22 novembre.

La seule chose dans Stamboul que je n'aime guère est précisément celle

que tous les Européens chérissent, et qui est faite exprès pour eux: je

veux dire le Bazar,--Buyuk-Tcherchi, pour parler turc. Je ne trouve pas

très agréable ce labyrinthe de petits tunnels voûtés, où s'entassent

dix mille échoppes dont aucune n'est vraiment belle ou étrange. On y

sent trop l'artifice et le trucage. Cela s'efforce d'être Mille et une

Nuits, et ce n'est qu'opéra-comique.

Tout de même, il faut parfois aller au bazar, les jours d'emplettes

indispensables. Le Bazar est alors une ressource unique. Nos grands

magasins d'Occident contiennent beaucoup moins de marchandises

hétéroclites et M. Carazoff lui-même n'est pas aussi bien monté en

turqueries.

Hier, j'ai passé deux heures au Bazar; il s'agissait d'acheter de quoi

rendre habitable ma maison du quartier de Kara-Goumrouk; des rideaux

en soie de Brousse, un paravent de moucharabi, deux lampes de mosquée à

cinq mèches et un _mangal_ de cuivre pour y faire du feu; l'hiver est

proche, et voilà deux jours qu'il bruine.

Pour le mangal et pour les lampes, je me suis battu contre un Arménien

qui, malgré tous mes efforts, m'a écorché vif. Un Juif m'a vendu le

paravent, et cela n'a pas été non plus sans difficulté. La soie de

Brousse, par contre, appartenait à un vieil Osmanli dont les grands

yeux bleus n'avaient point de malice; et notre marché s'est conclu du

premier coup, le plus honnêtement du monde.

Ce dernier acte de mes exploits avait pour théâtre le Bézestin, qui

est la halle aux enchères du Bazar. Justement, une vente à l'encan

commençait. On dispersait toute une collection d'armes kurdes, arabes

ou persanes,--des pistolets damasquinés, des yatagans en croissant de

lune et de longs mousquets criblés de turquoises et de grains de corail.

Je m'approchai, et, tout de suite, je fus séduit par un adorable petit

poignard, qui semblait bien plutôt un bijou qu'une arme. Je l'achetai;

et ce me fut une véritable surprise de constater, quand je l'eus en

main, que cette mignonne chose à manche de jade, à lame niellée d'or et

d'argent, était une dague très sérieuse, aiguë et robuste, parfaitement

propre à tuer....

La vente continuait par des lots de vêtements turcs. Je voyais étaler

et retourner des cafetans de toutes les couleurs, et aussi des châles,

des féridjés, des écharpes, des tcharchafs....

Une fantaisie me passa par la tête. J'avais avec moi mon guide

ordinaire. On ne peut guère s'épargner un guide dans le Bazar, à moins

d'avoir beaucoup d'heures à perdre. Mon guide à moi s'appelle Astik et

il sait économiser les minutes.

--Astik,--dis-je,--je veux acheter un costume de dame turque, un

costume complet.

Il ne s'étonna même pas. Les touristes, ses clients habituels, l'ont

cuirassé contre l'étonnement. Tout de suite, il se lança dans les

enchères.

Un quart d'heure après, c'était chose faite; j'avais mon costume pour

quatre livres, deux medjidiés, quinze piastres:--«prix excellent,

effendim!»--Un costume pas vilain du tout, et vraiment complet, complet

jusqu'à l'ombrelle et jusqu'aux babouches.

Astik alors, toujours imperturbable, me toisa d'un œil de tailleur

et m'affirma que c'était «juste ma mesure».

Ce sera mieux encore la mesure d'un mannequin d'osier qui, dûment

habillé et voilé en _hanoum_, me tiendra merveilleusement compagnie,

dans ma maison de Kara-Goumrouk.

L'homme qui assassina: Roman · 第 54 / 71 题