13 novembre.

Ma mosquée de Mehmed Sokoli est une très petite mosquée de quartier,

qui s'accroche au flanc de la colline de l'At-Méidan,--l'Hippodrome de

Byzance,--du côté de la mer de Marmara. J'ai passé souvent tout auprès,

sans rien en remarquer que le minuscule cimetière qui l'entoure,

un adorable vieux _mezzar_ pareil à un bois bien touffu, dont les

tombes antiques se blottissent sous des flots de lierre et de vigne

vierge.--Mais la mosquée de Mehmed Sokoli est peut-être plus belle

que son mezzar. Figurez-vous une nef toute de marbre blanc, ciselée

et dorée comme un bijou. Le marbre est ancien, ambré par places et

diaphane: l'or terni se perd délicatement parmi ces teintes d'ambre.

Le _mirhab_ (autel) est de haut en bas revêtu d'antiques faïences

persanes, éclatantes comme des fleurs sous le soleil. Et les vitraux,

peints ou dépolis, mesurent un jour doux et clair, intime à souhait.

C'est par le plus grand des hasards que j'ai découvert la mosquée de

Mehmed Sokoli. Hier, je passais devant, et la porte de la cour était

ouverte. On criait dans cette cour. J'entrai.

Deux fillettes, robe jaune et robe verte, deux mignonnes hautes comme

une botte, jouaient à se battre,--un jeu très turc,--avec de beaux

rires et des cris perçants. La cour, cloîtrée et dallée, leur faisait

un champ clos magnifique. Elles se poursuivaient au milieu des vieilles

colonnes, s'atteignaient, luttaient comme de petites chèvres folles et

finissaient par rouler sur le sol, parmi les grandes herbes poussées

dans les fentes du marbre.

Mon entrée, d'un coup, mit la paix. Debout toutes deux et soudain

graves, elles me considérèrent. La robe jaune, au bout d'un temps

de réflexion, jacassa quelque chose à l'intention de la robe verte.

Celle-ci courut vers la porte et s'éclipsa. Celle-là vint à moi et me

fit signe d'attendre. J'attendis.

J'attendis quatre minutes. Après quoi, reparut la robe verte, et,

derrière elle, arriva l'iman de la mosquée: un vieil Osmanli pur sang,

et, certes, la plus longue barbe blanche que j'eusse encore vue en

cette sereine Turquie, où les barbes blanches abondent. On m'avait pris

pour un visiteur de mosquée, et l'iman, bon homme, apportait les clefs

du sanctuaire.

Je visitai, par politesse, imaginant n'importe quelle _mesjid_, toute

banale. Et je m'arrêtai dès le seuil, stupéfait d'admiration. L'iman,

fier de ma surprise, souriait.

Je lui fis mes plus grands compliments en un turc pas très correct,

qu'il eut la courtoisie de comprendre. Alors il s'empressa et me montra

tout, l'alpha et l'oméga, chaque dentelure du marbre et chaque bouquet

des faïences. Les deux fillettes, faufilées derrière nous et sérieuses

comme des abbesses, nous suivaient pas à pas, écoutant de toutes leurs

oreilles.

Quand je me fus extasié partout, et sans flatterie, l'iman, toujours

souriant, s'excusa du piètre tapis sur lequel nous marchions: ce tapis

n'était guère qu'une loque. Mais les tapis de mosquée coûtent cher, et

la paroisse de Mehmed Sokoli n'est point riche.

--Quand Mehmed Sokoli, qui fut un grand vizir du Sultan Suleïman le

Magnifique, édifia notre mosquée, il n'épargna rien, et prodigua tout

son trésor. Mais il y a quatre cents ans de cela. Et aujourd'hui, nous

sommes de pauvres gens. Aussi, le tapis troué reste là....

Naïvement, je crus à une invite, et je tirai discrètement ma bourse.

Mais l'iman faillit se fâcher.--Les simples _kayims_ (sacristains) des

grandes mosquées, corrompus par la perpétuelle procession des touristes

mécréants et de leurs guides, acceptent et réclament au besoin le

backchich, cher aux Levantins de toutes castes. Mais les imans sont

plus dignes; et celui-ci était un Vieux Turc. Il me refusa, net.

Cependant, il était écrit que j'aurais gain de cause, et que je serais

admis à verser mon obole dans la tirelire du futur tapis de mosquée.

Comme nous échangions, l'iman, les petites filles et moi, nos salaams

d'adieu, un personnage inattendu traversa la cour, et, nous voyant,

s'arrêta. C'était le maréchal Mehmed Djaleddin, qui se promenait par

là, sans doute entre deux séances à la Sublime Porte, laquelle est

voisine....

--Bah, monsieur le colonel, vous ici? êtes-vous devenu si bon Osmanli

qu'on ne puisse vous rencontrer qu'au fond de Stamboul, et faisant vos

dévotions dans nos mosquées? Il y a plus de quinze jours que je ne vous

ai vu.

Mehmed pacha portait sa petite tenue de maréchal, à laquelle il n'y a

point à se méprendre. Mais comme l'iman était plus vieux que Mehmed

pacha, ce fut Mehmed pacha qui, le premier, salua l'iman.

Ils étaient amis de longue date, d'ailleurs. Mehmed, les compliments

ordinaires à peine échangés, attrapa d'une main la robe verte, de

l'autre la robe jaune, et fit sauter les deux mignonnes à six pieds de

terre. C'étaient les petites-filles de l'iman. Il y eut de grands cris

de joie.

--Et maintenant,--fit Mehmed, en reposant son double fardeau,--monsieur

le colonel, je suis à vous, s'il vous plaît que nous fassions route

ensemble. Vous partiez, je crois?

--J'allais partir, après avoir vainement tenté auprès de notre hôte une

démarche pieuse.

--Une démarche?

--Le tapis de la mosquée réclame son successeur, et je voulais

participer ... mais il paraît que je suis beaucoup trop mécréant....

Mehmed pacha se prit à rire, et à son tour attaqua l'iman, avec

quelques plaisanteries amicales. La résistance ne fut pas bien

opiniâtre. Et mon offrande fut agréée.

--C'est un Vieux, Vieux Croyant,--me dit Mehmed pacha, tandis que nous

rabotions le pavé pointu des ruelles qui grimpent vers l'At-Méidan;--il

exagère parfois un peu; mais c'est un homme excellent, et courtois

comme on l'était au temps jadis. Tenez, il y a quelques mois, vint

ici, sur un yacht, une de vos compatriotes, madame de Retz. D'Épernon,

notre ami d'Épernon, me la recommandait beaucoup. Je la promenai donc,

de mon mieux, dans Stamboul. Or, à la porte de cette mosquée, madame

de Retz hésita: il s'agissait d'enfiler d'énormes babouches, celles-là

mêmes que vous avez pu mettre tout à l'heure, par-dessus vos bottes....

Dame! on n'entre point sans babouches dans une mosquée. Madame de

Retz regarda ses pieds et murmura perplexe: «Avec ces machines-là, je

tomberai, sûr....» Alors, notre iman se baissa vers les brodequins de

chevreau blanc, et les essuya paternellement du pan de sa robe:

«Entrez sans babouches! _Zarar yok_ (ça ne fait rien), les pieds sont

si petits....»

Nous arrivions sur l'At-Méidan, et les beaux minarets de

l'Achmédié-Djami se haussaient au-dessus des platanes à l'entour.

--J'y songe, monsieur le colonel: vous êtes, je le sais, lié d'amitié

avec lady Falkland, que je vous ai nommée jadis, aux Eaux Douces

d'Asie, si j'ai bonne mémoire.... Oui.... Eh bien ... l'avez-vous vue

récemment?

--Pas depuis quinze jours, monsieur le maréchal.

--Ah!... la verrez-vous bientôt?

--Je l'ignore. A vous dire vrai, je ne me soucie pas beaucoup de lui

rendre visite fréquemment: son mari est d'humeur à mal interpréter les

plus simples politesses....

--Oui....

Mehmed pacha réfléchit une minute. Puis, soudain:

--Il me déplaît beaucoup de me mêler de ce qui ne me regarde pas, et de

ce qui ne vous regarde guère. Pourtant, je le ferai aujourd'hui, car,

en vérité, ce Falkland est un drôle. Voici. Leur maison est de celles

où ma charge m'oblige parfois de jeter les yeux ... cela entre nous,

bien entendu. Ce qu'il faut que vous sachiez,--pour le répéter, si le

cœur vous en dit,--c'est que, dans cette maison, une laide trahison

se machine contre votre amie. Je n'en sais d'ailleurs pas plus long. Au

revoir, monsieur le colonel. J'ai affaire ici, à l'École des Arts et

Métiers.

L'homme qui assassina: Roman · 第 49 / 71 题