Je n'ai pas menti à Mehmed pacha en lui disant que je n'ai point vu
lady Falkland depuis quinze jours;--exactement, depuis la visite que
je lui rendis à Canlidja, le 4 de ce mois. Pis que cela, je n'ai pas
reçu d'elle la lettre qu'elle m'avait promise, ce même soir,--la lettre
qui devait fixer notre prochain rendez-vous à Stamboul. Les paroles de
Mehmed pacha sont donc assez inquiétantes. En vérité, j'aurais même dû,
connaissant l'entourage de lady Falkland, m'inquiéter plus tôt.
Mais, mais ... voilà: je me suis efforcé, durant ces quinze jours,
de songer à lady Falkland le moins que j'ai pu. Question d'égoïsme:
dans la petite rue de Béicos, au pied de ce fameux mur que je n'ai pas
sauté, j'ai cru m'apercevoir tout d'un coup que lady Falkland occupe,
dans ma cervelle, beaucoup de place;--trop de place. Lady Falkland a
quelque vingt-six ans, je crois; j'ai donc, moi, vingt ans de plus
qu'elle. Toute une catégorie de sentiments, sur laquelle il me serait
pénible d'insister, n'est pas de mise entre nous. Et je professe une
trop saine horreur du ridicule pour ne point me défier de moi-même en
l'occurrence.
N'importe. Il n'y a point de ridicule qui tienne contre un devoir
d'amitié. Si je ne reçois pas, d'ici à deux jours la lettre promise,
j'irai à Canlidja répéter les paroles de Mehmed.
Ces deux semaines, je les ai employées, comme de juste, à courir
Stamboul, tout seul. A qui cherche l'apaisement et l'oubli, Stamboul
est miséricordieux. On y trouve tant de soleil et tant de silence, et
tant de tombes mêlées aux maisons.
J'ai maintenant ma maison dans Stamboul; ma maison turque toute
pareille à celle de Béicos; il n'y manque que le Bosphore. Ma maison
de Stamboul est située dans un quartier fort reculé, celui de
Kara-Goumrouk. Des fenêtres, je puis apercevoir le dôme et les minarets
de cette Sélimié Djami, où lady Falkland m'avait conduit, lors de notre
première promenade, pour m'en faire admirer la cour cloîtrée, si jolie
et si paisible, avec ses arcades de faïence, ses colonnes de vieux
marbre et ses grands cyprès.
... Au fait, je m'en souviens: nous avions, ce jour-là, passé devant
ma maison d'aujourd'hui; car elle est au coin de l'immense citerne
byzantine qui est devenue un jardin; et c'est l'une de ces maisons
nettes, toutes neuves, d'un sapin frais sentant la résine et que
j'avais remarquées alors....
* * * * *
Hier, j'y ai dormi la nuit. Ma flânerie solitaire avait été trop
longue. Au coucher du soleil, j'aurais eu deux lieues à marcher avant
d'être à Péra. J'avais longé toute la Grande Muraille de Stamboul et je
m'étais assis à son extrémité, près de la célèbre Tour de Marbre, qui
baigne dans la Marmara sa large base rongée d'algues. Le chemin de fer
de San Stéphano passe au pied. Et j'entendais parfois le sifflet des
trains. Il y a une station très proche, la station d'Iédi-Koulé....
Alors, comme la nuit venait, et que l'or flamboyant des vagues
se changeait en acier bleu, j'ai seulement regagné ma maison de
Kara-Goumrouk, en vagabondant le long des grands cimetières éparpillés
au delà de la Muraille,--les grands cimetières où se cache la stèle
d'Aziyadé....