigneurs, banquiers,
financiers, brasseurs d'affaires,--tous gens que le Christ eût
probablement chassés du Temple,--et force dames,--par qui le scandale
arriva maintes fois,--pleurer toutes les larmes de Jérémie sur le
cardinal Farnese, et vouer son assassin à l'estrapade, à la roue et au
bûcher.
Chez l'ambassadrice d'Allemagne, dont c'était le jour, la sentimentale
madame Kerloff donna la note suraiguë. (L'assassin, paraît-il, est un
anarchiste, de la race vulgaire des tueurs de souverains et de premiers
ministres):
--Crime, crime, crime!--gémissait madame Kerloff de sa voix russe
pareille à une trompette,--et lâcheté, lâcheté! Jamais ne fut un crime
plus lâche....
Narcisse Boucher, qui venait d'entrer affûta son sourire de paysan
madré:
--Ah! madame Kerloff, nous allons nous quereller. Moi je trouve que le
gredin dont vous parlez est au contraire un hardi gaillard, qui n'a pas
froid aux yeux....
--Monsieur l'ambassadeur!
--Qui n'a pas froid aux yeux. Oui, oui, je sais: il a tué un pauvre
vieil homme sans défense: Farnese était seul,--pas un laquais,--et le
coup de revolver a été tiré par derrière. Je sais tout ça.... Main
écoutez un peu: ce n'est pas vrai que Farnese était seul. A côté de
lui, autour de lui, il y avait une garde formidable! il y avait la loi,
la société, les juges, la guillotine. Et vous croyez que l'assassin
n'avait pas d'yeux? Il a tout vu! la cour d'assises, les robes rouges,
et le couteau triangulaire. Quand même, il a marché, il a frappé! Hé!
hé! je connais beaucoup de fiers duellistes et beaucoup de braves
soldats qui se moquent des épées et des balles, mais qui tourneraient
casaque devant l'échafaud.
Quelqu'un objecta:
--Les criminels ne songent pas au châtiment. C'est-à-dire qu'ils se
flattent toujours d'y échapper.
--Quand on se bat, on se flatte toujours d'être vainqueur. Il n'en faut
pas moins être brave pour se battre, riposta Narcisse, goguenard.--Tout
bien pesé, je mesure le courage des combattants à la carrure de leurs
adversaires. Et le bourreau m'a toujours fait l'effet d'un guerrier
diablement large d'épaules.
[1] A l'exemple de mesdemoiselles Kolouri, les dames pérotes vont assez
volontiers s'asseoir sur un lit, mais ne s'y couchent guère.