La seule chose dans Stamboul que je n'aime guère est précisément celle
que tous les Européens chérissent, et qui est faite exprès pour eux: je
veux dire le Bazar,--Buyuk-Tcherchi, pour parler turc. Je ne trouve pas
très agréable ce labyrinthe de petits tunnels voûtés, où s'entassent
dix mille échoppes dont aucune n'est vraiment belle ou étrange. On y
sent trop l'artifice et le trucage. Cela s'efforce d'être Mille et une
Nuits, et ce n'est qu'opéra-comique.
Tout de même, il faut parfois aller au bazar, les jours d'emplettes
indispensables. Le Bazar est alors une ressource unique. Nos grands
magasins d'Occident contiennent beaucoup moins de marchandises
hétéroclites et M. Carazoff lui-même n'est pas aussi bien monté en
turqueries.
Hier, j'ai passé deux heures au Bazar; il s'agissait d'acheter de quoi
rendre habitable ma maison du quartier de Kara-Goumrouk; des rideaux
en soie de Brousse, un paravent de moucharabi, deux lampes de mosquée à
cinq mèches et un _mangal_ de cuivre pour y faire du feu; l'hiver est
proche, et voilà deux jours qu'il bruine.
Pour le mangal et pour les lampes, je me suis battu contre un Arménien
qui, malgré tous mes efforts, m'a écorché vif. Un Juif m'a vendu le
paravent, et cela n'a pas été non plus sans difficulté. La soie de
Brousse, par contre, appartenait à un vieil Osmanli dont les grands
yeux bleus n'avaient point de malice; et notre marché s'est conclu du
premier coup, le plus honnêtement du monde.
Ce dernier acte de mes exploits avait pour théâtre le Bézestin, qui
est la halle aux enchères du Bazar. Justement, une vente à l'encan
commençait. On dispersait toute une collection d'armes kurdes, arabes
ou persanes,--des pistolets damasquinés, des yatagans en croissant de
lune et de longs mousquets criblés de turquoises et de grains de corail.
Je m'approchai, et, tout de suite, je fus séduit par un adorable petit
poignard, qui semblait bien plutôt un bijou qu'une arme. Je l'achetai;
et ce me fut une véritable surprise de constater, quand je l'eus en
main, que cette mignonne chose à manche de jade, à lame niellée d'or et
d'argent, était une dague très sérieuse, aiguë et robuste, parfaitement
propre à tuer....
La vente continuait par des lots de vêtements turcs. Je voyais étaler
et retourner des cafetans de toutes les couleurs, et aussi des châles,
des féridjés, des écharpes, des tcharchafs....
Une fantaisie me passa par la tête. J'avais avec moi mon guide
ordinaire. On ne peut guère s'épargner un guide dans le Bazar, à moins
d'avoir beaucoup d'heures à perdre. Mon guide à moi s'appelle Astik et
il sait économiser les minutes.
--Astik,--dis-je,--je veux acheter un costume de dame turque, un
costume complet.
Il ne s'étonna même pas. Les touristes, ses clients habituels, l'ont
cuirassé contre l'étonnement. Tout de suite, il se lança dans les
enchères.
Un quart d'heure après, c'était chose faite; j'avais mon costume pour
quatre livres, deux medjidiés, quinze piastres:--«prix excellent,
effendim!»--Un costume pas vilain du tout, et vraiment complet, complet
jusqu'à l'ombrelle et jusqu'aux babouches.
Astik alors, toujours imperturbable, me toisa d'un œil de tailleur
et m'affirma que c'était «juste ma mesure».
Ce sera mieux encore la mesure d'un mannequin d'osier qui, dûment
habillé et voilé en _hanoum_, me tiendra merveilleusement compagnie,
dans ma maison de Kara-Goumrouk.