XXX

Je n'ai pas menti à Mehmed pacha en lui disant que je n'ai point vu

lady Falkland depuis quinze jours;--exactement, depuis la visite que

je lui rendis à Canlidja, le 4 de ce mois. Pis que cela, je n'ai pas

reçu d'elle la lettre qu'elle m'avait promise, ce même soir,--la lettre

qui devait fixer notre prochain rendez-vous à Stamboul. Les paroles de

Mehmed pacha sont donc assez inquiétantes. En vérité, j'aurais même dû,

connaissant l'entourage de lady Falkland, m'inquiéter plus tôt.

Mais, mais ... voilà: je me suis efforcé, durant ces quinze jours,

de songer à lady Falkland le moins que j'ai pu. Question d'égoïsme:

dans la petite rue de Béicos, au pied de ce fameux mur que je n'ai pas

sauté, j'ai cru m'apercevoir tout d'un coup que lady Falkland occupe,

dans ma cervelle, beaucoup de place;--trop de place. Lady Falkland a

quelque vingt-six ans, je crois; j'ai donc, moi, vingt ans de plus

qu'elle. Toute une catégorie de sentiments, sur laquelle il me serait

pénible d'insister, n'est pas de mise entre nous. Et je professe une

trop saine horreur du ridicule pour ne point me défier de moi-même en

l'occurrence.

N'importe. Il n'y a point de ridicule qui tienne contre un devoir

d'amitié. Si je ne reçois pas, d'ici à deux jours la lettre promise,

j'irai à Canlidja répéter les paroles de Mehmed.

Ces deux semaines, je les ai employées, comme de juste, à courir

Stamboul, tout seul. A qui cherche l'apaisement et l'oubli, Stamboul

est miséricordieux. On y trouve tant de soleil et tant de silence, et

tant de tombes mêlées aux maisons.

J'ai maintenant ma maison dans Stamboul; ma maison turque toute

pareille à celle de Béicos; il n'y manque que le Bosphore. Ma maison

de Stamboul est située dans un quartier fort reculé, celui de

Kara-Goumrouk. Des fenêtres, je puis apercevoir le dôme et les minarets

de cette Sélimié Djami, où lady Falkland m'avait conduit, lors de notre

première promenade, pour m'en faire admirer la cour cloîtrée, si jolie

et si paisible, avec ses arcades de faïence, ses colonnes de vieux

marbre et ses grands cyprès.

... Au fait, je m'en souviens: nous avions, ce jour-là, passé devant

ma maison d'aujourd'hui; car elle est au coin de l'immense citerne

byzantine qui est devenue un jardin; et c'est l'une de ces maisons

nettes, toutes neuves, d'un sapin frais sentant la résine et que

j'avais remarquées alors....

* * * * *

Hier, j'y ai dormi la nuit. Ma flânerie solitaire avait été trop

longue. Au coucher du soleil, j'aurais eu deux lieues à marcher avant

d'être à Péra. J'avais longé toute la Grande Muraille de Stamboul et je

m'étais assis à son extrémité, près de la célèbre Tour de Marbre, qui

baigne dans la Marmara sa large base rongée d'algues. Le chemin de fer

de San Stéphano passe au pied. Et j'entendais parfois le sifflet des

trains. Il y a une station très proche, la station d'Iédi-Koulé....

Alors, comme la nuit venait, et que l'or flamboyant des vagues

se changeait en acier bleu, j'ai seulement regagné ma maison de

Kara-Goumrouk, en vagabondant le long des grands cimetières éparpillés

au delà de la Muraille,--les grands cimetières où se cache la stèle

d'Aziyadé....

L'homme qui assassina: Roman · 第 50 / 71 题