XXXIII

Jeudi 24 novembre.

Cette fin de semaine se traîne comme une limace....

Grosse émotion ce matin dans Péra: monseigneur Farnese, le cardinal

secrétaire d'État, a été assassiné hier au Vatican. Sans doute,

l'événement n'est pas local; mais Constantinople, métropole des sectes

d'Orient, affecte en toute occurrence le plus vif intérêt pour ce qui

est religion. L'assassinat du cardinal fait donc tapage.

Un trait pittoresque est fourni toutefois par la presse: la censure

turque n'aimant pas beaucoup les récits d'attentats politiques, pas

un journal pérote ne souffle mot du crime. Après tout, je ne sais pas

trop si la censure turque est tellement à blâmer: ce n'est pas une bien

saine curiosité qui dilate devant le fait-divers du _Petit Journal_ les

yeux de tous nos concierges parisiens....

N'importe. Les Pérotes font trêve â leur éternelle rage de potins.

--Car Péra, qui n'est point une ville spécialement dévergondée[1],

malgré la cohue des races bâtardes qui s'y heurtent, fait au moins tout

ce qu'elle peut pour leur bien paraître, à grand effort de cancans, de

menteries et de calomnies.... Mais aujourd'hui le deuil public a ses

exigences. Ce cardinal romain, que personne à Péra n'avait jamais vu,

il serait indécent de ne point manifester à son propos les sentiments

d'une affliction profonde. Le snobisme levantin veut qu'ici, sous

l'œil des Turcs, on porte haut l'orgueil d'être chrétien.

J'ai donc eu le plaisir d'entendre divers seigneurs, banquiers,

financiers, brasseurs d'affaires,--tous gens que le Christ eût

probablement chassés du Temple,--et force dames,--par qui le scandale

arriva maintes fois,--pleurer toutes les larmes de Jérémie sur le

cardinal Farnese, et vouer son assassin à l'estrapade, à la roue et au

bûcher.

Chez l'ambassadrice d'Allemagne, dont c'était le jour, la sentimentale

madame Kerloff donna la note suraiguë. (L'assassin, paraît-il, est un

anarchiste, de la race vulgaire des tueurs de souverains et de premiers

ministres):

--Crime, crime, crime!--gémissait madame Kerloff de sa voix russe

pareille à une trompette,--et lâcheté, lâcheté! Jamais ne fut un crime

plus lâche....

Narcisse Boucher, qui venait d'entrer affûta son sourire de paysan

madré:

--Ah! madame Kerloff, nous allons nous quereller. Moi je trouve que le

gredin dont vous parlez est au contraire un hardi gaillard, qui n'a pas

froid aux yeux....

--Monsieur l'ambassadeur!

--Qui n'a pas froid aux yeux. Oui, oui, je sais: il a tué un pauvre

vieil homme sans défense: Farnese était seul,--pas un laquais,--et le

coup de revolver a été tiré par derrière. Je sais tout ça.... Main

écoutez un peu: ce n'est pas vrai que Farnese était seul. A côté de

lui, autour de lui, il y avait une garde formidable! il y avait la loi,

la société, les juges, la guillotine. Et vous croyez que l'assassin

n'avait pas d'yeux? Il a tout vu! la cour d'assises, les robes rouges,

et le couteau triangulaire. Quand même, il a marché, il a frappé! Hé!

hé! je connais beaucoup de fiers duellistes et beaucoup de braves

soldats qui se moquent des épées et des balles, mais qui tourneraient

casaque devant l'échafaud.

Quelqu'un objecta:

--Les criminels ne songent pas au châtiment. C'est-à-dire qu'ils se

flattent toujours d'y échapper.

--Quand on se bat, on se flatte toujours d'être vainqueur. Il n'en faut

pas moins être brave pour se battre, riposta Narcisse, goguenard.--Tout

bien pesé, je mesure le courage des combattants à la carrure de leurs

adversaires. Et le bourreau m'a toujours fait l'effet d'un guerrier

diablement large d'épaules.

[1] A l'exemple de mesdemoiselles Kolouri, les dames pérotes vont assez

volontiers s'asseoir sur un lit, mais ne s'y couchent guère.

L'homme qui assassina: Roman · 第 55 / 71 题